LIVRE SIXIÈME
en ce sens que cet instinct ne se rapporte qu'à eux-mêmes. Le mal ou Végoïsme préexistait donc dans l'animalité. Mais transportez ce mal dans la connaissance, supposez un être ayant connaissance et inspiré par Végoïsme : à l'instant même cet être, en se séparant ^ en se distinguant à^ une façon égoïste, transforme le mal physique en mal moral.
Moïse veut donc dire par cette introduction du mal au moyen du serpent : L'homme, en passant de l'état d'animalité, ou d'un état voisin de l'animalité, à l'état humain, à l'état de connaissance , a été primitivement inspiré par l'instinct de l'animal , par l'égoïsme. Il est entré dans la connaissance par une mauvaise voie, en se séparant, en se détachant de r unité, en niant V unité, en s' égalant à Dieu. Aussi le mal, qui l'avait inspiré et poussé au savoir, est-il venu fondre sur lui.
Il a porté la main à l'arbre de la science, mais égoïstement , et le fruit qu'il a mangé est devenu pour lui un poison.
Il a connu ; mais , ayant connu avec égoïsme, il a connu la mort , résultat nécessaire de la" connaissance égoïste qui sépare le moi du non-moi.
Il a connu; mais , ayant connu avec égoïsme , il a connu son isolement, sa faiblesse, sa nudité; il a connu la honte, la crainte, le désespoir, et tous les
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maux qu'eiigendre la combinaison de la science et de l'égoïsme.
L'animal peut être égoïste sans soufïrir tous ces maux , parce que la connaissance qui conduit les animaux n'est pas en eux : cette connaissance est hoi's d'eux ; Dieu se l'est réservée. Il y a donc en eux le germe du mal , sans que le mal y soit réellement. Ils ont l'égoïsme 9 mais ils n'ont point la connaissance. La science qui les mène est encore le privilège de l'Etre Unique, Universel. Qu'importe donc qu'ils agissent par l'égoïsme ! ils sont dans la main de Dieu. L'homme, créature supérieure, né dans la conception divine après tous les animaux, n'a pu cependant arriver à la connaissance qu'en suivant les errements de l'animalité; et de là la mort qui l'a frappé et le mal qui l'assiège.
Il est si vrai que ce sens profond se trouve positivement dans la Genèse y que Dieu, dans le récit de cette Genèse j voyant que l'homme est arrivé à la distinction et à la connaissance , redoute , de sa part , un nouveau progrès. Moïse prête à Dieu un sentiment de jalousie à l'égard de l'homme, quand il voit sa créature sortie de sa puissance et de son inspiration. Dieu craint que, détruisant en luimême cet instinct de serpent ou d'animal qui l'a porté à se séparer par la mauvaise voie, et lui a fait trouver à la fois la connaissance et la mort, l'être et
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le non-étre, l'homme ne rentre dans l'unité, et ne devienne ainsi immortel et semblable à luimême : a Et l'Étemel Dieu dit : Voici ! l'homme est « devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le « mal; mais maintenant il faut prendre garde qu'il « n'avance sa main , et ne prenne aussi de l'arbre « de vie, et qu'il n'en mange, et ne vive à toujours. « Et l'Éternel Dieu le fit sortir du jardin d'Eden « pour labourer la terre (i). »
Il y avait donc dans l'Éden un autre arbre mystérieux, im autre arbre divin que celui de la connaissance; il y avait Varbre de ?;ie. Les Gnostiques, de même que les Chrétiens, et avant eux les Esséniens , le savaient bien , qu'il y avait Varbre de vie^ avec Varbre de science j dans le Paradis de Dieu. C'est cet arbre de n)ie à conquérir, pour reconquérir le Paradis, qui, sans interruption, depuis Moïse jusqu'à Jésus, occupa les penseurs de la race Sémitique ; et c'est cette tradition , et la préoccupation constante qui en résulta pour eux, qui leur donna l'initiative et le premier rang dans le grand mouvement transformateur qu'on appelle Christianisme. S. Jean, le plus élevé en gnose des disciples de Jésus , s'écrie : « Que celui qui a des « oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises : « A celui qui vaincra, je lui donnerai à manger
(i) Vulgate , rhap. III , v. asi-a3.
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« de Carhre de vie y qui est au milieu du paradis a de Dieu{i). » Le dernier des poètes théologiens du moyen-âge y Milton, venu à la fin des temps pour chanter le Christianisme au moment de ses funérailles, a montré qu'il possédait encore profondément l'idée plastique de cette grande religion, l'idée constitutive de ce que j'appellerais volontiers le drame complet de cette religion. On sait qu'il estimait plus le second de ses poèmes , ie Paradis reconquis , que le premier, le Par€idis perdu ; ou plutôt , par cette préférence , il voulait signaler le lien intime de ces deux poèmes. Car, à ses yeux , le premier n'était que le préambule du second , où Adam, devenu Jésus, conquiert V arbre dévie, de même que, dans le premier, Adam perd la vie en touchant à V arbre de science. Pour ce grand poète , en effet , Jésus est aussi bien l'homme ou l'humanité qu'Adam , et de là l'accusation d'Arianisme qu'on a portée contre lui. Mais ce lien du Paradise lost au Paradise regained a peu touché ses lecteurs , et leur a paru beaucoup moins important qu'à lui-même. Le second poème a été négligé, et est presque oublié; le premier seul a été admiré, et survivra à l'oubli. C'est que le public que trouva Milton après sa mort ne comprenait plus que fragmentairement le Chris-
( I ) Jpocalypsej ch. II.