LIVRE SIXIÈME
psychologie! Je demanderai au lecteur si Pythagore et si Platon n'avaient pas une psychologie, s'ils n'avaient pas précisément celle que je dis, et s'ils ne l'avaient pas apprise de l'Egypte. Je demanderai si le seul nom mystérieux de l'Être , ou de l'Etre Suprême, chez les Hébreux, n'indique pas la plus profonde des psychologies. Je demanderai s'il n'est pas évident , pour qui a un peu étudié les institutions de Moïse , que les formes mêmes et les cérémonies établies par ce grand homme révèlent sa profonde connaissance de l'antique philosophie numérique ) dont Pythagore, à son tour, reçut l'initiation , à Thèbes et à Memphis. Mais quoi ! ne suffirait-il pas du triangle de Jéhovah, ou du Tetragrammaton qui voilait son nom mystérieux pour nous montret* que Moïse, ou l'auteur quel qu'il soit de la Genèse^ avait une profonde connaissance de l'homme, cet être que la Bible nous dit fait à t image de Dieu ! Car si Moïse ou l'auteur de la Genèse savait que l'essence de Dieu se rapportait, dans la philosophie numérique , au ternaire et au quaternaire , il savait donc la même chose de l'homme, cet être que Dieu ^ suivant lui ^ fit à son image^
En vérité^ s'étonner que Moïse ait connu la distinction des trois catégories humaines, et l'ait marquée dans son mythe de l'humanité, me parait étrange. Quoi ! Moïse, qui avait sous les yeux les
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trois grandes divisions qui formaient les castes en Egypte, comme dans llnde, comme partout, Moïse, émancipateur de ce qu il y avait de plus opprimé dans la plus opprimée des castes, n'aurait pas distingué ce qui, dans la nature humaine, avait donné lieu k ces castes: et, continuant l'histoire des maux de l'humanité après sa chute ou son progrès par la connaissance égoïste, il n'aurait pas marqué l'origine de ces castes; qu'il voulut détruire et qu'il détruisit jusqu'à un certain point! Voilà ce qui serait vraiment merveilleux et tout à fait improbable.
Je dis donc que Caïn qui tue Abel , son frère , c'est l'établissement de la propriété , ou , en général, la subjection de l'homme du sentiment par rhomme de la sensation.
Le premier né d'Adam fiit l'homme de la manifestation, de la sensation, de l'activité physique, et de la propriété : « Or Adam connut Eve, sa femme, « et elle conçut, et enfanta Caïn ; et elle dit : fai « acquis un homme par l'Éternel. Elle enfanta eni core Abel , son frère , et Abel fut berger, et Caïn , « laboureur ( i ). » I-,e nom de Caïn vient de cette parole: J\nacçuiSyjepossède (enhébreu, Kanithi), que prononce Eve. Comme si elle était toujours inspirée par le serpent , c'est-à-dire par l'égoïsme, qui l'avait si mal inspirée déjà , Eve dit : Je possède,
(i) Viilg. chap. rv, vers. i-i.
et son fils s'appelle propriété; et ce fils prend la terre , il est laboureur, c'est-à-dire possesseur de la terre. Et quand vient à la malheureuse Eve un autre fils, ce puîné a. nom nécessairement /e ne possède pas , puisque son frère aine s'appelle Je possède. Celui-ci donc s'appelle Abel, le vide. Dans ces deux noms de Gain et d' Abel, que tous les lei^iques traduisent , l'un par possessio , l'autre par vacuitas ( I ), se retrouve l'idée métaphysique orientale de la manifestation exprimée par le plein^ et de la virtualité sans manifestation exprimée p^r le vide^ idée qui, au surplus, comme nous avons eu occasion de le dire précédemment (2), est textuellement dans la Bible, au premier verset de cette Bible. Caïn est donc l'homme dix p/ein, l'homme de la manifestation , l'homme de l'activité physique , l'homme de la sensation ; et ij s'empare de la terre. Abel est l'homme du vide, l'homme de la virtualité sans manifestation, l'homme de désir, l'homme du sen-
(i) « Caïb^ vfi\ J^o/n, hebraice fC'n^ a Knè possedit. Hiiic Kbin^ pos- '^ sessio. Cain ergo possessor..,., Dictus Abel, vel Habel, a verbo Habaly <« id est , vunus fuit , evanuit, Cognationem hoc nomen haliet cum Abal, '> id est , lugebat, et cum Rahal, il est exierritus est ; item cum Bala , id '< est, vela*ita(e corruptus est, et Nabai, id est, emarcuit flavescendo , etc. •t Haec eoim significata qmnia tendant ad vanitatem. Hinc latine bulla : " Ut Homo Bit bulla , id est , vita ejus est fluxa et caduca , instar bullv *> in mari. Item grœce ^auXi^d) , vilipende ; <pftuXtl[op.«t , vileo , vilesco ; '< oauXoc, vilis, vanus, humo nihili. Et latine vilco^ vilesco, vilis. (J. Fun- " j;«ri Diclionii , etyniologicum ) »
(») Voy. livre VJ, chap. a, pag. 3o5.
566 i)K l'humanité.
timent; et, trouvant la terre occupée, il mène une vie nomade , il erre à la façon des bergers. Le récit mythique qui suit n'est que l'expression poétique et dramatique de cette situation des deux frères, c'est-à-dire l'expression de cette dualité qui a divisé et rendu si malheureuse l'espèce humaine, sous les formes diverses de riche et de pauvre, de fort et àe faible, de tyran et de sujet, de rnaitre et di esclave y de noble et de roturier, A^ainé et de puîné, etc. Voilà pourquoi cette fable, qui est au fond une si grande vérité, est restée, dans la mémoire des hommes, marquée du sceau mystérieux d'une poésie divine. Puisée, comme le mythe qui la précède et dont elle n'est que le développement, dans la science même de la vie, à une très-grande profondeur, elle se trouve ainsi avoir cette largeur compréhensive qui est le propre de la poésie véritablement inspirée. C'est un symbole qui a un sens précis, et pourtant ce sens s'applique à une infinie variété de phénomènes , parce qu'en effet tous ces phénomènes sont l'expression diversifiée d'une même loi métaphysique. S. Augustin , méditant sur ce récit de la Bible , voyait dans Abel la figure de Jésus-Christ et des Chrétiens persécutés; dans Cain, celle des persécuteurs. S. Augustin avait raison. Les peuples d'Orient, en général , ont vu dans Caïn le génie du mal , dans Abel le génie du bien. (3n s'explique facilement ces