LIVRE SIXIÈME
rincrédulité, au contraire, s'est donné les coudées franches, les savants n'ont voulu voir que de l'histoire là où il n'y a réellement pas d'histoire, mais seulement de la philosophie.
Je vais essayer, en peu de mots , de faire comprendre comment Moïse, continuant son mythe psychologique, a composé cette généalogie d'Adam à Noé.
Je commence par dire que j'adopte les nombres donnés par la Version des Septante. Je suppose le lecteur au courant de la longue controverse qui a tant occupé les chronologistes aux dix-septième et dix-huitième siècles (i). Il est bien avéré, sui-
(i) Quand on songe sur quelles chimères se fonde cette ridicnle chronologie que Ton enseigne encore à nos enfants, et qui donne au monde six ou huit mille uis d'antiquité , on croit rêver I Le ridicule augmente , lorsqu'on pense que les chronologistes chrétiens se partagent en deux partis , et que la différence qui les sépare n'est rien moins que deux mille ans !
Toute l'antiquité chrétienne n avait connu que la Bible grecque ou des Septante , toujours citée par Jésus et ses disciples , et n'avait par conséquent pas d'autre chronologie que celle qui résulte de cette version. S. Justin y XertuUien, CJ^ment d'Alexandrie, Origène, S. Cjprien, Lactance , en un mot tous les anciens Pères , n'en suivent pas d'autre. Ils comptent en général cinq à six mille ans jusqu'à Jésus-Christ. Jules Africain, qui vivait au troiûème siècle , avait écrit une grande Chronique où il comparait k» j>lus anciennes traditions de tous les peuples aux traditions juives ; sa chronologie s'accordait avec celle des Septante, n comptait, entre Adam et Jésus-Christ, 55oo ans. Eusèbe, qui, au siècle suivant, composa en partie sa Chronique avec celle de Jules Africain, réduisit, sans raison solide, cette durée à 5Joo ans. A ce compte , l'antiquité du monde , suivant tous les Pères du Christianisme , ocrait aujourd'hui de 7 à 8000 ans. Mais il aixiva que les Juifis , pour
59^ i>E l'hu^iaitite.
vant moi y que les nombres donnés par la Vulgate et par le texte hébreu , tel que nous Tavons aujourd'hui, résultent d'une altération faite à dessein par les rabbins juifs, dans le but de détruire les applications que l'on faisait à Jésus-Christ des prédictions sur le sixième millénaire. Ces rabbins ne se donnèrent pas même la peine de bien cacher leur falsification, ils ne surent qu'ôter au* hasard
uo motif que j'indique dans le texte, altérèrent la chronologie de leurs livres sacrés. On attribue , avec quelque probabilité , cette falsification au rabbin Akiba , le même qui déclara que Barcochébas était le Messie. Le Talmud lui-même semble prêter à eftte accusation ; car il y est dit qu' Akiba et Samlaï supputaient les années. Il est certain que jamais les Juifs ne furent plus voisins d'une ruine complète et d'une extermination totale, et il est certain aussi qu'ils cherchèrent à se défendre en interprétant à leur façon leurs livres saints. Aquila , chrétien apostat , qui s'était fait disciple d' Akiba, donna à cette époque une nouvelle version grecque de la Bible, si dangereuse pour le Christianisme que , dans la suite , l'empereur Justinien en défendit la lecture même aux Juifs par une de ses ordonnances appelées Novelles. S. Jérôme, à son tour, ayant fait sa traduction sur rhébreu , put tomber sur des textes sortis de l'érole d' Akiba, et eu reproduisit la chronologie La version de S . Jérôme , corrigée ou modifiée , est devenue la Vulgate. Près de quinze siècles furent ainsi ôtés aux premiers patriarches , et l'antiquité du monde se trouva réduite à quatre mille ans avant Jéaus-Christ. Les chronologistes modernes se sont rangés, les uns pour les Septante, les autres contre. Joseph Scaliçer a foit pencher la balance en faveur du texte hébreu actuel et de la Yulgate. Mais Yossius , Baronius , et beaucoup d'autres, ont tenu pour les Septante. A propos de Raronius, il est curieux de songer que l'Église romaine, qui 5e prétend infaillible, ne saurait que répondre à un enfant qui demanderail au saint-père : Combien de temps comptez-vous depuis la création du moude ? Car, d'un côté, elle autorise la Yulgate , qui répond moins de six miile an*; et, d'un autre côté, son fameux annali>te le cardinal Baroiiius se rit d'une pareille réponse , et soutient hardiment que le monde a au moins huit mille ans d'antiquité.