‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 3)Chapitre 12 sur 31 · IF · texte numérisé non relu

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2g0 DE L'HUMANITÉ.

impressions de vie qu'il nous donne nous parviennent {»*!mitivement par la lumière . et qu'au fond toute connaissance que nous avons est due à une perception comparable à celle que la lumière nous donnej si bien que nous n'avons pas d'autres termes que ce mot même de lumière et ses analogues 9 pour exprimer ce que nous appelons la lumière de notro esprit et de notre intelligance. t.a lumière elle-même, la lumière physique, comme on la nomme, est-elle de la matière et un corps, dans le sens où les physiciens entendent aujourd'Jiui ces mots de corps et de matière? N'est-elle pas plutôt une manifestation de la \ ie , laquelle , comme toutes les manifestations de l'Être et comme nous-mêmes, n'est en soi ni matérielle ni spirituelle? N'est-ce pas elle, en effet, qui nous permet nos idées les plus spirituelles, et saurionsnous sans elle ce que c'est que le beau , ce que c'est que l'ordre, la convenance, les rapports, les proportions, etc.? Nos idées, nos sentiments les plus sublimes , ne germent-ils pas sons ses rayons, et naissent-ils en nous sans nous être en quelque sorte communiqués par ce messager divin de la Vie universelle? Mais laièsons ce sujet, sur Lquel j'aurais beaucoup à dire (1) , et bornons-nous à constater que l'expression dont Jésus se «sert pour qualifier Dieu n'a aucun rapport avec la traduction que les Chrétiens en ont faite. Il ne s'agit pas, encore une fois, de lieu de la Divinité dans cette qualification; l'épithète du Christ concerne V essence

(1) J*admire nos physiciens, qui ne craignent pasaujoard^hulde penser que ïa lumière, la chaleur, etrélectricité, pourraient bien être le même fluide sous trois modes différents, et qui ne s'aperçoivent pas que les voilà atteints et convaincus de croire à la trinité, chose suivant eux si ridicule I Combien d'autres considérations touchant les sciences^ ou plutôt touchant la science unique, la science de la vie, soulève le seul souvenir du culte antique qui prenait la lumière pour symbole de la Divinité! Je renvoie ces questions à un autre livre, en partie composé : De Dieu, ouiie la Vie considérée dans tes êtres particuliers et dans Vétre universels

de Dieu en eUe-mêine, essence caractérisée par son mode de manifestation. Ce n'est pas le Dieu dans le ciel des Chré*" tiens que Jésus désigne (jamais Jésus n'a eu de Dieu une aussi misérable idée) ; c'est le Dieu qui gouverne tout par ce milieu universel que les anciens appelaient éther^ lumière ; c'est le Dieu dont la lumière^ considérée comme expression de l'intervention générale de l'Être universel dans les êtres particuliers ^ est la manifestation ; c'est le Dieu auteur de la vie. C'est donc le Dieu de la lumière, ou plutôt le Dieu Lumière, Gomment se représenter l'être incompréhensible que le Christianisme, après toute l'antiquité , a appelé Dieu le Père? Les Égyptiens ,, tout en l'appelant l'Incompréhensible » Amôn, l'adorèrent sous la manifestation de la lumière 5 c'est-à-dire sous le, symbole de Soleil divin. Ils l'appelèrent Amôn-Ra, joignant le nom de soleil , Ra, à son nom de Caché ou A* Incompréhensible, C^est aussi là le culte que nous retrouvons dans Tlnde la plus antique, puisque les Védas célèbrent partout Brahma comme le soleil ou la lumière du monde, et que la prière la plus renommée de ces livres saints est une prière au Soleil divin, la SavitrL Même culte rendu à Dieu chez les Mages. Dépuis la prière desBrahmes au Soleil divin, jusqu'à la prière des Esséniens au même divin Soleil, dont parle Josèphe, tous les monu-* mentsdes antiques religions nous montrent le Dieu métaphy^ sique, le Dieu être, conçu comme caché derrière la lumière ou l'éther qui le manifeste. Cette désignation de Dieu , telle que Jésus la donne ici , est donc identique avec celles qu'A-" ristote nous explique si bien dans son traité du Monde (1) : « Dieu > étant un, dit Aristote , reçoit cependant de nous des

(1) Voy. rarticle Ckrisiianitme de V Encyclopédie Nouveile,

))DOins divers 5 tirés des diverses manifestations que nous «apercevons en loi. Nous l'appelons z^va et Aîa (Jupiter et »Dieu) , confondant ensemble ces deui dénominations, «qui^ en effet / peuvent être employées indifféremment, » puisque toutes deux signifient Celui par qui nom vivons., • »Nous lui donnons les noms d'«(rT/>«7raro; (Dieu de l'éclair), »de€/Dt)vT«foff (tonnant) , A'tnBpitiç (éthéréen) ,'d'à<rT«/)toç (si- » déréen ) , de x£/>ayv«o; ( Dieu de la foudre ) , de wmoç ( Dieu » de la pluie) , parce qu'il distribue à la terre et la pluie, et nia hinnère, et le fluide dé la foudre... Enfin nous l'invo- » quons sous les noms de (Jtarnp ( sauveur ) , et d'è>euOipeor » (affranchisseur) ; et, pour tout dire en un mot, nous » rappelons oypecvloç 7LCÙ /66vioç (Dieu du ciel et de la terre) , » nom qui renferme toute nature et toute destinée, parce » quU'l est l'être des êtres et la cause de tout ce qui existe » (âTCTrâvTwvaùToç «moç«3v). » Je dis donc qu'il est absurde de traduire ce passage de la célèbre prière du Christ par notre Père qui es dam le ciel ou dans les cieux; car il est évident que Jésus veut aussi bien dire qui es sur la terre qu'il veut dire qui es dans les cieux. Son épithète d'où/^avéoç revient à Tépithète complexe d'ou/)avtoç tlcù /jôôvtoç dont parle Aristote. C'est le Dieu un , mais immanent dans tous les êtres; et la qualification d^vpocvioç ou d'éthéréen, de Dieu de lumière, de Dieu du ciel, de Père céleste, ne lui a été donnée, comme dit encore Aristote , qu'en vue de ses manifestations. En un mot le Dieu de la prière de Jésus, dans l'Évangile, est le Dieu de S. Pamly qui donne à tous la vie, la respira^ tion, et toutes choses ; et son siège n'est pas plus dans le ciel que sur la terre. Aussi ailleurs, dans le même Ëvangéliste, Jésus Tappelle-t-il le Seigneur du ciel et de la terre (1).

(i) s. Matthieu, ch. XI, t. 25 : Hâvtpf xùpa rw oopetvw xkI riiç yH^^

Au surplus y il suffit de lire cette prière dans S. Matthieu avec ce qui la précède et ce qui la suit , pour être frappé de cette évidence. «Prenez garde, dit Jésus , de ne pas faire » votre aumjône devant les hommes afin d'en être vus : autre- » ment vous n'en aurez point de récompense de votre Père,

9 celui qui estilans les Cieux (Uarjoè v^wv, t£» cv toîç bOjoavot;)...

»Que ton aumône se fasse en secret; et ton Père, celui «qui voit dans le secret {Uarhp orov, ô gXcTrov cv tû xp\nn&) , te »le rendra publiquement.. Quand tu pries, entre dans ton 9 cabinet, et, ayant fermé la porte, prie ton Père, celui »qui est invisible {Hcxrpi o-oy, t« «v t& x^uTrrw) ; et ton Père, » celui qui voit dans le secret ( nocn^jo (rov , o 6>»r<uv cv râ xpvin&) , »te le rendra publiqutement. Or, quand vous priez, n'usez 9 pas de vaines redites comme les Païens; car ils croient 9 qu'ils seront exaucés en parlant beaucoup. Ne leur ressém- 9blez donc pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin 9 avant que vous le lui demandiez. Vous, donc, priez ainsi: 9 Notre Père, celui qui es dans les cieux {uûrBp iipûv, oh DTotçoùjoavoêç], ton uom soit Sanctifié ; ton règne vienne; A ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel ; donne- 9 nous aujourd'hui notre pain quotidien ; pardonne-nous 9 nos péchés, comme aussi nous pardonnons à ceux qui 9 nous ont offensés... Si vous pardonnez aux hommes leurs 9 offenses, votre Père, le céleste (Uani/) uf/wv, ooO/javtoç) , » vous pardonnera aussi,.. Quand tu jeûnes, oins ta tête et 9lave ton visage, afin qu'il ne paraisse pas aux hommes que 9 tu jeûnes, mais seulement à. ton Père, celui, qui est invi-^ 9sible {HKTpi (Tow , TwfivTwxjouTTTû) ; ct tou Pèrc, celui qui voit 9 dans le secret ( Uemip vw , 6 €)i7rwv cv tw xjoutttw ) , te récom- » pensera publiquement Ne vous amassez pas des trésors 9 sur la terre, où les. vers etla rouille gâtent tout, et où les

» larrons percent et dérobent ; mais amassez-vous des tré- »sors dans le ciel-(iv oùpavS») , où les vers ni la rouille ne «gâtent rien^ et où les larrons ne percent ni ne dérobent «point Car où est votre trésor, là aussi sera votre cœur (1).» N'est-il pas évident que les différentes formules accumulées dans ce texte , pour qualifier ce nom de Père donné à Dieu, sont toutes identiques , quant au sens que Jésus leur donne dans sa pensée? Ainsi Dieu n'est pas seulement dans le ciel, puisqu'il est invisible et partout , qu'il voit l'aumône faite en secret , qu'il entend la prière dans le lieu le plus retiré , qu'il écoute le pardon dans notre âme. Et quand Jésus dit: « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre , mais dans » le ciel , » n'est-il pas évident encore 'qu'il veut parler du ciel invisible de la conscience , puisqu'il ajoute: «Car où »est votre trésor, là aussi sera votre cœur.» N'est-ce pas comme s'il disait : Faites le bien , et le ciel entrera dans votre cœur; le ciel, c'est la vie; et là où vous attacherez votre vie, Iji vous trouverez votre peine ou votre récompense. Si quelqu'un doute encore que ce soit là le vrai sens , qu'il lise la fin de ce chapitre, il verra que tout s'y rapporte à la vie présente, considérée comme pouvant faire entrer en nous le ciel ou l'enfer, c'est-à-dire le bien ou le mal , suivant que nous sommes dans l'obéissance à l'Être suprême invisible partout, quoique partout présent , ou rebelles à sa loi, à son inspiration , à son amour.

Donc, encore une fois, dans cette fameuse prière, il ne $'agit en aucune façon d'un Dieu dans le ciel y ce qui est une idolâtrie, mais d'un Dieu immanent dans l'univers tout entier, ce qui est la vérité (2). Aussi te fond de cette même

(i) s. Matthieu, ch. VI , v. i-20.

(2) Pour rendre d'un mot ma pensée, je dirais qu'il s'agit d'un Dieu ciel, et

prière est-il ce vœu si peu compris de ceux qui la répètent chaque jour : Que ton règne arrive! Dans la bouche de Jésus 9 cette formule signifiait : tQuc la palingénésie^ la nouvelle genèse ^ la nouvelle création , se fasse ; que ton règne arrive sur la terre ; que l'humanité soit transformée par toi. Être suprême^ fais que nous rentrions dans Vuntié qui est ta loi, la loi que tu as donnée à tes créatures, et dont les hommes sont sortis. » Ainsi, loin que la pensée du Sauveur, quand il invoquait le Dieu de la lumière ou le Père céleste, se détournât de la terre pour je ne sais quel imaginaire séjour de félicité , tout au contraire elle se dirigeait impétueusement vers cette terre , c'est-à-dire ver» l'humanité, invoquant le Dieu du ciel, c'est-à-dire le Dieu de tout, afin qu'il régénérât cette humanité.

Vous ne trouverez rien dans les quatre Évangiles qui s'écarte de cette conception souveraine de Dieu. Sur ce point, le Saduciéen S. Matthieu, le Pharisien S. Luc, l'Essenien S. Marc, le Phatonicien S. Jean, sont parfaitement unanimes. Moïse avait tellement imprimé aux écoles juives l'idée fondamentale de Dieu , c'est-à-dire l'idée de son unité, que pas l'ombre d'une différence ne pouvait se montrer à cet égard chez les Évangélistes. Aussi , dans tous les quatre. Dieu reste-t-ril invisible et à jamais inaccessible aux créatures, parce qu'il est l'Infini; et c'est là précisément le fond de leur théologie. Dieu est infini , donc il est éternellement invisible : mais il est éternellement manifesté , et par consé-

non pas d'un Dieu dans U ciel. Et f Evangae emploie en eflèt ce inot ckt commR synonyme de Dieu. Dans S. Luc ( ch. XX , v. à) : « Jésus demanda : Le baptême Dde Jean était41 du ciel ou des hommes : Tb SaTrrtff/Aa ^lâiocvvov IÇ oàpài.voû «^v, j>rf ii àvBpânav, » Voilà bien le mot oupa-vàç pris pour Dieu; tant il est vrai que quand Jésus emploie ailleurs cette épithète , c'est à Fessenoe ou à Taction de Dieu qu'il pense, et non à un lieu quelconque de la Divinité.

quent éternellement perceptible d'nne façon finie ^ et à certains temps Jl se manifeste d'une façon spéciale ; et c'^est pour cela qu'il doit envoyer un représentant , un Fils, un Messie , porteur de sa loi , de sa volonté y de sa puissance , investi de l'idéal et faisant triompher l'idéal : c'est là le rêgne de Dieu. Mais nul néanmoins ne verra Dieu, ne verra le Père ; nul ne verra le Père que par le Fils. Aussi est-ce Jésus qui doit venir pour annoncer la palingénésie ou l'Évan^le, et ensuite, à la résurrection, est-ce encore lui qui doit venir; lui et toujours lui, jamais le Père. Le Père, comme dit l'Évangile, a remis toutes choses entre les mains du Fils.

Infinité de Dieu, invisibilité éternelle de Dieu, immanence de Dieu dans toutes les créatures, voilà donc la croyance de Jésus sur Dieu , croyance identique avec celle de Moïse et de tous les sages.

Il faut pourtant répondre à une objection^ On me dira qu'il est souvent question d'anges dans les Évangiles. En deux occasions, à la naissance et à la résurrection du Christ, les afifges jouent même une sorte de rôle actif, et interviennent dans l'histoire. Dieu, dans S. Matthieu, envoie un ange à Joseph, pour lui expliquer le mystèi'e de la naissance de Jésus; puis le même ange réapparaît à Joseph en Egypte, pour lui annoncer la mort d'Hérode. Dans S. Luc, l'ange Gabriel est envoyé à Elisabeth et à Marie. Dans S. Matthieu, quand Jésus ressuscite, «il se fit un grand tremblement de > terre; car un ange du Seigneur descendit du ciel, vint > ro^ler la pierre du sépulcre, et s^assit dessus (1).» Cet finge devient, i) est vrai, dans S. Marc, « un jeune homme

(1) s. Matthieu , di. XXVIII , ▼. 2.

» vêtu d'ane robe blanche (1),» et^ dan^ S. Luc^ se charge eD « deux hommes avec des habits brillants comme un 9 éclair (2) ; » mais ces deux mêmes hommes se transforment de nouveau > dans S. Jean, en «deux anges vêtus de » btanc (3). »

En outre ^ i) y a huit ou dix passages des Évangiles où il est question des anges en général, sans que ces êtres fantastiques jouent là aucun rôle dans le drame. Par exemple , Jésus dira qu'à l'époque de la palingénésie , «le Fils de » l'homme enverra ses anges , qui sépareront les justes des «méchants, et jetteront les méchants dans la fournaise » ardente (&). » Ailleurs la scène du jugement dernier est peinte comme dans le tableau de Michel-Ange: Jésus, le Roi, descendant du ciel sur des nuages, comme un Jupiter, et devant lui des anges sonnant de la trompette, suivant ce qui s'observait lors de l'onction des rois chez les Juifs. Enfin on peutoiter deux ou trois versets d'un caractère diogmatique où il est encore question des anges. Ainsi Jésus dira qu'après la résurrection ail n'y aura plus de mariage, et que « l'on vivra comme les anges dans le ciel (5). » Ou bien^ parlant des inférieurs dans le monde sous le symbole d'un petit enfant, il dira : «Prenez garde de ne mépriser aucun »de ces petits ; car je vous dis que leurs anges voient sans » cesse dans les cieux la face de mon Père, celui qui est dans »les cieux(6). » Ajoutons que s'il est souvent question des anges dans l'Évangile, il est encore plus souvent question

(l)S.Marc, ch. XVI, V. 5.

(2) S. Luc, ch. XXIV, V. ^. .

(8) S. Jean, ch. XX, v. 12.

(4) S. Matthieu, ch. XIII, v. 42-49.

(5) S. Matthieu, ch. XX, y. 30; S. Marc, ch. XII, v. 25. (8) Sb Matthieu , ch. XVIII, ▼. 10.

des diables et de Satan. L'empire du mal paraît même constitué^ et réparti entre plusieurs êtres hiérarchisés entre eux ^ dans cette phrase de S. Matthieu : « Et , à la résurrec- » tion, le Roi [le Christ) dira : Betirez-vous de moi^ maudits^ » et allez dans le feu éternel qui est préparé au Diable et à «ses anges (1). » L'Évangile 5 en un certain sens'^ semble même un duel incessant de Jésijis contre Satan et ses anges. Jésus commence par être tenté par Satan au désert ; et ensuite lui et ses disciples, dans leurs cih*es merveilleuses, ont continuellement affaire aux démons. N'emploient-ils pas leur temps à chasser ces démons du corps des hommes? £t que répondre, par exemple, à ce miracle, célèbre par le ridicule, où Jésus fait passer une légion de diables du corps d'un lunatique dans un troupeau de cochons, qui se précipitent dans la mer?

Combien de pareilles erreurs , me dira-t-on , soni loin de cette idée si pure sur la nature de Dreu que vous voyez dans l'Évangile I La croyance aux anges et aux démons , à Satan et à Gabriel > n'éntraîne-t-elle pas de toute nécessité une sorte d'empyrée oii Dieu règne entouré de ses ministres, de ses serviteui's, les bons anges, tandis que l'ennemi de Dieu, Satan, espèce de Dieu du mal, règne aussi dans l'enfer, entouré des anges déchus avec lui et devenus ses ministres? Voilà la dualité en Dieu, voilà les deux principes, Ormuzd et Ahrii;nan ; et voilà du même coup Dieu hors du monde , voilà le ciel et l'enfer. C'est en partie ce point des apges et des diables qui faisait dire à Jean-Jacques, après avoir reconnu « la sainteté de l'Évangile comme un argument qui «parle à son cœur^» que « avec tout cela ce même Évangile

(1) & Matthieu, ch. XXV, v. 40.

» est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à » la raison , et qu'il est impossible à tout homme sensé de • concevoir ni d'admettre (1). »

Il est possible néanmoins de s'expliquer ces taches dans l'Évangile, et de démontrer que tout ce qui est dit dans ce livre des anges et des diables ae détruit pas, au sein même de ce livre, l'idée fondamentale de l'unité de Dieu et de l'immanence de Dieu dans le monde, c'est-à-dire dans des créatures réelles, et uniquement dans des créatures réelles, sans tous ces spectres mensongers que le délire de l'imagi^ nation et de l'ignorance combinées a seul enfantés sous les noms d'anges de lumière ou d'anges de ténèbres, de bons génies et de démons.

Remarquez d'abord qu'il est question aussi, et fort souvent, des anges, dans la Bible. Gela empôche-t-il que la plus pure idée de l'unité et de l'invisibilité de Dieu, sans séparation

(non pas sans distinction) du Créateur et de la créature, sans séparation aussi de ciel et d'enfer dans le sens de lieux distincts et déterminés, en un mot sans fausse dualité au« cune , et par conséquent sans trace et sans dangers de suiperstitioQ et d'idolâtri^ , ne soit le fond de la religion de^ Moïse? Il faut distinguer le fond de la forme, il ne faut pa& confondre avec l'idée le mode d'expression de cette idée. Moïse, dans la Genèse, expose, comme nous l'avons vu, la plus pure vérité métaphysique sur Dieu et sur l'origine du mal. Et pourtant, en cet endroit même, il fait parler Dieu comme un simple mortel, et il fait aussi parler un serpent. Ce sont des symboles, des images, une forme pour rendre sa pensée. Il est évident, par exemple, qu'appelant Dieu l'Être

(4) EmiU, Uv. IV.

existant par lui-même^ rinvisible, rÉternel^ Tlnfini^ quand il fait ensuite promener cet Éternel dans le paradis terrestre au souffle rafraîchissant du soir (ce qui amusait tant Voltaire) , il écrit en poète et raconte un mythe : irez-vous dire que ce sublime métaphysicien est dupe lui-même de son mythe, ou croirez-vous qu'il a écrit ce mythe pour induire à la superstition? Ce serait, j'en ai déjà fait la remarque, comme si vous imaginiez que La Fontaine a cru à la réalité des personnages de ses fables , ou a voulu y faire croire son lecteur. Les mythes de Moïse sont de grands mythes , ceux de La Fontaine sont de petites choses auprès ; mais le procédé de l'esprit humain est le même dans les deux cas. En outre, il faut admettre que l'homme ne peut pas être conséquent avec lui-même d'une façon complète , absolue ; car sa force toucherait alors à l'infini. Le même homme donc qui a aperçu et connu la vérité peut mêler à cette vérité des nuages qui l'obscurcissent , mais ne la détruisent pas. Il marche par la grande route, la route divine, ce qui ne l'empêche point par moments, comme s'il était fatigué et ébloui du soleil qui éclaire cette route , de chercher des sentiers obscurs dans la forêt voisine , sentiers qui l'égareraient infailliblement s'il n'avait pas soin de regagner la route.

11 y a des anges et beaucoup de démons dans l'Évangile, j^en cohviens; mais ces anges et ces démons de l'Évangile ne me paraissent introduits dans ce livre qu'à deux titres : 1*" ou comme des symboles poétiques sans conséquence; 2"* ou comme le résultat nécessaire de l'ignorance des Juifs dans les sciences, et des fausses idées de physique qui régnaient alors.

Les seuls anges que connurent d'abord les Juifs, les seuls dont il soit question dans le Pentateuque, ne sont autre

chose que des messagers ou plutôt des messages de Dieu. L'Éternel veut manifester sa volonté, un ange apparaît pour signifier ce décret du Très-Haut. Aussi ange en hébreu se dit malecy un envoyé. Ce mot malec se traduisit en grec par «yyùoçy qui a ia même signification. Ces anges du Mosaïsme pur n'ont réellement pas d'existence; ils sont exclusivement une forme, hiéroglyphique pour ainsi dire, de la Providence de Dieu qu'ils sont chargés d'exprimer , forme qui apparaît souvent dans un songe , et qui toujours disparaît et s'éva* nouit comme ^n songe, quand le message est accompli. Aussi ce titre d'ange ou d'envoyé de Dieu est-il également donné dans la Bible à certains hommes inspirés de Dieu , tout aussi bien qu'à ces êtres fictifs que Dieu était supposé envoyer. Tout homme qui avait reçu quelque inspira» tion r^ardée comme céleste , était appelé ange ou évangéliste, ce qui est absolument la môme chose (1). Les anges donc, du Mosaïsme, qui ne sont que des inspirations reçues en rêv« , ou des espèces de formes fantastiques significatives tout à fait éphémères, ou enfin des évangélistes , c'est-à-dire des hommes inspirés de l'Être Universel qui agit dans toutes les créatures, et qui peut par conséquent se manisfester à certains hommes plus qu'à d'autres; ces anges, dis-je, ne blessaient pas très profondément le dogme de Dieu , considéré comme le Un éternel et infini. Vainement m'opposeraiton sur ce point le livre de Job, où le génie du mal paraît incarné dans Satan. Ce livre de Job n'est pas hébreu. Mais, en tout cas, il n'y aurait rîen à conclure de ce monument de doute et de scepticisme. Le nom même de Satan donné dans ce livre au génie du mal atteste la supériorité de Id

(1) Tai démontré ce Jtoint dans un autre écrit Voyi De VEgalitè, deuxième partie. ^

métaphysique de Moïse , qui ne reconnaît pas de Satan. Ce nom de Sathan n'est autre , en effet ^ que le nom de Seth ou Sath, la connaissance , augmenté d'une finale. Seth ou Sath étant la connaissance, Séthan ou Sathan est l'antinomie de la connaissance , la connaissance en niai y l'erreur. Dans le dogme de Moïse, c'était la science ou la connaissance inspirée par l'égoîsme qui avait perdu l'homme. Donnez à cette connaissance égoïste, à cette fausse connaissance, ou à l'erreur, une ipséité, une représentation^ un type, et supposez une existence hors de Dieu à ce type ; vous créez une espèce d'être particulier et universel en même temps, et cet être s^appellera Sathan. Mais, en le nommant ainsi, vous admettez implicitement que ce Sathan, ce génie du mal, n'a d'autre existence et d'autre origine que la séparation d'avec Dieu , le Un éternel. Ce dogme des anges déchus et du prince de ces anges, ou Satan, n'est donc encore qu'une dérivation et un corollaire idolâtrique , égyptien sans doute (1) , du dogme métaphysique que le grand initié de l'Egypte , Moïse , expose dans la Genèse, Quoi qu'il en soit, au surplus, de ce dernier point, il est certain que le

(1) Sathan est le Typhon des Égyptiens. Le groupe hiéroglyphique qui ex-

S rime , sur les monuments ^yptiens , le nom de Typhon , donne en caractères ébraîques le mol de Seth ou Sath, d'où Sathan est dérivé. En outre, le nom de Seth ou Typhon est toujours accompagné dans ces monuments, pour signe symbolique, d'une pierre placée horizontalement (Voy. la Grammaire Egyjhtienne de ChampoUion* ) Or nous avons vu précisément que la Bible interprète le nom de Seth par fondement , base. Il résulte donc de ce rapport que la Ge^ nésê de Moïse, où le péché est expliqué par la science égoïste, où le mystère de la chute est représenté comme (^entrée de Vhomme dans Aa connaissance sotts Vimpiralion de V instinct animal, sans qu'il soit aucunement question de Satan, et où la connaissance est clairement désignée sous le nom de Seth, donne à la fois la clé de Tidolàtrie égyptienne de Typhon considéré comme le principe du mal et de Terreur, et le deinier terme de la haute métaphysique égyptienne. Celte haute métaphysique, réservée à un certain nombre d'élus, expliquait Typhon , ou Satan , ou le mal , mais ne l'admettait pas en principe. Elle laissait au peuple et aux prêtres inférieurs cette idolâtrie, mais elle enseignait la vérité aux initiés. *

Mosaîsme ne connut pas les êtres imaginaires qu'on appelle aujourd'hui de ce nom d'anges. Dieu ^ étant dans toutes les créatures et immanent dans l'univers ^ n'a pas un lieu à part où il règne entouré d'anges ^ dans la religion de Moïse. Rien n'aurait été plus contradictoire et plus absurde qu'une telle supposition, auprès de l'idée que; Moïse se formait de Dieu. Mais^ dans la suite ^ les Juifs, et particulièrement ceux qu'on appelait Sabaïtes, prirent, du contact des peuples d'Orient et surtout des Persans, la croyance à des espèces d'êtres intermédiaires entre l'homme et Dieu ; et ils appliquèrent à ces êtres ainsi conçus comme ayant une existence, d'êtres particuliers , ce même nom de malec, ou d'envoyé, qu^ils trouvaient dans l'Écriture avec une- acception bien différente. Ils arrivèrent ainsi à l'idolâtrie, et se livrèrent à tous les rêves de l'inconnu.

Il faut convenir que le Christianisme naissant approcha fort de ce précipice, où il est tombé si gi^ossièrement dans la suite pendant la période qu'on appelle Catholicisme. «Que «personne, écrivait S. Paul aux Colossiens (1) , que per- » sonne ne vous séduise par un culte religieux des anges, » choses qu'il ne connaît points et sur lesquelles il se conduit » selon les vaines imaginations d'un esprit charnel , ne de- 2>meurant point attaché au chef, duquel tout le corps reçoit » l'union, la solidité et la croislsance que Dieu lui donne. » Les premiers conciles furent également forcés de condamner cette pente à l'idolâtrie : « Il ne faut pas , dît le concile de »Laodicée tenu en âOA, que les Chrétiens quittent l'Église i»de Dieu pour aller invoquer des anges. Si donc on trouve » quelqu'un attaché à cette idolâtrie cachée, qu'il soit ana-

(1) Coioss,, ch. n , Y. is»

30a DE L'HUMANITÉ.

» thème , parce qu'il a laissé nottre Seigneur Jésus^Ghrist »Fiis de Dieu, pour se livrer à l'idolâtrie (1). » S. Paiil> dotic> ne veut pas qu'on quitte ce qu'il appelle le chef, ou la tété, duquel tout le corps reçoit l'union , la solidité, et la croissance ; et cette tête , comme il le dit dans le même chapitre , c'est le Christ : c Lé corps est en Christ (2). » Les pères de Laodicéc, à leur tour, ne veulent pas qu'on délaisse VEglàe de Dieu 9 représentation dans le présent de Jésus-Christ Fils de Dieu , pour aller adorer des anges. Il faut rester attaché dit S. Paul, au mystère du Dieu Père et du Christ (3). Pour qui a compris la théologie de S. Paul, ce qu'il entend par ce mystère est facile à comprendre. Ce chef ou cette tête dont parle S. Paul, ce Jésus-Christ Fils de Dieu j repré-»» sente par Y Eglise de Dieu^ dans la pensée des pères de Laodicée, c'est Y universelle humanité, c'est l'humanité idéale, c'est l'Adam renouvelé, c'est l'ttre collectif /lomm^, en qui vit chaque homme et qui vit dans chaque homme^ parce que le Dieu étemel qui a créé le filonde se manifeste ainsi. S. Paul ne voulait pas qu'on quittât celte route, poui' la voie inconnue d'un empyrée imaginaire; et quoiqu'il soit question des anges dans l'Évangile, il déclaré que c'est Y inconnu, et qu'on ne peut raisonner là*dessus qu'en se livrant à de vaines imaginations. C'est qu'en effet les anges et les démons de l'Évangile n'ont aucun rapport avec les anges personnifiés que l'on a admis depuis»

Ces anges, dis-je, et ces démons de l'Évangile dont la plupart du temps ou des expressions mythiques, ou des produits d'une mauvaise physique; ils n'ont guère plus de

(1) Canon 35.

(2) Calosa,, ch. H, v* 17*

(3) Jbid,, V. 2 ; H^vr^pto"^ rou 9coC xai ÙarpbÇf ncd roO X/»c«TeO.

réalité et d'existence dans la pensée profonde des Évangiles que dans le Pentateuque. S. Matthieu y par exemple , fait envoyer deux fois un ange à Joseph ; mais il a soin de dire que cet ange apparut chaque fois en songe à Joseph. C'est absolument comme s'il avait dit que Joseph eut un rêve, et que ce rêve était prophétique. En quoi cela détruit-il profondément le dogme fondamental sur Dieu ? Seulement il est bien clair que si iin poète , prenant cette donnée ^ se met, comme Milton ou le Tasse, à faire tenir par Dieu, dans je ne sais quel ciel, un conseil royal, d'où l'ange parte ensuite comme un Mercure ailé, voilà à l'instant même l'idolâtrie créée, la notion de Dieu détruite^ et la barrière ouverte à une absurde théologie.

Ce même S. Matthieu dit quelquefois qu'à la résurrection le Fils de l'homme paraîtra précédé par ses anges , qui sépareront les bons et les méchants. Mais ailleurs il fait dire à Jésus que les douze Apôtres, assis sur douze trônes, jugeront les douze tribus d'Israël. N'est-il pas bien probable que ces anges de la résurrection se confondent fort, dans sa tête poétique, avec ces doule juges d'Israël, qui ne sont pourtant que des hommes ressuscites? Hésite-t-il ailleurs» pour donner ce nom A' ange à un simple mortel , à Jean-Baptiste : « Qu'êtes-vous allés voir au désert? dit Jésus aux Juifs. Était- » ce un homme vêtu d'habits précieux? Ceux qui portent des » habits précieux sont dans les palais des roi& Qu'êtes-vous »donc allés voir? Un prophète! Oui, vous dis-jè, et plus 9 qu'un prophète. Car c'est celui de qui il est écrit : Voici , »j'envoie mon ange devant ta face, qui préparera ton chermin devant toi (1)« »

(1) s. Matthieu, ch. XI , v. 8, 9.

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