LIVR£ SIXIÈME
il existe toujours , et on peut dire avec certitude qu'il ne meurt pas. Car, n'ayant pas la connaissance , il n'a pas la connaissance de la mort; et jusqu'au moment où il meurt , il se sent exister , et il vit. Et comme nul être réellement ne meurt, mais que tous les êtres se reproduisent et vivent , comme dit la Genèse , selon leur espèce (ce qui ne veut pas dire que l'espèce, terme abstrait, vive seule et soit seule immortelle , mais ce qui veut dire que les êtres particuliers se reproduisent et vivent euxmêmes dans leurs descendants selon leur espèce), il s'ensuit qu'aucun des êtres divers, hors l'homme, ne tombe d'aucune façon sous l'empire de la mort. L'homme seul est sujet à la mort, parce que rhomme seul connaît et se distingue.
Mais si l'homme connaissait Yunitéj dont il est sorti par la distinction , l'homme s'arracherait à l'empire de la mort, et redeviendrait immortel. Il y a là-dessus, dans ce même chapitre de la Genèse, un curieux témoignage, comme nous le verrons tout à l'heure. Mais revenons encore un moment sur le récit de la chute.
Il est bien certain que, quoique le Christianisme ait pu légitimement voir le péché et le péché originel dons le récit de Moïse, néanmoins cette transgression d'Adam n'a pas, dans la Genèse , le caractère de crime et d'afireuse désobéissance que le Christianisme lui a donné. Quel est le juge équi-
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table qui condamnerait Adam ? On sent que Moïse ne le condamne pas. Moïse explique le progrès de rhumanité , son passage à l'état de connaissance, et se contente de l'expliquer. C'est pour lui un fait de genèse, qui a suivi la création ou l'émanation des êtres. De ce fait est sorti le mal. Moïse le dit; mais on sent néanmoins dans son récit que ce Êiit était inévitable, qu'il était implicitement contenu dans la virtualité donnée à l'homme par le Créateur. L'homme n'était-il pas créé en effet pour la connaissance? Certes , il était créé pour être semblable à Dieu ; car il avait été créé virtuellement à l'image de Dieu, Comment y a-t-il donc de sa faute à avoir accompli ce progrès nécessaire, à avoir suivi sa destinée? Formé pour la lumière intellectuelle, comment est-il tombé au moment même où ses yeux se sont dessillés , comme dit la Bible , et se sont ouverts !
C'est que, dans l'idée de l'auteur de la Genèse^ le mal a présidé à ce progrès : c'est le mal qui Ta inspiré; c'estleserpent\ comme dit le mythe, qui a conseillé l'homme.
Connailre supposait nécessairement la distinction. Mais la distinction ne pouvait-elle pas se faire par une bonne voie? Adam ne pouvait-il point arriver à la connaissance par une individualisation qui ne fût pas une désunion , qui ne fut pas l'égoïsme , l'orgueil, l'intérêt, l'envie ?