LIVRE SIXIÈME
Du reste , la fin de ce mythe , dans la Genèse , est tout aussi claire et tout aussi explicite que le commencement, pour signifier qu'il s'agit en effet du passage de l'état primitif du genre humain à l'état de science et de civilisation. Je veux parler de ce que l'on regarde comme le jugement ou l'arrêt de Dieu sur l'homme après son péché j et qui ne me pardt autre chose qu'une prophétie que Dieu fait à l'homme du sort qu'il s'est attiré à lui-même pour avoir goûté de la science sous l'inspiration de \égoïsme. Dieu, donc , après avoir, dit au serpent que, pour avoir enseigné Végoïsme à l'homme, il sera lui-même maudit entre tous les animaux, s'adresse à Eve : ^ £t il dit à la femme : J'augmenterai « beaucoup ton travail et la souffrance de ta gros- « sesse; tu enfanteras tes enfants dans la douleur; « tes désirs se rapporteront à ton mari , et il domi- « nera sur toi (i). » Voilà, en effet, les différences caractéristiques qui se présenteraient à un philosophe , en comparant l'état relatif des deux sexes , dans l'animalité en général, d'une part, et dans l'humanité, de l'autre. Dans l'animalité, les sexes offrent upe sorte d'égalité que l'égoïsme joint à la science, l'égoïsme éclairé et savant, a détruite complètement dans l'humanité. La femme est devenue l'esclave de l'homme. Tel a été son sort dans toute l'antii-
(i) Vulgate f^\ Rqb^. Etienne , ▼. ai.
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quité et en Orient ; et même en Occident , et dans les temps modernes, l'égalité des sexes n'a pas encore été ni proclamée ni comprise. Cet esclavage de la femme est évidemment le fruit de l'égoïsme uni à la connaissance. L'égoïsme uni à la connaissance engendre le mal. Le mal se trouve ainsi produit à la fois dans l'homme et dans la femme. L'amour de l'homme et celui de la femme , quoique dirigés de l'un vers l'autre, deviennent néanmoins, ainsi individualisés et privés de tout infini , deux égoîsmes. Mais qu'arrive-t-il? La femme, plus faible, est esclave; l'homme, tyran. Car dans ce double amour, ainsi individualisé, est le principe évident de la famille caste , de la famille en dehors de l'unité. La Bible exprime admirablement cet effet du péché : jid virum tuum erit concupiscentia tua, ipseque dominabiti^r tihi (i).
La prédiction faite à Adam a trait également aux douleurs que la civilisation, en dehors de l'unité, a introduites sur la terre.On dirait cette même plainte que Rousseau retrouva, au dernier siècle, pour déplorer la perte de X^l forêt primitm où l'homme , suivant lui , avait vécu dans les temps reculés , libre et sans travail , indépendant , et comme les animaux , vivant d'une vie naturelle et divine. « Voilà la terre maudite à cause de toi , » dit
(i) Robert Etienne.
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Dieu à Adam : Execrata est humus propter te{i). Tu n'es plus seulement égoïste comme le sont les animaux, qui sont sans connaissance , et qui se confient à ma science. Te voilà savant , mais toujours égoïste. Au lieu donc de ce beau jardin , tu auras une terre que. tu ravageras , et qui ne satisfera jamais tes désirs. Au lieu de la vie naturelle et divine, te voilà condamné au travail. Tous les mots de ces versets , consacrés au sort futur de l'homme, portent sur le travail, sur le soin incessant que l'homme , ainsi séparé de la Vie Universelle, et sorti du monde naturel où Dieu l'avait placé, devra prendre pour sa conservation et sa subsistance. L'Éden va disparaître , la foret primitive va disparaître. L'homme, savant d'une science égoïste , va vouloir changer le monde à son profit individuel. Le mien et le tien vont diviser la terre. Cette science égoïste, tournée vers le fini, ne parviendra qu'à transformer le monde en un séjour de misère et d'incessant labeur. L'œuvre primitive de Dieu sera bouleversée; mais l'homme « mangera son pain à la sueur de son front ; il « vivra dans une inquiétude et une agitation d'es- « prit continuelles : In sudore vultus tui vesceris « pane ; in dolore comedes terrant cunctis diebus « vitœ tuœ (a). »
(i) Robert Etienne.
(s) Robert Etienne.