LIVRE SIXIÈME. qS I
qx>yait en aucune façon Dieu à la manière dont les Chrétiens des siècles suivants et d'aujourd'hui le croient Dieu, Il se croyait Dieu, parce que nous sommes tous Dieu , en ce sens que Dieu est immanent dans toutes ses créatures. £n outre , il se croyait Dieu en ce sens que l'homme particulièrement a été fait à l'image de Dieu, ce qui veut dire que la formule de la nature humaine , sans être pour cela plus divine, au point de vue de l'infini, que la formule de l'animal, ou de la plante, ou du minéral, est néanmoins plus voisine de Dieu, parce que l'homme, par sa connaissance, son amour, et son activité, peut comprendre Dieu et en refléter l'infinité tout autrement que les autres êtres. Enfin, il se croyait Dieu à un titre particulier, en ce sens qu'ayant profondément compris et la grandeur et l'unité de Dieu , il -s'était efforcé de faire de lui-même un être adéquat à la loi divine. Il se croyait devenu, comme il dit, un avec son Père , voulant tout ce que Dieu voulait , et aspirant à ce royaume de Dieu , c'est-à-dire à cette communion des êtres en Dieu , qui lui paraissait la loi de Dieu ; voulant , dis-je , cette loi jusqu'à lui faire volontairement le sacrifice le plus complet de lui-même , en tant que créature ; se mettant sur un autel comme une victime , pour que la flamme du sacrifice le dévorât comme créature, et fît de lui, comme créature, un holocauste
C^Z'2 DE l'hUMA^NITÉ.
à la conception qu'il avait de Dieu , c^est-à-dire à Dieu en lui, c'est-à-dire à lui-même en tant qu'uni à Dieu y c'est-à-dire enfin à lui-même en tant que Dieu.
Régulus immole son corps et détruit sa vie phénoménale à cause du sentiment qu'il a de la vie. Socrate fait de même, Jésus aussi. Mais l'idée incarnée dans ces trois hommes , et qui les Eût s'immoler, est diverse. Ce qui rend divins ces trois sacrifices, c'est la Vérité , ou le Verbe, qui éclaire les trois grandes victimes. Régulus ne s'immole pas seulement à sa patrie, mais à la Vérité, à la Loi divine comme il la comprend. Socrate a une patrie bien plus vaste que Régulus , et l'idée qu'il se forme de Dieu est aussi bien plus grande. La patrie de Jésus, c'est l'humanité tout entière, et la connaissance qu'il a de Dieu est bien plus grande que celle qu'en avait Socrate ; car non seulement le Mosaïsme a fourni à Jésus cette idée, mais l'école même sortie de Socrate a contribué à la développer.
Il ne faut donc pas dire , comme Rousseau , étonné de la distance entre Socrate et Jésus : « Si « la mort de Socrate est d'un sage, la mort de « Jésus est d'un Dieu. » Il faut dire : Dieu s'est manifesté en Socrate et en Jésus, et la mort de Socrate a préparé la mort de Jésus ; car le Verbe de Dieu est éternel et éternellement créateur. Le sacrifie^
de Régulus prépare à celui de Socrate, comme celui de Socrate prépare à celui de Jésus. Et Dieu est dans le sacrifice de Régulus et de Socrate , comme il est dans celui de Jésus. Seulement l'humanité s'élève d'un échelon et monte vers le trône de Dieu, en même temps que ces grandes immolations ont lieu. La Vérité, ou la Grâce, c'est-àdire la communication de la Pensée divine à la Pensée humaine, devient plus éclatante et plus vaste de Régulus à Socrate, de Socrate à Jésus- Christ. Régulus n'aperçoit qu'une face encore obscure et ténébreuse de la Vérité; Socrate en embrasse un aspect plus étendu et plus lumineux; Jésus , à son tour, voit le Verbe plus à découvert. Mais le Verbe est éternel et éternellement créateur. S'est-il arrêté à Régulus, s'est-il arrêté à Socrate, s'est-il arrêté à Jésus? Jésus est homme, homme et non pas Dieu. Il est, comme toute créature, une manifestation finie de l'Etre Infini. Il est l'humanité, et représente l'humanité à un certain point de son développement. 11 reflète l'action créatrice de Dieu dans l'humanité. Il reflète donc Dieu , et il le reflète dans une certaine harmonie des trois termes qui, dans l'homme, sont inséparablement unis , et qui correspondent aux trois termes mystérieux qui se trouvent composer la nature divine. Il n'est donc en soi ni l'un ni l'autre de ces termes, ni le troisième. H n'est ni le
9^4 ue l'humaicitk.
Père, ni le Fils, ni TEsprit Mais pourtant Dieo agissant par la Lumière qu'il nous envoie , c'est-àdire par le Verbe ou le Fils, Jésus représente l'action (le Dieu agissant ainsi sur l'humanité. L'e^ reur du Christianisme consiste donc uniqueinait à dire : Jésus est le Verbe; au lieu de dire , comme l'entendait S. Jean : Jésus est l'homme représentant Dieu dans la prédominance du Verbe.
Relisez S. Jean avec cette conception , et vous verrez que , pour avoir fait de Jésus le Verbe de Dieu , il n'en a pas fait une personne de Dieu, et n'est pas tombé dans l'idolâtrie.
Supposez un Platonicien bien pénétré de cette doctrine , que toute vérité nous vient d'une communication .de Dieu , et que , de même que le soleil nous éclaire par la lumière qu'il nous envoie ^ laquelle est reçue par notre œil , et pénètre en nous dans un phénomène mystérieux appelé vision, de même toute vérité résulte de la communication que l'Etre, le seul Etre, l'Etre existant par luimême , l'Éternel , l'Infini , nous fait de sa propre essence, par une certaine émission ou émanation de hii-même, qui est sa Lumière, sa Science, sa Connaissance , sa Pensée , sa Révélation , sa Parole, son Verbe, communication qui est reçue par nous créatures, à titre de créatures que nous sommes ( comme la lumière physique Test par notre œil ) , mais qui ne s'accomplit réellement que