‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 3)Chapitre 9 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

semble même la croire très-prochaine. Il explique fort au long comment les atomes , se décrochant , et retournant à leurs mouvements confus, amèneront la destruction de toutes les choses qu'ils avaient formées par leur agrégation. «Considérez, dit-il, cette terre, cette mer, ce ciel;... un »seul jour les verra périr, et la machine du monde, après » s'être soutenue pendant tant d'années, s'écroulera en un «moment... Peut-être verrez-vous avant peu le globe suc- » comber dans une destruction générale. Puisse la destinée . » détourner de nos jours un pareil désastre (1) ! » La physique des Stoïciens, qui rivalisait alors avec l'atomisme d'Ëpicure, était encore plus directement concluante pour cette opinion de la fin du monde. Les Stoïciens s'étaient attachés à l'antique système qui expliquait tous les phénomènes par l'action vivante du feu. Dans leur cosmologie, les astres se nourrissaient des vapeurs de la terre et de la mer, et renvoyaient incessamment de nouvelles émanations à la mer et à la terre. Mais il en résultait une perte de l'humide, qui^ devait conduire enfin le monde à un embrasement général Cicéron

{1) Principio maria ac terras coelumque tuere :

Horum naturam triplicem, tria corpora, Memmi, Très species tam dissimiles, tria talia texta, Una dies dabit exitio, multosque per annos Sustentata ruet moles et machina mundi.

Nec me animi £adlit quam res nova miraque menti Accidat, exitium cœli terraeque futurum, Et quam difficile id mihi sit per^incere dictis. Ut fit ubi insolitam rem adportes auribus ante, Nec tamen hanc possis oculorum subdere visu , Nec jacere inde manus, via qua munita fidei Proxima fert hutnanum in pectus templaque mentis. Sed tamen effabor : dictis dabit ipsa fidem res Forsitan , et graviter terranim motibus orbis Omnia conquassari in parvo tempore cernes :

Qnod procul a nobis flectat fortuna gubemans, Et ratio potius quam res persuadeat ipsa Sucddere horrisono posse omnia victa fragore 1

{DeBer. iVaf., lib. V.)

explique avec détail cette physique des Stoïciens (1). Toute cette secte donc admettait que le monde finirait par un incendie. « Nous soutenons , dit Sénôque , que c'est le feu »qui vivifie le monde, et transforme tout en sa propre » nature : donc le monde finira par le feu (2). » Seulement les Stoïciens eux-mêmes, suivant leur degré de foi religieuse, se partageaient , à ce qu'il semble , sur la question du renouvellement, les uns insistant sur cette idée plus que d'autres. Ce même Sénèque , s'il faut lui attribuer les tragédies qui portent son nom, après avoir, dans son Hercule au mont OEta, décrit en vers pompeux la catastrophe finale qui doit replonger l'univers dans le chaos, se demande ce qui advien> dra alors, et quelle forme prendra te monde : quis mundum capiet locus (3). On voit qu'il est sceptique sur le mode de la résurrection; mais pourtant il ne la nie pas. Jamais, en effet, aucun peiiseur de l'antiquité n'a admis le néant, non plus que la création, comme on l'entend aujourd'hui.. Ceux qui croyaient le monde corruptible , comme on disait alors, entendaient seulement par là que de même qu'il avait

(4) a Sont steUx natura flammeae : quocirca terrae, maris, aquarum vapori- »bus aluntur iis qui a sole ex agris tepefactis et ex aquis excitantur ; qnibus altae •renovataequestellae, atque omnis xther, refundunt eadem , et rursum trahant sindidem, nihil ut fere intereat, aut admodum pauUulum; quod astrorum ignis i»et aetheris flamma consumât Ex quo eventurum nostri putant id, de quo Pannxtium addubitare dicebant, ut ad extremum omnis mundus ignesceret, cum, shumore consurapto , neque terra ali posset , neque remearet aer ; cujus ortus, saqua Omni exhausta, esse non posset ; ita relinqui nihil praeter ignem ; a quo » rursum animante, ac Deo, renovatio mundi fieret atque idem ornatus orie- Btur. 9 (De NaU Deor., lib. II, c A6.)

(2) « Dicimus ignem esse qui occupet mundum et in se cuncta convertat Ita •ignis exitus mundi est » {Nat. Quœsu, lib. III, c. 13.)

(3) Jam jam legibus obrutis

Mundo cum yeniet dies, <

Australis polus obruet «

Quicquid per Libyam jacet , Et sparsus Garamas tenet; Ârctous polus obruet Quicquid subjacet axibus,

été tiré du chaos et formé de certains principes , de même il se résoudrait un jour dans ces principes et retournerait provisoirement au chaos , pour renaître ensuite. Mais d'autres Stoïciens^ en grand nombre; étaient plus aflSrmatifs que Sénèque sur l'idée de renouvellement, de renaissance, de résurrection. Dans le passage de Cicéron que nous venons d'indiquer tout à l'heure, le Stoïcien Balbus affirme que, selon la croyance de sa secte , cet embrasement du monde ne sera qu'une phase qui ramènera presque instantanément une création nouvelle , et le même monde qui existait auparavant : Ita relinqui nihil prœter ignem; a quo rursum animante^ ac Deo, renovatio mundi fier et , atque idem, ornatus (xod/Ao?) orietur. Ce système des Stoïciens , entant que faisant finir le monde par le feu , était au surplus le plus répandu et le plus populaire. Dion nous apprend que l'empereur Tibère avait souvent à la bouche un vers grec devenu proverbial, et dont le sens était: «Que la terre s'embrase » quand je ne serai plus (1) . » Suivant Plutarque (2) , la prédiction de la fin du monde par le feu remontait aux ouvrages d'Hésiode et à ceux d'Orphée. C'est donc assez vainement qu'on a attribué l'opinion des Stoïciens sur ce point h l'origine du fondateur de cette école, Zenon, né à Gittium,

■Et siccus Boreas ferit; Amissum trepidus polo Titan eicutiet diem ; Cœli regia concidens Ortus atque obitus trahet ; Atque omnes pariter Deos Perdet mors aliqua et phaos; Et mors fata novissima In se constituct sibi.

Quis mundum capiet locus ?

{HercuL OEu, act. III.)

(1) « Saerpe récitasse memoratur antiquum hoc : Me misceatur ig&e terra mor- »tuo.» (£;?t(om., lib. LVIII.)

(2) De Oraculorum defectu.

petite ville grecque de Tîle de Chypre , où était venue s'établir une colonie de Phéniciens. Ne sait-on pas que parmi les plus anciens philosophes grecs ^ Heraclite et Empedocle avaient aussi émis cette idée? Cette idée n'était réellement ni phénicienne ni syrienne exclusivement, comme on se l'est imaginé en la trouvant si fortement empreinte dans l'Évangile. Elle régnait en Syrie et chez les Juifs au temps de Jésus-Christ, comme elle régnait chez les Grecs et chez les Romains. Elle se rapporte fondamentalement à Fastrologie judiciaire de la haute antiquité , et à l'idée palingénésique qui était l'âme, si je puis ainsi parler, de cette astrologie. La palingénésie , le retour périodique, la renaissance "OU la résurrection après une mort apparente , devant avoir lieu pour l'univers tout entier , l'hypothèse physique qui expliquait cette mort et cette résurrection par le feu était une des explications qui devaient se produire, et ce fut celle qui fut le plus généralement adoptée.

Il est vrai que cette hypothèse même se trouvait être précisément celle des anciens astrologues à qui était due l'idée de fin et de renouvellement périodiques. Car, si nous en croyons ce que Sénèque , ou l'auteur quel qu'il soit des Questions Naturelles^ fait dire à Bérose , les Chaldéens auraient pensé que le monde finissait tantôt par l'eau, tantôt par le feu, suivant deux grandes années ou conjonctions diverses des planètes (1). Il est donc à croire que la prédiction de la fin du monde par le feu fut, en quelque sorte,

(1) aBerosus, qui Belum interpretatus est, ait cursu siderumista (conflagra- Dgrationem mundi et diluvium ) fieri. Et adeo quidem id affirmât, ut conflagra- Btioni atque diluvio tempus. assignat Arsura enim terrena conteadit quando «omnia sidéra, qux nunc divei'sos agunt cursus, in Cancrum convetierint, sic »sub eodem posita vestigio ut recta linea exire per orbes eorum possit ; inunda- Btionem futuram cum eadem siderum turba in Gapricomum convenerit. » ( iVaf. Quœsu, lib. III, c. 29.) ^

182 DE LHUMANITÉ.

dès la haute antiquité ^ le pendant de la tradition d'un déluge universel. La palingénésie ayant lieu 5 suivant l'antique Chaldaîsme, tantôt par Teau^ tantôt par le feu^ et les grandes inondations partielles que les géologues aujourd'hui admettent, quoiqu'ils repoussent l'idée d'un déluge universel, ayant donné lieu à cette idée même d'un déluge universel , on dut penser que la prochaine grande révolution cosmologique s'opérerait sous l'autre conjonction palingénésique des planètes , et par conséquent par le feu. Non-seulement donc l'antique astrologie judiciaire avait établi l'idée de palingénésie, mais il est infiniment probable qu'elle avait aussi répandu l'idée que la prochaine palingénésie se ferait par le feu. Ainsi s'expliquent aisément toutes les traditions éparses oi!i cette prédiction de la fin du monde par le feu se rencontre. Toutes ces traditions sont des débris de la science ou doctrine primitive qui régnait en Orient vingt siècles avant notre ère. « Le monde est sujet à des époques de fin et de renouvellement, il meurt et renaît Sa mort et sa résurrection s'opèrent par l'eau et par le feu. Il a été renouvelé par l'eau ; il sera renouvelé par le feu. Il finira donc par un embrasement général suivi bientôt d'une nouvelle terre, d'un nouvel univers : » telle était, dans son ensemble, la pensée de cette science ou astrologie primitive. La prédiction de la fin du monde par le feu n'est qu'un élément détaché de cette pensée. Il n'y a donc pas à s'étonner ni de trouver cette prédiction chez les Grecs, aux premiers temps de la Grèce , dans Hésiode et Orphée , par exemple , ni de la retrouver chez d'autres peuples , à de grandes distances de temps ou de pays, par exemple chez les Scandinaves. Puisque j'ai nommé cette tradition des Scandinaves , je dirai que la pensée mère , la pensée palingénésique me semble

s'être conservée dans cette tradition avec tonte son étendue et tout son relief. Voici , en effet » comme la lin du monde et le dernier jugement sont décrits dans YEdda : « Le feu » consume tout^ et la flamme s'élève jusqu'au ciel. Mais bien- » tôt une nouvelle terre sort du sein des flots, ornée de vertes 9 prairies; les champs y produisent sans culture; les calamii»tés y sont inconnues... C'est là que les justes habiteront » et se réjouiront pendant tous les siècles. Alors le Puissant, »le Vaillant, celui qui gouverne tout, sort des demeures 9 d'en haut pour rendre la justice divine (1). »

Quoi qu'il en soit, au surplus, de l'origine même de cette hypothèse que le monde devait finir par le feu , ce qui est certain , c'est qu'au temps de Jésus elle était aussi connue en Occident qu'en Orient. Elle était, dis-je, si répandue, qu'il n'y a presque pas un poète latin chez qui on ne la rencontre. Ovide, au début de ses Métamorphoses, s'écrie: «Il »est marqué dans le livre du Destin qu'un jour viendra où »la mer, la terre et le ciel, s'embraseront, et où la machine »du monde sera renversée (2). » Lucain se plaît à décrire en déclamateur la lutte des astres entre eux, leur chute commune dans la mer, la discorde des éléments, et le chaos qui suivra (â) ; ailleurs il menace les hommes du feu qui

(1) Mallet, Introduction à V histoire de Danemarck,

(2) Esse quoque in fatis reminiscitur, affbre tempus Quo mare, quo tellus, correptaque regia cœli Ardeat, et mundi moles operosa laboret

{Metamorpk,,\ïb. h')

(3) Cum compage soluta Saecula tôt mundi suprema coegerit hora, Antiquum répètent item m chaos omnia. Mixtis Sidéra sideribus concurrent ; ignea pontum Astra pètent; tellus extendere littora nolet, Excutietque fretum ; fratri contraria Phœbe Ibit, et, obliquum bigas agitare per orbem Indignata , diem poscet sibi ; totaque discors

Machina divnlsi turbabit fœdera mundi. {Bell, Civil,, lib. I.)

doit consumer toutes choses (1). Stace et Properce ont aussi parlé de la ruine de l'univers; mais on ne sait s'ils l'ont entendue à la manière d'Ëpicure et de Lucrèce ^ ou suivant le système des Stoïciens.

Ce qui chez d'autres peuples^ tels que les Grecs et les Romains^ n'était qu'une opinion des écoles , des lettrés, des poètes, des savants, et n'avait qu'un rapport fort indirect avec les mœurs, les lois, la vie civile, la politique, la religion, prit chez les Juifs un tout autre caractère. La religion des Hébreux avait été précisément faite d*après l'antique astrologie dont cette opinion de la fin et de la résurrection du monde était un reflet et une émanation. L'idée palingénésiçue était synthétiquement empreinte dans toutes les institutions de ce peuple. Les Juifs croyaient que Dieu avait fait le monde en six jours, et s'était reposé au septième. Ils croyaient que Dieu s'était réservé le septième jour de la semaine, la septième année, et le carré de cette septième année. C'étaient \h les Sabbats et les Jubilés de Dieu , comme Moïse le leur répète si souvent. A ces Sabbats, à ces Jubilés de Dieu , Moïse avait rattaché la morale , la liberté, l'égalité, la fraternité , la religion enfin. Le Sabbat sous ses différentes formes, expression positive de l'idée de palingénésie , était, si je puis ainsi parler, le sacrement caractéristique des Hébreux. Que devait-il donc arriver lorsque les idées de patijigénésie relativement à l'univers entier, qui fermentaient chez tous les peuples, après avoir pris naissance dans l'astrologie même dont le Mosaïsme était empreint, viendraient à agiter

(1) Hos, Cxsar, populos si nunc non usserït î^is« Uret cum terris, uret cum gurgite ponti.

Gommunis mundo superest rogus, ossibus astra Misturus.

{Bell. Civil., lib. VIL)

TRAJOITION. 185

les enfants de Moïse; quand le fleuve, pour ainsi dire, remonterait à sa source; quand ce peuple, si préparé à croire à la palingénésie qu'il y croyait dans tous ses actes les plus religieux, viendrait à s^éprendre de cette idée d'une rénovation universelle , d'une fin et d'une résurrection du monde?

Il devait arriver ce qui est arrivé en efl*et, une époque messiaque. Il devait arriver que l'idée , si bien et si universellement préparée, d'une fin prochaine du monde suivie d'une résurrection, s'emparerait d'un certain nombre de ces fils de Moïse, et que cette manière de concevoir la vie future ferait pâlir les croyances incertaines que les trois sectes juives s'étaient faites jusque-là de cette vie future. L'athéisme froid et antisocial des Saducéens ne pourrait se soutenir, au sein du Mosaïsme, contre l'enthousiasme pour une cité nouvelle oi!i toutes les idées de la terre s'uniraient à toutes les espérances du ciel; le Phariséisme en serait ébranlé, échauffé, transformé; et l'Essénianisme viendrait s'y rattacher et s'y fondre. C'est en effet ce qui arriva : le Christianisme, à son origine, n'est pas autre chose que cette synthèse. ,

Je vais le prouver par des faits et des témoignages. Je prie le lecteur de ne pas reculer encore ici devant quelques détails d'érudition. Je ne sache pas d'autre route pour arriver à des idées claires sur des points obscurcis par tant de préjugés.

Chacun convient, sans difficulté, que les Juifs, avant la venue de Jésus, attendaient le Messie, Mais on ne se fait pas une idée exacte de ce qu'ils imaginaient par ce Messie. Au fond, c'était une époque sabbatique ou messiaque qu'ils attendaient, et non pas seulement un Messie. L'idée d'un roi qui viendrait les sauver n'était que la forme secondaire de

leur pensée. Ce qu'ils attendaient ^ c'était la fin du monde et le renouvellement du monde. Leur attente du Messie était fondée sur l'antique doctrine des âges périodiques du monde.

Voulez-vous connaître leur croyance dans sa forme originelle et dans sa véritable étendue? La voici nettement formulée dans rÉpître attribuée à S. Barnabe , l'un des compagnons de S. Paul 9 et disciple comme lui de Gamaliel : « Re- » marquez bien^ mes jQls, ce que dit Moïse : Dieu acheva le » monde en six jours. Moïse montre parla que Dieu achèvera »le monde en six mille ans. Car un jour pour lui 5 c'est «mille ans. Lui-même l'atteste quand il dit (Psaume DC) : T» Mille ans devant mes yeux sont un jour. D'où vous devez » conclure que toutes choses seront consommées en six mille x>ans (1).»

Le fondement des Juifs pour croire que la consommation finale arriverait au bout de six mille ans était donc que Dieu avait créé le monde en six jours , et qu'il s'était reposé le septième appelé pour cela le Sabbat^ ou le jour du repos; que selon les divines Écritures, mille ans n'étaient devant ses yeux que comme un jour; qu'il y aurait par conséquent dans la durée du monde six mille ans pour les travaux de cette vie, et qu'ensuite viendrait le jour du repos , le jour du . Seigneur, le règne de Dieu, le grand Sabbat, le grand Jubilé. Mais combien durerait ce Sabï)at? C'est ici qu'ils se divisaient : il y en eut qui, continuant la similitude, dirent

(1) «Attendite, filii, quid dicit : Consummavit sex diebus, Ita loquîtur qnia Bconsummabit Dominus omnia sex annorum millibus. Dies enim apud illum 1» mille anni sunt. Ipse mihi testis est, dicens : Ecce hodiernus dies erit tanquam %milte anni, Unde scire debetis quia in sex millibus amiorum consummabuntur » omnia : Iv roU k^(x.xt<T-)^tXiotç èVso't (TuvTsAsdY^^sTat TÀTràvra. » {Epist, Cath.,

que ce Sabbat ne durerait que inillç ans. Mais la plupart ne poussaient pas l'idée plus loin que cette première palingénésie ou époque messiaque prédite pour la fin du sixième millénaire, et faisaient du septième millénaire l'éternité.

Au bout de ces six mille ans, donc, et à la suite de cette fin du monde, devait venir la résurrection, la restauration, le rafraîchissement de toutes choses, la palingénésie , comme s'expriment les Évangiles et les écrits attiibués aux Apôtres. Or, une fois vulgarisée chez les Juifs, cette idée, qui avait sa source dans l'antique astrologie dont le Mosaîsme était empreint , gagna sans cesse, et ne quitta plus ce peuple. Même après Jean-Baptiste, après Jésus, après tous les autres Messies qui furent successivement rejetés, loin de s'arrêter, elle lit des progrès, et prit de plus en plus racine, effaçant les anciennes croyances; si bien que nous la trouvons aujourd'hui régnante dans les synagogues sur les ruines de l'ancien Saducéisme, de l'ancien Essénianisme, et de l'ancien Phariséisme. Si vous demandez aujourd'hui aux rabbins juifs ce qu'ils pensent sur la vie future, ils vous parleront de résurrection ; ils vous diront que le plus saint et le plus élevé de leurs dogmes est la résurrection des morts (1). Cette résurrection des morts n'est autre que l'heureux régne du Messie, qu'ils attendent toujours.

On suit, sans interruption, à partir du Christianisme, la trace de cette opinion parmi les Juifs. De même que Jésus, suivant l'Évangile même , avait été précédé par plusieurs prétendus Messies, il fut suivi par d'autres. Au second siècle, le Messie Barchochébas entraîna une grande partie de la nation, et, s'il faut en croire les historiens, plus de cinq cent

(1) Voy. la déclaration toute récente des rabbins de Londres, à propos des persécutions contre les Juifs de Damas.

mille Juifs périrent avec lui. Au quatrième siècle ^ S. Jérôme parle de la nouvelle Jérusalem que les Juifs de son temps espéraient : a Ils peiv^ent^ dit-il^ voir le rétablissement d'une » Jérusalem toute d'or et de diamants ^ et de nouveau les » victimes et les sacrifices ^ et les mariages des saints ^ et le • règne du Sauveur sur la terre (1). » Au septième siècle, Julien, archevêque de Tolède, écrivit, comme je l'ai déjà dit plus haut , à la prière d'un roi d'Espagne , un traité intitulé Démonstration du sixième âge contre les Juifs. Il se plaint qu'ils ont ébranlé la foi des Chrétiens eq soutenant, par toute l'Espagne et en tout pays, que le Messie ne s'était point manifesté, «puisqu'il ne devait venir que dans le 1» sixième âge ou millérmire du monde, et que suivant le cal- » cul des livres hébreux, qui , suivant eux, étaient les origi- »naux et les véritables, l'on n'était encore que dans le cin- )»quième (2). » 11 commence par leur demander où ils ont trouvé positivement marqué, «que le Christ devait naître vau sixième millénaire du monde (3).» Puis, comme s'il adoptait leur idée sabbatique, il s'efforce de leur prouver, par l'autorité des Septante , que le Christ est véritablement venu dans le sixième âge ou millénaire , que cette période de six mille ans est même déjà passée , et que par conséquent « ils se trompent en croyant que le monde ne doit durer que «six mille ans(&). » An treizième siècle, l'historien arabe

(1) «Judaei »bi auream atque gemmatam Jérusalem restituendam putant, srursumque victimas et sacriHcia, et conjugia sanctorum, et regnum in terris «Domini Salvatoris. » ( Comment, ad cap, 19 Jerem,)

(2) a Pestilcutiosis objectibus garrientes quod sumpta annorum supputatio ab »inJtio mundi secundum Hebrxos Codices quintam adhuc saeculi aetatem insi- •nuet , et necdum adhuc Christum venisse, quem in sexta credunt aetate saeculi »advenire. » (Jullan. Tolet, Prœfat, inlib, contra Judœos,)

(3) «Numquld aut per Legem, aut per Prophetas, alicubi specialiter in- sexto «millesimo anno nasciturus praedictus est Christus. » (Contra Judœos, lib. III.)

(b) «Intérim manifeste patescit opinio illa vestra vanissima, qua et sextam

Abulfarage accuse les Juifs d'avoir altéré la chronologie de leurs Écritures, pour la faire concorder avec leur idée sur le septième millénaire. Après avoir montré que , depuis Torigine du monde jusqu'au Messie , les Juifs ne comptent que quatre mille deux cent vingt ans, et que tous les Chrétiens d'Orient, à l'exception des Syriens, en comptent cinq mille cinq cent quatre-vingt-six, il ajoate que cette différence de plus de treize cents ans est attribuée aux docteurs juifs : ^ Car, dit- »il, comme il était marqué dans la Loi et dans les prophètes »que le Messie viendrait dahs ks derniers temps , les anciens

» rabbins juifs ne trouvèrent pas d'autre moyen de rejeter » Jésus-Christ qu'en abrégeant les âges dés premiers hommes, 9i{ui faisaient connaître l'époque du monde. lis se sont donc «avisés de retrancher cent ans de la vie d'Adam avant qu'il •engendrât Seth, et les ont ajoutés à ses autres années. Ils »ont fait de même pour la vie des autres patriarches jusqu'à «Abraham. De sorte que, selon leur supputation, Jésus- Christ ne parut que dans le cinquième millénaire, le » monde n'étant presque qu'au milieu des temps, qui selon »eux ne doivent être en totalité que de sept mille ans. Et » cela fait, on les a vus dire : Nous ne sommes encore qu'au » milieu des siècles; donc le temps de l'avènement du Messie »ne peut être arrivé. Mais ils se trompent; car le calcul des • Septante fait voir que Jésus-Christ a été manifesté aux » hommes dans le sixième millénaire , et que le temps de sa «venue est accompli (1).»

»adliuc xtatem sxculi expectatis, et saeculum istud in sex millibus tantum annis sstare coniingitis, quos jam et ipsos transactos esse probabitis. » (Ibid,, sub fin.) (i) Voici le texte de ce curieux passage dans la traduction de Pockoke : « Ab «initio mundi usque ad Messiam, secundum computum Legis quae in manibus » Judxorum est, anni sunt fere qualer mille ducenti viginti. Et, secundum comtputum Legis ex Versione Septuagiata, quae in manibus Graecorum est, et reli-

Ce que dit Abulfarage de la durée totale de sept mille ans attribuée au monde par les Juifs, se rapporte à ceux d'entre eux qui ne donnaient au grand Sabbat de Dieu , ou au règne divin y qu'une durée précise de mille ans. Abulfarage confirme par là ce que tant d'autres témoignages prouventd'ailleurs, que Tidée première eu tout ceci était l'idée d'un septénaire complet, composé de six^grands jours, demlile ans chacun , consacrés au travail et à la souffrance, mais suivis d'un Sabbat.

Ceux qui poussaient la similitude de la durée de la semaine avec la durée générale du monde au point de croire que le règne du Messie ne serait que de mille ans pourraient être nommés les Millénaires juifs. On connaît l'hérésie des millénaires ou Chiliastes chrétiens, qui commença au temps même des Apôtres, et qui se prolongea jusque vers l'époque de S. Augustin. Plusieurs Pères de l'Église , et des plus grands, S. Justin et S. Irénée entre autres , furent Millénaires. S. Jérôme, tout en combattant cette croyance, n'osa jamais la condamner absolument (1). Ces Millénaires chrétiens représentaient exactement l'opinion des anciens Millénaires juifs dont nous parlons ; seulement, croyant que Jésus était le

«quariim Ghristianorumsectarum, exceptis Syris, anni sunt fere quinquies mille nquingenti octoginta.sex; déficiente computo priori a secundo annis mille tre- «centis septuaginta quinque : qui defectus adscribitur doctoribus Judaeorum. »Nam cum praenuntiatum essct in Lege et Prophetis de Messia missum iri ipsum Dultimis temporibus; nec aliud esset rabbinis antiquioribus commentum, quo 7>Christum rejicerent, quam si hominum aetates, quibus dignosceretur mundi nepoche, mutarent, substraxerunt de vtta Adami, donec nasceretur Seth, cenntum annos, eosque reliquô ipsius vitae addiderunt; idemque fecerunt in vitis «reliquorum Adami filiorum usque ad Abrahamum. Atque ita factum est ut inndicet eorum computus manifestatum esse Christum millenario quinto, prope »ascedente ad médium annorum mundi, qui omnes secundum ipsos futuri sunt Bsepties mille. Dixerunt({ue : Nos adhuc medio temporis sumus, et nondum ad- »est tempus adventus Messiae designatus. At computus Septuaginta Seniorum inndicat manifestatum esse Christum millenario sexto, atque adfuisse tempus ipvsius. » {Hist. Dynastiarum, dynast. VII, pag. 72.) (1) aQuae licet non sequamur, dit S. Jérôme {Comment, in cap, i9Jerem.),

Messie , ils prenaient sa venue pour la base de tout leur système. Ils disaient donc que Jésus, le Sauveur des hommes , avait paru vers la fin du sixième millénaire; qu'il avait prêché une doctrine spirituelle et céleste ; qu'il était mort et ressuscité après avoir fait une nouvelle alliance et créé un nouveau peuple ; qu'ensuite il était monté au ciel glorieux et triomphant. Ils ajoutaient qu'avant la fin du sixième millénaire son Évangile serait répandu parmi les nations , et qu'au bout de six mille ans de la durée du monde l'Antéchiist viendrait, persécuterait les justes, et exercerait sur eux mille cruautés; mais qu'alors Jésus-Christ descendrait du ciel pour abolir le règne de ce tyran ; que l'ayant fait mourir avec tous ses suppôts, il rétablirait Jérusalem , ressusciterait ceux qui étaient morts pour la défense de son nom, et principalement les martyrs , et régnerait mille ans avec eux dans la paix , la justice et la sainteté, mais néanmoins dans les plaisirs licites et innocents; c'est ce qu'ils appelaient la première résurrection. Ils disaient que ces mille ans étant près de finir. Dieu qui, pendant ce temps-là, avait lié Satan pour l'empêcher de nuire aux élus, lui laisserait la liberté, et que cet ennemi de Jésus-Christ susciterait les nations contre lai; qu'on assiégerait Jésus-Christ dans Jérusalem, maiiS que Dieu, irrité de l'audace de ces impies, les exterminerait tous; que les mille ans étant exactement accomplis', il y aurait un embrasement général qui changerait la face de la terre, et qu'alors se ferait le dernier jugement ; que les impies, étant ressuscites, y comparaîtraient pour être condamnés aux feux de l'enfer, et les justes pour entrer dans

ntamen damnare non possumus, quia multi ecclesiasticorum virorum et martyi»res ita dixerunt : et unusquisque in suo sensu abundet, et Domini cuncta ju- »dicio reserventur. »

la gloire éternelle : c'est ce qu'ils nommaient seconde résur-rection.

Ce Millénarisme chrétien découlait si bien de la doctrine juive sur le Messie , et cette doctrine du Messie était ellemême si fortement liée à l'antique doctrine des renouvellements périodiques du monde , que c'est à peine si on peut appeler le Millénarisme une hérésie chrétienne, attendu qu'il est absolument du même âge que le Christianisme. En effet 5 à peine Jésus avait-il disparu, que ce Millénarisme surgit parmi ses disciples. Cérintlie, qui voulait empêcher de prêcher l'Évangile aux Gentils , et qui provoqua la conférence de Jérusalem, où, suivant les Actes, se trouvèrent avec lui S. Pierre, S. Jean, S. Jacques, S. Paul, S. Barnabe, et tous les sectateurs de la foi nouvelle; Cérinthe, dis-je, passe pour l'auteur du Millénarisme chrétien : mais il n'en faisait évidemment qu'une application à son idée de ne pas sortir du Mosaïsme. Son opinion était que l'on attendrait vaine-^ ment la venue immédiate du jugement dernier; que le monde, depuis la mort ou la disparition de Jésus, continuait d'être comme auparavant; qu'il fallait donc croire que le jugement dernier était pour plus tard. De là il concluait que Jésus, tout divin qu'il fût, n'avait fait qu'une apparition humaine dans sa récente prédication ; qu'il n'était pas actuellement ressuscité, comme on l'entendait; qu'il ressusciterait plus tard, mais qu'alors son règne s'établirait immédiatement sur la terre; qu'en effet il était impossible de comprendre comment, si Jésus était actuellement vivant et ressuscité, son règne ne s'établissait pas. Et, revenant à l'idée mère du résurrectionisme, il soutenait que cette énigme de la prédication du Christ que le régne du Christ ne suivait pas instantanément s'expliquait par les périodes

de tenons que comportaient les prophéties. Jésus, disait-il ^ est venu avant la fin du sixième millénaire ; donc cette venue du Christ n'est qu'une préparation; il reviendra à la fin précise du sixième millénaire^ et c'est alors qu'il sera l'homme r^^^M^tr^V^, c'est alors que viendra la r^^Mrrecifroii. Et, de plus en plus fidèle à cette loi des temps , s'attachant de plus en plus à la doctrine mère> Gériathe soutenait que cette résurre€tion durerait mille uns, ou tout le septième millénaire du monde. Restons donc Hébreux ^ concluaitHlI ; car c'est pour le peuple hébreu que la Jérusalem nouvelle se prépare. Pendant les mille ans du grand Sabbat, Jésus, aidé de son peuple, triomphera des Gentils, et les amènera à reconnaître son règne. Ce n'est pas à nous à tenter cette œuvre impossible entre nos mains. Telle était évidemment la doctrine de Cérinthe , comnie on peut Tàpercevoir dans les débris qui nous en restent.

Mais le Millénarisme en lui-même était si peu une opinion particulière de Cérinthe, qu'on le retrouve très-positivement da^s Y Apocalypse, Or, S* Jean, à qui l'on attribue cet ouvrage, étsiit, suivant les traditions apostolûiues , un des plus chauds adversaires de Cériqthe : « Je vis descendre «du ciel, » dit & Jean , ou l'auteur quel qu'il soit de YApoailypse, « un ange qui ^vait la clé de l'abîme, et une grande » chaîne à la main. Et jil saisit le dragon, le serpent, qui » est le diable et Satan , et le lia pour mille ans. Et il le ))jeta d^s l'abîme, il l'y enferma, et scella l'abîme sur lui, »afin qu'il ne séduisît plus les nations, jusqu'à ce que les » mille ans fussent accomplis ; après quoi il faut qu'il soit » délié pour un peu de temps. Alors je vis des trônes, sur » lesquels s'assirent des gens à qui le pouvoir de juger fut » donné ; je vis aussi les âmes de ceux qui avaient été déca- II. 13

19/» DE L'flVMANITÉ.

» pités pour le témoignage de Jésus let pour la parole de » Dieu 5 qui n'avaient point adoré la béte ni son image , et » qui n'avaient point pris sa marque sur leurs fronts ou à «leurs mains ^ ei qui devaient vivre et régner avec Jésus-- » Christ pendant ces mille ans. Mais le reste des morts ne «ressuscitera pomi^jusqu^à ce que les mille ans soient ac-itcomplis. C'est là la première résurrection. Heureux et ï» saint celui qui a part à la 'première résurrection ! La set conde mort n'a point de pouvoir sur eux ; mais ils seront » sacrificateurs de Dieu et du Christ, et ils régneront avec y^lui mille ans. Et quand les mille ans seront accomplis, » Satan sera délié de sa prison, et il sortira pour se- » duire les nations qui sont aux quatre coins de la ter- »re, etc., etc. (1). » On trouve de semblables visions sur le règne de mille ans dans le livre du Pasteur, d'Hermas, que l'on croit un des Chrétiens de Rome que S. Paul salue dans ses Ëpîtres. On sait que ce livre du Pasteur fut longtemps regardé comme canonique.

Sans contredit, toutes ces imaginations des Juifs du temps de Jésus sur la résurrection ou palingénésie se nourrissaient des tableaux 'que les anciens Prophètes avaient si souvent faits d'une résurrection du peuple juif entendue d'une façon politique et toute temporelle. Mais la pensée de ces Prophètes étant elle-même nourrie de la doctrine religieuse de Moïse , de la doctrine de Yunité, ces peintures avaient un tel caractère ^ qu'elles pouvaient également s'entendre de la résurrection ou palingénésie du monde. Les Prophètes avaient promis aux Juifs que Dieu les rassemblerait d'entre toutes les nations, et que, lorsqu'il aurait

(1) Apocalyps., v, XX.

exercé ses jugements sur tous leurs ennemis, ils jouiraient sur la terre d'un bonheur parfait. Mais, dans la bouche des Prophètes, cette prédiction semblait planer sur le monde. Dieu, dans Isaîe, dans Ézéchiel, pour dire qu'il sauvera les Juifs, annonce qu'il créera de nouveaux cieux, une terre nouvelle. L'inspiration des Prophètes est prise à une telle profondeur dans le sentiment même de la vie, que, lorsqu'ils ne veulent parler que d'événements déterminés et précis , ils sont l'écho de la vie divine qui est au fond de leur cœur, l'expression d'une doctrine éternelle, les organes du Dieu un et infini, dont les oracles sont, Comme sa nature, revêtus d'unité et de multiplicité. «Tout ce qui a été aupa- • ravant,» dit Dieu par la bouche d'Isâïe, «s'effacera de la «mémoire sans qu'il revienne dans l'esprit. Vous vous ré- » jouirez et vous serez éternellement pénétrés de joie dans »les choses que je vais créer, parce que je vais rendre Jéru- » salem une vUle d'allégresse et son peuple un peuple de »joie. Je prendrai mes délices dans Jérusalem, je trouverai »majoie'dans mon peuple. On n'y entendra plus de voix )» lamentables ni de tristes cris. Ils bâtiront des maisons, et )>ils les habiteront; ils planteront des vignes, et ils en manwgeront les fruits. Il ne leur arrivera point de bâtir des » maisons et qu'un autre les habite , ni de planter des vignes » et qu'un autre en mange le fruit. Car la vie de mon peuple «égalera celle des grands arbres, et les ouvrages de leurs » maisons seront de grande durée. Mes élus ne travailleront «point en vain, et ils n'engendreront point d'enfants qui » leur causent de la peine , parce qu'ils seront la race bénie H du Seigneur, et que leurs pelits-enfants le seront comme »eux. Le loup et l'agneau iront paître ensemble, le lion » mangera du fourrage comme le boeuf, et la poudre sera la

«nourriture du serpent; ils ne nuiront pas et ne feront h aucun mal sur toute ma montagne sainte^ dit l'Éternel (1).» Ezéchiel ne fait point de promesses moins magnifiques : «Je vais ouvrir vos tombeaux, dit Dieu, et je ferai sortir )>mon peuple des sépulcres. Je vous rendrai la vie, et je. » vous rétablirai dans votre pays. Alors vous connaîtrez que «je suis le Seigneur. Je rassemblerai les enfents d'Israël, »en les tirant de toutes les nations parmi lesquelles ils ont vété dispersés , et je serai sanctifié au milieu d'eux à la vue » de toutes ces nations. Ils habiteront dans la terre que j'ai » donnée à mon serviteur Jacob. Ils y habiteront sans crainte, );y bâtiront des maisons, y planteront des vignes, et y de- »meureront avec assurance, tandis que j'exercerai mes «jugements contre ceux qui étaient autour d'eux et qui les » ont maltraités. Et l'on connaîtra alors que c'est moi qui «suis le Seigneur et le Dieu de leurs pères (2). » Quand l'idée de la palingénésie du monde se répandit parmi les Juifs, toutes ces peintures d'un monde renouvelé, d'une Jérusalem nouvelle, vinrent s'appliquer à cette palingénésie du monde, et donnèrent à l'idée juive une précision, une netteté comparable à celle qui peut résulter pour nous de la vue des choses manifestées et présentes. Les Juifs crurent lire , à chaque verset de ces sublimes poésies des Prophètes, non seulement l'annonce de ce qui allait arriver, mais ce grand changement lui-même, tel, qu'il devait s'opérer, figuré et raconté à l'avance,

11 ne faut donc pas séparer l'opinion qui a donné naissance au Christianisme, c'est-à-dire l'opinion d'un Sauveur du monde ou d'un Messie, de l'idée qui avait engendré cette

(1) Isaïe, c. LXV, v. i7et suïv.

(2) Ézécliid , c. XXXVII , v. 1 à 28.

opinion et qui lui était indissolublement unie^ savoir que le monde devait se régénérer au bout de six mille ans. La palingénésîe promise à Israël, et toutes les prophéties concernant le Messie , le fils de David , l'homme de Vunité, qui viendrait sauver les Juifs , ne doivent elles-mêmes être considérées que comme une autre face de la palingénésic astrologique^ doctrine bien plus ancienne ^ qui avait son empreinte gravée dans la Genèse et dans toutes les institutions de Moïse.

Aussi non seulement les Évangiles et les écrits des Apôtres roulent sur cette palingénésîe du monde vue à travers les Prophètes, mais tous les écrits des premiers Pères^^ des Pères des quatre premiers siècles^ en sont profondément imbus. Il est évident par mille passages que les Apôtres et tous les Chrétiens de la primitive Église n'attendaient que la fin des siècles. S. Paul se vit souvent obligé de rassurer à cet égard les Églises avec lesquelles il correspondait. Il écrit aux Chrétiens de Thessalonique : « Nous vous prions, mes frères, par » Tavènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ et par la réu- » nion que nous aurons un jour avec lui , de ne vous point «troubler, en croyant, sur la foi de quelque esprit prophé- » tique, sur quelque rumeur vague, ou même sur quelque «lettre supposée venue de nous^ que le jour du Roi (du » Christ) est proche (1). » Il leur avait appris antérieurement que le jour du Roi ou du Christ n'arriverait point que l'Antéchrist, qu'il appelle l'impie, l'homme de péché, le fils de perdition , ne parût auparavant. Il les rassure donc en leur montrant que cet Antéchrist n'a point encore paru. Et il ajoute : « Vous savez ce qui empêche qu'il ne vienne; il faut

(1) liî OTt èè4^r/i»5v ^ yi^ipv. x^t^Tov, quasi intiet diei Christi,

» qu'il se manifeste en son temps (1). » Qu'entendait S. Paul par ce temps fixé pour la venue de l'Antéchrist , sinon la fin du sixième millénaire? Quand quelque chose d'extraordinaire arrivait 5 soit au ciel soit sur \a terre g, ces premiers Chrétiens , tout pleins de l'idée palingénésique , se figuraient aussitôt qu'ils étaient à la fin de ce sixième millénaire, et que le monde allait s'écrouler. Ils ne voyaient dans les per* sécutions faites aux fidèles que des présages assurés des approches de rAntéchrist. Quand Néron commença à persécuter les Chrétiens dans Rome , il fut regardé par plusieurs comme l'Antéchrist , comme celui que S. Paul avait ouvertement marqué dans l'Épttre aux Thessaloniciens que je viens de mentionner (2). Ceux qui eurent cette idée de Néron croyaient être au terme du sixièpue n^llénaire. Ensuite on annonça la fin des temps pour une époque qui répond aux dernières années de Marc-Aurèle. Des vers attribués aux sibylles, ouvrage de Juifs ou de Chrétiens, servirent à répandre cette prédiction. Plus tard encore, on crut, au troisième siècle, toucher à la consommation finale : TertuUîenetS. Cyprien sont dans ce cas. D'awtres enfin s'avisèrent que la fin du monde n'arriverait qu'environ cinq cents ans après Jésus- Christ, parce qu'ils croyaient, avec Jules Africain que Jésus s'était mapifesté au milieu du sixième millénaire ; etLactance a été de ce sentiment

Il ne régnait donc, parmi les Chrétiens de ces premiers siècles, d'autre incertitude que de savoir à quelle époque précise du sixième millénaire Jésus avait paru , ou à quelle époque précise ce sixième millénaire se terminerait Mais ,

(1) « Et nunc quid detineat scitis, ut reveletur in suo tempore, «

(2) S. August, De CiviU Dei, lib. XX, c. 19; Lactant., De MorU persecutorum.

chez tous, ridée delà venue du Messie et des suites que cette apparition du Messie devait avoir était indissolublement liée à ridée astrologique d'un renouvellement périodique du monde. Je pourrais citer cent passages des Pères qui prouvent que leur foi au Christianisme, leur foi au^ Messie, se fondait sur la supputation du sixième millénaire. Gela , certes, est trop évident des Pères que l'on regarde comme entachés de rhérésiej>articulière des Chiliastes, tels que S. Justin et S. Irénée; mais tous les autres, sans exception, rapportent la venue de Jésus à la grande année de six mille ans , après laquelle devait s'ouvrir le Sabbat ou règne divin , la palingénésie, la résurrection.

Origène, dans son Dialogue contre les Marcionites, dit que Dieu s'est manifesté aux hommes six mille ans après avoir formé le premier homme. Il demande à son Marcionite : « Quand est-ce que Dieu est descendu pour sauver les hom- » mes? V Cet hérétique répond : « Sous le règne de Tibère et » sous le gouvernement de Ponce-Pilate , comme porte l'É- » vangile. » Origène réplique : « Vous voyez bien qu'il est «descendu $ix mille ans après avoir créé l'homme (1). »

Tertullien parle , dans son Apologétique (2) , de deux avènements du Fils de Dieu : a Le premier, dit-il , est celui » où il a paru dans la faiblesse de la nature humaine et dans » l'état d'une bassesse extrême ; mais le second est celui qui » doit bientôt amener la fin des siècles , et où il se montrera »avec toute la splendeur de sa divinité, o II écrit ailleurs (%) que « l'Antéchrist va bientôt paraître. » Un autre apologiste

(1) « Itaque sexies miUesimo anno descendit postquam ille Conditor hominem Dfinxerat : Marà rb nAà^ac rèv àvifjLiovpybv rbv avO^wTrov iÇvxt9XtXiô9r& Iret x«-

(2) ApologeU, c. XXI.

(a) De fuga in persecut,, c. XII.

des Chrétiens , contemporain de TertuUien et cité par Eusèbe^ . disait que « Tavènement de l'Antéchrist^ dont tout le monde » parlait alors ^ n'était pas éloigné {!).» Nous voyons par S. Epiphane que les sectaires de Montan étaient aussi de cette opinion. Leur prophétesse Maximille annonçait qu'il n'y en aurait plus après elle , et que la consommation des siècles ne tarderait pas (2).

S. Gyprien parle de la fin du monde dans presque tous ses ouvrages. «Le monde , dit-il , dure depuis six mille ans; » depuis six mille ans le Diable ne cesse de tourmenter le »genre humain (3). » C'est ce qui lui fait croire que l'Antéchrist va bientôt paraître. Il commence ainsi son traité de V Exhortation au martyre : « Nous voilà bientôt à la fin des » siècles, le dangereux temps de l'Antéchrist approche. » Aussi vous désirez de moi, mon cher Fortunat, que je tire » des livres divins quelque puissance pour fortifier l'esprit 9 de nos frères, et animer au combat les soldats de Jésus- » Christ (A). » Il écrit au peuple de Thibaris : « Vous saurez, ï et vous devez tenir cela pour assuré , que l'orage de la per- » sécution est déjà sur nos têtes, que la fin du monde et le » temps de l'Antéchrist approche (5). »

Lactance consacre une partie du septième livre de ses Institutiom à prouver que les oracles et les sibylles des

(1) aTûm decantatum illum Antichristi adVentum jam tum imminere existi- »niabat. » (Euseb., Hist, Ecoles,, lib. VI, c. 7.)

(2) ftPost me prophetissa amplius non erit, sed consummatio. » (Epiphan., Hœres, XL VIII.)

(3) a Sex millia annorum jam pêne complentur ex quo hominem Diabolos im- «pugnat. » (Praefat. lib. De exhortai, ad martyr,)

{à) «Quoniam persecutionum et pressuram pondus incnmbit, et, in fine ai- «que consummatione mundi,- Antichristi tempus infestum appropinquare nunc }»cœpit, adpraeparandas, etc.» (PraBfat. lib. Deexhort. ad martyr,)

(5) c Scire dcbetis , ac pro certo credere ac tenere, pressurx diem super caput »esse cœpisse, et occasum sxculi atque Antichristi tempus appropinquasse, ut pparati ad prœlium stemus, etc. » {Epist, LVIII. )

païens s'accordent avec les prophéties juives pour montrer que « le nit)nde est dans sa vieillesse et sur son déclin ^ et » qu'on en verra bientôt la dissolution (1). » Il dit qu'il n'y a qu'à ouvrir les Écritures pour savoir comment « la consomj) mation des siècles doit arriver , et quelle sera la fin pro- » chaîne de toutes choses (2) ; » que « les derniers jours apsprochent^ et que tous ceux qui ont supputé les temps ^ » soit par les traditions juives, soit par les histoires profanes^ » ne comptent pas désormais plus de deux cents ans jusqu'à » la fin des siècles (3). » Enfin il s'explique nettement sur la base de cette opinion, en disant que «Dieu ayant créé le » monde en six jours, ce monde ne durera , tel qu'il est , que 9 six jours, qui sont six mille ans, parce que le grand jour à » l'égard de Dieu, est de mille ans (A). »

Telle était donc l'identité de la foi au Messie et de la foi à une époque palingénésique , tel était le rapport profond du Christianisme et de l'antique astrologie judiciaire qui donnait au monde des périodes de fin et de renouvellement, qu'à mesure que les six mille ans fuyaient derrière eux sans que le monde s'écroulât, les Chrétiens reprenaient incessamment leurs calculs , pour se persuader que les six mille

(1) a Secularium prophetarum cong^nientes cum cœlestibus voces finem rerum set occasum post brève tempus annuntiant, describentes quasi fatigati et delà- «bentis mundi ultimam senectutem. » {Instit. Divin,, lib. VII, c 25. )

(2) «Quomodo consummatio futura sit, et qualis cxitus humants rébus im- Bpendeat. » (Ibid,, c 1&.)

(3) « Jam superius ostendi, completis annorum sex millibus, mutationem isr »tain fieri oportere, et jam propinquare summum illum confusionis extremae sdiem... Quando tamen compleatur hxc summa, doceot ii qui de temporibus » scripserunt , colligentes ea ex Litteris sanctis et ex variis historiis, quantus sit «numerus annorum ab exordio mundi. Qui llcet varient, et aliquantulum nusmeri eorum summa dissentiat, omnis tamen cxpectatio non amplius quam du- «centorum videtur annorum. » ( Instit, Divin,, Ifb. VII, c. 25.)

(&) «Quoniam sex diebus cuncta Del opéra perfecta sunt, per sxcula sex, id «est annorum sex millia, manere 1m>c statu mundum necesse est Dies enim mangnus mille annorum circulo terminatiir, sicut indicat Propheta , qui dicit : i4n- »fe oculos tuos. Domine, mille anni tanquam diçs iinus, » (Ibid., c. lA. )

ans n'étaient pas encore passés. Et voilà peut--être la raison profonde qui a fait que S. Jérôme^ au cinquième siècle, a donné consciencieusement la main aux Juifs pour propager l'altération des nombres de Moïse dans sa traduction de la Bible , et reporter ainsi en avant quelques siècles qui permettraient à la prophétie de la fin des temps pour le sixième millénaire de subsister encore. Incertain entre deux points tout à fait inconcilliables^ il aima mieux, voyant le Christianisme bien décidément posé , laisser croire que Jésus avait paru du commencement du cinquième millénaire (bien que primitivement on n'eût cru en Jésus que sur la supposition ' qu'il était venu à la fin du sixième), que de montrer si manifestement que la venue du Christ n'avait pas eu les suites qu'on attendait , et que la prophétie de la fin et du renouvellement du monde était une chimère. Voilà peut-être , dis^ je , la raison pourquoi l'Église , non plus , n'a jamais rien décidé sur cette question capitale des temps, et qu'elle aussi a donné la main aux rabbins juifs , pour faire le monde plus jeune de près de deux mille ans que toute l'antiquité chré*-^ tienne ne l'a cru (1). Ce qui est certain, c'est qu'à l'époque où S. Jérôme propageait le calcul des Juifs, qui remettait la fin du monde, et suivant eux la venue du messie, à quinze cents ans en avant, S. Augustin, sentant trop bien que la foi à Jésus-Christ était liée à cette période palingénésique , cherchait encore à prolonger pour luimême l'illusion du sixième millénaire. Il soutenait que de son temps on touchait au terme de cette grande

(1) Scaliger, le plus grand défenseur de la chronologie suivant le texte hébreu, avoue sincèrement que toute Tantiquité chrétienne a suivi les Septante. Parlant de Jules Africain, il dit : «Rursus guod omnes uno ore ab Adam ad «Christum quinquies mille quingentos annos putarent, huic quoque parti Afri- »canus déesse noluit. p (Proiegom, in Chroiu Eusebii, )

année, mais qu'elle u'était pas encore accomplie (1). Les Juifs^ dans la suite^ n'ont pas été moins embarrassés qqe les Chrétiens de cette fameuse période qui les séduisit si longtemps. Garenfin^ suivant leurs calculs mêmes, et ^i rejetant les Septante pour adopter le texte hébreu qu'ils nous présentent, nous avons aujourd'hui dépassé le sixième millénaire (2). Est-il étonnant que les Talmudistes aient pris l'avance, en lançant des imprécations contre ceux qui comptent les années et supputent les époques : «La mort, s'é- » crient-ils, la mort à ceux qui supputent les périodes de » temps ! Les hommes, trouvant par leurs calculs que le temps »des promesses est arrivé, et que cependant on n'entend

9 point parler du Messie, sont portés à croire qu'il ne vien- »dra jamais (3].» C'est encore dans cette vue que, parmi les treize articles de foi qu'ils nomment Iccarim, il y en a un qui regarde le Messie et qui est conçu en ces termes : » Je crois d'une foi complète que le Messie viendra ; et, quoi- » qu'il tarde à paraître, je l'attendrai toujours jusqu'à ce • qu'il vienne (4).»

(1) aCum, ex LitterU sacris, ab institutione hominis nondum compléta an- »norum sex millia compntemus. • {De Civitat. Dei, lib. XV, c. 13.)

(2) Suivant le calcul des Juifs , ce sixième millénaire a fini en 1780.

(3) «Rumpantur ossa eorum qui périodes temponim computant » (Talmud, tract, Sankedriru, c. 11.) — «Solet enim ita contingere, ut, cum adest termi- »nus, nec venit promisûo, homines dicant nunquam venturam. » (Maimonid., cap. ttlt. Operiê Magni, )

(d) « Fide perfecta adventum Messiae credo, et, etiamsiretardet, nihilominus »8emper expectabo, donec veniat.» (Buxtorf, Synagog, Judaic., c 3. )

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