LIVRE SIXIÈME. 54 I
donne à nous-mêmes , si bien que, n'ayant plus communication directe et incessante avec l'Océan de Vie Éternel et Infini, nous nous sentons défaillir et mourir; tous ces contraires de Vêtre ou de la vie, en un mot, sont entrés tout d'un coup tous ensemble (car c'est la même famille) dans la nature de l'homme, dans l'esprit humain. Voilà le péché , que le Christianisme a si bien découvert dans le récit de la Genèse, Adam et Eve ont conçu le péché, ont conçu la mort, comme disent les Chrétiens. Cette conception du péché et de la mort , est , en principe, une conception intellectuelle, un fait de connaissance, de science; c'est la distinction. Mais le non-êtrCy ou le péché, ou la mort, n'en ont pas moins été créés par là, et greffés pour ainsi dire sur Vêtre dans la nature humaine; en sorte que cette conception devient une conception dans un autre sens , un engendrenjent du péché et de la mort. Voilà ce qui explique ce problème que l'on s'est souvent posé, pourquoi, dans la Genèse ^ Dieu ne dit pas même à Adam et à Eve , après leur faute : Vous mourrez. Encore une fois, à ses yeux, l'effet est produit, et ils sont morts. Il leur découvre d'autres résultats de leur transgression ; mais il ne revient pas directement sur celui-là.
Voltaire avait remarqué, sans en comprendre la raison , qu'Adam, menacé par Dieu de la mort s'il mange du fruit défendu, ne meurt pas après en
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avoir mangé : « Il n'est pas même conté dans la « Genèse y dit-il, que Dieu ait condamné Adam à ce la mort pour avoir avalé une pomme. U lui dit « bien : Tu mourras très-certainement le jour que « tu en mangeras; mais cette même Genèse fait a vivre Adam neuf cent trente ans après ce déjeuner « criminel. Les animaux, les plantes, qui n'avaient (( point mangé de ce fruit, moururent dans le temps cf prescrit par la nature. L'homme est né pour a mourir, ainsi que tout le reste (i). »
Voltaire n'a pas vu que la prédiction de Dieu s'accomplit, au contraire, et qu'Adam meurt, parce qu'il s'est distingué ; en d'autres termes , que, s'étant distingué, individualisé, séparé de Vunitéj ou de la Vie Universelle, il devient ainsi conscient et, par conséquent, passible de la mort. Cette mort que Dieu avait annoncée à Adam, comme sa peine inévitable, s'il mangeait du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, est le résultat naturel de la connaissance. Les bêtes n'ont point de connaissance : aussi peut-on dire qu'elles ne connaissent pas la mort; car la mort n'existe que par la connaissance, elle est un fruit de la connaissance. La mort n'ayant réellement pas d'existence, la mort étant le non-être , n'entre dans le monde et en nous que par la connaissance. Un animal existe,
(i) Dictionnaire Philosophique^ hi^. Péché originel.