LIVRE SIXIÈME. 54 s
Moïse ne s'explique pas sur ce point; il raconte le fait. Le serpent, dit-il, a séduit Eve, Eve a séduit Adam. C'est comme s'il disait : L'homme a passé à la distinction et à la connaissance, poussé par une mauvaise passion , par l'égoïsme, par l'ardeur cupide , par l'intérêt , par l'envie.
Voyez les raisons que le serpent donne à la femme pour la persuader. Il la séduit par l'orgueil, par l'espoir de s'égaler à Dieu, non pas en s'unissant à lui , mais en se séparant de lui. Voilà la con^ naissance mal inspirée et tournée vers le mal. T.e mal, en principe, c'est l'égoïsme; car c'est la sépa-^ ration^ la destruction de Vunité^ c'est le contraire de l'être. L'être n'est pas seulement le /woe , il est le moi uni au non-moi. L'être n'est pas la vie individualisée^ il est la vie individuelle unie à la Vie Universelle. L'homme a commencé par se séparer^ ^individualiser d'une façon absolue; et voilà le mal.
Je n'ai pas à rendre compte de la forme même du mythe, à expliquer, par exemple, pourquoi Moïse a symbolisé Végoïsme dans le serpent. Ce serpent, le plus rusé de tous les animaux, suivant l'expression de la Bible, représente l'animalité. On a fait ensuite de ce serpent un ange tombé , un principe du mal d'une nature particulière; on en a fait Satan. Il n'y a rien qui autorise cette supposition dans la Bible. Moïse, ou Fauteur de I. 35
la Genèse y explique le mal par la métaphysique et la science. Il n'y a chez lui ni anges ni démons. Le bien est dans l'unité ; le mal est dans l'égoîsme. Voilà toute sa doctrine , son admirable et divine doctrine. Les anges , les démons , le serpent changé en Satan , sont des imaginations idolâtriques, nées du contact des opinions persanes , bien postérieurement à Moïse, ou sorties directement de la contemplation même de son récit , chez des hommes qui n'avaient pas la force de concevoir la vérité métaphysique pure , et qui altéraient cette vérité par d'absurdes fantômes, enfants de leur fièvre et de leur délire. Moïse, décrivant le passage de l'instinct à la connaissance, prend naturellement et nécessairement \ instinct de l'animal pour lien de ce passage. C'est l'instinct de l'animal qui sert de conseiller à l'homme. L'animal , sans se distinguer de la Vie Universelle par la connaissance, s'en distingue par l'instinct. Chaque animal est Végoïsme. Chaque espèce, quoique gouvernée absolument dans tous ses actes par la Vie Universelle, est ennemie des autres espèces, et agit individuellement. Dans l'espèce même , les individus ne se rapprochent qu'accidentellement. Les animaux n'échappent donc au mal moral , au péché, et à la mort, dans le sens véritable que Moïse entend, que faute de connaissance. Ils sont des êtres imparfaits et vicieux dans leur instinct^