PREUVE PAR JÉSUS-CHRIST. — ORIGINES DU CHRISTIANISME
Le Christianisme ^ «on apparition ^ et sa propagation^ sont plus faciles à comprendre et à expliquer qu'on ne le croit ordinairement.
Ce n'étaient pas les Juifs seulement qui attendaient le Messie; le monde romain tout entier était jusqu'à un certain point dans la même attente. Nous avons prouvé par de nombreuses citations des philosophes et des poètes, que les Gentils croyaient, comme les Juifs, à une palingénésie cosmique, c'est-à-dire à une fin et à une résurrection du monde. Il est vrai que chez les Payens cette idée semblait détachée de toute idée sociale ou religieuse; c'était ou une hypothèse fondée sur les conjectures de la science, ou un débris de l'antique astrologie tombé parmi eux , mais sans connexion avec la religion et les institutions civiles ou politiques. Les physiciens croyaient à la fin du monde et à sa résurrection comme à une vérité de physique. Les poètes chantaient cette fin et cette résurrection du monde comme ils chantaient le
phœnix renaissant de SCS cendres. Le vulgaire s'effrayait de cette prophétie par superstition, et y croyait parce qu'il croyait aux oracles auxquels on l'attribuait. La notion des Gentils sur cette palingénésie du monde était donc , pour ainsi dire, toute objective ; ils en avaient l'idée, sans en avoir aucun sentiment subjectif, ils voyaient cette rénovation de l'univers sous un rapport tout extérieur et purement physique : c'étaient la nature, le soleil, les astres, la terre, plutôt que la société humaine et eux-mêmes, qui devaient mourir et renaître. Ils ne liaient pas directement cette intuition d'un nouvel univers, soit à la destinée de l'empire, de ses mœurs, de ses lois, de ses institutions , soit à leur propre vie, à leur propre développement. Pour eux, enfin, entre la question métaphysique de la vie, la question politique et morale de la société et de la cité , et cette idée d'une période de fin et de renouvellement du monde, il n'y avait aucun enchaînement nécessaire, aucune parité, aucune connexion, aucune similitude. Tout au contraire, l'idée cosmologique se trouvait unie, chez les Juifs, par une affinité tout--à-fait naturelle , avec deux autres , savoir : l*" la notion religieuse ou métaphysique que Moïse, dans la Genèse, avait donnée de la vie y notion cultivée sans interruption chez ce peuple, par la voie des deutéroses ou interprétations orales; et 2'' l'idée sociale ou politique, c'est-à-dire l'attachement que les Juifs avaient pour leur nationalité , et la foi que cette nationalité renaîtrait un jour avec éclat, foi que, sans interruption aussi, les Prophètes avaient exaltée en eux et portée à un haut degré de fanatisme.
Un Juif ne pouvait pas penser à la prédiction d'une épo^ que sabbatique du monde, sans qu'à l'instant même l'idée du Mosaïsme ne le prît tout entier. Son lien , comme individu.
anrec les autres Juifs^ leur fraternité en Dieu^ et par Dieu en Ac^m, en Abraham , en Isaac^ en Jacob , en Moïse, venaient '4 l'instant même illuminer son cœur. Les malheurs de sa race 9 et les destinées promises à cette race choisie de Dieu^ agitaient tout son être. Si le monde devait se renouveler , c'est que cette race devait refleurir. Le monde, l'univers n'avait-il pas été créé pour l'homme, pour Adam ; et la race d'Abraham n'était-elle pas l'humanité? Le gouvernement de l'univers par Dieu, le gouvernement de la société juive par Dieu, n'étaient-ils pas un seul tout aux yeux des Hébreux?
Y avait^il quelque difliérence pour eux entre leur sortie d'Egypte, par exemple, et le miracle de la Mer Rouge? Quand ils avaient combattu les Philistins , Dieu n'avait-il pas arrêté le soleil? Les Juifs ^ par le fait même de leur religion, de leur législation , de leur histoire , ne pouvaient donc séparer l'idée de la palingénésie du monde de celle de leur propre palingénésie, soit comMe membres d'une même nation, soit comme individus.
Néanmoins on peut affirmer qu'à un degré bien moindre, il est vrai , quelque .chose d'analogue finit , vers l'époque où parut Jésus-Christ, par se produire aussi chez les Gentils.
Vers le temps de Jésus, toutes les anciennes croyances des Grecs, des Romains, et des peuples vaincus et asservis par eux , étaient usées et ruinées ; les opinions philosophiques les plus diverses s'étaient produites, combattues, détruites les unes les autres ; il en était résulté le scepticisme, l'incrédulité, mais en même temps le besoin d'une nouvelle notion de la vie et d'une nouvelle vie. La réunion de tant de peuples en un seul avait commencé à donner le soupçon de
Y unité de nature^ de Y unité d' espèce ^ le soupçon de la solidarité du genre humain. On sait de quels applaudissements
le vers de Térence où la solidarité humaine est entrevue fut couvert à Rome sur le théâtre. Gîcéron parle d'un lien de charité qui doit unir tous les hommes, et Sénèque dit sur la fraternité humaine une foule de bonnes choses, tout-à-fait équivalentes aux préceptes du Christianisme. Ainsi les nations, par une sorte de spontanéité, ou , si Ton veut , par suite des changements que les révolutions, les guerres, les conquêtes, avaient introduits dans leurs idées, arrivaient peu à peu à ce dogme A* Adam ou de Yunki^ base que Moïse avait donnée, comme la notion même de la vie y à la religion des Hébreux. Si donc les Juifs les plus religieux et les plus profonds joignaient à l'antique prophétie d'une palingénésie cosmique la prophétie également antique d'une pattngénésie humaine, s'ils voyaient, pour ainsi dire, du même coup d'œil, bien qu'à travers des nuages, Tesprit humain (intelligence, sentiment, activité) se rénover en même temps que tout l'univers, il faut convenir qu'à un moindre degré les plus religieux et les plus profonds Ae$ Gentils finirent par entrevoir aussi cette transformation, cette palingénésie de l'homme, à la lueur des rayons mêlés et confondus que les anciens maîtres de ta philosophie , les Pythagore, les Socrate, les Platon, les Z^non, leur envoyaient encore.
Quant à l'idée de palingénésie politique, elle .finit également par exister chez les Gentils comme chez les Juifs. Car si les Juifs s'imaginaient que Sion allait renaître au sein d'un grand miracle de palingénésie générale , les Romains rejetaient cette prophétie quant à Sion , mais l'appliquaient à leur empire. La prophétie orientale d'un Messie qui serait le maître du monde avait cours également parmi eux. Les historiens latins nous en sont garants. Tacite et Suétone s'en
expriment clairement à propos de Vespasien et de Titus. «On croyait assez généralement , dit le premier 5 qu'il était «écrit dans les antiques traditions sacerdotales qu'en ce » temps même l'Orient prévaudrait , qu'une grande initiative » viendrait de ce côté^ et que des hommes partis de la Judée «s'empareraient du monde (1).» Suétone nous apprend que cette prophétie était aussi ancienne qu'enracinée dans toute la. partie orientale de l'empire : «Tout l'Orient avait » retenti , dit-il , de cette croyance ancienne et indestruc- «tible, qu'il était marqué dans les destins qu'en ce temps »des hommes partis de la Judée s'empareraient. du monade (2).» Suétone et Tacite expliquent par cette prophétie la rébellion acharnée des Juifs qui amena 5 sous Vespasien et Titus f la ruine presque totale de ce peuple. Mais rejettentils pour cela la prédiction? Non^ ils la tournent à leurs propres idées ^ en la rapportant à Vespasien et à Titus? Et Vespasien lui-même n'alla-t-il pas , en effet 9 prendre le présage de sa future grandeur auprès des prophètes de la Judée 9 à l'oracle du Mont-Carmel (3) ? Et tout ne prouvet-il pas qu'il prêta l'oreille à l'historien Josèphe^ quand celui-ci lui fit l'application directe de la prophétie touchant le Messie (A). Soit persuasion^ en effets soit habileté^ Jo-
(1) « Pluribus persnasio inerat antiquîs sacerdotum litteris contineri eo ipso stempore fore ut valesceret Oriens, profectique Judaea rerum potirentur; quae » ambages Vespasianum ac Titum prxdixerant. » (Tacite, Histor,, lib V.)
(2) «Percrçbuerat Oriente toto vêtus et constans opinio, esse in fatis ut eo Atempore Judxa profecti rerum potirentur. Id, de imperatore Romano (quan- »tum eventu postea patuit) pnedictum, Judaei ad se trahentes rebellanmt.» (Suétone, Vespasian,, init)
(3) oApud Judxam CarmdiDei oraculum consulentem ita confirmaTere sortes, vutquidquid cogitaret volveretque animo, quantumlibet magnum, id esse pro- «ventummpollicerentur. » (Suétone, Vespasian,)
(&) «Et unus ex nobilibus captivis, Josephus, cum conjioecetur in vincula, «constantissime asseveravit fore ut ab eodem brevi solveretur, verum jam impe- »ratore. » {Ibid,) . -
sèphe , prisonnier des Romains , s'obstina à reconnattre le général qai l'avait vaincu pour le Messie qui devait sauver le monde et le ramener à l'unité : «Tu n'es pas seulement » maître de moi , Vespasien , lui disait-il ; tu seras empereur »et César; tu es annoncé par les oracles de la religion de 9 Moïse; tu es le maître prédestiné de la terre, de la mer, »et de tout le genre humain (1). » ,
Il y avait donc partout, vers le temps de Jésus ^ aussi bien chez les Gentils que chez les Juifs , un pressentiment que l'homme, la société , l'univers, allaient bientôt se renouveler par une palingénésie. Si les Juifs croyaient à la période sabbatique où le monde devait se transformer par miracle, les Grecs et les Romains aussi y croyaient sous le nOm de grande armée. Si les Juifs croyaient à la venue d'un prophète ou d'un roi qui rallierait les Hébreux en un seul faisceau, et leur rendrait au centuple l'ancienne félicité de Sion, les Grecs et les Romains aussi avaient l'idée d'un nouveau scep* tre qui s'étendrait sur le mondé entier, et lui rendrait l'âge d'or, en fondant et unissant ensemble tant de peuples absorbés dans l'empire, mais non identifiés jusque-là. Enfin si les Juifs , ou du moins les plus philosophes et les plus reli<^ gieux d'entre eux, pressentaient qu'une sorte de résurrection s'accomplirait dai;is Adam, c'est-à-dire dans l'homme, dans la nature humaine , et que, de même qu'Adam , ou l'homme,
(i) a Josephus, ut ipse narrât (Bell. Judaic ), cuin in Sacris Litteris oraculudi »reperisset, fore ut quidam ex Judxa orbi terrarum imperaret, id oraculum, sob Romanorum seditiones, ad Vespasianum retulit, eique vaticinatus est impenrium. Ejus oraculi meminit etiam Appianus^ Historié Romana; libro XXII. vRectius autem ac verissime id oraculum de Servatore humani generis, Domino nnostro Jesu Christo, intelligetur. Neque enim toti terrarum orbi imperavit, Ttsed Romano imperio duntaxat. » (Zonaras, Annal., tom. II, p. 193.) — «Tu ses Gi£sar , Vespasiane, et imperator... Dominus quidem non mei solius es tu, »Gssar, verum etiam terraî, marisquc, ac totius humani generis (yccyrè^ccv* >6'/9Û7rou 7ivou$). » (Eusèbe, Iflsf. Eccles,, lib. II, c. 19.)
U. ik
était sorti de rÉden, et tombé dans le mal^ dans le péché , par l'égcrïsme joint à la connaissance , de même l'homme rentrerait dans l'Ëden , dans la vie , dans la vraie vie ^ dans la vie divine et éternelle, en se renouvelant par l'amour, par la charité jointe^ la connaissance; les plus religieux aussi des Grecs et des Romains inclinaient sensiblement à cette grande et sublime doctrine. Car, encore une fois, ni la philosophie de Pythagore , ni celle de Socrate et dé Platon, ni celle de Zenon /ni aucune autre ^ n'avaient pu, il est vrai, solidement s'établir; mais de toutes ces sources antiques s'élevait comme un parfum de moralité nouvelle et d'huma* nité. Le souvenir de tant de maux que tant de guerres pendant tant de siècles avaient exigés, et le résultat même de ces guerres , invitaient d'ailleurs à cette moralité nouvelle , qui embrasserait dans son sein vainqueurs, vaincus^ et jus* qu'aux esclaves. Qui n'était esclave alors et vaincu dans ce monde oi!i toutes les races se trouvaient confusément aggiomérées , et réduites toutes à une sorte de niveau d'impuissance sous un seul homme , l'empereur? De toute façon donc le rigne messiaque était en germe chez les Gentils comme chez les Juifs; seulement le peuple juif était évidemment le nayau qui devait servir de centre de formation à cette grande révolution de l'esprit humain^et de la société humaine. Là^ en effet, ce qui, chez les Gentils, était obscur et nébuleux, avait une forme précise et arrêtée. S'il s'agissait de la palingénésie sous le rapport métaphysique et moral. Moïse n'avaitil pas enseigné le Dieu unique , le vrai Dieu ? n'avait-il pas enseigné le dogme de l'unité de l'espèce humaine? Donc chez les Juifs, revenir à l'unité, comprendre la solidarité humaine, admettre la fraternité des hommes, c^'était tout simplement comprendre Moïse , revenir à Moïse , développer Moïse. Ce
dogme , après lequel aspiraient vaguement les sages les plus profonds de l'antiquité payenne^ était ^ dans les livres des Jui6> écrit, et on peut dire sculpté , pour Tétemité. De même que les Juifs^ dans leur esclavage d'Egypte, bâtissaient pour leurs maîtres des pyramides qui ont survécu à Tempire deà Pharaons , de même ils avaient construit, par Moïse , une pyramide métaphysique et morale que leurs maîtres successifs Babyloniens, Persans, Syriens, Romains ou Grecs, n'avaient pu renverser^ et où était à jamais gravée la loi divine de l'humanité. En second lieu , l'unité politique , l'idée d'un monde qui réunirait tous les hommes , était aussi fortement empreinte chez les Juifs, aussi claire pour eux, qu'elle était obscure et nébuleuse pour les peuples guerriers qui avaient continuellement formé leur cité par voie d'asservissement et de conquête. L'espèce humaine pour les Juifs , ce n'était, il est vrai, que le peuple choisi de Dieu et distingué du reste des nations. Moïse avait fait dire à Dieu , s'adressant à Abraham : Tu seras l'homme-peuple en attendant que tu sois l'hommé-humanité. Les Juifs pouvaient ne pas comprendre cette dernière prophétie; mais l'unité ne les frappait pas moins: ils ne la voyaient pas moins clairement, pour ne la voir que dans leur nation. Ils identifiaient cette nation avec le père de cette nation ; ils avaient donc au plus haut degré une conception précise et nette xie l'unité. Revenir à l'unité politique , c'était donc encore pour eux revenir à la loi , revenir à Moïse. Que les uns, comme Jésus le fit, étendissent cette unité à toutes les nations, ce n'était encore que développer Moïse en le confirmant. Enfin , quant à l'idée d'une palingénésie de l'univers, Moïse n'avait-il pas tracé toutes ses institutions d'après un certain rapport entre le gouvernement de l'univers par Dieu, et le gouvernement que, suivant lui
Dieu lui-même voulait voir régner parmi les hommes? La Bible n'était^lle pas en parfaite harmonie avec Tantique astrologie qui donnait au monde des âges de fin et de renouvellement? Donc, là où le^ savants, les physiciens et les pihilosophes des Gentils n'avaient pour se guider que des inductions et des raisonnements, les Juifs lisaient pour ainsi dire à chaque page de leurs livres sacrés et dans chacun de leurs rits la prophétie claire et certaine de cette même rénovation de l'univers.
Palingénésie , comme dit l'Évangile, palingénésie sous toutes ses formes, renaissance, renouvellement, nouvelle genèse, création nouvelle , voilà donc, si j'ose ainsi m'«sprimer. Je mot d'ordre qui parcourut le monde à l'époque de Jésus-Çhrist Cette palingénésie, on la voyait dans l'uni-* vers , on la voyait dans la société civile et politique , on la voyait dans l'homme; elle avait trois formes, une forme cos* mique ou physique, une forme sociale ou politique, une forme psychique ou psycologique. Elle regardait l'individu , qui devait se renouveler, mourir et renaître dans son être , dans sa nature la plus intime, dans sa connaissance^ dans son amour, dans son activité. Elle regardait les hommes en général , ou la société , qui devait également se renouveler, mourir et renaître, se transformer par conséquent dans son principe même de sociabilité. Enfin elle regardait l'univers ; car un miracle en dehors de l'homme , un miracle dans toute la nature, dans le soleil, dans les astres ^ dans les corps , devait accompagner ce grand miracle de la résurrection de la nature humaine et de la société humaine.
Mais cette triplepalingénésie nefrappait pas également deses trois rayons les esprits divers. Les uns étaient plus impressionnés de ridée d'un mii*acle physique, les autres s'attachaient da-
vantage aux prophéties politiques^ eufin les esprits contemplatifs étaient plus pénétrés de Tidée religieuse et métaphysique.
C'est la synthèse de ces trois formes de l'idée de palingénésie, c'est leur mélange, et à quelques égards leur confusion 5 qui donne aux Évangiles ce caractère de sublimité et en même temps de merveillosité et, si j'ose le dire , de féerie, qui a frappé , étonné et enti*atné tant de générations.
L'Évangile est un tissu fabriqué , avec un art aussi naturel que prodigieux, de trois fils différents, qui non seulement se mêlent et s'entrecroisent , mais qui^ comme s'ils étaient vivants, se changent et se transforment les uns dans les autres , à mesure que l'œil les considère. Vous suivez attentivement l'idée cosmologique , l'idée de la palingénésie générale de l'univers; vous la distinguez clairement, el vous allez dire : Voilà ce que le Messie représente. Mais , à l'instant même , c'est l'idée politique qui surgit , idée palingénésique aussi , mais politique et juive. Il ne s'agit plus, à ce qu'il semble, de l'antique prédiction des astrologues sur la durée du monde; il s'agit des Juifs et de leur empire. C'est à travers' les peintures des Prophètes, peintures qui se rapportent à la nation juive, que la palingénésie maintenant vous apparaît. Un Messie, un roi a été prédit aux Juifs. Il doit descendre de David; il doit rétablir l'unité parmi les Hébreux. C'est ce Roi que, dès le commencement de l'Évangile, Hérode cherche à frapper; et c'est ce roi que Pilate à la fin couronne sur sa croix de cette inscription : Jéms de Nazareth^ roi des Juifs. Vous croyez donc encore étre^ur la voie d'une explication; d'un bout à l'autre des Évangiles , mille traits vous semblent se rapporter à cette royauté, et s'y rapportent en effet. Vous allez de nouveau dire: Voilà l'idée que le Messie représente. Mais, à l'instant même, un troisième aspect s'empare de
vous : il ne s'agit plus ni d'une palingénésie cosmologiqae; ni d'une rénovation politique du peuple Juif. Écoutez les paroles qui sortent de la bouche de ce Messie ; c'est la doc trine de la vie, la doctrine de l'unité qu'il prêche. Il est venu au monde pour enseigner en quoi consiste la vie. C'est le cœur humain qu'il veut changer y c'est l'intelligence humaine qu'il veut éclairer. Voici un philosophe ^ un métaphysicien, un moraliste qui parle. Il veut faire connaître Dieu , qu'il appelle le Père; il est le Fils 9 et il est un avec son père; et il veut que ses disciples et tous ceux qui viendront à la vérité par ses disciples soient un avec lui et avec son, Père? Si les Juifs comprennent la vérité , il s^en réjouira ; car ils sont les aînés de la famille , ils sont , par Moïse y les prédestinés à cette doctrine. Mais s'ils ferment l'oreille à la parole de Dieu 9 il n'a pour eux que des plaintes , et pour ceux qui les conduisent que des sentences de condamnation^ Dieu saura bien trouver ailleurs ses enfants; des pierres. Dieu sau- , ra faire, sortir des enfants à Abraham. Samaritains et Juifs
sont égaux aux yeux de cet homme. Les Gentils mêmes , les Syriens, les Grecs, sont déjà reçus par lui, en attendant que son diciple S. Paul entreprenne, sur une plus large échelle, la formation de ce peuple nouveau, au sein duquel la nationalité hébraïque doit se fondre avec toutes les autres. Ce n'est donc plus ni le prophète transformateur du monde de l'antique astrologie, ni le roi juif promis par les Voyants juifs, que vous avez devant les yeux. C'est un être plus élevé, plus divin, inspiré du sentiment de l'infini, pénétré de la vraie nature divine et humaine , homme par conséquent et Dieu tout ensemble , parlant au nom de Dieu , et annonçant aux hommes qu'un homme nouveau doit se former en eux, s'ils veulent vivre et non pas mourir. La palingénésie que Jésus
représente est donc, sous cette forme, une rénovation spiri^ tuelle de l'homme, une résurrection psychologique. Rentrez dans l'unité, dans la charité, dans la fraternité, et vous vivrez. Comprenez le sens profond de la doctrine de Moïse, et vous vivrez. Aimez Dieu de tout votre cœur, et votre prochain comme vous-même, et vous vivrez. A tous ceux qui demandent à Jésus comment ils parviendront à la vie élerneUe^ Jésus répond : Entrez dans ta vie, La vie^ dans le sens di^in oti il la comprend, est identique avec la vie étemetle.
C'est ainsi que , suivant le point de vue où l'esprit se place dans la contemplation de ce livre étonnant qu'on appelle l'Évangile, la palingénésie messiague, ou le règne de Dieu, revêt trois formes différentes , qui s'enveloppent pour ainsi dire les unes les autres, et, quoique fort distinctes si on les isole par l'analyse, se confondent synthétiqueiBent.
Le Christianisme est donc expliqué, sans qu'en aucune façon sa vérité relative soit détruite, du moment où l'oii comprend comment Tidée vraie de palingénésie, c'est-à-dire de rénovation, de transformation, de progrès, a revêtu et a dû revêtir, à cette époque de l'humanité, des formes fausses, et comment, bien que la résurrection telle que l'entendaient Jésus et le Christianisme soit une chimère,^ Jésus et le Christianisme étaient cependant dans la voie de la vérité , en suivant cet idéal de palingénésie générale et de résurrection.
Je prouverai d'abord , par le texte même des Évangiles , qu'au moment où Jésus entreprit sa prédication, to«s ks esprits en Judée étaient persuadés de l'échéance prochaine de cette fameuse époque palingénésique où le monde devait finir et ressusciter. Les passages qui le montrent sont répandus en foule d'un bout 4es Évangiles à l'autre; je n'aurai qu'à choisir, et je citerai seulement quelques-uns des plus
notables* On va voir qae^ depuis le roi Hérode jusqu'aux derniers du peuple ^ cette opinion était générale.
A peine Jésu;s est-il né, que, suivant l'Évangile , Hérode s'inquiète de la visite des mages, parce qu'il suppute que le temps du Messie, le fameux septième millénaire est arrivé : « Le roi Hérode ayant appris la visite des mages en fut trou- '»blé, et tout Jérusalem avec lui. Et ayant assemblé tous les «principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, il s'in- » forma d'eux où le roi (le Christ) devait naître. Et ils lui di- » rent : C'est à Bethléhem , ville de Judée ; car c'est ainsi que »ra écrit un prophète (1). » Le massacre des enfants à Bethléhem et la fuite de la sainte famille en Egypte , qui nous paraissent aujourd'hui des fables si bizarres et si absurdes, ne devaient pas même paraître extraordinaires ou invraisemblables quand les Évangiles furent écrits. Car ces fables , s'il faut les traiter ainsi, se rapportaient à l'idée fondamentale que le Messie viendrait à une certaine époque précise et déterminée. \\, était donc foKt naturel de supposer qu'Hérode, qui se donnait lui-même pour une sorte de Messie et qui avait fondé la secte des Hérodiens (2) , avait~dû s'inquiéter beaucoup de tout présage qui pouvait se rapporter à l'époque et à l'homme messiaques. Un autre passage de l'Évangile nous fait encore mieux comprendre la vraisemblance que pouvait avoir, dans l'opinion des Juifs et des premiers Chrétiens , cette persécution d'Hérode. Ce prince étant mort, son fils Hérode- Antipas lui succéda comme tétrarque de la Galilée. Or celui-ci, suivant l'Éviangile, croyait tellement à l'époque jnessiaque, il était tellement imbu de cette doctrine d'une
(i) & Matthieu, ch. II, v. 3-5.
(2) Les Hérodiens, suivant TertuIIien, S. Épîphane, S. Jérôme, S. Chiysostome, Théophylacte, et d^autres anciens, croyaient qu^Hérode était le Messie.
lin et d'uDe résurrection prochaine de toutes choses , qu'il était au moins aussi résurrectionniste que le furent Jésus ou S. Paul. Quaad le bruit des cures merveilleuses opérées par Jésus enrCalilée vient à se répandre au loin, Hérode- Antipas croit que Jean-Baptiste est ressuscité des morts^ et que c'est lui qui fait les miracles que l'on attribue à Jésus : «Or le roi Hérode entendit parler de Jésus; car son nom » était fort célèbre. Et il dit : Ce Jean qui baptisait est; res- » i^iiscité d'entre les morts , c'est pour cela que les puissances ji^O^ittent en lui. — D'autres disaient : C'est Élie ; et d'autres : » C'est un Prophète ou un homme semblable aux Prophètes. » Mais Hérode en ayant ouï parler, dit : C'est ce Jean que » j'ai fait décapiter; il est ressuscité d'entre les morts (1).
Croire que Jean-Baptiste était ressuscité rentrait dans la doctrine même prêchée par Jean-Baptiste. Quelle était en effet, suivant l'Évangile, la formule de Jean-Baptiste dans sa prédication? « Amendez-vous, car le royaume des cieuiK »est proche (2).» Jean^Baptiste annonçait donc la proximité de l'époque messiaque, de l'époque de fin et de renouvellement, et l'approche du grand Sabbat que l'on appelai! le règne de Dieu, ou le royaume du cieL Croire, dis-je, que Jean-Baptiste était ressuscité, et que c'était lui qui faisait les prodiges attribués à Jésus, ce n'était donc pas soitir de cette doctrine de résurrectionisme qui occupait alors les esprits. Certes, je n'affirme pas qu'Hérode-Antipas ait réellement cru que Jésus était Jean-Baptiste ressuscité. Je ne soutiens pas non plus la vérité historique du massacre des innocents ordonné par son père Hérode-le-Grand. Je soutiens seulement qu'en attribuant ces pensées et ces actions
(1) s. Marc, ch, VI, v. 14-16. Cf. S. Matthieu , ch. XIV, v. 1-2,
(2) S. Matthieu, c. III, v. 2 : MeravoÏTs • ^yycxî yor.p ■}} ^v-iiktiv. twv cù/>avdiv.
218 DJE L*HU31ANIÏÉ.
à ces deux princes, l'Évangile suppose par là qu'ils étaient résurrectionnUtes, et croyaient, comme une multitude de Juifs, à une très-prochaine résurrection ou palingénésie.
Jésus n'était pas Jean-Baptiste ressuscité, mais il fut le continuateur de Jean-Baptiste. Il prêcha la même formule; il annonça"^ comme lui la fin prochaine et la résurrection du monde, sous tous. les aspects où cette doctrine de fin et de résurrection pouvait être envisagée , mais avec une telle supériorité, que ses disciples .ne regardèrent plus Jean-Baptiste que comme son précurseur, le considérant lui ini^r comme le Messie en personne. ih^Vo)
Suivant S. Jean, ce fut Jean-Baptiste qui soupçonna d'abord que Jésus pouvait bien être le Messie attendu , et ce furent deux disciples de Jean-Baptiste qui, sur cette indication de leur maître , s'imaginèrent les premiers que Jé^s était en effet ce Messie : « Jean étant avec deux de ses disci- «ples, et voyant Jésus qui passait, il dit: Voilà l'agneau de » Dieu. Et ses deux disciples , l'ayant ouï parler ainsi , suivi- » rent Jésus. Jésus s'étant retourné , et voyant qu'ils le sui- » vaient , il leur dit : Que cherchez- vous? Us lui répondirent : »Rabbi (c'est-à-dire maître) , où demeures-tu? Il leur dit : «Venez et voyez. Ils y allèrent, et demeurèrent avec lui ce » jour-là. André, frère de Simon Pierre, était l'un de ceux )>qui avaient entendu ce que Jean disait, et qui avaient suivi » Jésus. André alla chercher le premier Simon son frère, » et lui dit : Nous avons trouvé le Messie (c'est-à-dire en grec » Christos, le Christ). Et il l'amena à Jésus. Jésus l'ayant » considéré lui dit: Tu es Simon, fils de Jona ; tu seras appelé M Kipbas (c'est-à-dire en grec PetroSy Pierre). Le lendemain, » Jésus voulut s'en aller en Galilée , et il trouva Philippe , et »lui dit : Suis-moi. Or Philippe était de Bethsaîde, qui était
» aussi la ville d'André et de Pierre. Philippe renconua Na- 9 thanaël ^ et lui dit : Nous avons trouvé celui de qui Moïse a » écrit dans la Loi, et dont les Prophètes ont parlé; c'est «Jésus de Nazareth^ le fils de Joseph ^ etc. (1). »
L^idée préexistante de la prochaine échéance de la période sabbatique ou messiaque explique donc tout naturellement le commencement de la prédication de Jésus. L'opinion que Jésus pourrait bien être le Messie sort , au débuts de l'école même de S. ;Jean-Baptiste. Jésus comme!nce par répéter^ avec les disciples de Jean , que le septième millénaire approche : « Or 9 après que Jean eut été mis en prison , Jésus s'en «alla en Galilée, préchant l'évangile du règne de Dieu, et » disant : Le temps est accompli, et le règne de Dieu approjtcke. Amendez-vous et croyez à la bonne nouvelle (2). » Dans S. Matthieu , la formule que Jésus emploie est identiquement celle de Jean-Baptiste : « Jésus commença à prêcher, »et à dire : Amendez-vous, car le royaume des cietuc est it proche... Et Jésus allait par toute la Galilée, enseignant » dans les synagogues, prêchant V évangile de la royauté (3). » Cet évangile de la royauté, to sO«77Aeov vnç ^mùsIccç, ou de la
royauté de Dieu, to evayyeXiov rHç ^ao-tXetKç ToO 0eoO, OU de la ' royauté céleste , tô svayyektov rHç ^trùsioiç tôv ovjoavâv, n'était
donc en aucune façon particulier à Jésus. En le répandant à son tour, Jésus ne faisait que prêcher une chose déjà prèchée par bien d'autres avant lui, à savoir, comme il le dit lui-même , que le temps était accompli, et que le septième millénaire^ ou le grand Sabbat divin , allait venir : c'était là ce que l'on appelait le règne ^ ou le règne de Dieu, oufe
(1) s. Jean , ch. I , v. 35-45.
(2) S. Marc, ch. I, v. 14-16.
(3) S. Matthieu, ch. IV, v. 17 et v. 23.
royaume des deux, ou enfin la résw*recêion. La prédication de la prochaine venue de ce grand Sabbat divin s'appelait la bonne nouvelle^ l'évangile. C'était tout simplement la bonne nouvelle ou l'évangile de ta prochaine venue de ce règne ; mais au lieu de répéter toujours ^ comme ils le font la plupart du temps ^ V évangile du règne ^ c'est--à-dire la bonùe . nouvelle de l'époque palingénésique ^ les écrivains sacrés se bornent quelquefois à dire V évangile , en sous-entendant l'idée à laquelle se rapportait cet évangile ou cette bonne nouvelle. Ainsi dans S. Matthieu : «Jean ayant ou! parler dans » sa prison de ce que Jésus-Christ faisait^ il envoya deux de ses B disciples pour lui dire : £s-tu celui qui doit venir, ou devons- » BOUS en attendre un autre ? » Jésus répond : « Allez et repor- » tez à Jean les choses que vous voyez et que vous entendez. »-Les aveugles recouvrent la vue, les boiteux marchent, les )» lépreux sont nettoyés , les sourds entendent , les^ morts rés- » suscitent, et l'évangile est annoncé aux pauvres (1). » Il est clair que cet évangile qui est annoncé aux pauvres est l'évangile du résurrectionisme 9 le métne évangile ou la même bonne nouvelle que prêchait Jean-Baptiste. Une partie assez considérable de la nation était entrée , à la voix de J<ean- Baptiste, dans la croyance que la période palingénésique ' était enfin arrivée > et Jésus lui-même atteste l'effet prodigieux que Jean avait produit en prêchant le résurrectiontimi?. « Qu'êtes-vous allés voir dans le désert?» dit-il au peuple assemblé autour de lui. « Était-«e un roseau agité 9 par le vent? Était-ce un homme vêtu d'habits précieux? » Non; c'était un prophète... Et tout le peuple qui l'a enten- » du, jusqu'aux péagers , ont justifié Dieu , ayant reçu le bap-
(1) s. Matthieu, ch. XI, v. 2-5. Cf. S. Luc, ch. VII, v. 19-22.
» têiqe de Jean. Mais les Pharisiens et les docteurs de la Loi » ne s'étant pas fait baptiser, ont rejeté le dessein de Dieu à )»leur égard (1). » Jésus veut par là conclure de la prédication de Jean la vérité de sa propre prédication. Puisque Jean annonçait le Messie, dit-il^ et que vous avez reçu son baptême , croyez donc au Messie.
Au surplus^ l'effet même de la prédication de Jean-Bastiste tenait 9 ce que la plupart des Juifs avaient entendu parler de la prophétie du Messie ou de l'époque palingénésique^ et que beaucoup avaient à l'avance et depuis longtemps une opinion faite à cet égards opinion plus savante chez les uns et plus superstitieuse chez les autres. L'Évangile le montre en vingt endroits.. Dans S. Jean ^ Jésus étant venu secrètement à Jérusalem il la fête des tabernacles^ et s'étant mis à disputer avec les docteurs juifs sur sa personne et sur sa doctrine , le peuple se demande s'i\ ne serait pas le Christ : «Et quelques-uns de ceux de Jérusalem disaient : N'est-ce » pas celui qu'ils cherchent à faire mourir? Quoi ! le voilà » qui parle librement. Les chefs auraient-ils reconnu qu'il » est véritablement le Christ? Mais nous savons d'oi!i est celui- 9 4:i , au lieu que , quand le Christ viendra , personne ne saura » d'où il est (2). » Et plus loin : « Plusieurs jdu peuple crurent » en lui, et disaient: Quand le Christ viendra^ fera-t-il plus » de miracles que n'en fait celui-ci (3) ? » Plus loin encore : «Les uns disaient: Celui-ci est le Christ Et d'autres di- » saient : Mais le Christ viendra*t-il de la Calilée? L'Écriture » ne dit- elle pas que le Christ sortira de la race de Da- 9 vid (A) ? » Dans le même Ëyangiie : « Comme Jésus se pro-
(1) s. Luc, ch. VII , V. 24-25 et 28-29.
(2) S. Jean, ch. VU, v. 25-27.
(3) Jbid.,v. 31.
(4) Jbid., V. Al.
» menait au temple, dans le portique de Salomoii> les Juifs » s'assemblèrent autour de lui , et lui dirent : Jusqu'à quand 1) nous tiendras-tu l'esprit en suspens? Si tu es le Christ, dîs- » le nous franchement (1). « On voit également dans S. Matthieu le peuple , étonné des cures merveilleuses opérées par Jésus, le preûdre pour le roi r^^wrr^^if^r promis par les prophètes : «Tout le peuple fut étotiné, et ils disaient : Cet » homme ne serait-il pas le fils de David (2)?» Quelque fois Jésus est obligé de se cacher pouf échapper à la multitude^ qui, d'après cette croyance qu'il était le roi sauveur prédit par les Pnophètes, voulait itiMnédiatement le proclamer roi : «Et le peuple ayant vu le miracle que Jésus avait fait, ils « disaient : Celui-ci est véritablement le prophète qui devait » venir au monde. Mais Jésus ayant connu qu'ils allaient ve- » nir pour l'enlever , afin de le faire roi , se retira encore seul »sur la montagne (3). »
Ainsi l'Évangile nous montre partout le peuple imbu de l'idée du grand Sabbat divin et de l'idée du Messie ou Roi qui devait régner pendant ce grand Sabbat. Seulement on distingue encore fort clairement, dans l'opinion populaire signalée par l'Évangile, les trois nuances que nous avons marquées plus haut. Les uns concevaient plutôt le Messie comme une sorte de dieu transformateur des corps et en général de la nature; ceux-là étaient plus frappés de la palingénésie cosmique. D'autres le concevaient plutôt comme le roi annoncé au peuple hébreu, le roi national qui serait pour les Juifs, et à un bien plus haut degré, ce qu'avaient été, à des titres différents.. Moïse et David ;^eux-là étaient
(1) s. Jean , ch. X , v. 24-25.
(2) S. Matthieu , ch. XII , v. 23.
(.3) S. Jean, ch. VI, v. 14-45.
plus impressionnés de la rénovation ou palingénésie paii^ tique. Enfin d'autres se faisaient du Messie une idée moins physique pour ain^ dire que les premiers , moins politique que les seconds ; ils appelaient ce Messie du fond de leurs cœurs , ^t le voulaient aimer, pour se sauver par lui , se renouveler par lui y ressusciter avec lui. Combien de fois , dans l'Évangile, ne voit-on pas des hommes venir à Jésus, pour lui demander la vie, la vie éternelle I Ceux-là voyaient plutôt dans le Messie le sauveur des âmes, que le résurrecteur des corps, ou le rai juif promis par les Prophètes. Voici deux ou tmts exemples des autres nuances que l'idée du Messie prenait parmi le peuple. Quand Jésus s'apprête à ressusciter Lazare: «Jésus dit à Marthe: Ton frère ressuscitera. Marthe » lui répondit : Je sais bien qu'il ressuscitera ea la résurrec- »tion, au dernier jour (1). » Cette femme attendait donc la consommation finale ; elle croyait qu'un dernier jour viendrait pour le monde , et qu'alors le% morts ressusciteraient. Quand Jésus prédit sa propre mort , et annonce qu'il . doit être élevé de la terre, marquant par là , suivant l'Évangile, de quelle mort il devait mourir : «Le peuple lui répon- » dit : Nous avons appris par la Loi que le Christ doit démineur er éternellement; coiiiment donc dis-tu qu'il faut « que le Filsde l'homme soit élevé (2) ?» Ceux qui répondent ainsi à Jésus montrent qu'ils ne croyaient pas au Sabbat de mille ans, mais au Sabbat éternel, après la fin du sixième millénaire du monde. Quand Jésus, parlant à la Samaritaine, lui dit : «Femme, crois-moi, Je temps vient que vous n'adorerez plus le Père ni sur cette montagne ni à Jéru- » salem. Le temps vient que les vrais adorateurs adoreront
(i) s. Jean, ch. XI, v. 2^.
(2) S.Jean, ch. XII, v. 34.
22h DE L'HUMANITÉ.
» le Père en esprit et en vérité ^ car le Père demande de tels » adorateurs ; » la Samaritaine répond : «Je sais que le Messie , » celui que Ton appelle le Christ, doit venir; quand il sera » venu 9 il nous annoncera toutes choses (1). » Et ensuite^ surprise de ce que Jésus lui avait dit d'elle-même et de particularités qu'elle croyait secrètes, elle va l'annoncer dans la ville comme étant le Christ : «Venez voir un homme «qui m'a dit tout ce que j'ai fait; ne serait-ce pas le Christ (2)?» Les habitants" de ce lieu , ayant à' leur tour vu et entendu Jésus, inclinent, comme cette femme, à le prendre pour le prophète qui doit sauver le monde : « Et il y en eut beaucoup »qui crurent en lui après l'avoir entendu, et ils disaient : «Nous voyons bien que c'est lui qui est véritablement le » Christ , le sauveur du monde (3). »
Je n'ajouterai plus que deux citations de l'Évangile relativement à la préexistence de l'idée d'une palingénésie ou résurrection chez les Juifs avant la prédication de Jésus. Après la transfiguration sur la montagne , il y a entre Jésus et ses disciples une conversation qui montre jusqu'à quel point tous les détails de l'époque messiaque avaient été étudiés ou, si l'on veut, imaginés et rêvés par les lettrés juifs avant Jésus-Christ. On croyait que le prophète Élie ressusciterait d'abord , et que le Messie ne viendrait qu'ensuite. Jésus suppose que Jean-Baptiste a été en effet Élie ressuscité : «Et comme ils descendaient de la montagne, il » leur défendit de dire à personne ce quMls avaient vu, jus- » qu'à ce que le Fils de l'homme fût ressuscité des morts. » Ils retinrent donc cette parole en eux-mêmes, se demandant
(1)S. Jean, ch. IV, v. 2i-25,
(2) S. Jean , ch. IV, v. 29.
(3) Jbid,, V. 42.
vies uns aux autres ce que cela voulait dire y ressusciter des Ttmorts? Et ils rioterrogèrent, disant : Pourquoi les scribes »disent-ils qu'il faut qu'Élie vienne auparavant? Il leur » répondit : Il est vrai qu'Élie devait venir premièrement et » rétablir toutes choses, et qu'il en devait être de lui comme » du Fils de Thomme , duquel il est écrit qu'il faut qu'il «souffre beaucoup et qu'il soit méprisé. Mais je vous dis »qu'Élie est déjà venu , comme il est écrit de lui , et qu'ils «lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu (1). » S. Matthieu^ dans son récit, conforme d'ailleurs à celui de S. Marc, ajoute : «Alors les disciples comprirent que c'était de Jean- Baptiste qu'il leur avait parlé. »
Enfin, après le crucifiement, Joseph d'Arimathée demande le corps de Jésus à Pilate. Ce Joseph d'Arimathée pouvait être secrètement disciple de Jésus, comme deux des Ëvangélistes , S. Matthieu et S. Jean , le disent ; mais il était ostensiblement résurrectioniste , bien qu'il ne voulût pas paraître partisan de Jésus : « Gomme il était déjà tard, »et que c'était le jour de la préparation, c'est-à-dire la. » veille du sabbat, Joseph d'Arimathée , qui était un sénateur «jouissant de grande considération , et qui attendait aussi
» le règne de Dieu {ôç x«è «Otôç iJv Trpo<Tdc;^6favoff nàv jSoco'e^nocy toO
« OfoO ) , vint avec hardiesse vers Pilate , et lui demanda le «corps de Jésus (2). »
On voit donc que cette opinion du résurrectionisme „ ou de la venue prochaine de Y époque palingénésique, était aussi connue , aussi répandue , aussi vulgaire que possible avant la prédication de Jésus. Jésus n'a rien révélé à cet égard. Il n'a point inventé, par un effort de sa pensée, par
(1) s. Marc, ch. IX, v. 9-13. Cf. S. Matthieu, ch. X\1I, v. 10-13.
(2) S. Marc, ch. XV, v. A2-43. Cf. S. Luc, ch. XXIIl, v. 50-51.
226 DE L'HUiMANITÉ.
une inspiration de son cœur 9 cette doctrine de la paHngénésie^ ou de la nouveîle genèse ou création. Il Ta reçue et adoptée ; elle était dans le monde longtemps avant lui. Elle était en germe et virtuellement dans l'humanité depuis un nombre considérable de siècles. Moïse , en écrivant sa Genèse d'après la science antique , ou si l'on veut en transmettant ce livre aux Hébreux, avait implicitement enseigné la palingénésie. Car dire que le monde fut créé en six jours ou en six époques, et que Dieu rentra, au septième jour, dans son repos , dans sa virtualité ( s'étant fait immanent dans ce monde ainsi créé, et ayant par là même supprimé ou rendu invisible la Tertu créatrice qu'il avait développée pendant les six premiers jours de la genèse) , c'était non seulement faire supposer, mais enseigner positivement, quoique d'une manière implicite, que ce monde ainsi créé, c'est-à-dire ordonné, ne serait pas éternel sous cette forme, de même qu'il n'avait pas toujours existé sous cette forme; qu'après donc une certaine période de durée sous cette formé, il reviendrait à l'état de non-manifestation d'où la puissance créatrice l'avait tiré ; et qu'alors Dieu , sortant de nouveau de son repos, recommencerait à le créer, c'est-àdire à lui donner de nouveau l'ordre, l'arrangement, la forme. Il est évident, en effet, par ce que nous savons aujourd'hui des livres de l'Inde, que la conception de la C^nèse à cet égard est identiquement la même conception que nous retrouvons dans la philosophie indienne. Donc, de même que l'homme, suivant la Genèse, avait commencé par vivre dans l'Éden, dans le règne de Dieu, de même l'homme, après la palingénésie , vivrait de nouveau dans l'Éden, dans le règne de Dieu, Voilà la donnée générale .qui sortait directement et nécessairement, pour tout esprit
méditatif^ de la Genèse de Moïse. Il faat ajouter que cette induction se trouvait corroborée par le Pentateuque tout entier; que toutes les institutions civiles, toutes les pratiques légales , toutes les cérémonies religieuses attribuées à Moïse, semblaient avoir pour but d'indiquer et de voiler en même temps sous des symboles cette promesse de genèse nouvelle répondant à l'ancienne genèse. Supposez maintenant un développement de quinze siècles au sein d'une religion qui avait de telles prémisses ; imaginez dans cette religion trois sectes rivales méditant, chacune dans un sens différent, sur ces prémisses, et cherchant l'avenir avec cette conception primordiale ; supposez , de plus , un peuple toujours envahi, conduit en captivité , disséminé parmi les nations étrangères, sans pouvoir pourtant s'oublier et s'absorber parmi ces nations , précisément parce que la doctrine dont il a été nourri est supérieure à celle des autres peuples ; enchaîné ainsi à cette doctrine, et souffrant à cause d'elle; n'ayant que l'avenir et la prophétie pour justifier un dogme qui est à la fois sa gloire , sa consolation , et la cause de son abaissement et de ses souffrances : et voyez si l'idée de palingénésie ne devait pas grossir comme un torrent, à mesure que le nombre de siècles que l'on avait attachés au dénouement de cette prophétie s'écoulerait, et si elle ne devait pas finir par envahir complètement l'esprit des Juifs sous tous les aspects qu'elle pouvait prendre !
Lorsque nous avons vu que même les Païens, philosophes, poètes, et vulgaire, en étaient venus, vers l'époque de Jésus, à croire universellement à la fin prochaine et à la résurrection du monde, eux qui n'avaient pas la Genèse, eux dont les institutions n'étaient pas empreintes, comme celles des Juifs, de l'antique doctrine des époques de fin
228 DE i;HUMANÎTÉ.
et de renouvellement; eux qui n'avaient pas subi le sort des Juifs ; eux dont les nationalités et les religions , moins fortement marquées d'un sceau distinct ^ avaient pu se mêler et s'amalgamer au point de se confondre ; lorsque nous avons vu cela , dis-je., est-il étonnant que les Juifs se soient , non pas jetés ^ mais précipités dans cette idée I La pente de l'esprit .humain allait là ; mais les Juifs étaient la tête de colonne dans cette grande marche de ^humanité.
Le peuple juif ^ donc , oublia les solutions provisoires du Saducéisme , du Phariséisme , et de l'Essénianisme. Il les oublia pour croire au Messie , c'est-à-dire pour croire k la palingénésie ou à la résurrection. Il commença à attendre ce Messie et cette résurrection longtemps avant l'époque de Jean-Baptiste et de Jésus, et il les attend encore aujourd'hui.
Ce point de la .préexistence de l'opinion résurrectioniste une fois acquis , il me restera caractériser la croyance de Jésus et sa prédication d'après les Évangiles eux-mêmes.
Jésus 9 avant sa prédication, qu'il commença, suivant ^Évangile , vers, l'âge de trente ans (1) , devait nécessaire-
j(i) s. Luc, ch. III , V. 23 : «Et Jésus était alors (quand il reçut le baptême »de Jean) âgé d'environ trente ans, et il était, comme on le croyait, fils de Jo- '«seph, etc. » Il n'y a guère d'incertitude sur l'époque de la mort ou de la passion de Jésus, mais il y en a beaucoup sur l'époque de sa naissance. Hérode- Ântipas était encore tétrarque de la Galilée , et se trouvait par hasard à Jérusalem, quand Jésus fut condamné. Or ce prince alla mourir à Lyon^ exilé par Caligula, vers l'an xl de l'ère vulgaire; et cette date est parfaitement déterminée, puisque Galigula lui-même commença à régner en xxxvii, -et fut assassiné en xLi. Donc le crucifiement de Jésus peut avoir eu lieu sous Tibère, l'an xxxni <de l'ère vulgaire, -comme on le dit ordinairement, mais ne peut, dans aucune supposition, excéder de beaucoup cette époque. Mais quel âge avait alors Jésus? Toilà le point difficHe. Ceux qui s'imaginent que l'ère vulgaire coïncide exactement avec la naissance du Christ, n'hésitent pas à répondre qu'il avait trentetrois ans quand il mourut. Malheureusement cette ère, calculée au sixième siècle par Denys-le-Petit, repose sur une erreur bien démontrée. Pour supputer l'âge véritable de Jésus, on est forcé d'avoir recours à une indication que donne l'Éyangilede S. Luc, savoir le^dénombrementoRdonné par Auguste un peu avant
ment appartenir à l'une des trois grandes religions ou^ectès entre lesquelles se divisait le Mosaîsme. Â laquelle des trois
Tépoque de sa naissance. Mais la dilTiculté revient' ici ; car les savants s'accordent à reconnaître qu'Augu&le iit faire jusqu'à trois^ fois de pareils dénombrements, le premier Fan xxviii avant Tère vulgaire, le second Tan viii avant cette même èife, et le troisième Tan xivde cette ère.. On siqipoae ordinairement que c'est du second qu'il faut partir, et on croit que Jésus naquit trois ans après l'ordre donné par Auguste^ et pendant rexécution de cet ordre. Ainsi Jésus serait né cinq ans avant l'ère vulgaire, et il aurait été crucifié à trente-huit ans. D'autres étendent à cinq ans le délai qui s'écoula entre l'ordre donné par Auguste et la naissance du Christ, et le font ainsi naître trois ans avant l'jère vulgaire , et mourir à trente-six ans. Mais rien n'est plus incertain que ces hypothèses; et si l'on veut consulter la vraisemblance, et peser les témoignages des Pères , on restera convaincu que ce n'est pas du second dénombrement d'Auguste, mais plutôt du premier qu'il faudrait partir. Il faut bien qu'on saehe que tous les anciens Pères n'ont pas donné à Jésus une vie si courte, à beaucoup près, que celle qu'on lui suppose maintenant. On voit, par leurs assertions mêmes et leurç hésitations , qu'ils étaient dans une grande incertitude sur ce point. Si Tertullien calcule l'âge total du Christ d'après le second dénombrement ordonné par Auguste, S. Irenée rejette positivement l'opinion que Jésus soit mort si jeune. Il soutient qu'il parcourut toute la carrière humaine dans ses phases diverses , et il s'appuie sur le témoignage de l'école de S. Jean l'É^'angéliste : •Omnem aetatem sanctificavit... Per omnem venit xtatem^.. Quia- autem trijtginta annorum xtas primac indolis est, et juvenis extenditur usque ad quadra- «gesimum annum, ut omnis quilibet confitetur, quadragesimo aut quinquage- »simo anno déclinât jam in aitatem seniorem , quam habens Dominus noster do- »cebat, sicut Ëvangelium et omnes seniores testantur qui in Asia apud Joannem »discipulum Domini convenerunt » {Advers. Hcrres,, lib. II, c. 38. ) Il répète en vingt endroits cette assertion que la prédication du Christ dura , non pas trois ans, mais vingt ans, et qu'ayant reçu le baptême de Jean à l'&ge de trente ans, il enseignait encore à l'âge d'environ cinquante ans : « Christus a quadragesimo »ad quinquagesimum annum Ëvangelium pncdicavit. n (Ibid.) «Christus non nergo multum aberat a 50 annis, et ideo dicebant ei : Quinquaginta annorum «nondumes, et Abraham vidistil » (Ibid, c. 40.) Ceci fait allusion à ce texte, en effet assez positif, de l'Évangile de S. Jean : «Les Juifs dirent à Jésus : Tu n'as npas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham! » (Chap. VIII , v. 57. ) Enfin S. Irenée s'explique comnïent s'était formée l'opinion que Jésus avait été crucifié vers Fâge de trente ans : « C'est, dit-il, qu'on n'a pas fait attention au temps »quî s'est écoulé entre le baptême de Jésus et sa dernière venue à Jérusalem. On »a lu superficiellement l'Évangile, et on n'a pas vu combien de Pâques célébrées 9 par Jésus à Jérusalem cet Évangile suppose implicitement : N<m scrutati sunt nin Evangeliis quoties secundum icmpus paschale Dominus post baptisma as- -Hcenderitin Jérusalem, r> (Ibid, c. 39.) Il montre alors que le texte des Évangiles fait allusion en effet à un très grand nombre de Pâques célébrées par Jésus, et îl conclut ainsi contre les Valentiniens, qui ne donnaient à la prédication de Jésus qu'un an dé durée : «Non ergo anno uno praedica^it , nec duodecimo »mense passu»est; terapus enim a trigesimo usque ad quinquagesimum nun- »quam erit unus annus.» (Ibid, c. io.) On ne peut rien dire de plus positif. S. Irenée croyait donc que Jésus avait enseigné pendant l'espace de vingt ans après son baptême, et qu'il avait été crucifié vers l'âge de cinquante ans. Et ce grand docteur n'était pas le seul à penser ainsi : «Plusieurs, dit S'. Augustin ,
appartenait-il ? J'ai démontré , dans un autre écrit (1) , qu'il était Ëssénien.
Entre la métaphysique, la morale et les sacrements ou mystères des Esséniens, et la métaphysique, la morale et les sacrements ou mystères du Christianisme primitif, je défie tout homme de bonne foi de constater une différence quelconque , à cette seule exception que Jésus se crut le Messie et prêcha la procliaine palrngénésie du monde.
Nous connaissons admirablement, par Joseph et Philon , la doctrine et la pratique des Esséniens ; seulement ces témoignages, si importants pour l'histoire du développement religieux de l'humanité, n'avaient été jusqu'ici ni assez remarqués, ni véritablement compris. Les Pères du quatrième
«croient que le Seigneur a vécu autant d'années qu^il en fallut autrefois pour » bâtir le temple de Jérusalem, c'est-à-dire quarante-six ans ; mais nous n'avons » aucune donnée certaine sur la durée de la vie du Seigneur : Ignorantia consuls Uitus quo natus est Domimis et quo passus est nonnuUos eoegit errare^ ut pun tarent A6 annorum œtate passumesse Dominum, etc. » (DeDoct. Christ, lib. II , c 28. ) En l'absence de données certaines , on doit consulter la vraisem* blance. Or je n'hésite pas à dire que la vraisemblance est tout entière du côté de S. Irenée. Dans le système qui fait mourir Jésus à trente-trois ou trente-six ans, la prédication de Jean Baptiste ne dure, comme celle de Jésus, que deux ou trois ans au plus. Gomment croire que ce court espace de teipps ait suffi pour produire l'eiTet que produisit la prédication de Jean-Baptiste ? Quelle autorité auraient eu d'ailleurs chez les Juifs des hommes aussi jeunes que Jean-Baptiste et Jésus ? En supposant, au contraire, que les Évangélistes ont voulu parler du premier dénombrement d'Auguste, tout s'explique aisément. Jésus aurait eu environ vingt ans à la mort d'Hérode-le-Grand, et son éducation ne serait plus dèslors une énigme pour nous ; car il aurait passé sa jeunesse en Egypte, conformément à ce que rapporte l'Évangéliste primitif, S. Matthieu. Or Jésus fut si évidemment un Thérapeute, que je ne vois pas quelle raison empêcherait de croire qu'il ait vécu avec les Thérapeutes des environs d'Alexandrie, Revenu en Galilée à Nazareth , il aurait reçu le baptême de Jean vers l'âge de trente ans , conune disent les Évangélistes. Mais la prédication de Jean-Baptiste ne serait plus resserrée à une seule année, ou à deux ou trois ans au plus, comme sont forcés de le dire les partisans de l'opinion ordinaire. Cette prédication aurait eu toute l'étendue que son grand effet suppose. Jésus, à son tour, aurait commencé à enseigner environ dix ou douze ans après l'ère vulgaire ; et , en fixant sa condamnation à l'an XXXIII, sa prédication aurait duré vingt ans, comme le dit S. Irenée, d*aprës le témoignage de l'école de S. Jean , et en se fondant sur les ÉvangUes mêmes. Quand on voudra comparer cette chronologie à celle qui est adoptée si légèrement ,, on verra, je crois, qu'elle a tout avantage sur cette dernière. (i) De C Egalité, deuxième partie.
et du cinquième siècles^ ne voyaot en effet aucune différence entre l'Essénianisme tel qu'il se ti*ouve , par exemple , décrit chez les Thérapeutes d'Egypte par Philon , et le Christianisme primitif, se plurent à supposer naïvement que ces Thérapeutes étaient des Chrétiens. Quelques savants modernes avaient, il est vrai, élevé des doutes sur ce point; mais on n'était pas arrivé à une solution évidente et à des conclusions certaines.
Je crois avoir dissipé tous ces nuages. J'ai prouvé que le traité de Philon sur les Thérapeutes est certainement antérieur à la prédication de Jésus, et peut-être même à sa naissance ; j'ai prouvé l'identité des Esséniens de Judée et des Thérapeutes d'Egypte; j'ai prouvé que l'Eucharistie était le rit fondamental de la religion essénienne ; j'ai montré que ce rit de l'Eucharistie ou du banquet égalitaire découlait directement de la vraie doctrine métaphysique de la vie, et se rattachait traditionnellement à l'antique religion dont nous retrouvons l'empreinte dans la Pâque des Juifs, dans le banquet commun des législations doriennes, dans le repas commun de Sparte, des hétairies carthaginoises et des anciens peuples d'Italie. L'essence religieuse de ce rit et sa haute antiquité ressortent évidemment des rapprochements que j'ai faits, d'après des témoignages historiques incontestables, dans l'écrit auquel je renvoie. Il est donc bien certain aujourd'hui que la doctrine de la communion, la doctrine de la fraternité, la doctrine du Christ en un mot 9 a eu sa racine dans l'antique Essénianisme, l'une des trois interprétations de Moïse , et la plus profonde de ces interprétations, au jugement d'écrivains juifs compétents, tels que Josèphe et Philon , qui pourtant étaient Pharisiens.
Je le répète , parce que j'ai à cet égard la conviction que
donne Tévidence ^ lisez ces passages de Josèphe et de Philon» puis lisez l'Évangile ^ vous n'aurez pas changé de lecture ; vous vous croirez toujours dans le même livre ^ en ce sens que non seulement le Baptême , l'Eucharistie et toutes les institutions esséniennes vous rappelleront trait pour trait l'Église chrétienne primitive , mais que la morale et la métaphysique des Esséniens et de Jésus vous paraîtront si visi^ blement identiques ^ que vous n'aurez pas même l'idée d'une différence de quelque valeur. Et comment nierait-on ce rapport, quand il est bien certain et bien connu que les Quakers et les Moraves n'ont fait que rétablir parmi eux , jusque dans ses moindres détails , la pratique des Esséniens, et qu'ils se sont trouvés naturellement par là, sous le rapport évaogélique, en tête de toutes les sectes chrétiennes? Avec une identité si évidente et si parfaite entre les dogmes de l'Essénianisme et les dogmes de l'Évangile , peuton sérieusement supposer que Jésus n'ait pas. vécu dans cette secte? Il aurait donc été, dans cette hypothèse, Essénien sans le savoir! Mais quelle absurdité! Les Esséniens étaient aussi connus de tout le monde en Judée au temps de Jésus, et bien des siècles avant Jésus, que les deux autres sectes. A huit ou dix lieues de Bethléhem, oti l'on suppose que naquit Jésus , à dix ou douze de Jérusalem , s'étendaient les villages esséniens sur les bords de la Mer Morte. Comment Jésus aurait-il fait pour ne pas savoir que, si près de lui, deux ou trois mille hommes pratiquaient le Mosaïsme le plus saint et regardé comme le plus saint? Mais la secte essénienne ne se bornait même pas, comme on se l'imagine, à ces espèces de moines confinés sur ce point de la Judée. Ceux-là pratiquaient le célibat , comme firent les moines chrétiens; mais il y avait partout, dans les villes juives.
et dans les pays étrangers où étaient répandus les Juifs ^ des Esséniens mariés, vivant en familles, et participait, jusqu'à un certain degré, à la vie générale de la nation. En un mot PEssénianisme était une des trois sectes entré lesquelles se divisait la religion juive. Comment Jésus aurait -il fait pour ne pas savoir ce que tout le monde savait , qu'il existait trois interprétations ou deutéroses principales du Mosaîsme qui luttaient ensemble depuis des siècles , et que l'Essénianisme en était une? L'histoire juive antérieure à Jésus est pleine de faits qui se rapportent au rôle qu'avait joué depuis des siècles la doctrine essénienne, et l'on veut que Jésus ignorât cette secte ! En vérité cela est trop absurde.
On m'a demandé de prouver par l'Evangile que Jésus était Essénien. On convient que dans l'Évangile Jésus poursuit vivement Pharisiens , Saducéens^ Hérodiens, toutes les sectes juives, sans jamais attaquer d'un seul mot l'Essénia* nisme. Mais ce n'est pas suffisant, me dit-on, et la conformité de tout ce qui sort de la bouche de Jésus avec les préceptes de l'Essénianisme , sans qu'il y ait jamais une seule parole de Jésus qui ne soit essénienne de fait ou de tendance^ ne suffit pa» non plus. Prouvez-nous par l'Evangile que Jésus étai t Essénien.
Il paraît que ceux qui m'ont demandé cette preuve par l'Évangile, et qui lisent par devoir et par état ce livre, ne comprennent pas bien ce qu'ils lisent chaque jour. Ils auraient dû voir qu'un des quatre Évangiles ^ celui de S. Marc, est complètement essénien, quant au dogme, et qu'un autre, celui de S. Luc , bien qu'appartenant sous certains rapports à la tradition pharisienne^ renferme aussi des marques incontestables d'un dogme particulier aux Esséniens. Je vais dire tout de suite quel e^t ce dogme.
N'est-il pas vrai que l'ËvaDgile de S. Luc renferme une certaine parabole du mauvais riche et du Lazare ^ et que, dans cette parabole, «le mauvais riche étant en enfer (èv » Tû àSïi) et dans les tourments, leva les yeux, et vit de bien » loin Abraham et Lazare dans son sein ; 9 qu'il supplia Abraham de lui envoyer Lazare, «afin que celui-ci trempât » dans l'eau le bout de son doigt pour lui rafraîchir la langue; »car le mauvais riche était extrêmement tourmenté dans «cette flamme (èv r^ ffkoyl Tau-n?) ; » mais qu'Abraham lui répond entre autres choses : «Il y a un grand abîme (x«<^p« »^f7«) entre vous et nous, de sorte que ceux qui voudraient » passer d'ici vers vous ne le peuvent , non plus que ceux qui «voudraient passer de là ici (1). » A quelle secte juive une telle parabole, qui suppose nécessairement la croyance à un enfer et à un paradis, peut-elle appartenir? Évidemment, pour qui connaît les anciennes sectes juives, cette parabole est essénienne. Jamais Sadncéen , jamais Pharisien n'aurait dit ou écrit pareille chose. Le propre des Saducéens était de nier radicalement toute vie future ; le propre des Pharisiens était de croire au retour des bons dans la vie> dans la nature, dans la réalité, dans l'humanité, mais de rejeter l'opinion que les âmes, après la mort, allaient habiter des lieux particuliers, des enfers ou des paradis. Le propre des Esséniens, au contraire, était de croire à des lieux semblables à ceux que les Grecs appelaient Champs-Elysées et Tartare. Les Pharisiens, vers le temps de Jésus, avaient adopté, il est vrai, l'idée de la résurrection, c'est-à-dire d'une résurrection générale, l'idée de la palingénésie , que les Saducéens s'obstinaient à rejeter, comme ils avaient rejeté antérieure-
(4) S. Luc, ch, XVI, V. 19-31.
ment toute autre hypothèse de vie future. Mais du résurrectionisme à l'opinion qui fait la base de la parabole du Lazare, il y a une immense différence. Un Pharisien résurrectionniste aurait pu dire que les âmds des Juifs étaient reçues dans te sein d'Abraham jusqu'à ce que vînt la résurrection; mais il n'aurait assurément pas employé ces images d'enfer et de paradis. Donc cette parabole e^ essénienne; donc, si cette parabole est de Jésus, Jésus était Essénien; et si elle n'est pas de Jésus, mais des Évangiles, du moins faut-il admettre que l'Essénianisme se trouve profondément marqué dans les Évangiles par ce qu'il avait de plus particulier et de plus distinct au regard des autres sectes juives.
Il est si vrai que Jésus était Essénien , que ses disciples furent d'abord connus sous le nom même d'Esséniens, Ce n'est que huit ans après la passion de Jésus que quelques-uns prirent, à Antioche, le nom de Chrétiens. «Ce fut à Antioche, » disent les Actes des Apôtres^ que les disciples commencé- »rent à prendre le nom de Chrétiens (1). » Or, avant qu'ils ne prissent eux-mêmes, à Antioche, ce nom de Chrétiens, comment les appelait-on? Esséniens. C'est du moins ce qu'affirme très positivement S. Epiphane. Ce Père , parlant de l'hérésie des Nazaréens, s'exprime ainsi : « Leur nom vient »de ce que les premiers Chrétiens étaient, au commence- » ment, désignés par le nom général de Nazaréens; ensuite, après peu de temps, on leur \lonna le nom d'Esséniens, » avant que les disciples ne prissent eux-mêmes, à Antioche, »le nom de Chrétiens (2). » Ainsi voilà qui est certain sui-
(1) Act., ch. XI, V. 26.
(2) tt Atque illi (Nazarxi) quldem non a Christo, neque ab Jesu, nomen acnceperunt, sed se Nazarxos appellarunt; si quidem Christiani tum omnes Nazanrxi Yocabantur, quanquam pro exiguo tempore Jessœorum pênes illos nomen sresedit , antequam Christiani Antiochise nominari cœperint : Tkyovz $k Itt' èXiyùt
vaut ce Père, le plus versé peut-être de tous les Pères du Christianisme dans les origines juives , les premiers Chré-
»/Aa9>jTaè xa^isïffÔott Xpiazionvoï, 9 (Hœres, XXIX, c. A.) On sait que dans Josèphe et dans Philon , les Esséniens sont indifféremment appelés ÉftacuXot ou £9- (Tvivoï. Il est évident que le nom de is^tra^ot que leur donne ici S. Ëpiphane est le même que celui d''É<r9caoi» Pourtant quelques savants, faute d^avoir saisi la relation du Christianisme à son origine et de TEssénianisme, ont été fort embarrassés d^expliquer ce nom de Uavocloi donné, selon S. Éjiiphane, aur premiers Chrétiens. On a été jusqu'à imaginer que ce nom leur venait peut-être de Jessé, père de David. Il faut savoir que tous ces noms de Jessé ou Isaîe, ou Esaïe, de Josué ou Jésus, et d'Esséens, ou Jesséens, ou Osséniens,. ont tous la même racine hébraïque, et se confondent réellement quant au sens. La racine commune de tous ces noms est le verbe être, c'est-à-dire le radical is, qui est le verbe substantif en hébreu. Le père de David est appelé indifféremment dans TÉcriture Isaï ou Jessé. Tou» les lexiques traduisent ce double nom par ens , exisiens. aJesse, pater Davidis, dit S. Jérôme, derivaiur a radice esse. » Ce radical avait donné lieu au mot t«^o'ou iehoseho, qui exprime Faction de rendre la vie, de sauver. De là le nom de Josué, en hébreu Jehoschua, qui veut dire sauveur, (S. Jérôme, et Eusèbe, Demonstr, EvangeLy c. ult.) C'est ce nom même de Josué que Tange, dans 3. Matthieu, donne à Jésus : « Et elle ( Marie) enfanntera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son «peuple de leurs péchés. » (Ch. I , v. 21.) Les Sep(ante avaient traduit le nom de Josué, fils de Nun, par iviaoOç ; les Évangélistes firent de même pour le fils de Marie. L'rdentité de ces deux noms et leur signification est donc certaine. Leur rapport avec le nom de Jessé ou d'Esaïe résulte de leur signification même ; car te nom de Jésus ou de Josué ne signifie sauveur que parce que le radical qui se trouve dans Isaïe et dans Jessé signifie Vétre, la vie. Enfin le nom d'Esséens a la même origine. J'ai prouvé ailleurs que les Esséens s'appelaient ainsi parce que leur doctrine était la doctrine de la vie, la doctrine métaphysique de Vétre, parce que Dieu était pour eux Vétre, l'auteur de la vie et la vie même. C'étaient, comme dit Philon , des sectateurs de la vie. Ils cherchaient la vraie vie ; ils cherchaient le salut. En Egypte, leurs contemplatifs s'appelaient thérapeutes, et ce nom même de thérapeutes n'est, comme je l'ai montré, que la traduction du nom hébreu d'Esséens. Cultiver la médecine de l'âme et du corps, vivre réellement, se guérir, se sauver de tous les maux , tel était Taspect extérieur de leur doctrine. Ils étaient donc pour eux-mêmes, et, dans le sens général de leur religion, pour tous, des sauveurs , des guérisseurs , des médecins. Or qu'était Jésus autre chose ? Ce rapport du nom de Jésus et du nom d'Essénien, ou en grec Thérapeute, n'a pas échappé absolument à tout le monde. «En hét)reu , dit S. » Ëpiphane, le nom de Jésus signifie thérapeute, celui qui guérit, c'est-à-dire un •» médecin, un sauveur : iyjaouj yof.p xarà tyjv Ê'èpa.ix^tV StotXixrov dspocKsrjzi^iÇ xa- • AeÏTat, îfzot ioirpbç xolI ^oix^p-, » {Hœres, XXIX, c. à, ) C'est en vainque Scaliger repousse cette analogie, sous prétexte que les Hébreux avaient un autre mot pour désigner un médecin , et que le nom de Jésus vient certainement du mot hébreu qui signifie sauver et salut, S. Ëpiphane ne dit rien de contraire à la vraie étymologie du nom de Jésus. Seulement il explique l'analc^ie de ces idées de sauver, de rendre la vie, de conduire au salut, de guérir; et le savant P. Pétau réfute bien Scaliger quand il dit : nEpiphanius hœc ffuvwvu/tws, et quindem haud absurde usurpavit; etenim hebraice iso, a quo Ieiioscho vel Ischo, ftidem est ac awÇstv, quod in corporis animique morbis idem est ac dipocnîùnv i»et ïcf.GOLady.ii)
tiens portèrent le nom d'Esséniens jusqu'à la conférence d'Antioche. Encore faut-il ajouter que ceux qui prirent part à cette conférence formaient une troupe séparée ^ étant tous dans le mouvement de S. Paul pour la prédication aux Gentils, et que les disciples directs du Christ n'y assistèrent pas. Ces disciples se contentaient d'approuver de loin ce qu'on faisait pour la conversion des Gentils. Ils en vinrent à décider que l'observation de la loi de Moïse n'était pas indispensable pour les Gentils convertis; mais eux-mêmes continuèrent de judalser. Vingt ans après la conférence d'Antioche , vers l'an 64 de notre ère , nous voyons S. Paul, de retour à Jérusalem de ses voyages , obligé par les Apôtres à judaîser. Il est évident, par^ce qui se passa alors (1) , que les Chrétiens de Jérusalem se considéraient et étaient considérés comme une secte juive. Comment eux qui tremblent des dangers que leur apporte S. Paul, et qui l'obligent à réfuter les bruits répandus contre lui qu'il enseignait une religion différente du Mosaîsme , auraient-ils pris hardiment le nom de Chrétiens ! II est évident que cette désignation était encore inconnue pour les Chrétiens de Judée en l'an 6&. Or la prise de Jérusalem par Titus arriva en 71. On peut donc affirmer que les Juifs chrétiens ne furent jamais désignés, en Judée, sous le nomde Chrétiens, avant le grand événement qui renversa ce pays de fond en comble, et que le nom d*E$séîiiem fut celui sous lequel on les désigna pendant tout cet espace de temps. Quand on étudie avec soin les témoignages qui nous restent sur le berceau même du Christianisme , c'est-à-dire sur les cinquante premières années qui siiivirent la disparition de Jésus*, on voit clairement que les choses se pas-
(1) .4cf., ch. XXI.
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sèreiit comme le raisonnement même le ferait supposer. Les disciples étaient des âmes ardentes , mais des hommes sans science, et qui avaient eu bien de la peine à comprendre leur maître : l'Évangile , à chaque page , le prouve. Jésus se plaint à tout instant de n'être pas entendu de ceux qui le suivent Quand il a parlé au peuple par similitude , il est toujours obligé d'expliquer à ses disciples le sens interne de ses paroles (1). Les Esséniens avaient au plus haut degré l'habitude d'allégoriser : Jésus allégorise; mais ses disciples , qui ne sont pas formés à ce langage, entendent difficilement la métaphysique de leur maître. L'Évangile, considéré sous ce rapport, est une véritable initiation faite par un Voyant essénien à des Juifs pris au sein du peuple et dans les autres sectes indistinctement. Qu'arriva-t-il donc après la mort de Jésus? Certes, l'initiation des disciples n'était pas complète quand Jésus mourut. Elle était si peu complète , que lorsqu'il leur annonce qu'il veut mourir pour eux et pour tous ceux qui se rallieront par eux à Vunkê, en leur disant qu'il veut leur donner son sang et sa vie, les faire communier en mangeant sa chair et buvant son sang, les disciples entendent ses paroles comme s'il leur parlait de manger réellement son corps dans une sorte de repas d'anthropophages, si bien que tous se scandalisent et que* plusieurs l'aban-
(1) s. Marc, ch. IV, v. 9-12 : «Et Jésus (après la parabole llu semeur) leur »dit : Que celui qui a des oreilles pour ouïr, entende. — Et quand il fut en parnticulier, ceux qui étaient autour de lui avec les Douze (Apôtres) Tinterrogè- »rent touchant le sens de cette parabole. Et il leur dit : Il vous est donné de » connaître le mystère du royaume de Dieu ; mais pour ceux qui sont du dehors, »tout se traite par des paraboles; de sorte qu'en voyant, ils voient et n'aperçoi- »vent point, et qu'en entendant, ils entendent et ne comprennent point» Et plus loin, V. 33-34: «Il leur annonçait ainsi la parole par plusieurs similitudes «de cette sorte, frelon quMls étaient capables de Tentendre. Et il ne parlait point «sans similitude ; mais lorsqu'il était en particulier, il expliquait tout à ses di»- » ciples. »
donnent (1). Ces hommes donc, ainsi groupés autour de Jésus par une foi instinctiye et par la croyance qu'il était le Messie, le Prophète, le Roi, se virent tels qu'ils étaient, c'est-à-dire destitués de doctrine, quand le maître ne fut plus avec eux. Us croyaient fermement que Jésus était le Messie, le Roi résurrecteur; ils attendaient sa venue définitive; ils attendaient la fin prochaine du monde et la royauté divine sur la terre : voilà à quoi se réduisait leur science. On les appela les gens de Nazareth, les Nazaréens (2),
(i) s. Jean, ch. VI, v. 53 et suiv. : a Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je Avoifi le dis : Si vous ne mang^ la chair du Fils de rhomme, et si vous ne i>u-» » vez son sang , vous n^ aurez point la vie en vous-mêmes... Je suis le pain de vie. 9 Celui qui mangera ce pain vivra éternellement.. Plusieurs de ses disciples » Tayaut ouï, dirent entre eux : Cette parole est dure; qui peut l'écouter? Mais «Jésus, connaissant en lui-même que ses disciples murmuraient de cela, leur ndit : Ceci vous scandalise-t-il ?... Dès cette heure-là plusieurs de ses disciples se » retirèrent, et n'allèrent plus avec lui. Jésus dit donc au Douze: Et vous, ne » voulez-vous point aussi vous en aller ? etc. »
(1) Ce nom de Nazaréens donné à Jésus et à ses disciples n'a aucun rapport avec l'antique consécration des nazaréens juifs. Il y a vingt passages dans les ÉvangUes qui prouvent de la façon la plus évidente que Jésus fut ainsi appelé ^arce qu'il venait de la ville de Nazareth en Galilée : a Habitaoit in civitate quai j)Vocatur Nazareth, (Matth., c. II, v. 23. ) — Et relicta civitate Nazareth, vennit, llbid., c. IV, v. 13.) — Hic est Jésus propheta a Nazareth Galileœ 7>{Ibia,, c XXI, y. il. ), etc., etc. » Fleury (Hist, Ecclésiastique,]vi. II, n. ii2) se trompe donc fort lourdement lorsqu'il prend les Nazaréens chrétiens qui se rencontraient, dit41, en Judée après la ruine de Jérusalem, pour une suite jies nazaréens }\nî&. Ces Nazaréens qui se rencontraient alors en Judée n'Otaient autrès que les Chrétiens eux-mêmes, ainsi nommés de la ville de Nazareth, d'où Jésus était sorti. Cette désignation de Nazaréens, donnée d'abord en Judée aux Chrétiens, et qui reparait ensuite, au quaitrième siècle, comme le nom d'une secte particulière, a trompé, au surplus, beaucoup d'autres savants que Fleury. Il y a un point qui me semble d'une explication bien facile, et qui a pourtant fort occupé les meilleurs controversistes du dernier siècle. On sait que Toland a fait contre le Christianisme un livre intitulé Le Nazaréen, où il prétend, en s^appuyant sur ce que nous savons des Nazaréens du quatrième siècle, que les Juifs qui avaient reçu l'Évangile de la bouche de Jésus ne songèrent jamais k faire de lui autre chose qu'un homme, un grand homme, un sage, un inspiré de Dieu, et si l'on veut le plus grand -des inspirés et des proi^iètes, mais non pas un Dieu, une personne en Dieu, ni tout ce que le Christianisme et le Catholicisme à la suite en ont fait depuis. Il y a du vrai et du faux dans cette a^ sertion de Toland. Les premiers Chrétiens eurent sur Jésus des opinions fort inccrtames et très diverses. Il y en eut qui pensèrent, en effet, à peu près comme Toland soutient qu'ils pensèrent tous ; mais beaucoup d'autres concevaient le Messie d'une façon bien différente; et ceux mêmes qui, comme Cérinthe, par
parce qu'ils étaient venus de Galilée ^ et de ce point de la Galilée, avec Jésus. Mais bientôt rËssénianisme , qui était le fond de la doctrine de leur maître , se développa parmi eux. Ils vécurent en communion, ils se rattachèrent aux pratiques esséniennes ; des Ësséniens se rallièrent à eux : on les appela donc Ësséniens. Mais la croyance que Jésus était le Messie changeait beaucoup de choses à l'Essénianisme. Si Jésus était le Messie , il fallait le prêcher aux Juifs, et même au monde entier. Si Jésus était le Messie, toutes les espérances de vie éternelle devaient se tourner vers sa venue déflnitive. Donc, non seulement Vésotérisme essénien devait cesser , mais l'Essénianisme devait se trans-
exemple, niaient la divinité de la personne de Jésus, quoiqu'ils reconnussent que le Messie s'était manifesté en Jésus, étaient encore loin d'avoir précisément les opinions déistes du dii-huitième siècle que leur prête Toland. Le savant Mosheim écrivit pour réfuter Toland; et, afin de mieux saper Topinion de son adversaire, il prétendit que les Nazaréens, dont Toland reproduisait Topinion, n'avaient paru pour la première fois qu'au quatrième siècle. Le' plus fort argument de Mosheim est que S. Jérôme et S. fiipiphane sont les seuls Pères qui donnent aux Nazaréens du quatrième siècle une origine remontant à la prédi-; cation du Christ. Pourquoi, dit Mosheim, ni S. Irénée, ni Tertullien, ni Origène, ni Eusèbe, ne parlent-ils pas des Nazaréens? Beausobre, à son tour, a essayé de réfuter Mosheim. Mais n'est-il pas évident que, dans les premiers siècles du Christianisme, les Irénée, les Tertullien, et les autres poursuivants d'hérésies, ne durent pas attaquer les Nazaréens, puisque c'était le nom même que l'on donnait en Judée aux Chrétiens? Us purent attaquer nommément les partisans d'Ebion ou de Cérinthe, mais non pas le gros des Chrétiens de Judée, qu'on appelait en masse Nazaréens. Plus tard, au contraire, lorsque le Christianisme se fut entièrement séparé du Judaïsme, ces Chrétiens de Judée, qui continuaient de judaïser , s'étant fait une doctrine à moitié juive , à moitié chrétienne, et dont le fond me paraît se rapporter de près ou de loin au Millénarisme, durent être signalés comme des hérétiques; et c'est ce qui arriva en effet Mais leur descendance antique du Christianisme n'en est pas moins réelle, comme l'ont reconnu S. Jérôme et S. Épiphane. Quant à leurs opinions du quatrième siècle, il n'y a pas à en conclure absolument ce qu'en concluait Toland. Car quand même ils auraient été d'accord au quatrième siècle, s'ensnit-il qu'il n'ait pas régné parmi les premiers Chrétiens, appelés en gros Nazaréens, d'immenses différences d'opinion sur Jésus, et ne le voyons-nous pas en effet par la dispute de Cérinthe et des Apôtres? Qu'à la fin l'opinion de Cérinthe, ou une opinion approchant celle-là, ait fini par s'établir parmi ces Juifs chrétiens, cela ne prouve pas que les Apôtres et beaucoup de disciples aient d'abord pensé comme Cérinthe ou tout autre pensèrent d'abord , et comme les Nazaréens pensèrent ensuite.
former pour s'accommoder avec la royauté divine de Jésus. La nature même de Jésus, sa qualité de Messie , le sens de sa venue, l'époque de sa venue définitive qu'on attendait, et le genre àe royauté divine qui s'établirait alors sur la terre; la question de la résurrection, l'étendue dê^ cette résurrection, sa durée, et une multitude d'autres problèmes, tombèrent au milieu de ces Juifs sortis les uns du Saducéisme, les autres dû Phariséisme, d'autres de r£ssénianisme> et apportant là chacun leurs babitu4es de croyance et de vie antérieures , en même temps qu'ils se livraient chacun à ce qu'ils appelaient l'inspiration du souffle divin ou du Saint-Esprit Cette réunion des premiers disciples ne pou-^ vait durer , et ne dura point Des divisions radicales s'établirent Les principaux Apôtres, suivant la tradition , s'étant décidés, dans la conférence de Jérusalem, à prêcher l'Évangile aux Gentils, se répandirent peu à peu chacun de côtés différents. Alors l'Évangile passa réellement aux Gen^ tik; car les Chrétiens qui restèrent en Judée ne franchirent pas le cercle de l'idée juive. Un grand nombre de sectes diverses prit naissance parmi eux; mais ces sectes restèrent juives, et voulurent allier Moïse, comme ils l'entendaient, à Jésus, comme ils l'expliquaient «Quand vous considérei»rez bien, dit Origène, quelle est la loi des Juifs touchant >le Seigneur, que les uns le croient fils de Joseph Qt de » Marie, et que les autres, qui le croient à la vérité fils de » Marie et du Saint-Esprit , n'ont point de sentiments ortho- » doxes sur sa divinité; quand, dis-je, vous ferez réflexion » là-dessus, vous comprendrez comment un aveugle dit à » Jésus : Fils de David , ayez pitié de moi ! » Ces aveugles dont parle Origène sont toutes ces sectes judaîco-chrétiennes connues sous les noms de Nazaréens, d'Ébionites, de dis-