‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 2)Chapitre 86 sur 216 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

V unité, ou la Providence divine, et V individualité , ou les créatures: « Les Pharisiens, dit Josèphe, c< prétendent que certaines choses, et non toutes, a sont l'ouvrage d'une Providence divine, mais a que certaines aussi ont leur cause en elles'-mêmes, « sont contingentes (produites par l'action proie pre des créatures)*, et non pas naissant natu-* « rellement, d'une façon déterminée et nécessaire, c( par l'action continuée du Créateur (i). »

De même quant à l'humanité. Moïse avait nommé l'homme Adam , c est-à-dire V homme universel j l'homme considéré à la fois comme individu et comme espèce. Les Saducéens s'attachèrent à l'individualité, les Ësséniens à l'espèce; les Pharisiens essayèrent de se placer à égale distance des uns et des autres. On connaît la morale des Ësséniens , et leur genre de vie , leur fraternité , leur égalité. Entre eux et les Chrétiens primitifs , entre leur doctrine et celle de l'Évangile, on chercherait vainement quelque différence. Les Pharisiens pratiquèrent aussi la charité , comme une conséquence du dogme même de la vie , qui lie l'individu à son espèce, mais entre euxseulement et dans des limites bien plus restreintes que les Ësséniens : « Les Phari- « siens, dit Josèphe , sont bienveillants entre eux, « et cultivent la concorde dans l'intérêt com-

(i) Antiq; liv. XIII, chap. 5.

674 i>E l'humanité.

ff iilun (i). » Mais les Saducéens vécurent dans un complet individualisme : a Les Saducéens , dit le « même historien , sont durs les uns envers les « autres, et ne se traitent pas mieux que des « étrangers (a). »

L'individualisme ou le particularisme dans la vie en Dieu sans unité , l'individualisme dans la vie humaine présente sans charité , c'est-à-dire encore sans unité , tel était donc au fond le Saducéisme. Il devait conduire nécessairement à cette conséquence, relativement à la vie future, qu'il n'y a pas de vie future. Comment en effet cet être individuel, vivant par lui-même, pourrait-il survivre à la mort? Il n'y avait , pour le faire revivre, ni raison tirée de Dieu , ni raison tirée de son espèce. Entre lui et Dieu , un infranchissable rempart; entre lui et ses semblables, un abîme. Il était seul dans sa vie présente , n'étant ni porté en Dieu et soutenu par Dieu dans cette vie présente , ni lié à une vie collective de l'humanité. Donc , tout finissant à lui dans la vie présente, tout finissait en lui à la mort : « Les Saducéens, dit en- « core Josèphe , nient la permanence des âmes ; « ils nient les peines et les récompenses après la « vie (3). » Au contraire, les Esséniens, se sentant

(i) Guerre des Juifs , liv. II , chap. 8. (a) Ibid.

(3) Ibid,

portés et soutenus en Dieu , dans l'Être infini et universel, qui est toute science, tout amour, et toute puissance , adoptèrent pleinement le dogme de l'immortalité et celui des peines et des récompenses. A la Providence qui leur paraissait gouverner le monde, ils ne mirent pas un frein qui l'empêchât de réparer ce qui leur paraissait le mal dans ce monde ; loin de là , le triomphe de cette Providence était , à leurs yeux , le rétablissement, dans une autre vie , par des peines et des récompenses , de toutes les imperfections de la vie actuelle , la justification de la vertu et la punition du crime. Mais , de même que nous l'avons vu pour les Grecs , ne concevant pas la possibilité de ce rétablissement par le progrès des créatures dans l'ordre de la réalité, ils imaginèrent des lieux particuliers où les âmes passaient après la mort : « C'est une opinion ferme et arrêtée chez eux , dit « Josèphe, que les corps sont corruptibles, et que « la matière qui les compose change et n'a rien de « permanent, mais que les âmes subsistent tou- « jours et sont immortelles ; que , descendant de «t l'étherle plus subtil, elles s'enferment dans nos « corps comme dans une prison , attirées par un « certain charme naturel ; mais que , lorsqu'elles « quittent ces liens de la chair , se sentant délivrées « d'un long esclavage , elles se réjouissent et pren- « nent leur vol. Aux âmes des bons (et en cela ils

67^ I>E l'humanité.

« S accordent avec les Grecs), ils assignent une « demeure au-delà de TOcéan, dans une région où « ne tombent ni pluies ni neiges , où ne règne a jamais une chaleur dévorante j mais qu un doux tf zéphir venu de l'Océan rafraîchit de son souffle. « Aux âmes des méchants ils donnent pour séjour « un lieu enfoncé , ténébreux , d'une horrible tris- « tesse y soumis à tous les extrêmes des éléments , tf et plein de supplices qui ne finissent jamais ( 1 ). » r.ies Esséniens avaient donc adopté comme vraie toute cette poésie de l'Elysée que nous avons vue dans Virgile et dans Platon, et qui avait cours chez le vulgaire dans toutes les anciennes nations de l'Orient. Mais pensaient-ils, comme les Egypti^is , comme les Indiens , et comme l'expose Virgile , que les âmes , après un séjour plus ou moins long dans cet exil hors de la vie et de la réalité , se manifestaient de nouveau? Nous n'avons là-dessus aucun i^nseignement dans les monuments qui nous restent. Ce retour à la vie dans l'humanité , mais sans l'intermédiaire de paradis et d'enfers, était l'opinion des Pharisiens : « Eux aussi, dit « Josèphe , tiennent que les âmes sont immortelles, a mais que celles des justes sont les seules qui, « après cette vie, retournent en d'autres corps, « celles des méchants restant livrées à des tour- « ments éternels (2). »

(x) Guerre des Juifs ^ liv. Il, chap. 8. (a) Ihid,

Page 1