LIVRE SIXIÈME
très'Certaines de Caïn et de Seth n'entraînentelles pas presque nécessairement la psychologie que nous venons de découvrir sous les noms de leurs descendants? Si Caïn est l'homme de la sensation et de la propriété égoïste, par quelles phases psychologiques lui et ses descendants, c'est-à-dire cette humanité aveugle et dépourvue de connaissance , a-t-elle dû passer pour arriver à la législation de Lamech , c'est-à-dire à l'établissement de la tyrannie et du droit du plus fort ? Tel est le problème que se pose l'écrivain biblique. Et de même quant à la race de Seth! Cette race n'a pu sauver le monde, puisque le déluge unwersel est venu détruire le genre humain à l'exception d'une partie de cette race qui a été sauvée. Comment donc, de Seth, cette race s'est-elle développée psychologiquement jusqu'à Noé? En un mot, la chute d'Adam ayant été un changement psychologique survenu dans l'esprit humain, quelle a été la marche et la gradation des effets consécutifs de ce changement, considérés dans les deux types de Gain et de Seth? Je dis que voilà le problème dont la pensée de l'auteur de la Genèse devait être occupée, et dont il doit nécessairement avoir caché la solution sous les noms de ces prétendus patriarches.
Au surplus, tout en soutenant que la psychologie a certainement inspiré à l'écrivain sacré cette
double généalogie , c'est-à-dire cette double échelle du développement de l'homme de la sensation et de l'homme de la connaissance, sortis tous deux de l'unité, je ne nie pas absolument que ces types, que l'on a pris pour des patriarches , n'aient en même temps, dans sa pensée, une sorte de signification historique. Ils représentent pour lui des périodes de l'histoire de l'humanité antédiluvienne.
Ou plutôt ils lui servent à exprimer une certraine supputation sur la durée probable de cette humanité antédiluvienne, et à présenter cette supputation sous une forme saisissante. Au fond , leur véritable valeur est celle que j'ai dite : ils ont pris naissance dans une pensée toute métaphysique et religieuse ; ils symbolisent l'état successif du genre humain, séparé de l'unité, et s'abimant dans le mal jusqu'au déluge. Mais comme Moïse avait besoin de dire quelle durée il attribuait à ce monde primitif, il s'en servit et dut naturellement s'en servir pour symboliser cette durée. C'est ainsi et uniquement ainsi que ces noms de prétendus patriarches prennent dans la Bible un certain caractère historique, et représentent des périodes de temps.
Je voudrais sur ce point n'en pas dire davantage. Mais je sens que si je ne détermine pas nettement mon idée sur ce que signifient l'âge et la
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succession des générations issues d'Adam dans la Genèse, msL démonstration des points précédemment exposés laissera du doute dans Fesprit. On l'efusera de croire ou Ton croira plus difficilement au sens philosophique de la Genèse , à cause de ces généalogies, qui paraissent aux uns des fables inventées à plaisir, à d'autres d'obscures traditions historiques, et enfin aux dévots croyants des réalités en chair et en os. On me demandera pourquoi la Bible prend tant de soin de déterminer l'âge de ces patriarches, le moment de leur naissance, le moment de leur mort, l'époque où ils ont eu une postérité. Ces déterminations si précises ont-elles une valeur historique; en ce cas, me dira-t-on , votre explication de la Genèse , par la métaphysique et la psychologie, n'est pas suffisante. Et si vous avez raison sur la signification psychologique de ces noms, pris à tort pour des noms d'hommes ou pour des noms de périodes historiques, Moïse s'est donc plu à revêtir ses enseignements de fables ridicules, sans cacher même x.me vérité sous ces fables! 11 faut de toute nécessité que je réponde; car je crois qu'il est d'une haute importance pour l'esprit humain que la Genèse de Moïse soit "enfin débarrassée de ces nuages qui empêchent d'en découvrir le vrai sens, le sens philosophique.
C'est vraiment pitié que l'on ait pris pendant si
DgO DE L HUMANITE.
longtemps les noms que Moïse assigne aux générations sorties d'Adam pour des noms et des vies de personnages réels. C'est cependant ce que croient encore non seulement les Chrétiens , mais quantité de peuples orientaux. Ce sont si peu, dans la pensée de Moïse, des noms d'hommes, que ce ne sont pas même des périodes historiques déterminées et précises ^ ainsi que l'ont imaginé à tort quelques savants modernes. Le seul chififre exact, la seule durée fixe et précise que Moïse ait voulu donner dans la généalogie- d'Adam jusqu'à Noé , telle qu'elle se trouve dans le cinquième chapitre de la Genèse^ est la durée totale de cette humanité antédiluvienne. Moïse a voulu dire et a dit en effet, au moyen de cette généalogie, que la période de temps qui s'était écoulée depuis la sortie d'Adam de l'Éden jusqu'à la mort de Noé , après laquelle commence une humanité nouvelle, était un cycle complet de trois mille ans.
Voilà encore un point qui résulte pour moi de l'étude de la Genèse^ et qui n'a jamais été compris jusqu'ici. Tant que le Christianisme, en eÉfet, a tenu les esprits sous le joug de la lettre, les savants ont marché les yeux fermés ; car ils étaient obligés de prendre pour des hommes réels les douze patriarches jusqu'au déluge, et de croire sérieusement que Moïse avait voulu parler d'hommes ayant vécu sept ou huit cents ans. Depuis que