‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 3)Chapitre 11 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

ciples de Géri odie » etc. , dont rorigine remontait en effet à la première phase de Christianisme qui avait suivi la passion de Jésus ^ phase oi!l les Chrétiens étaient vaguement désignés sous les noms de Nazaréens et A'Esséniem. En se décianiftt Chrétiens à Antioche , ceux des disciples ou des nouveaux convertis qui suivaient principalement l'impulsion de S. Pau] ^ rompirent solennellement avec le Judaïsme. Ce mouvement fut suivi dans toutes les Églises établies parmi les Gentils.^ Les Apôti*es qui étaient restés en Judée laissèrent faire . ou approuvèrent. Enfin le Christianisme , en abandonnant le Sabbat, et en transportant au dimanche le jour du repos 9 parut répudier complètement la loi de Moïse. Nous avons mille preuves que ces innovations ne s'établirent pas sans des dissensions et des déchirements. Tous les premiers schismes sont venus de la question du Sabbat. C'est qu'en effet cette question marquait le point capital du débats qui était de savoir si le Christianisme était une continuation du Mosaïsme ou une religion nouvelle. Peu à peu les sectes qui 9 tout en adoptant la Nouvelle- Alliance, prétendirent la subordonner à l'Ancienne , furent regardées comme des hérésies. C'est ainsi que la base essénienne du Christianisme fut véritablement effacée par le développement immense que prit l'idée messiaque que Jésus avait lui-même greffée sur la métaphysique et la morale des Esséniens.

Il est évident 9 au surplus, qu'il devait en être ainsi. Car, après la prédication de Jésus, quand l'Essénianisme viendrait, pour ainsi dire, à reprendre possession de lui ; quand, en s'interrogeant et en regardant autour d'eux, les disciples du Messie verraient qu'au fond ils étaient Esséniens, deux effets différents devaient se produire. L'Essénianisme était si antique, si profond, ^ bien organisé , si riche en livres et

en monuments , que les Esséniens partisans de Jésus , tout en adoptant Jésus comme le Messie , devait considérer plutàt sa prédication comme une suite que comme un commence^ ment, plutôt comme une dérivation de l'Essénianisme que comme une initiation absolument nouvelle. Ils devaient voir en lui 5 pour ainsi dire 5 un des leurs. Us avaient déjà eu tant de saints homme et de prophètes parmi eux, que Jésus « bien qu'ayant un caractère spécial, ne devait pas leur pro« duire le même effet d'originalité absolue, comme méta-^ physicien , moraliste , et homme inspiré , qu'il faisait à des Pharisiens ou à des Saducéens convertis. Leur tendance de« vait donc être de le rattacher à la tradition essénienne, sans bouleverser l'antique deutérose de laquelle ils le regardaient comme étant lui-même issu. Tous ces Juifs esséniens, devenus Chrétiens, devaient, en un mot, chercher des explications pour interpréter l'apparition du Messie sans cesser d'être Esséniens. Mais ces explications , qui allaient toutes à attendre tranquillement et sans agir la venue défini-» tive du Christ au septième millénaire, ne pouvaieotêtredu goût des ardents disciples qui avaient d'abord aperçu dans Jésus le Messie , le Roi résurrecteur , le Prophète transfor-* mateur, et non point l'Essénien. Pour ceux-là, la venue du Messie était «un fait d'une nouveauté et d'une originalité absolue. Tout devait changer, il fallait agir; Jésus lui-même leur avait ordonné de prêcher son Évangile et sa venue.

Il en devait être de même, à d'autres égards, des Pharisiens instruits qui se convertissaient. Ces Pharisiens venaient aussi à la foi nouvelle avec leurs préjugés. Eux 9 ce n'était pas Jé«» sus, en tant que métaphysicien et moraliste, qu'ils revendiquaient; mais c'était Jésus en tant que Messie juif. Le Phariséisme et ses scribes n'avaient-ils pas depuis longtemps an-

2/*a DE L'HUMANITÉ.

hoocéle Messie? les Pharisiens n'avaieBt-ils pas leurs opinions toutes faites à son égard? Ne prétendaieiit/-ils pas sa» voir^ point par points comment tout se passerait lors de la ▼enue du Christ? N'avaient-ils pas supputé les temps, calculé les prophéties? N'enseignaient-ils pas, du moins certams d'entre eai , tout ce qu'il fallait croire sur la patingénésie, la fin et la résurrection du monde, la Jérusalem nou^ ▼elle, etc.? Ces Pharisiens convertis devaient donc prétendre aussi à la dii*ection de la secte naissante, et ils ne pou^ valent que lui donner une direction juive , c'est-à-dire faire du Christianisme une suite et une continuation du Phariséisme. Aussi voyons-nous dans les Actes que ce fut précisément sur ce point que le débat s'engagea parmi les Chrétiens, ^ l'époque oii on leur donnait communément les noms de Nazariem et d'Esséniens. «Or, disent les Actes, quelquesiiuns qui étaient venus de Judée (à Antioche) enseignaient » les frères, et leur disaient : Si vous n'êtes circoncis selon » l'usage 4e Moïse, vous ne pouvez être sauvés. Sur quoi • une gi^ande contestation et une dispute s'étant élevée entre » Paul et Barnabas et eux , il ftft résolu que Paul et Barnabas, navee quelques-uns d'entre eux, monteraient à Jérusalem, » pour <;onsulter les Apôtres et les Anciens sur cette question, » Étant donc envoyés de la part de l'Église, il9 traversèrent i la Phénicie et la Samarie, racontant la conversion des Gen- »tils ; et ils donnèrent une grande joie à tous les frères. Et » étant arrivés à Jérusalem, ils furent bien reçus par l'Ëglise, » par les Apôtres, et par les Anciens ; et ils racontèrent toutes »les choses que Dieu ovait faites par eux. Mais, dirent-ils, «quelques-uns de la secte des Pharisiens, qui ont cru :, se » sont élevés, disant qu'il fallait circoncire les Gentils et leur » ordonner de garder la loi de Moïse. Alors les Apôtres et les

TRADITION. 2/i5

» Anciens s'assemblèrent pour examiner cette affaire. Et après » une grande dispute^ Pierre se leva et dit^ etc. (!).« On voit dans ce récit plein de naturel les diverses traditions juives en lutte au sein de ce noyau primitif d'où sortit le Christianisme.

On s'est demandé quelquefois pourquoi nous avons aii-^ jourd'hui quatre Évangiles au lieu d'un , et pourquoi , dès la fin ou plutôt dès le milieu du premier siècle , il y avait ces quatre Évangiles. La réponse est bien simple , quoique je ne sache pas qu'elle ait été faite encore, C'est qu'il y avait quatre traditions , quatre tendances fort diverses au sein du Christiani^ne primitif.

Les quatre Évangiles ont^ en- effets chacun un caractère particulier. On dit (mais cette opinion n'a d'autre fondement que l'assertion d'un chroniqueur ecclésiastique du neuvième siècle ) que ces quatre Évangiles furent choisis par le troisième concile de Nicée^ et sanctifiés à réclusion de toute autre légende.. Ce qui est certain > c'est qu'ils comprennent à eux quatre toute la tradition des écoles diverses dont la synthèse fonda le Christiajpisme.

J'ai dit plus haut que l'idée de la palingénésie ou de l'ère messiaque venant, à une certaine. époque, à se répandre parmi les Juifs , il était inévitable que les trois sectes entre lesquelles se divisait le Mosalsme fussent fortement modifiées et transformées par cette idée. J'ai prouvé également que les Gentils étaient préparés de toute façon à croire à une époque prochaine de palingénésie. J'ai montré que tous les débris des sectes philosophiques convergeaient à. cette croyance. Donc , si l'idée de la venue du Messie venait aussi à se rié-

(1) Act, ch. XV, V. ï-Z

2/i(S DE L*HUMANITË.

pandre chez les Gentils, les antiques philosophies de la Grèce apporteraient leur tribut à cette idée , et réciproquement seraient transformées par elle. Or la grande philosophie grec-^ que avait été le Platonisme ; et, à cette distance des origines, et datis une pareille décomposition, le Platonisme représentait toute la philosophie grecque. En tous cas, il est évident que la seule école payenne qui s'attacherait au Messie devait venir à lui par Platon et ressortir du Platonisme. Donc, outre des Sadducéens, des Esséniens, des Pharisiens, le Messie ou le Christ aurait encore, pour le comprendre à leur manière , des Platoniciens.

Les quatre Évangiles consacrés dès les premiers siècles , et qui sont incontestablement du premier siècle , offent l'expression de ces quatre écoles , savoir, des trois écoles juives et de l'école grecque, mais transformées par la croyance au Messie.

L'Évangile de Jésus-Christ suivant S. Matthieu est l'Évangile écrit ou rédigé par un Saducéen converti et transfor* mé.

Celui de S. Marc est d'un Essénien.

Celui de S, Luc est d'un Pharisien.

Celui de S. Jean est d'un Juif Platonicien.

Ces différences n'empêchent pas une certaine unité de régner dans ces quatre Évangiles. Et voici comment

Jésus lui-même n'est ni Saducéen, ni Pharisien, ni Platonicien ; il est Essénien , mais il n'est pas Essénien pur, puisqu'il croit êtie le Messie , et qu'il prêche la palingénésie ou résurrection du monde. Le caractère de Jésus et l'unité qui est en lui font donc l'unité de l'Évangile. Mais ceux qui le considèrent, qui racontent sa vie, qui rapportent ses paroles , cherchent à le comprendre et le comprennent chacun

à lear manière. De là la diversité dans l'Évangile y c'est-àdire les quatre Évangiles.

Supposez un Saducéen converti au Messie^ au Ghrist. Évi* demment; dans les trois idées que comprend^ comme nous l'avons vu, l'idée générale de palingénésie, c'est à Tidée cos* mique, à l'idée d'une transformation physique du monde ^ qu'il s'attachera de préférence. Il verra surtout dans le Christ un faiseur de miracles 5 un transformateur, un résurrecteur. Et comme ce Saducéen est attaché aux choses temporelles et politiques , non seulement parce qu'il est Juif, mais parce qu'il est Saducéen, le Itoijuif, le Prophète promis par les Prophètes, sera aussi toujours présent à sa pensée. Il verra donc dans la venue du Messie une époque de palingénésie cosmique et politique. Mais sa vue pourra bien s'arrêter là. La résurrection psychique ou psychologique sera moins son affaire ; la haute métaphysique sera pour lui lettre close. Cependant, comme le Messie l'a séduit par sa charité, par sa doctrine d'égalité et de fraternité, par son Essénianisme en un mot, cette doctrine essénienne sera largement répandue, en tant que politique et morale, dans l'Évangile que je suppose écrit par ce Saducéen. Tel est, en effet, l'Évangile de S. Matthieu. Le Christ y apparaît à la fois comme le plus grand des révolutionnaires, comme l'apôtre de l'égalité, de la fraternité , et comme un être doué d'un pouvoir magique qui va opérer-la grande révolution cosmique prédite par l'astrologie et la grande révolution juive prédite par les Prophètes. Mais l'idée quereprésente paiticulièrement l'Évangile de S. Jean^ l'idée métaphysique, y manque presque complètement.

On m'objectera peut-être qu'il suffit de lire de suite les trois Évangiles de S. Matthieu, de S. Marc, et de S. Luc, pour

voir qu'ils se répètent littéralement en beaucoup d'endroits, en sorte qu'ils semblent tous les troia empruntés , pour la plus grande partie , à nn Proto-Évangile plus étendu que chacun d'entre eux. Je souscris complètement à cette idée d'un Évangile primitif, dont les trois que nous avons sous les noms de S. Matthieu, de S. Marc, et de S. Lue, auraient été extraits. Mais il n'en est pas moins vrai que ces trois Évangiles extraits d'un Évangile primitif ont le caractère que je dis; et j'ajoute qu'ils ne furent ainsi extraits, rédigés et vulgarisés à part, que parce qu'il était inévitable que les trois sectes juives, tout en se réunissant pour croire que Jésus était le Messie, ne le comprendraient pas absolument de la même manière, et que par conséquent chacunede ces trois tendances aurait son Évangile.

Les érudits savent que la supposition d'un premier Évangile où: puisèrent les rédacteurs connus sous les noms de S. Matthieu, de S. Marc, et de S. Luc , n'est pas une pure supposition. Les Nazaréens et les Ébionites, au quatrième siècle, possédaient cet Évangile primitif. Pour le nier, il faut rejeter les autorités les plus certaines et les plus évidentes. Telle est par exemple celle de S. Jérôme qui , parlant de cet Évangile des Nazaréens et des Ébionites, nous apprend qu'il l'avait lui-même traduit de l'hébreu en grec, et que « cet Évangile était généralement considéré comme l'originai » de celui qui avait cours parmi les Chrétiens sous le nom » de S. Matthieu (1). » Puisque S. Jérôme l'avait traduit (et en effet il en cite souvent des passages ) , il devait bien sa-

(i) tin Evangelio qno utuntur Nazarxni et Ebionitae, quod ni:q[>er in Gn&-' •cum de Hebneo sermone transtulimus , et quod vocatur a plerisque Matthaei •autheDticum, scribitur, etc. » (/n Matt/u, c XLiJ) — ^Ailleurs S. Jérôme répète qu'il a traduit cet Evangile, non seulement en grec, mais en latin; et, pour montrer le cas qa'ondoit en faire, il dit qa*Origène s^en servait ordinairement :

voir si l'opinion que ce livre était l'original de S. Matthieu était > ou non^ plausible. Il est évident qu'il pensait en effet que c'était là le texte sur lequel l'Évangile grec de S. Matthieu avait été rédigé. Mais S. Épiphane le dit positivement et sans aucune hésitation : « Les Nazaréens possèdent l'Évangile se- «lon Matthieu, mais en hébreu et tout-à-fait complet (1). » Eusèbe nous apprend que cet Évangile des Nazaréens était regardé par beaucoup comme canonique (2). On l'appelait l'Évangile selon les Hébreux. S. Clément d'Alexandrie et d'autres anciens Pères le citent sous ce nom (3). C'est peutêtre pour cette raison que Théodoret l'appelle l'Évangile de S. Pierre (&). Enfin nous voyons par S. Jérôme qne tandis que l'opinion vulgaire lui donnait S. Matthieu pour auteur, d'autres le rapportaient aux Apdtres en général et l'appelaient l'Évangile des Apôtres (5).

Il n'y a presque pas lieu, de douter que cet Évangile primitif avait en effet S. Matthieu pour auteur, et que notre Évangile actuel de S. Matthieu en est le reflet le plus fidèle; j'entends qu'il en reproduit plus intégralement le caractère que les Évangiles de S. Marc et de S. Luc. Toute la tradi-

tETangeliam quoque quod appeUatur secundum Hebneos, et amcnaperin •Gnecum Latinumque sermonem translatum est, quo et Origenes stepius utitur, »refert, etc. » ( Catalog. Script, de Jacobo, )

(i) «Est vero pênes illos Evangelium secundum Matthaeum, sed hebrake »8criptam, et^quidem absolutissimum : £x^^^ ^^ ^-^"^^ MarOaTov EuocvyéXeon^ »«A^/oé9T«rotf ^^poLiTci, » {Hcnrtê, XXIX, c 9.)

(2) a In eumdem ordinem (librorum canonicorum ) a quibusdam refeitur •Evangelium secundum H^raeos, quo maxime delectantur Hebnei illi qui fidem •Qiristi susceperunt » (Hist. Eceles,, lib. III, c. 25. )

(8) S. Clément, Stromat,\\b. II, etpasaim.

(k) «Nazonei s«nt Judsi qui Christum tanquam justum hominem veneraïk- »tur, et Evangdio quod dicitur secundum Petrum utuntur. » (Hdnret. FabuU, m>. IL )

(5) «In Evangelio juxta Hebraeos, quod Chaldaico quidem Syroque sennone, •sed Hebraicis Utteris, scriptum est, quo utuntur usque hodie Nataneni, secun- »dum Apostolos, sive, ut plerique autumant, juxta Mattbseum, quod in Cssa- •riensi habetur bibliotheca , etc. » (Advers. Pelagianoê, lib. III. )

tioD chrétienne est d'accord sur un point : c'est que TËvaugile de S. Matthieu fut d'abord écrit en hébreu , c'est-à-dire en syriaque ^ dialecte mêlé d'hébreu et de chaldaïque ; le» trois autres furent écrits en grec (1). Suivant la tradition orientale 9 Matdiieu ou Lévi aurait été Galiléen et delà ville même de Nazareth (2). Il fut d'abord publicain^ ce qui était un métier infâme chez les Juifs. Il raconte lui-même comment Jésus 9 l'ayant rencontré dans un bureau des impôts , lui dit : « Suis-moi,» et en fit un Apôtre (3). II écrivit l'histoire de la prédication de Jésus, telle qu'il l'avait comprise, et raconta ce^qu'il savait, ce qu'il avait vu , ou ce qu'il avait esitendu dire, dans les premières années qui suivirent la mort ou la disparition du Maître. Selon les uns, ce fut huit ans seulenient après la passion ; selon d'autres, dix ou douze ; ceux qui mettent le plus d'intervalle rapportent que quinze ans s'étaient écoulés (i). C'est bien de cet Évangile qu'il faut dire ce que Rousseau disait en général de l'Évangile, que si un tel livre était faux, l'auteur d'un tel liVre serait plus inexplicable encore que le héros. La vérité éclate et déborde partout dans le récit de S. Matthieu, malgré le merveilleux et le fantastique qui sont mêlés à cette vérité. Sans doute un sombre fanatisme, produit par une absolue confiance dans la fin prochaine du monde et dans l'avènement prochain du Fils de Dieu, s'est emparé de l'esprit du publicain converti, du Saducéen transformé; et, ainsi frappé jusqu'au

<1) s. Jérôme, Epist. CXXIII : «De Novo nunc loquor Testai^ento» quod «GriBcain esse non dubium est; excepto Apostolo MattliseOf qai primus in Ju- »daea EvangeMum Christi Hebraicis literis ediditv S. Augustin, De Corn, Evang,, lib. I, c. 12 : aHofum (Evangelistanim) sane quatuor, solus Mattxus Hebneo •scripsisse perhibetur eioquio, caeteri Gneco. »

(2) Kirstenius, Les quatre Evangélistee , tirée d'un ancien manuscrit arabe,

(3) S. Matthieu , ch. IX, v. 9 et suiv.

(4) Nicéphore, Chronol, TritKtrU, lib. 11^ c. 45 ; Chranic, ÀlewandHn,, etc.

fiond de son être > tout prend aux yeux du chroniqueur de Jésus un air étrange 5 un aspect bizarre et qui tient du rêve» tout devient miracle. Mais pourtant le naturel subsiste* C'est un homme du peuple exalté qui raconte avec exaltation; c'est de la poésie populaire. La poésie populaire est de la poésie, mais c'est aussi de la réalité , de la vérité. Le vrai poète po^ pulaire s'idenlifie avec son sujet , au point de ne pas distin* guer ce qui vient de son imagination et ce que lui fournit son sujets confondant ainsi la poésie et la vérité. Tel est S. Matthieu. C'est l'homme du peuple , et en ce sens c'est l'homme. Il çst à la fois transformé et lui-même. Aussi faitil entendre autant de paroles de menace et de colère qne de paroles de charité. Jésus , chez lui , est bien l^ssénien , eu ce sens que Jésus prêche admirablement la charité, la fraternité; mais Jésus néanmoins est toujours menaçant. C'est que Matthieu est l'homme du peuple qui se relève contre ses tyrans. Rois, prêtres, riches; spoliateurs à titres divers des biens que Dieu donne à tous les hommes, sont ses ennemis naturels. Il les accable sans cesse de malédictions. Il a toujours pour eux en réserve /p feu de la géhenne. La géhenne était l'antique nom que les Juifs donnaient à cet horrible baptême de feu dont les adorateurs de Moloch baptissdent leurs enfants. Ce feu est devenu pour S. Matthieu le feu palingénésique de la fin du monde ; et de même qu'il a le Sabbat divin ou le règne de Dieu pour les pauvres et les inférieurs, il a la Géhenne ou le feu étemel pour les puissants et pour les riches. Comment un tel Évangile , un ËvAn-^ gile si révolutionnaire, si radicalement insurrectionnel, oà le Messie abolit réellement tout ordre et toute hiérarchie , aurait-il pu convenir de tous points soit à des Pharisiens, soit à des Esséniens, habitués depuis longtemps, les uns au

sacerdoce, les autres à une doctrine pacifique qui reposait sur une profonde connaissance de l'essence même de la vie? Gomment un tel Évangile, où le Messie était plutôt un miracle qu'une idée , un phénomène qu'une essence, auraitil pu satisfaire les penseurs 'sortis des écoles grecques et orientales? Aussi, après un certain temps, les Esséniens,. les Pharisiens, et les Platoniciens, eurent chacun leur Évangile.

Eusèbe rapporte ce curieux témoignage d'un évéque de Phrygie^ contemporain, des Apôtres, Papias , qui avait été, dit-on , disciple de S. Jean : « Matthieu d'abord écrivit en u hébreu un Évangile, que chacun ensuite interpréta suivant uses lumières (1). » Eusèbe n'a pas compris cette tradition antique qu'il rapporte, il semble croire que les interprétations diverses dont parle Papias tenaient à la langue danç laquelle Matthieu écrivit : cela est absurde-, puisque Matthieu écrivit en syriaque, langue que l'on parlait en Judée. Il est évident que la différence des interprétations dont parle Papias tient au fond ,méme des idées et des faits contenus dans le récit. de Matthieu, ou bien que Papias a voulu dire que des versions diverses furent faites de ce récit, suivant le sens général que les traducteurs lui donnaient

C'est en effet ce que nous voyons de nos yeux, lorsque, après avoir lu le S. Matthieu incomplet et tronqué de la version grecque, nous lisons à la suite S. Marc, S. Luc, et S. Jean.

Quand donc les anciens. Pères nous disent que S. Marc écrivit son Évangile, suivant les uns à Rome, suivant d'autres à Alexandrie , étant dans la compagnie de S. Pierre , ou que S. Luc écrivit le sien étant à Rome avec S. Paul , ils ne veu-

(i) 9 Matthsum Hebraico scripsisse sermone Evangdium, quod iaterprelatus «est unusquisque ut potuit : ÉpfivivsxKn aôrô wç lo^ûvar© h.v.troi, » ( HisU EceUs,,\ïb, III, c. 39.)

lent rien dire autre chose ^ sinon que S. lilarc et S. Luc traduisirent à leur manière TËvangile primitif, l'Évangile de S. Matthieu, en y ajoutant ou en en retranchant

Et comment, en effet, auraient-ils pu vouloir dire autre chose, quand il ne fallait que regarder pour voir que ces Évangiles se répètent littéralement en grande partie? Or, puisque Matthieu est incontestablement le premier selon eux, Marc et Luc ne sont donc que des traducteurs et des arrangeurs.

Qui pourrait nier, par exemple^ que l'Évangile de S. Matthieir ne soit la base de l'Évangile de S. M^rc ? Les plus aveugles admettent aujourd'hui cette vérité. « L'Évangile de »S. Marc, dit un écrivain catholique, n'est presque qu'un » abrégé de celui de S. Matthieu. L'auteur emploie souvent » les mêmes termes, rapporte les mêmes histoires, et relève 9 les mêmes circonstances (1). » Oui , mais il faut ajouter que S. Marc , tout en copiant en abréviateur le récit de S. Matthieu , hii donne une couleur qui n'était pas dans l'original Il l'interprète, comme dit Papias, suivant ses lumières. 11 en fait l'Évangile plus particulièrement essénien. Quand S. Mattliieu fait dire à Jean-Baptiste : « Pour moi je vous «baptise d'eau, lui (le Messie) vous baptisera (fat Saint- -Esprit et du feu (2) ; » S. Marc supprime le baptême par le feu , et fait dire à Jean-Baptiste : « Il est vrai que je vous 9ai baptisés d'eau > mais il vous bapjtisera du souffle di- » vin (3).» C'est que l'Évangile essénien n'entendait pas absolument la palingénésie d'une façon aussi matérielle que le Saducéen converti.^ Le Christ de S. Marc est be'aucoup moins

(1) DiciiomfL Historiqve, art. S, Marc

(2) S. Matthieu, ch. III, v. Ik

(3) S. Marc, chap. I, v. S.

25U DE L*HUMANITË.

terrible et , si j'ose le dire , moins crnel , que celui de S. Mat-* thieu : il ne baptise point par le feu^ mais settlement par

rillumination de Tesprit divin. Et comment ^ en effets an Essénien n'aurait-il pas tâché d'effacer ce baptême de feu qui revient si souvent dans l'Évangéliste primitif! La pensée de S. Matthieu est claire : pour lui il n'y a qu'un dogme, la résurrection; Jésus ressuscité ressuscitera les hommes; alors ceux qui dorment se réveilleront ; il les jugera : aux uns il donnera le Sabbat divin, aux autres la Céhenne, Voilà une idée claire. Mais les Ësséniens, qui avaient depuis longtemps la croyance à un' paradis et à un enfer, ne pouvaient abandonner entièrement cette croyance. Ils voulaient bien admettre le règne du Messie, mais leur ancien dogme leur restait toujours cher. Donc pour eux le Messie ne devait pas, comme pour S. Matthieu créer, à navo, si je puis ainsi parler, le paradis et l'enfer. Ce paradis et cet enfer existaient : donc Jésus n'allait pas les donner aux hommes pour la première fois. La venue du Messie avait un autre sens, un autre but S. Marc n'ose pas déterminer ce sens, ce but ; mais il supprime, il corrige, il modifie, il altère le livre qu'il traduit. Il y a un autre exemple bien remarquable de ces altérations que se permet S. Marc. Quand les disciples de^ mandent à Jésus quel sera leur lot, à eux qui ont tout qui« té pour aller à lui ; dans S. Marc Jésus répond : « Je vous «dis, en vérité, qu'il n'y d^ personne qui ait quitté maison > » ou frères , ou sœurs , ou père , ou mère , ou femme , en ennfants, ou des terres, pour l'amour de moi et de l'Évangile, » qui n'en reçoive , dans ce siècle même , cent fois autant, en » maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des » persécutions, et dans le siècle à venir la vie étemelle (1). t

(i) s. Marc, ch, X, v. î9-a0.

Combien ce passage est différent dans S. Matthieu : « Je vous » dis en Térité à^ vous qui m'avez suivi que lorsque , dans la » palingénésie (1) , le Fils de l'homme sera assis sur le trône » de sa gloire/ vous aussi serez assis sur les douze trônes ju- » géant les douze tribus d'Israël. Et quiconque aura quitté » des maisons, ou des frères, ou 'des sœurs, ou père, ou »mère, ou femme, ou enfant, ou des champs à cause de mon »nom, il en recevra cent fois autant, et héritera la vie » éternelle. Mais les premiers d'à-présent seront générale* » ment les derniers, et les derniers seront les premiers (2).» Qui ne voit que S. Matthieu, suivant obstinément son idée du règne de Dieu sur la terre, et de la prochaine révolution cosmique et politique, fait faire à Jésus une réponse nette et positive? Vous serez sur des trônes, vous jugerez les douze tribus d'Israël , vous aurez cent fois ce que vous aurez perdu pour moi ; car ce sera alors le grand Sabbat, et vous vivrez éternellement dans cet état de supériorité que vo<tre dévouement actuel vous aura mérité. Ceux qui sont grands aujourd'hui seront abaissés, ceux qui sont riches seront pauvres : quant à vous vous serez grands et riches. Voilà ce que S. Matthieu fait dire à Jésus. Il ne s'agit pas là de persécurtions à encourir dans le siècle présent, en vue de la vie éter^ nelle dans un certain siècle à venir laissé dans l'indéterminé et dans le vague. Car combien de fois, dans S. Matthieu, Jé*sus n'affirme-t-il pas que la palingénésie est voisine, très voisine : « Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, et » quiconque perdra sa vie pour l'amour de moi la trouvera.,. I» Car le Fils de l'homme doit venir bientôt dans la gloire de »son Père, avec ses anges, et alors il rendra à chacun se^-

(4) Ev T^ TraÀeyysvsff/o.

(9) S. Matthieu, ch. XIX, v. 2S-90.

» Ion ses œuvres. Je vous dis en vérité qu'il y en a quelques » uns. de ceux qui sont ici présents qui ne mourront point » qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme venir en i&on règne (1).» Mais S. Marc tourne d'une façon mystique le passage qu'il traduit. La richesse que Jésus prédit à ses disciples se réduit chez lui à la richesse que donne la charité. Vous serez riches ^ fait-il dire à Jésus ; car , par la charité ^ les autres étant unis à vous^ tous deviendront pour vous des frères , des scBurs, des pères , des amis; et la propriété étant com-^ mune^ vous aurez au centuple ce que vous aurez abandon-^ né. « Les vieillards esséniens 5 dit Philon , n'ont pas qu'un » ou deux fils à leur service ; ils ont mille bras pour les «nourrir^ mille intelligences pour leur venir en aide (2).» C'est de cette façon que S. Marc conçoit ou exprime la promesse du Christ; et comme il ne croit pas que le règne vienne aussi vite que' l'imagine S. Matthieu , il a encore soin d'intercaler cette restriction : Vous aurez ces richesses que je vous dis, avec des persécutions; mais la vie éternelle viendra un jour vous récompenser autrement. Est-il possible de s'écarter de son auteur plus que ne fait ici S. Marc? Chaque fois, au surplus, que revient dans S. Matthieu quelque assertion positive sur la vie future ou sur la palingénésie^ le même embarras se fait sentir dans son abréviateur. J'ai cité plus haut (3) l'important passage de S. Matthieu où les Saducéens, qui ne croyaient pas à un paradis et à un enfer, et qui ne croyaient pas non plus à la résurrection, viennent pour embarrasser Jésus avec leur problème de la veuve aux sept maris. Matthieu, se reportant à l'idée moîsiaque, fait

(i) s. Matthieu , du XVI, v. 25-28.

(2) Voy. De l'Égalité, p. 177.

(3) Voy. page i5à de ce volume.

dire à Jésus : « L'essence de la résurrection consiste en ce qu'Adam est éternel. Dieu ne dit-il pas dans l'Écriture : Je suis le Dieu d'Abraham , le Dieu d'Isaac , le Dieu de Jacab ! Dieu n'est pas le dieu des morts , mais le dieu des vivants. Jacob 9 Isaac, Abraham sont l'Adam éternel. Les morts res-^ susciteront 9 mais ce ne seront plus les morts , avec leurs formes passées, avec les phénomènes de leur vie passée. II y aura transformation, transfiguration. De même qn'Isaac et Jacob n'ont pas reproduit formellement Abraham , les ressuscites dans la palingénésie ne reproduiront pas formel* lement les morts. Ne m'opposez donc pas ce qui se rapporte à des morts, et ce qui, tenant à la mort, sera détruit par elle, pour obscurcir par là la croyance à la résurrection et détruire l'idée même de la résurrection. Je vous dis que l'idée de la résurrection n'est pas celle que vous vous en formez.» Tel est certainement le sens de la réponse profonde de Jésus dans S. Matthieu. On sent là le Saducécn qui a ouvert les yeux, et qui comprend la question de la continui-^ té de la vie comme le Mosaîsme en fournissait l'induction. Mais S. Marc, qui ne peut condamner implicitement, d'une façon aussi complète, la croyance essénienne d'un paradis et d'un enfer, interprète le texte de S. Matthieu comme si celui-ci avait voulu prouver seulement qu'il y aurait une résurrection : a Et à l'égard des morts, dît-il , pour montrer Ttqu*i& doivent ressusciter, n'avez -vous pas lu dans )» Moïse, etc. ; » ce qui n'a aucun sens.

S. Marc fut évêque d'Alexandrie ; il passe pour le fondateur du Christianisme en Egypte. Or nous voyons, par ce que Philon rapporte de l'Essénianisme et des Thérapeutes, et par l'esprit général de tous les écrits de Philon , que l'Essénianisme dominait à Alexandrie avant la naissance de Jéïi. 17

ims. Il s'était fait en Egypte, dans le Mosaîsme, une sorte de décomposition des sectes, telle que des Pharisiens mêmes, comme Pliilon, étaient Esséniens à bien des égards. L^Ëvangile de S. Marc est donc un abrégé de S. Matthieu écrit dans le sens le plus convenable aux Juifs d'Alexandrie. C'est l'Ëvangile juif Alexandrin. G'^st l'Évangile essénien.

Les plus l)elles choses révolutionnaires de S. Matthieu sont supprimées dans S. Marc, comme dans S. Luc. Oili trouverez-vous dans les Évangiles, ailleurs que dans l'Évangéliste primitif, le sermon sur la montagne dans toute sa vérité passionnelle? Où ailleurs que dans S. Matthieu , Jésus dit-il aux hommes : Vous n'aurez pas de maîtres, de supérieurs, de docteurs, de rabbins ; vous n'aurez que le Fils de Dieu. Les Esséniens étaient sans doute partisans de l'égalité; mais ils n'étaient arrivés à établir cette égalité que par une discipline, «me organisation; ils avaient des anciens, des chefs, des directeurs. Leurs mœurs étaient pacifiques, leur doctrine 4e la communion absorbait tout leur être. Un appel à la li- «berté, à l'indépendance, et une sorte d'esprit anarchique comme celui qui inspire parfois les plus belles pages de l'Évangéliste primitif, ne pouvaient être pour eux aussi séduisants que pour le pauvre peuple en Judée, opprimé par ses rois, ses gouverneurs étrangers et ses pontifes, accablé de tributs, et soumis à mille outrages.

On s'est demandé pourquoi il n'y a pas de généalogie de Jésus dans S. Marc. L'idée populaire du Messie , l'idée que t;e Messie devait descendre de David pour répondre aux prophéties, pouvait s'allier daus la tête du démocrate S. Matthieu avec sa conception du Me ssie^ tandis qu'une pareille généalogie non seulement n*était pas nécessaire aux Esséniens , mais était même contradictoire à leur doctrine.

La généalogie reparaît dans S. Luc. Mais qu'y*a-t-il d'éton* nant à cela ? Celui-ci est TËvangéliste de la tradition pharisi^ine.

S. Luc est rÊvangéliste de S. Paul 5 le compagnon et Tin* terprète de S. Paul. Or S. Paul , quoique son hardi génie l'ait fait rompre le premier avec le Judaïsme , était Pharisien, disciple de Gamaliel , élevé aux pieds de ce rabbin célèbre, comme il le dit lui-même dans les Actes. Est-il étonnant que des rapports, vrais ou faux, de Jésus avec le sacerdoce juif ouvrent l'Évangile de S. Luc ? Où trouver ailleurs que daas S. Luc ce double message que Dieu fait faire par l'ange Gabriel pour annoncer la naissance de Jean-Baptiste et de Jésus? Toute l'économie de l'Évangile de S. Luc perce dans ce premier chapitre , qui non seulement n'a pas d'analogue dans les autres Évangiles, mais s'éloigne prodigieusement de ce que raconte l'Évangéliste primitif. Suivant S. Luc, donc, la conception de Jean-Baptiste et celle de Jésus ont été arrêtées par un même décret dans les conseils de l'Éternel. De la race d'Aaron, par Zacharie le sacrificateur, doit naître miraculeusement Jean-Baptiste; et de Marie, dans la maison de Joseph descendant de David, doit naître le Messie par un autre miracle. Qui ne voit tout d'abord le symbole, et la liaison que l'Évangéliste pharisien veut établir? Le sacerdoce juif va se transfoiiner, et le sacerdoce chrétien va naître. Jean-Baptiste descend d'Aaron, Jésus descend de David. L'un annoncera l'autre dès le ventre de sa mère : « La voix » de ta salutation , dit Elisabeth à sa cousine , n'a pas plus tôt » frappé mes oreilles, que le petit enfant a tressailli de joie »dans mon sein (1).» Zacharie, le vieux prêtre juif, avait

(1) s. Luc, dit. I, V. ha.

d'abord refusé de croire au prodige qui allait s'accomplir en lui ; il avait repoussé comme impossible cette naissance d'un rejeton. Je suis trop vieux, avait-il dit, je dois mourir sans postérité; et Tange, le trouvant incrédule, l'avait frappé et rendu muet. Zacharie est l'image du sacerdoce hébreu, qui paraît condamné à finir sans postérité , et d'où sortira pourtant le rejeton sauvage, le nazaréen Jean-Baptiste , sur lequel sera greffé Jésus, l'arbre nouveiau, la tige fertile dont David devait fournir le germe, suivant les Prophètes: Et egredietur virga de radiée Jesse, et germen de radiée ejus ascendet,., RadixJesse, quistat in signum populoriim (1). Le symbole sous lequel S. Luc a voulu figurer ce passage du sacerdoce juif au sacerdoce chrétien se poursuit tout au long dans son récit. Zacharie retrouve la parole pour signifier luimême la volonté de Dieu. Il reconnaît que sa race doit céder le sacerdoce , mais il se félicite qu'elle ait fourni un pré-eurseur. «Et toi, petit enfant, dit-il à son fils, tu seras » appelé celui qui annonce le souverain, car tu -marcheras » devant le Seigneur, pour lui préparer ses voies (2). » Tandis que Jean est mené au désert, Jésus est conduit au temple.

(1) Isaîe, ch. XI, v. i et 10. Il faut savoir qulsaîe, dans ce passage^, se sert du mot N£ZER, germen, que les Septante et la Vulgate ont mai rendu par f,os; ce mot nezer exprime un rejeton qui prend et s'élève de la racine. Or, ce mot nezer paraît le radical du mot nazaréens. Peut-être les nazaréens , en eiîet , furent-ils d'abord ainsi dénommés comme étant les rejetons ou les fils des Projihètes. En hébreu, ben^ qui signifie fiis, signilie aussi branche, rameau; réciproquement nezer, qui signifie un germe, un rejeton, avait pu, en certain cas, prendre au figuré le sens de fils, d*enfant. Cela étant, on conçoit qu'aux yeux des Juifs, qui subtilisaient infiniment sur leurs prophéties, l'idée du Sauveur prédit par Isaïe et«ppelé par lui Nezer, c'est-à-dire un rejeton de David ou de Jessé, dut se mêler avec l'idée de nazaréen. De là la prétendue prophétie que le Messie serait nazaréen. Le vrai nazaréen fut Jean-Baptiste , qui s'abstenait de vin et vécut au désert Mais Jésus, étant sorti de Nazareth, parut également à ses disciples remplir la prophétie : «Et Jésus, dit S. Matthieu, alla demeurer Ddans une ville appelée Nazareth ; de sorte que fut accompli ce qui avait été dit •par les Prophètes : Il sera appelé Nazaréen. » (Cb. II , v. 23.)

(2) S. Luc, ch. li v. 76*

Alors tout le vieux clergé s'empresse auprès ,de Jésus nouveau-né : un instinct divin révèle aux Juifs que le ministère va passer à cet enfant. Siméon chante son cantique : Nunc dimittis servum tuum. Domine. C'est le sacerdoce hébreu qui donne sa démission. Anne la Prophétesse s'avance chargée d'années , et reconnaît aussi le sauveur d'IsraëL S. Luc est si imbu de celte idée ^ et si occupé de trouver un lien entre les deux sacerdoces, qu'il ferait volontiers élever Jésus- Christ dans le temple , aux pieds des docteurs. Tandis que S. Matthieu donne à Jésus une enfance et une jeunesse solitaires, et qu'il résulte même de son récit que, sauvé d'abord par la fuite en Egypte, et mené ensuite à Nazareth, il fréquentait fort peu les docteurs de Jérusalem, S. Luc, supprimant la fuite en Egypte et tout ce qui suit dans S. Matthieu, se plaît à raconter que Jésus, dès ses plus jeunes années, s'échappa un jour de fête et quitta ses parents pour aller vivre dans le temple , oh sa mère le retrouva «au milieu des » docteurs, les écoutant et leur faisant des questions (1).» Toutes ces merveilles se lisent dans S. Luc, et ne se lisent que dans S. Luc. Elles sont loin, je le répète, de s'accorder avec le récit original de S. Matthieu. Mais nous ne devons pas nous étonner de les trouver , dans J'Ëvangile sacerdotal dq la tradition pharisienne.

Ce n'est pas qoe je croie que S. Luc, avant d'être Chrétien, eût été Pharisien. Loin de là, je crois qu'il était Essénien avant sa conversion au Christianisme, et je vais donner des raisons assez plausibles de mon opinion; Mais s'il y a un fait certain dans les anciennes traditions concernant les Évangélistes, c'est que S. Luc écrivit dans la compagnie de S.

(1) s. Luc, ch. II» V. &d.

Paul 9 et que son Évangile est celui de l'école de S. Paul. G^est donc du maître plutôt que du disciple^ c'est du Pharisien transformé S. Paul, que vient, dans cet Évangile de l'école de S. Paul, le caractère que j'y distingue. Quant à S. Luc lui-même, on sait qu'il n'avait pas la qualité d'Hébreu ; mais c'est bien à tort , ce me semble , qu'on en a fait un médecin païen converti. Qu'il ne fût pas Hébreu dans toute la rigueur des formes, c'est S. Paul lui-même qui nous l'apprend. Car dans l'Épître aux Golossiens, après avoir salué cette Église au nom de trois Juifs qui étaient alors avec lui , il ajoute : «Ils sont Hébreux de race, et ce sont les seuls qui travaillent 1 maintenant avec moi pour le royaume de Dieu^, et de qui » j'aie reçu de la consolation (1). » Et, continuant, il dit, suivant le sens qu'on donne ordinairement à ce passage : «Luc le médecin, notre cher Luc, et Démas, vous sailuent (2).» En supposant donc, avec toute la tradition chrétienne, que Luc, l'auteur de l'Évangile et des Actes , soit celui dont parle ici S. Paul, il en résulte que Luc n'était pas Juif de naissance , ou , pour mieux dire , qu'il n'avait pas le titre d'Hébreu. On trouve dans les Actes une autre induction qui prouve qu'il n'était pas Juif de Judée, et qu'il ne parlait pas la langue qu'on parlait à Jérusalem. A propos du champ acheté par Judas avec le prix de sa trahison , S. Luc rapporte que cela était si connu de tous les habitants de Jérusalem , « que ce champ avait été appe- » lé en leur propre langue haceldama, c'est-à-dire le champ »du sang (3). » Certes il n'aurait pas été naturel à on Juif de Jérusalem ou de la Syrie de parler de cette manière.

(i) Coloês,, ch. IV, V. 10.

(2) Ibid,, V. là : AffTrÂÇrrac vfi&t \.ouK&i à ioirpàf i otyaTnordf, x«i Av}/Aâ(.

(3) AcU, ch. I , V. 19.

Aussi , à partir de S. Jérôme , tous les écrivains ecclésias* tiques ont-ils supposé que Luc était uuGrec d'Antioche converti par S. Paul. Mais est- il probable qu'un Grec, un Gentil , ait en effet écrit les Actes et l'Évangile connu sous le nom de S. Luc? Gomment une si parfaite transeformation 5 qui n'aurait laissé absolument rien percer des sentiments d'un ancien Païen, aurait-elle pu s'accomplir f On sent partout dansles Pères chrétiens des époques suivantes l'origine d'où ils étaient sortis : rien de pareil dans S. Luc. Je croirais donc plus volontiers que S. Luc avait été élevé soit à Antiocbe , soit ailleurs , dans la religion juive , maiiS qu'il n'avait pas le titre d'Hébreu , titre que la naissance et certaines conditions pouvaient seules donner. Voyez comme S. Paul, en vingt endroits, détermine lui-même les conditions nombreuses qu'il fallait réunir pour être considéré comme Juif de race : « Ayant été circoncis le huitième jour, étant 9 de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, né Hébreu, » de parents hébreux, ayant été Pharisien quant à la manière 9 d'observer la Loi, etc. (1) ; » voilà comme S. Paul se définit S. Luc pouvait avoir une condition analogue à celle de l'autre disciple de S. Paul , Timothée , qui , * étant né d'une femme » juive, avait connu les Saintes Écritures dès son enfance (2) , » mais n'avait pas pour cela la qualité de Juif. J'irai maintenant plus loin, et je dis que S. Luc, avant d'avoir été converti au Christianisme , paraît a^oir été Ëssénien. Outre son Évangile , qui renferme des traces incontestable d'Essénianisme dogmatique, j'en apporterai pour preuve cette dénomination même de médecin que S. Paul lui donne , et que la tradition chrétienne a ensuite entendue comme si S. Luc

(1) Philipp», c III, T. 5, et alib.

(3) Acu, ch. XYI, et £^'<f. ad Timoth.

eût été en efiet un médecin qui s'était converti au Christianisme. On sait que ceux des Esséniens qui vivaient dans le célibat se recrutaient en adoptant des enfants. Il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce que ^ sans avoir par sa naissance la qualité légale d'mbreu , Luc eût été Essénien. Quant au nom iocrphçy médecin^ que lui donne S. Paul, la doctrine des Esséniens 5 ayant pour objet Vêtre^ la vie, le salut ^ était considérée par eux comme un salut , une guérison. Aussi Josèplie remarque qu'ils cultivaient la médecine du corps , comme celle de l'âme, ne séparant pas ces deux sciences, et les regardant comme indivisibles dans l'unité de la vie. Enfin chacun sait que leurs contemplatifs s'appelaient en Egypte thérapeutes, c'est-à-dire médecins. Si S. Paul, au lieu du mot iarpbç, avait employé le synonyme eepaite^Mçj on aurait peut-^tre soupçonné le sens véritable de cette phrase : « Luc le thérapeute , notre cher Luc , vous salue, » Mais S. Épiphane assurément aurait fait comme S. Paul ; il aurait pu fort bien employer le mot iarpoç pour désigner dans Luc la qualité de thérapeute, lui qui, donnant l'étymologie du nom de Jésus, analogue, comme nous l'avons vu, an nomd'Esséniens ou d'Esséens, le traduit par guérisseur, sauveur,

médecin : IïîcoOc xarà -niv ÊSpatxxiv dtcckénrov OepanvjrviÇ xa>efT«i ,

^rot iarpoç , T^od (Ttar^P (1). Malheureusement, au cinquième siècle, S. Jérôme, trompé par ce mot, se persuada que S. Luc était médecin comme l'entendaient les Grecs ; et , trouvant son style plus véritablement hellénique que celui des autres Évangélistes, il se confirma dans cette erreur que S. Luc était un Païen converti, un savant, un médecin de pi^ofession; et cette singulière idée est ainsi venue jusqu'à nous (2).

(1) Voy. plus haut, p. 236 de ce volume.

(2) Je ne crois pas qu^on puisse citer aucun Père, avant S. Jérôme > qui ait

Il me paraît bien plus naturel de croire que S. Luc, avant de suivre S. Paul y était un Juif hellénique attaché à la secte essénienne, non pas un médecin dans le sens ordinaire du mot, mais un Ëssénien, un Thérapeute. S. Luc, précisément à cause de ces diverses conditions, se trouva admirablement propre à devenir le compagnon fidèle , Tinterprète et rhistorien de S. Paul. Il est certain en effet que la doctrine de S. Paul fut une sorte de synthèse au moyen de laquelle le Mosaîsme transformé fut porté parmi les Gentils. Le dogme essénien d'un paradis et d'un enfer, combiné avec l'idée de la palingénésie messiaque , entrait parfaitement dans la voie de cette synthèse. Les Grecs auraient-ils compris le dogme de la vie future comme le Mosaîsme pur le donnait, et comme il est posé dans S. Matthieu. J'ajoute que les écrits de Philon nous montrent.qu'à cette époque il s'était fait entre les deux sectes pharisienne et essénienne un tel échange, que.certains Pharisiens ne rejetaient pas absolument le paradis des Esséniens, quoique leur dogme fût autre primitivement. S. Paul pouvait donc accepter l'idée de son ami Luc le Thérapeute (1). D'un autre côté, S. Luc, étant devenu le fidèle

dit que S. Luc était un Païen converti et un médecin grec. S. Irénée et S. Athanase parlent de S. Luc, mais n*en disent rieade semblable. Combien cependant un pareil fait , TEvangile écrit par un homme sorti du Paganisme et venu au Christianisme par la science, n^aurait-il pas été notable! S. Jérôme montre clairement lui-même la source de son erreur dans cette phrase : « Lucas , qui «inter omnes Evangelistas Grxci sermonis eruditissimus fuit, quippe medicus, »et qui EvaDgdium Gneds scripserit, etc. » {De ScripU, c VII. ) Je sais que dans un autre endroit de ses écrits, il allègue une ancienne tradition de TEglise : c Evangelistam Lucam tradunt veteres Ëcclesia tractatores medicins artis fmsse sscientissimum , et magis Grxcas literas scisse quam Hebrxas. Unde scrmo ejus »tam in Evangelio quam in Âctibus Apostolorum comptior est, et sscnlarium •redolet eloquentiam. » (Comment, in cap, VI Esaiœ.) Mais, outre qu'il ne cite aucune autorité , cette ancienne tradition qu*il allègue pouvait se borner à ceci, que S. Luc, Tauteur de TEvangile et des Actes étBÏi bien réellement le même Luc dont parle S. Paul en trois ou quatre passages de ses Epitres, et qu'il appelle dans un de ces passages iocrpbç. C'est en effet à cette identité que se réduisent les témoignages de S. Irénée et de S. Athanase. (i) «EvangeUum secundum Lucam praedicatum est ab apostolo Paulo, con-

associé de S. Paul , dut prendre beaucoupde ses conceptions et aussi de sa politique , si j'ose ainsi parler. Or la nécessité d'un nouveau sacerdoce occupait sans cesse S. Paul. Il voulait obstinément 9 comme l'en accusaient les Juifs » détruire le sacerdoce juif^ mais pour le transformer. Il avait été Phari-» sien 5 et sous un certain rapport il conservait Tesprit sacerdotal du Phariséisme^ mais pour le régénérer et l'agrandir. S. Luc écrit donc son Évangile dans ce sens. Jésus ^ dans S. Luc 9 corrige plutôt les Pharisiens qu'il ne les condamne absolument II fait souvent ^ il est vrai^ la censure de leurs vices et de leur hypocrisie ; mais rien ne lui échappe à leur égard de comparable à la colère qu'il déploie contre eux dans S. Matthieu; tout est adouci. Vous ne trouverez pas dans S. Luc ces mots de serpents , de race de vipères, de sépulcres blanchis, de monstres dignes de la géhenne ^ que S. Matthieu leur prodigue. L'idée ^ dans S. Luc, est que les Pharisiens sont devenus des ouvriers inutiles, et quelle sacei"doce doit s'agrandir : c Malheur à vous , docteurs de la Loi , » parce qu'ayant pris la clé de la connaissance, vous n'y êtes » point entrés vous-mêmes et avez empêché les autres d'y «entrer (1). » Il leur montre leurs divisions intestines, leurs profonds dissentiments, et il conclut qu'ils périront par là: «Tout royaume divisé contre lui-même périra (2). » Il n'est pas rare qu'il prête à des Pharisiens des. intentions généreuses pour Jésus : « Ce même jour, quelques Pharisiens vinrent » lui dire : Retire-toi d'ici et t'en va ; car Hérode te veut faire

»8criptum vero et editum à Luca, > dit S. Âthanase. S. Irénée n'est pas moins affînuatif sur Tunion de S. Paul et de S. Luc : a Lucas, sectator PauU, Evan- »gelium à Paulo prsedicatum literis mandavit > (Ap» Euseb», Hi$u Eccût^, lib» V, c 8.)

(1) S. Luc, ch. XI, V. 52.

(2) S. Luc,ch. XI. V. 17.

» mourir (1). » Partout enfin ce même esprit de modération à l'égard soit de Tanciea sacerdoce , soit de la tradition pharisienne ^ se montre dans S. Luc. Mais aussi la nécessité d'un nouveau sacerdoce et la supériorité du Christianisme ressortent encore davantage par cette modération. Il est visible que S. Luc proportionne sa critique du sacerdoce juif au but qu'il se propose ^ rétablissement du sacerdoce chrétien. Ce caractère dé l'Évangile de S. Luc a été , jusqu'à un cer« tain point 9 saisi par les Pères et les écrivains ecclésiastiques. Us s'accordent à dire que k cet Évangéliste a eu surtout en » vue de traiter de tout ce qui se rapporte au sacerdoce de » Jésus-Christ (2). » Une particularité de l'Évangile deS. Luc» c'est que Jésus » outre les douze Apôtres y y établit encore soixante-4ix autres Disciples , en disant que la moisson est grande, mais qu'il y a peu d'ouvriers (3). Qui ne reconnaît là l'école de S. Paul? S. Paul n'avait pas reçu sa mission des Apôtres» et se disait Apôtre aumême titre qu'eux. Mais S. Paul voulait un sacerdoce, et cherchait la loi de ce sacerdoce. Or dans S. Luc la distinction du sacerdoce et des laïcs est clairement établie (A).

Voilà dans quel sens je soutiens que l'Évangile de S. Luc est d'un Pharisien transformé. C'est l'esprit de S. Paul, imbu d'un certain respect pour le sacerdoce juif dont il était sorti, de S. Pau! élevé aux pieds de Gamaliel, qui fait le carac<> tère particulier de cet Évangile. Mais l'Essénianisme du ré- . dacteur, c'est-à-dire de S. Luc, de Luc le Thérapeute, y paraît souvent aussi. Le dogme caractéristique d'un paradis

(i) s. Luc, ch. XIII, T. 3i.

(3) «Ea pnedpue tractans quae ad Christi sacerdotium pertinent» (GuilL Cave, Seripu EccLes. HUtoria literaria, p. 17.) (S) S. Luc, ch. X.

(à) Voy. le chap. XII de S. Luc

et d'un enfer^ considérés comme existant indépendamment de la venue prochaine du règne de Dieu sur la terre, se mêle dans S. Luc à l'idée du Messie et se combine avec elle, tandis qu'il n'y a pas la moindre trace d'un tel mélange dans S. Matthieu. Sous ce rapport S. Luc s'accorde avec S. Marc. J'ai déjà cité plus haut, de S. Luc, la parabole du Lazare et du riche , fondée sur cette croyance essénienne d'un paradis et d'un enfer; je citerai encore un autre passage, qui n'est pas seulement une addition à l'Évangile primitif, mais qui est une altération certaine et évidente du récit de S. Matthieu. On sait que les quatre Évangiles rapportent unanimement que Jésus fut crucifié entre deux larrons. Voici le récit de S. Matthieu : « On crucifia en même temps avec lui deux bri- » gands, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche. Et ceux qui » passaient par là lui disaient des outrages... Les brigands 9 qui étaient crucifiés avec lui lui faisaient les mêmes repro- ]» ches (1). » S. Marc copie iidèlement l'Évangéliste primitif: « Ils crucifièrent aussi avec lui deux brigands , l'un à sa » droite et l'autre à sa gauche... Et ceux qui passaient par » là lui disaient des outrages... Et ceux qui étaient crucifiés » avec lui lui disaient aussi des outrages (2). » Voici maintenant ce qu'ajoute S. Luc : « L'un des malfaiteurs qui étaient » crucifiés l'outrageait aussi en disant : Si tu es le Christ, » sauve-toi toi-même et nous aussi. Mats l'autre, le repre- » nant, lui dit : Ne crains- tu point Dieu , puisque tu es conj» damné au même supplice? Et pour nous, nous le sommes » avec justice , car nous souffrons ce que nos crimes mé- » ritent ; mais celui-ci n'a fait aucun mal. Puis il disait à Je- » sus : Seigneur, souviens-loi de moi quand tu seras entré

(1) s. Matthieu, ch. XXVII, v. 38-44.

(2) S. Marc, ch. XV, v. 27, 29, 32.

» dans ton règne. Et Jésus lui dit : Je te dis, en vérité, que tu » seras aijyourd'hui avec moi dans le paradis (1). » Cette clémence de Jésus sur la croix , et ce pardon donné , en ce moment solennel, au pécheur qui se repent, sont sans doute d'admirables /choses. Seulement, comment se fait^il que dans S. Matthieu et dans S. Marc il n'y ait rien de semblable , et que dans ces Évangéiistes les deux larrons insultent également Jésus , et meurent également sans le connaître? Mais il y a quelque chose de plus étrange et qui s'éloigne encore davantage de l'Évangile original ; c'est la mention , dans S. Luc, d'un paradis différent du règne. S'il y avait dans S. Matthieu, dans un endroit quelconque d^ S. Matthieu, une trace quelconque de ce paradis où Jésuséi^LUS S. Luc, promet au bon larron qu'il sera ce jour même avec lui , on pourrait soutenir que cette addition de S. Luc au récit de l'Évangéliste primitif n'est pas d'une inspiration toute particulière à S. Luc. Mais comme, d'un bout à l'autre, l'Évangile de S. Matthieu non seulement ne parle jamais de ce paradis, mais le nie partout implicitement, il faut bien convenir que le dogme essénien se fait jour ici dans S. Luc, comme il apparaît aussi , en d'autres endroits, dans S. Marc.

J'ai prouvé sufiBsamment , je crois , mou assertion , que les trois Évangiles de S. Matthieu , de S. Marc, et de S. Luc, appartiennent d'une certaine façon aux trois deutéroses du Mosaïsme. Quant au quatrième Évangile, celui de S. Jean, son caractère particulier est bien connu. Ce dernier des Évangiles, qui, suivant toute la tradition chrétienne, ne parût qu'un demi-siècle après l'Évangile primitif , est d'une inspiration aussi originale sans doute, mais assurément

(t) s. Lue» eh. XXIIt, t. 30-AS.

très différente. Tandis que S. Marc et S. Luc copient S. Matthieu, et 9 tout en le modifiant assez profondément , suivent pourtant son récit avec plus on moins de timidité, S. Jean, ou plutôt l'école de S. Jean, compose un Évangile véritablement nouveau. Et cependant il n'y a pas rupture, incompatibilité absolue entre l'Évangile de l'Apôtre Matthieu et celui de l'Apôtre Jean. L'un , il est vrai , est d'un Juif pur, et qui avait été Saducéen avant d'être Chrétien; l'autre est d'un Juif hellénique, et presque d'un Grec. L'un est d'un homme du peuple , l'autre est d'un philosophe ; celui qui a écrit le premier ne connaît que Moïse et les Prophètes, l'auteur du second semble avoir lu Platon plus que la Bible ; l'un de ces Évangiles annonce un Messie transformateur du monde matériel, l'autre prêche un Dieu transformateur des âmes; l'un est marqué au coin de la sensation et de la réalité, l'autre est empreint partout d'un idéalisme sublime. Et néanmoins, je le répète, il n'y a pas incompatibilité entre ces deux Évangiles. Pourquoi/ Je l'ai déjà dit : c'est que la palingénésie pouvait être entendue sous plusieurs rapports : i'* palingénésie cosmique, fin du monde et résurrection du monde ; c'est le côté que S. Matthieu a surtout compris ; 2'' palingénésie politique, qui pouvait s'entendre ou de la cité juive ou d'une cité nouvelle; S. Matthieu, tout en l'entendant principalement de la cité juive, commence pourtant à faire entrevoir une cité nouvelle, un nouveau peuple, de nouveaux ^ants d* Abraham, appelés à l'exclusion des Juifs sourds et rebelles ; et après lui S. Luc, c'est-à-dire S. Paul et son école, développent surtout cet aspect de la mission de Jésus; en sorte que l'on peut dire que l'Évangéliste S. Luc est celui des quati*e qui a surtout compris et représenté cette face particulière de l'idée de

palingénésie; S* enfin palingénésie psychique ou psychologique; c'est ici que parait S. Jean, c'est ici qu'il brille et qu'il domine. S. Marc avait déjà fait quelques pas dans cette route ; mais S. Marc , Essénien , n'avait pas pu ou voulu sortir de Yésotérisme ^sénien. S. Jean met la lumière sur un piédestal pour être vue de tous ; il ressemble à S. Paul par son audace. S. Paul abolit Tésotérisme pharisien; S. Jean , l'ésotérisme essénien.

Les Chrétiens d'aujourd'hui défendent S. Jean du plagiat de Platon : «Il a pu, disent-ils, apprendre de vive voix, »par ses disciples ou par les philosophes mêmes, quelque » chose du Verbe en général et du principe dont parle » Platon; et il y a même beaucoup d'apparence qu'il les navait principalement en vue dans ce qu'il dit au commen- «cernent de son Évangile ; mais c'était pour les réfuter (1). » Misérable manière de défendre l'originalité du grand Ëvangélistel S. Jean réfuter Platon! Eh! ne voyez-vous pas qu'il '^complote, au contraire, Platon avec Moïse, qu'il ramène Platon à Moïse, qu'il rassemble les rayoas disséminés dans le monde., au sein du Mosaîsme comme parmi les Gentils, pour en cconposer une vraie et complète philosophie, une religion. Jésus n'est plus pour lui une sorte d'ange descendu du ciel , un minacle, un phénomène, comme pour S. Matthieu. Le métaphysicien S. Jean cherche de l'œil de l'esprit la vraie nature , la causalité de ce Messie dont S. Matthieu n'avait vu que la manifestation. Quelle puissance est cachée sous ce Messie? quelle essence était celle de l'homme qui a enseigné l'unité, la charité, la fraternité^ l'égalité, l'amour? Il préexistait, ce Messie,

<t) BiéU de Vente,

puisqu'il a paru ; il vivait virtuellement avant de se mani-* fester. S'il a dit la vérité , son essence , en tant que répondant à cette vérité, était donc éternelle; car cette vérité elle-môme est éternelle. Il est donc l'essence de sa parole, l'essence cachée sous sa parole. Or sa parole est la loi de la vie; il est donc en essence la vie, il est le principe créateur en Dieu. J'admets ici, comme on le voit, l'interprétation vulgaire que l'on doune de S. Jean , savoir qu'il a identifié complètement le Verbe avec Jésus. Je prouverai plus loin que cette interprétation n'est pas fondée , et que S. Jean a pu voir la Pensée divine ou le Verbe parlant par Jésus , sans tomber dans l'idolâtrie, et sans faire de Jésus, considéré comme révélateur de la Pensée divine, une personne en Dieu y ainsi que le Christianisme l'a fait après lui. Mais toujours est-il certain que , dans l'une comme dans l'autre de ces interprétations , S. Jean n'est ni un plagiaire de Platon^ ni un réfutateur de ce même Platou. Il ne réfute pas Platon, il le continue. Et, d'un autre côté, on aurait tort de voir en lui un Platonicien qui vient importer témérairement au sein d'une secte juive l'idée platonicienne, sans antécédent comme sans motif légitime. Car, au point de départ, S. Jean est Mosaïste, et non Platonicien. Il part du Messie et de Jésus, il ne part pas primitivement du Verbe; et s'il se rencontre avec Platon ou avec lès doctrines orientales en général, sur le principe créateur et vivificateur, il n'en est pas moins vrai qu'il est parti primitivement de Jésus et de la doctrine prêchée par Jésus. Or cette doctrine est au fond la doctrine de V unité, que renfermait la Genèse de Moïse , et que les Juifs , et surtout les Esséniens, avaient toujours cultivée. Donc , pour rencontrer Platon sur son chemin , quant à l'essence du principe divin créateur et

vivlficateur, S. Jean ne sort pas du profond Mosai8me;loin de là; il ramène de fait^ comme je l'ai dit tout à l'heure , Platon à Moïse y c'est-à-dire à une doctrine plus précise , plus explicite ; plus complète que celle de Platon. Oui 5 peut-il dire à Platon , le Verbe est en essence ce que vous dites ; mais quelle est la doctrine de ce Verbe? Platon ne le savait pas^ ou ne le savait qu'à demi et à travers des ténèbres; S. Jean le sait, et le dit Donc, bien que l'Évangile de S. Jean soit l'Évangile grec y l'Évangile platonicien » bien qu'il ait fallu , pour le produire , l'accession des Gentils au Christianisme ; il n'en est pas moins vrai que cet Évangile est Mosaïste et Hébreu j à sa façon , tout autant que l'Ëvan-^ gile de S. Matthieu , ou celui de S. Marc , ou celui de S. Luc. Il l'est, dis-je, puisqu'il part de Jésus , c'est^-dire d'une certaine doctrine de la vie, qui était plus fortement marquée dans le Mosaîsme que partout ailleurs. La philosophie grec-^ que, sans doute, a servi à donner un dernier trait, un trait suprême, à cette doctrine; mais aussi la philosophie grecque a pris , par cette union avec le Mosalsme , un sens , une clarté, une précision qu'elle n'avait pas eus jusque-là. En même temps les aspects secondaires (je dis secondaires, bien qu'ils eussent frappé d'autres esprits d'abord et en première ligne) de l'idée de palingénésie viennent se grouper autour de l'idée métaphysique achevée ainsi par S. Jean à la grecque, si j'ose parler ainsi. J'entends que, pour avoir combiné l'idée du Démiourgos, ou du Verbe, ou du principe créateur et vivificateur en Dieu, avec la dbctrine essénienne de la vie , S. Jean n'inlSrme pas et ne détruit pas la palingénésie. Et c'est ainsi qu'il n'y a pas rupture complète entre lui et l'Évangéliste primitif. Détruit-il , je le demande, l'aspect politique ou social de la palingénésie ? Non ; loin de IL 18

là , il pousse fortemeût les âmes à cette palingénésie sociale. II met le Verbe en nous : mais la société est un aspect de nous:; et si le Verbe est en nous , le Verbe par nous transformera la société humaine. S. Jean ne détruit pas davantage l'aspect cosmique de la palingénésie , aspect si cher à S. Matthieu. Il s'en occupe peu , il est vrai ; Jésus pour lui est lecréateur, le vivificateur étemel. Un miracle, comme celui que comprenait S. Matthieu , n'est pas nécessaire à ce Messie pour manifester son essence ; car éternellement la vie du monde manifeste cette essence. Mais enfin , puisque S. Jean part de cet axiome que le Verbe, la Parole, la Lumière s'est faite homme et a été vue dans le monde sous le nom de Jésus , il ne repousse pas et n'exclut pas absolument l'idée que ce même Messie reviendra juger les vivants et les morts, et qu'il y aura une fin et un renouvellement du monde.

Certes, je comprends que, dans le cours des siècles, beaucoup d'esprits , frappés de cet Évangile métaphysicien de S. Jean , aient suivi l'essor qu'il ouvrait , jusqu'au

point de rejeter, comme des figures assez grossières, les idées de paUngénésie de S. Matthiçu, et qu'ils soient arrivés ainsi à se faire du Christianisme une idée nouvelle, et qui parut à rËg4ise aussi étrange que coupable. C'est S. Jean qui a produit ce qu'on appela au moyen-âge Vévangite iterneL Quant à nous, loin de repousser cette conclusion du Christianisme, nous croyons profondément que la véritable transformation du Christianisme s'accomplira par cette issue que S. Jean lui a ouverte. Mais, en fait, on peut affirmer que son inspiration n'alla pas jusque là, et que l'Évangile qui lui est attribué reste dans la tradition de la palingénésie cosmique, c'est-à-dire de la fin prochaine et

de la résurrection du monde 5 comme l'entendaient S. Matthieu , S. Marc , et S. Luc.

Il fiaut convenir néanmoins ( et ceci est une pensée de S. Augustin lui-même , pleine de sens et de justesse ) que y de S. Matthieu à S. Jean, de Jésus entendu comme l'entend S. Matthieu à Jésus comme l'entend S. Jean , il y a si loin , que , si les deux autres Évangiles de S. Marc et de S. Luc n'étaient pas entre deux pour combler la distance, cette distance paraîtrait incommensurable et ne pouvoir jamais être remplie (1). Mais entre le Saducéen et le Platonicien , entre l'homme de la réalité et l'homme de l'idéal, se trouvent l'Essénien d'abord, le Pharisien ensuite; l'un sert à transformer l'idée cosmique du Messie , l'autre l'idée sociale ou politique, et ils forment ainsi une sorte d'échelle par laquelle l'esprit du Chrétien franchit l'abtme entre le premier et le dernier des Ëvangélistes.

Je n'ajouterai plus qu'un seul mot pour confirmer les caractères divers que je viens d'assigner aux quatre Évangiles. On sait que la tradition avait marqué chacun de ces Évangiles d'une espèce de sceau hiéroglyphique. S. Matthieu était représenté ayant auprès de lui un homme, S. Marc un lion, S. Luc un bœuf, S. Jean un aigle. Ces emblèmes

(i) «Isti igitur quatuor Evangeliste, universo terrarum orbe utUissimi (et ob »hoc fortasse quatuor, quoniam qualuor sunt partes orbis terne, per cujus uni- » versitatem Cbristi Écclesiam dilatari , ipso sui numeri sacramento quodammodo i> declararunt ), hoc ordine scripsisse perhibentur. Primum Matthxus, deinde sMarcus, tertio Lucas, ultimo Joannes. Unde alius fuit ordo cognoscendi atque 9 prœdicandi , alius autem scriJ^endi. Ad cognoscendum quippe et praedicandum, vprimi utique fuerunt qui, secuti Dominum, in carne pra;sentem audierunt, » facientemque viderunt Sed in conscribendo Evangelio (quod di\initus ordi- » natum esse credendum est ), ex numéro eorum quos ante passionem Dominus velegit, primum atque ultimum locum duo tenerunt: primum Matthsus, nlti- «inum Joannes; ut reliqui duo, qui ex illorum numéro non erant, sed tamen » Christum in illis loquentem secuti erant, tanquam tilii amplectendi, ac per hoc «in medio loco constitutif utroque ab eis iatere munirentur, » {De Consentu EvangeliaU, lib. II, c 2.)

exprimaient 5 disait-on, le caractère de l'œuvre de chacune La figure d'homme qui est auprès de S. Matthieu signifie , disent les Pères , que cet Évangéliste a eu surtout en vue l'humanité dans Jésus , tandis que l'aigle de S. Jean indique que cet Évangéliste a surtout considéré en Jésus la divinité* Le bœuf qui accompagne S. Luc, disent-ils encore, est l'emblème du nouveau sacerdoce. Je ne vois pas que les Pères aient bien su expliquer le lion de S* Marc. Pour moi, j'aimerais mieux rapporter directement ces quatre emblèmes aux quatre écoles dont j'ai parlé, et dont j'ai fait sortir les quatre Évangiles ; et je n^urais pas besoin pour cela de m'éloigner beaucoup de l'explication ordinaire que les Pères donnent de ces symboles, parce que c'est en effet le sentiment obscur qu'ils ont eu de ces quatre écoles qui les a portés à voir dans les Évangélistes ces divers caractères. Si S. Matthieu , dirai-je donc , a été marqué , dès la plus haute antiquité chrétienne,^u signe hiéroglyphique homme, c'est qu'il est surtout occupé des choses humaines, et particulièrement de la misérable condition des inférieurs dans le monde; c'est qu'il est, comme je l'ai dit, homme du peuple et révolutionnaire. 'S. Matthieu est l'expression vraie , naïve, et jusqu'à un certain point comiplète, de l'humanité qui attend un Sauveur. Il n'a pas la science métaphysique de la secte essénienne, d'oti sortit S. Marc; ni la profonde politique de la secte pharisienne, d'où sortit S. Paul, représenté ici par S. Luc ; ni enfin le sentiment artiste et tourné vers rinfîni de la secte platonicienne, que représente S. Jean. Mais il a en lui le germe de ces qualités; et, sans être ni le savant, ni le politique, tii l'artiste, à un haut degré de développement, il comprend en lui ces trois natures; il est le représentant de la nature humaine en général Et,

étant ainsi 5 les Pères ont raison de dire qu'il a plutôt considéré en Jésus rhumanité que la divinité. Le lion de S. Marc^ que les Pères n'expliquent pas^ on expliquent fort mal, me paraît facile à comprendre, si l'on veut considérer que S. Marc, c'est l'école essénienne se ralliant as Messie. Le lion , qui vit au désert et qui passe pour le roi du désert , convenait bien à cette secte, qui en effet pratiquait la vie hors du monde, qui prétendait, par la seule élévation de ses pensées, vivre indépendante, d'une vie pieuse et solitaire, loin du gros de l'humanité , et dont les contemplatifs habitaient réellement au désert avec les lions. Le lion n'a-t-il pas toujours été considéré comme l'emblème de la forcer et, dans le passage de la formule tr inaire de l'homme à la formule trinaire de Dieu, la connaissance n'a-t-elle pas souvent été appelée \di force, la puissance, parce qu'il y a en effet identité en. Dieu entre sa connaissance et sa puissance? Le bœuf, à son tour, était un emblème dès longtemps consacré dans les anciens cultes, pour figurer les travaux de la société civile, et le sacerdoce qui institue cette société. Or la nécessité de l'établissement d'un nouveau sacerdoce est, comme nous l'avons vu, le caractère de l'Évangile de S. Luc. Enfin l'aigle a certainement le sens que les écrivains ecclésiastiques lui* donnent, et se rapporte de cette façon aU: sublima Évangile des Platoniciens qui se rallièrent à S. Jean et par lui au Christ. Ces emblèmes vont donc au fond des choses, et il me semble qu'on ne trouvera pas étrange que j'allègue encore une fois ces antiques hiéroglyphes pour confirmer les rapports et les différences que l'ai établis.

Tout le monde sait que les anciens Pères et les écrivains ecclésiastiques croyaient que ces emblèmes avaient été divi-

uement révélés. On prétendait qu'ils étaient tirés d'une vision d'Ézéchiel (1). Cette vision est en effet remarquable , et est si bien adaptée aux caractères distinctifs des quatre Évangélistes , que l'on ne serait pas d'abord éloigné de penser qu'elle a été faite d'après eux. Dans cette hypothèse, il faudrait so^tenir que le texte antique d'Ézécbiel a subi des altérations avant de nous arriver. Il n'est pas absolument certain , en effet, que les écrits de ce Prophète aient fait partie de l'ancien canon juif; il se pourrait qu'ils eussent été rangés chez les Juifs parmi les ouvrages qu'on appelait secrets ou apocryphes , et qui restaient confiés aux Scribes, comme sources traditionnelles, mais sans avoir l'autorité et la publicité des livres canoniques (2). Ce qui est sûr, c'est qu'Ëzéchiel n'est jamais cité dans le Nouveau-Testament , et qu'il n'est pas mentionné dans la liste des livres hébreux canoniques donnée par Philon. On le trouve , à la vérité , indiqué dans Josèphe , et il figure dans les listes de Méliton et d'Origène, de S. Jérôme et du Talmud; mais ces dernières listes étant postérieures au Christianisme, nous n'avons pas une certitude complète que les prophéties d'Ézécbiel fussent publiées canoniquement chez les Juifs avant la venue du Christ De là le doute peut aller jusqu'à faire

(1) «Ex sacra Ezecfaielisvisione, quatuor duntaxat (Evangelistae) erantordi- «naturi, non humana qnidem, sed divina sorte et dectione. Quorum Mattlueus ifuit primus, qui et primus scripsisse fertur Ëvangelium in Judœa, et sermone »quideni HébraiO; secundus Marcus, qui et secundus fertur scripsisse Evange- »lium suum, sive in Italia, sive alibi id factum sit; tertius Lucas, qui tertio «îoco scripsisse fertur Ëvangelium suum in Achaia; quartus Joannes ^ qui et )»ultimus Ëvangelium suum scripsisse creditur in Âsia. Et eo ordine in spiritu •monstrati sunt EzechielL Similitudo autem, inquit, vultuseorum faciès homi- »nis : ecce Matthxus. Et fecies leonis : ecce Marcus. Faciès autem bovis : eoce •Lucas. Et faciès aquil» : ecce Joannes.» (Jacq. Le Fèvre, Commentarii initiatorii in quatuor Evangelia, p. S18.)

(2) Je parle dans la supposition admise par beaucoup de savants que les livres apocryphes ne se distinguaient que de cette façon des livres canoniques.

supposer que les Chrétiens ajoutèrent au texte primitif de ce Prophète des prophéties déguisées 9 qui contribuèrent encore à le répandre. L'insertion du nom d'Ëzéchiel dans les listes postérieures à Philon s'expliquerait ainsi. En ce cas rien de merveilleux qu'on trouve dans Ézédiiel une prophétie assez claire des quatre Ëvangélistes. Mais » d'un autre côté ^ ce soupçon qu'on pourrait avoir d'abord que le texte d'Ëzéchiel a été supposé après coup , se trouve refoulé par une objection assez fonl. Car n'est-il pas étrange 9 dans le cas d'une pareille supposition , que cette prophétie , qui forme le premier chapitre d'Ëzéchiel , et qui a pour sujet la vision de la Gloire de Dieu 9 soit très-nettement rappelée dans un livre ^ apocryphe il est vrai , mais qu'on suppose avoir été écrit un siècle et demi environ avant Jésus-Christ, la Sagesse de Jésus fils de Sirach, ou V Ecclésiastique (1). Il faudrait donc croire aussi que ce dernier ouvrage a été altéré ou supposé! On voit que, quelque opinion que l'on adopte , les difficultés sont grandes. Mais elles ne sont pas insolubles. J'admets^^ que la prophétie d'Ëzéchiel est antérieure au Christianisme, et je reconnais, d'autre part, que rien de plus profond ne pouvait être dit sur les quatre Ëvangélistes, sur leur unité et leurs différences. 'Mais jiiî prétends que ce mystérieux rapport entre une prophétie antique et un fait accompli six siècles plus tard, pour être réel et certain, est pourtant explicable.

Il est nécessaire que le lecteur juge d'abord de l'analogie que la prophétie présente avec le Christianisme et les Évangiles. Je supprime les développements poétiques ; voici les principaux versets : « Je vis, dit Ëzéchiel , une ressemblance

(i) EeeUiiastiqite , ch XLIX, v. 10 : « Ézédiiel aussi a vu cette vi$ion de la n Gloire, que Dieu lui montra dans le char des chérubins. »

» de quatre animaux Chacun d'eux avait quatre faces ,

» et chacun quatre ailes Et tous quatre avaient une face

^di homme ^ et tous quatre avaient une face de lion à la » droite ^ et tous quatre avaient une face de bœuf h. la gauche^

» et tous quatre avaient une face à* aigle Et chacun d'eux

«marchait devant soi; ils allaient partout otk l'esprit les «portait à aller ^ et ils ne se tournaient point quand ils

» marchaient Et une roue parut sur la terre auprèi» de

»ces animaux, devant les quatre faces..... Et les quatre » roues avaient une même ressemblance , et elles se con- » fondaient comme si une roue eût été dans une autre »roue..... Et quand les animaux marchaient, les roues «marchaient aussi; et quand les animaux s'élevaient de » dessus la terre , les roues aussi étaient élevées. Partout où «l'esprit les portait à aller, les roues s'élevaient vis-à-vis

«d'eux; car la force des animaux était dans les roues

» Et ce qui paraissait au-dessus des têtes des animaux était » une étendue semblable à un cristal brillant .... Et au-dessus «de cette étendue on voyait comme un trône qui ressemblait «à une pierre de saphir; et sur cette ressemblance de trône » il y avait la ressemblance d'un homme , assis au degré le

«plus haut La splendeur qui entourait cette forme était

«comme celle de l'arc-en-ciel C'est là la forme de la

«représentation de la gloire de l'Étemel. Et, l'ayant vue, » je tombai à genoux (1). «

Certes la forme de cette vision est poétique, et, si l'on veut, bizarre ; mais dans cette sorte de rêve exalté n'y a-t-il pas une idée apercevable et claire? Je suppose, dis-je, que le texte d'Ëzéchiel soit authentique, et que cette page fameuse

(i)Ëzéchiel, ch I.

ait été en effet écrite six ou sept siècles avant le Christianisme. Qu'y vois-je dans cette supposition? Un symbole ^ en effet, comme dit le Prophète 5 de la gloire de Dieu, La nature humaine s'élève jusqu'à fa Divinité, c'est-à-dire retourne à sa source ; aux yeux du Prophète apparaît donc , au-dessus d'un ciel d'azur* une figure d* homme assis au plus haut sur un trône. Quatre êtres mystérieux sont sur la terre; ces quatre êtres figurent l'homme, et sont Thomme. L'homme, dans l'antique doctrine, comme dans la vérité, est une tétrade , un quaternaire : il est sensation , sentiment, connaissance ; et il est ces trois choses unies , et formant par leur réunion une unité , une monade. Supposez ces trois éléments symbolisés, par le bœuf pour la sensation, par l'aigle pour le sentiment, par le lion pour la connaissance, et l'unité par l'homme : vous aurez l'homme quadruple d'Ëzéchiel ; et vous aurez en même temps l'énigme que lé Sphinx de la haute antiquité payenne présentait à résoudre , et qu'Œdipe, dit-on , résolut. Le Sphinx aussi était bœuf, lion, aigle, et homme, en même temps ; et la fameuse énigme qu'il offrait à deviner n'était autre que celle de sa propre nature, c'est^-dire de la nature humaine (1) : c'était, sous

(1) Il est yraiinent absurde de croire que le sens de rénigme du Sphinx consisUt à dire que \ homme, dans son enfance, se traînait sur les mains et sur les pieds; que, dans la force de son âge, il n^avait besoin que de ses deux jambes, mais que, dans la vieillesse, il se servait de bAton, comme d^une troisiôme jambe, pour se soutenir. On enseigne, je le sais, ces sottises , comme nous venant de Tantiquité ; mais comment ne voit-on pas que, relativement aux antiques symboles, nous sommes souvent dupes des grossières parodies populaires qui en furent faites ? Ce qu'il y a de vrai dans Texplication de Ténigme du Sphinx par Œdipe, comme lesGrecs la rapportent, se borne à ceci, que cette énigme du Sphinx désignait l'homme. Il est bien certain d'ailleurs que le Sphinx est un emblème égyptien , et que ce furent les Egyptiens ou les Pliéniciens qui portèrent en Grèce cet emblème, et par conséquent Ténigme que les Grecs (s'il fallait s'en fier à leurs poètes mythologues ) comprirent si peu. Nos voyageurs ne retrouvent-ils pas encore aujourd'hui ce Sphinx mystérieux à l'entrée des temples dont il reste des ruines en Egypte ? Non seulement il était, pour ainsi dire,

le voile symbolique de la doctrine antique, l'énigme du Nosce te ipsum que Socrate plus tard proposait aussi, comme \m autre Sphinx , à tous ceux qu'il rencontrait, mais sans voiles et sans symboles. Dans Ézéchiel, donc, ces quatre représentations de la nature humaine marchent , d'un mouvement divin, vers cette divine transformation, cette transfiguration céleste de l'homme, que le Prophète voit au-dessus de leur tête; et la terre, figurée ipr les quatre orbes ou roues, s'élève avec eux.

Si la prophétie d'Ézéchiel est vraie, si le texte est antique comme on le suppose, cette extase du Prophète avait donc sa base et son origine dans une certaine vérité métaphysique éternelle , la tétrade humaine s'élevant à Dieu. Qu'y a-t-il donc d'étonnant que, cette vérité se développant dans l'humanité, Jésus, six siècles après Ézéchiel, ait paru cet homme divin, cet homme transfiguré ^ qu'Ézéchiel en- extase avait vu dans le ciel? Et, la nature humaine restant identique à elle-même, quant à ses éléments constitutifs, ne devait-il pas surgir en effet quatre représentants particuliers et spéciaux de cette nature humaine, pour écrire l'Évangile de cet Homme-Dieu? L'un ne devait-il pas être plus particulièrement l'homme tourné vers la manifestation de cette doctrine nouvelle, vers la réalité et l'application , c'^eat-àdire vers la pratique, vers l'activité, tout en étant cependant religieux, divin, comme le Maître? Ce rôle échut à l'école de S. Paul , à S. Luc. L'autre ne devait-il pas être plus

le portier des temples, mais chaque dieu avait son Sphinx marqué par un insigne spécial ( Notice du Musée Charles X, par IVf. Ghampollion ). L'hébreu spky, qui signifie mystère, nous donne la racine du nom même de Sphinx, C'était le gardien des mystères , et le symbole du mystère. Est-il étonnant que Vénigime du Sphinx fût le grand mystère, ou la Tétrade, et que le corps quaternaire de cet être symbolique fut la représentation hiéroglyphique de la formule générale de la vie ?

particulièrement un docteur , un savant ^ un homme de retraite et de méditation , fixé à une tradition plus ancienne, et s'en détachant difficilement; plus occupé d'ailleurs de posséder ésotériquement la vérité que de la répandre ; regardant la science comme le fait d'hommes choisis , et ne portant pas ses vues jusqu'à comprendre le triomphe de cette science sur la société tout entière ; théologien , en un mot, plutôt que politique» moraliste pratique plutôt qu'ar** dent prédicateur de la morale? Cet homme de retraite et d'ésotérisme , ce fut S. Marc^ sorti de la tige même du Christianisme 9 de l'antique Essénianisme. L'école essénienne , qui chez les Juifs avait marché en avant 9 voulut s'arrêter et s'immobiliser quand elle eut produit le Christia* nisme. Autrefois elle avait répondu au sentiment Mans le Mosaîsme, elle fut la connaissance dans le Christianisme. Mais voyant ce rejetoB nouveau, elle en eut quelque jalousie, et se fit ésotérique. Et voilà pourquoi S. Marc est le moin-* dre des Évangélistes. Il devait représenter la connaissance ; mais il a tenu , pour ainsi dire , la lumière sous le boisseau, contrairement à la parole du Christ, et il a ainsi laissé à l'artiste S. Jean à remplir plus amplement le rôle qui lui était échu à lui-même. S. Marc est le vieillard un peu désabusé qui cultive la doctrine au désert. S. Luc est l'homme dans la force de l'âge qui veut gouverner le monde par la doctrine. S. Jean, ou l'auteur de l'Évangile qui porte son nom , est le jeune homme , l'homme au point où il est le plus artiste, où le sentiment prédomine. Aussi représentet-il les Grecs arrivant à la religion avec la verve de néophytes. Il est métaphysicien sans doute , et tellement qu'il retrouve et invente, pour ainsi dire, cette même doctrine de la vie, que l'Essénien S. Marc possède sans vouloir la montrer;

mais voyez si^ tout métaphysicien qu'il est^ il n'est pas d'abord homme de sentiment y s'il n'est pas charité , amour, et si ce n'est pas par la charité , par l'amour, qu'il arrive si puissamment à la connaissance. Platon avait dit que Dieu nous a donné deux ailes pour nous élever à lui , l'amour et le raisonnement : S. Jean est bien à cet égard de l'école de Platon; il est le philosophe qui ne sépare pas le sentiment de la connaissance, et qui s'élève autant à l'aide de l'amour qu'à l'aide du raisonnement ; il est l'^gle, comme l'appellent les Pères, il a des ailes vers l'infini, et il plane avec ces ailes, tandis que S. Marc vit au désert avec les moines, et S. Paul dans les villes aux prises avec les empires. Mais l'unité, l'unité homme, l'unité sans prédominance de la connaissance, ou de l'activité, ou du sentiment, devait aussi produire son Ëvangéliste. Un disciple du Christ devait s'élever, qui ne fût ni savant, ni gouvernant, ni poète, et qui eût le germe de ces trois hommes en lui homme. Ce fut là, en effet, le premier qui surgit; ce fut le peuple, ce fut l'homme du peuple, ce fut S. Matthieu. Il écrivit le premier, et consacra Jésus le premier; puis vinrent le docteur, le prêti'e , et l'artiste.

Et une admirable unité, une sorte de mystérieuse identité, fondée sur la nature humaine, fait de ces quatre Évangiles l'Évangile. De sorte que le Prophète a raison dfe dire que ces quatre hommes qu'il aperçoit sur la terre , allant oiï l'esprit les pousse, mystérieusement unis à cette gloire de Dieu qui est au-dessus de leur tête, et comme aimantés par elle, tout divers qu'ils soient, sont cependant le même homme, l'homme quaternaire, l'homme sous quatre aspects, la tétrade humaine.

L'essence des choses est donc le lien certain, bien qu'in*

visible 5 qui a pu faire qu'un Prophète juif, six siècles avant Jésus-Christ 5 ait vu en esprit ^ comme disent les Pères > ces quatre représentants de l'humanité que l'humanité devait donner à l'Homme-Dieu , c'est-à-dire à la nature humaine élevée en Dieu et transfigurée sans perdre son essence. La prophétie est vraie sans qu'il soit besoin de supposition idolâtrique et superstitieuse ^ comme en font vulgairement les défenseurs 4e la religion.

Quoi qu'il en soit , au reste ^ de l'authenticité de ce texte d'Ézéchiel^ qu'il ait été supposé après coup^ ou que ce soit lui qui 5 par un mystérieux rapport ^ ait fait reconnaître dsms les Ëvangélistes des diiférences caractéristiques qui s'y^ trouvent bien réellement; il n'en est pas moins vrai que l'unité et la diiTérenciation des quatre Évangiles , leur mutuelle pénétration ^ leur vie commune ^ si je puis m'exprimer ainsi 9 ms^ré leur individualité propre, sontBdmirablement exprimées dans cette célèbre prophétie.

Maintenant 5 enfin , que nous avons distingué nettement le caractère particulier de chacun des quatre Évangiles , et que nous ne risquons pas de les confondre, nous pouvons aborder directement la doctrine du Christ, et examiner les points de cette doctrine qui touchent au sujet général de ce livre. Comment Jésus considérait-il sa mission ? Comment se regardait-il lui-même? Comment concevait-il le Messie? Qu'était-ce pour lui que ce règne de Dieu qui devait venir sur la terre , etc. ? Si nous avions examiné ces questions avant de distinguer la spécialité de chacun des quatre Évangiles, le Christ de l'un nous aurait empêché de comprendre le Christ de l'autre, et une obscurité profonde aurait pu en résulter. A présent, au contraire, l'unité de ces quatre Christ différents des quatre Évangiles nous est connue, puisque

nous savons que chacun des quatre Évangiles a envisagé la patingénésie ou Y époque messiaque sous des aspects divers, et que néanmoins l'idée de palingénésie est la base commune des quatre. Nous nous servirons donc de ces Évangiles pour répondre^ sous un aspect particulier, à chacune des questions que nous nous poserons, sans que la réponse que chacun de ces Évangiles nous fournira nous empêche de comprendre celle que les autres nous fourniront à leur tour. Ainsi la vraie nature de la doctrine de Jésus, au lieu de disparaître dans le chaos de ces Évangiles incompris et incaractérisés , ressortira plus claire de leur concours et de leur harmonie. Je réduirai à un très-petit nombre de points les questions que je veux résoudi*e, pour ne pas dépasser le but général où tendent ces recherches. Plus j'ai été long dans des préparatifs nécessaires, plus je serai bref dans ma conclusion. Mais que le lecteur ne s'attende pas néanmoins à n'avoir plus œuvre de patience à faire. Qu'il considère l'importance et la difficulté de mon entreprise, et qu'il m'accorde encore quelques minutes d'attention. Puis-je , en vérité, sans une discussion de quelque étendue, faire tomber les voiles accumulés pendant tant de siècles sur la véritable doctrine de Jésus-Christ?

Première question. Commençons parla question de Dieu; c'est toujours par là qu'il faut commencer : Ab Jove prinrcipium, Jovis omnia ptena, ccnnme dit Virgile. Que pensait

Jésus DE LA NATURE DE DiEU ?

Il pensait sur ce point comme Moïse. Dieu était pour lui l'unité et la multiplicité , immanent dans chaque être , et essentiellement différent, non-seulement de chaque être, mais de la collection ou somme de tous les êtres.

Il appelait, avec toute l'antiquité, ce Dieu le Père, c'est-

à-dire le père de tontes choses^ de tous les êtres , de tout ce qui existe , la source de toute vie.

f Un jour, dit S. Luc, que Jésus était en prière en un » certain lieu;; après qu'il eut achevé sa prière , un de ses ^ * » disciples lui dit : Seigneur , enseigne-nous à prier comme »Jean l'a aussi enseigné à ses disciples. — Et il leur dit: » Quand vous priez, dites : Notre Père qui es partout dans «l'univers, ton nom soit sanctifié; ton règne vienne; ta^. «volonté soit faite sur la terre comme au ciel, etc. (1).»

S. Luc a pris cette belle prière dans S. Matthieu , oh elle est amenée tout autrement et fait partie du sermon sur la montagne. Mais le texte est identiquement le même dans les deux Évangélistes.

Cette formule : Notre Père qui es partout dans l'univers, c'est-à-dire qui es l'uqité et la multiplicité, qui es et qui fais vivre ; qui , en tant qu'être absolu , n'es nulle part, parce que l'infini-être n'a pas de lieu ni de temps ; mais qui , en tant qu'être manifesté, es partout et es tout ; cette formule, dis-je^ a été fort mal traduite par Notre Père qui es dans te ciel ou dans les deux. Le texte grec dît, à la vérité : Jimp ToitSiv , sv Totç oypotvoïç. Mais s'agit-il d'un lieu particulier appelé ciel ? Non , évidemment. Traduire ovpavbç par le ciel est un contresens. Même en s'attachant au sens propre de ce motoxfpavbç, il faut traduire, comme nous avons fait, par le monde, l'univers; il s'agit de l'infini espace et temps, c'est-à-dire du grand tout , de l'univers , de l'ensemble de tous les êtres, sans/ distinction de terre et de ciel. En grec ovpavhç signifie bien le ciel, mais il s'emploie aussi pour le monde, l'univers. Platon, par exemple , lui donne continuellement cette acception dans le Timée.

(i) s. Luc , ch. XI , V. 1-4.

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Mais véritablement Jésus , loin d'avoir dit : Notre Père qui es dans le ciel, n'a pas même dit : Notre Père qui es partout dam l'univers. Il a dit: Notre Père dans la lumière, c'est-à-dire dans la vie, dans l'être^ la lumière ayant toujours été considérée , dans les antiques religions y comme l'expression de la vie^ de l'être.

L'imperfection des langues anciennes , malgré leur beauté relative , et la difficulté de traduire , se montrent ici ^ comme dans une infinité d'autres cas. La racine du mot ou^ovoc (dorien ù^avôç , latin uranus) 9 se retrouve dans le mot hébreu ouR ou AOUR 5 lumière (1). Le mot hébreu aour n'a pas de singulier 5 tandis que tout au contraire oùjoavoç , en grec^ ne s'emploie pas au pluriel. Qu'est-il donc arrivé? Tandis que le texte primitif de S. Matthieu disait fwtre Père dans la lumière, ce qui peut s'entendre de deux façons : l"* notre

(i) OvR, OU ÔR, OU AOUR (Chald. aoura, ora)^ est le radical antique d^uiié foule de moto grecs et latin. L'hébreu Temi^oie comme verbe et comme sub^ stantif. Comme verbe, il exprime l'action d'éclairer; comme substantif, il signifie la (unUére et le feu. Dérivativement, ce mot, en hébreu, signifie le soleil, Vaurore, le commencement du jour; il s'emploie aussi pour climat, température, état de l'atmosphère, ce que nous appelons vulgairement le ciel qtiand nous disons le ciel est beau, un beau ciel, etc. Ce radical d'oùpavbi est si évident, qu'il se marque également dans : bp&u, voir; &poL (lat ora), qui a la double signification de bord ou surface apparente des choses, et de saison, eli* mat; SipoL (lat. hora)j heure, c'est-à-dire division du temps fondée sur le degré de lumière et d'obscurité; àptui^ta^ eipaiiJioii.au ^ s*embeUir, s'orner; itpvloç, beau, brillant , arrivé à maturité; Bpdpoç^ le point du jour, etc., etc. On le retrouve dans les mots latins aura, aurora, orior, oriens, qrtus, et dans le mot aurum, à cause de l'éclat caractéristique de l'or. Il est également la racine du mot uro (brUler) des Latins, et de -n^p (le /(?tt> la chaleur, la force ignée) deâ Grecs. Abraham, suivant la Bible, était venu de la viUe chaldéenne d'Ottr^ qu'ion appelle dans la Vulgate Vr Chaldœorum, C'était la ville des Mages, qui rendaient un culte à Dieu sous le symbole du /vu > ou de la lumière, Qtiand donc Jésus, dans l'Evangile, emploie ce mot comme épithète de Dieu, cette épithète emporte une tonte autre idée que celle que nous donne notre mot de ciel , qui est l'opposé de terre, et qui exprime un lieu plutôt qu'un phénomène de la vie. Telle est la difficulté que les langues offrent les unes aux autres, lorsqu'il s'agit de traduire; les mots^ ne répondant pas, d'une langue à l'autre, aux mêmes sources primitives, aux mêmes radicaux, font concevoir souvent des idées profondément différentes. Nous en avons ici un exemple remarquable.

Père le lumineux, i*être absolu qui e$ la lumière ^ la vie; 2* notre Père manifesté par la lumière , par la vie des créatures, notre Père manifesté dans la vie et dans tous les phénomènes, le traducteur, voulant readre littéralement ce mot hébreu aour, et rencontrant comme synonyme et cotnme homonyme o^pccvoç , a traduit par ovpuvoç. Et le sens profond de la formule a disparu. Car, au lieu de voir Tunité de Dieu, on a vu la terre d'un côté et le ciel de l'autre , et Dieu dans le ciel, c'est-à-dire un lieu de la Divinité différent de son lieu véritable , qui est partout. Néanmoins , il est si vrai que le mot hébreu n'avait pas le sens particulier à'oùpotvoçi ciel, que le traducteur a mieux aimé faire un hébraîsme et employer le pluriel, qui est inusité en grec, sentant bien que ce n'était pas du ciel dans le sens de lieii, ni dans le sens d'une distinction , qu'il s'agissait, mais du Souverain Ciel (1) ou de l'Être , soit considéré en lui-même et appelé en ce sens lumière, soit considéré comme manifesté par la lumière qui unit tout. Cela est si vrai^ qu'un peu plus loin^ quand Jésus distingue le ciel de la terre, en disant : < Que » ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel , » le traducteur n'emploie plus Iç pluriel ovpecvol , mais le . singulier t

w( cv ovp'uvtù , xeeî sttc Tijç y^ç.

Véritablement , je le répète , la formule dont Jésus se sert ici, Uckrsp >ip»v , 6 sv rotço\tpavoïç , revient parfaitement à utcrrip vfAwvo Qvpuvtoç, Pater JE therœus. Père lumineucb ou éthé-^ réen , qu'il emploie si souvent dans le sermon sur la montagne. C'est le Dieu dont l'essence nous est inconnue, mais au nom duquel nous ne pouvons nous empêcher d'ajouter cette épi thète de lumineux, ou d'éthéréen, parce que les

(1) Voy. ce qui à été dit précédemment, t. !«', Docitine^ Im V, chap. itj p. 188 et suiT.

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