LIVRE SIXIÈME
c'est l'homme. II se sent peuple, et il appelle les hommes ses frères. 11 se représente lui-même , à l'époque de la résurrection ou de la palingénésie, répondant aux oppresseurs du peuple, en sa qualité de Roi : a Je vous dis en vérité qu'en tant que <c vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits a àe mes frères j vous me les avez faites (i). » L'humanité de Jésus, comme disent les Pères, c'est-àdire l'humanité considérée en elle-même et en dehors de Dieu, pouvait-elle être mieux caractérisée? Je sais bien que le grand secret du Christianisme gît dans cette identité, en Jésus, de la nature divine et de la nature humaine. Je sais bien que dans la théologie chrétienne , si Jésus est Dieu , il est homme aussi ; que s'il est Fils de Dieu^ il est aussi Fils de t homme ; que par conséquent S. Matthieu peut voir en lui Y homme j le Fils de l'homme ^ et que , pourvu qu'il l'appelle aussi Fils de Dieu , il parait être dans l'idée, dans la vérité chrétienne, dans l'orthodoxie. Mais seulement je dis, avec les Pères, que c'est surtout ce côté humain que cet Évangéliste a vu en lésus, et qu'il n'a en aucune façon scruté l'autre face de la question. Que le nom de fils de Dieu soit attribué à Jésus dans S. Matthieu, cela est bien certain. Mais, si cette dénomination n'y a aucun sens positif en rapport
(i) s. Matthieu , ch. XXIV, v. 40 : «Et le Roi (6 êaoïXtu;), répon- « dant, leur dira, etc. »
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avec l'idée des théologieDs , que prouve cette dénomination ? Parce que le mot y est , la chose y est-elle? Je comprends que les théologiens, satis* faits de trouver le mot, absolvent S. Matthieu sous le rapport de l'orthodoxie ; mais qu'ils fondent sur lui leur doctrine, et qu'ils prétendent nous donner le mot pour la chose même, cela n'est pas admissible. Ils doivent se contenter d'appuyer leur doctrine sur S. Jean ; car c'est seulement en se fondant sur ce dernier, que leur doctrine paraît avoir quelque apparence de plausibilité et de vraisemblance.
De S. Matthieu à S. Jean, ai-je dit plus haut, il y aurait un abîme infranchissable, si S. Marc et S. Luc ne servaient pas à combler l'intervalle. Cela est évident surtout de la notion sur la nature de Jésus. S. Marc donc commence le premier à effacer ces caractères de magicien et de roi juif, comme j'ai osé les appeler afin de mieux rendre ma pensée, et qui sont les deux traits principaux de la figure de Jésus dans S. Matthieu; le troisième caractère, celui de réformateur des âmes, en domine par conséquent davantage. S. Luc, à son tour, fait du prophète transformateur et du Roi de S. Matthieu un rénovateur du sacerdoce, un pontife. Il efface également par là l'aspect étrange et terrible donné à Jésus dans l'Évangéliste primitif C'est ainsi que le lecteur chrétien se trouve préparé à l'œuvre de