‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 3)Chapitre 13 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

Les aDges qui , après la résurrection , se montrent auprès du sépulcre, sont de pures apparitions théâtrales, si peu caractérisées que, d'un Évangéliste à l'autre, le récit varie, comme je Tai remarqué.

Je ne vois jusqu'ici, dans cette introduction des anges dans les Évangiles , que la preuve de l'ignorance en physique des Évangélistes, et en général de presque tous les hommes au temps de Jésus. On avait un rêve, on l'attribuait à un ange. On croyait à la résurrection, pourquoi n'aurait-on pas cru à des apparitions auprès des tombeaui? Platon, qui a de Dieu l'idée la plus sublime, ne croit-il pas aux mânes? Il y a dans S. Jean un curieux passage, qui peut nous faire juger jusqu'où allait cette ignorance de la vraie physique. S. Jean, parlant du miracle de la piscine, décrit cette fontaine; c'était ce que les physiciens nomment aujourd'hui une fontaine intermittente: «Les malades, dit S. Jean, » étaient rangés autour de cette piscine, attendant le mou- » vement de l'eau. Car un ange descendait, à certains mo- » ments , dans le réservoir, et en agitait l'eau ; et le premier » qui descendait dans le réservoir après que l'eau avait été » troublée était guéri, de quelque''maladie qu'il fût at* » teint (1). « Voilà donc S. Jean, le grand métaphysicien, qui prend le phénomène d'une fontaine intermittente pour l'occupation d'un ange! Pourquoi Jésus et ses disciples n'auraient-ils pas cru que beaucoup des maladies qu'ils guérissaient étaient produites par des espèces de mauvais génies qui s'introduisaient dans le corps des hommes, et les rendaient maniaques, insensés? Les Païens ne peuplaient-ils pas le monde de génies de toute espèce? Dans tous les temps,

(1) s. Jean, ch. V, v. a, 4.

et chez tous les peuples ^ n'a-t-oo pas cru aux ensorcellements, aui^ mauvais regards, aux esprits follets, et à mille autre chimères? C'est là une très mauvaise physique, sans doute; mais emporte-t^elle nécessairement cette consé-^ quence, qu'un homme qui a cette physique ait une idée fausse de Dieu? Et quand Jésus, dans l'Évangile, parle en mille passages de la nature de Dieu comme en aurait parié Moïse, comme en auraient parlé Platon ou Pythagore, comme ea parla après lui S. Paul, l'appelant l'Infini, l'Éter-* nel , l'Invisible partout et le Présent partout , ne lui donnant par conséquent ni lieu particulier, ni ciel à part, ni anges autour de lui, ni diables à combattre, faut-il croire que ces mille passages doivent disparaître devant ceux oili la mau-^ vaise physique du temps , l'ignorance des Évangélistes , les préjugés inséparables de toute époque, et, si l'on veut méme^ le degré inévitable d'inconséquence qui est le lot des plus grands hommes, et qui marque leur fini et la borne de leur esprit , se laissent apercevoir I

Restent enfin les deux ou trois passages dogmatiques o^ il est question des anges. Mais il est évident pour moi que ce sont de simples figures ou symboles d'une idée métaphy^ sique. Je prendrai le plus embarrassant, celui sur lequel led théologiens s'appuient pour donner à chaque homme ce qu'ils appellent un ange gqrdien. Jésus dit : « Prenez garde »de ne mépriser aucun de ces petits; car je vous dis que vleurs anges voient sans cesse dans les cieux la face de mon Dpère qui est dans les cieux (1). 9 Traduisez, comme elle doit l'être , cette expression dam les cieux 9 qui revient si souvent dans l'Évangile; traduisez, dis '^ je, littéralement

(i) s. Matthieu, ch. XVlII^ ▼. 10.

Vaour 4u texte primitif par la lumière , c'est-à-dire la vie divine, le divin idéal, la divine volonté; et vous aurez le vrai sens de ce passage. Jésus dit : Nous sommes tous enfants de la lumière , de Tintelligence qui gouverne le monde. L'idée de chacun de nous est en Dieu^ et Dieu embrasse toutes les destinées. Vous voyez ces petits , et vous les jugez petits, et vous les offensez. iKIais dans la lumière, c'est-à-^lire en Dieu , créateur et viviticateur de tous , il n'y a pas de petits, parce que ce qui est manifestation, et n'est pour vous que manifestation , est au fond essence et virtualité, et que chaque essence se développe dans l'Essence une et éternelle. A chaque manifestation donc répond une idée en Dieu, parce -qu'à chaque manifestation répond une virtualité infinie. C'est ce que Jésus appelle nos anges, qui , étant correspondants, dans la lumière, à notre manifestation présente, soient par conséquent , dans cette même lumière, la face de l'Être étemel, en qui ils existent et dont ils sont une émanation.

Il y a dans Platon une pensée qui , à mon avis , donne admirablement le sens de ce que Jésus entendait par aour, la lumière , qu'on a traduit par oùpavoç et ov/)avot, le ciel et les cieux. Platon dit quelque part que, si sa république n'«xiste pas encore sur ia terre , « du moins en est-il nu ciel un mo- 1» dèle pour quiconque veut le consulter et régler sur lui la « conduite de son âme (1). » Qu'entend Platon par ce modèle de sa république qui est dans le ciel? Qu'entend-il quand il ajoute : a Qu'importe donc que cette république » existe ou doive exister un jour? Ce qui est certain, c'est » que le sage ne consentira jamais à en gouverner d'au-

(1) République, liv. IX, sub fin.

»tre (1). » Il entend que cette république étant l'idée divine, ou étant conforme à l'idée divine (puisque, suivant lui , elle est fondée sur la nature buntaine contemplée dan& son essence métaphysique , c'est-à-dire sur l'arcbétype que Dieu a eu en vue en créant l'bomme ) , existe par conséquent en Dieu , dans la céleste lumière. Ce n'est pas d'un lieu particulier appelé ciel, assurément , que veut parler Platon. Il a traité ailleurs, dans ce même ouvrage, avec trop d'ironie son interlocuteur Glaucon, qui lui disait que l'astronomie habituait noti*e esprit à regarder en haut et le tournait vers le ciel. Il lui a trop bien dit que le vrai Ciel n'avait pas de lieu, que le Ciel était dans notre âme (2). Il a trop souvent appelé le Ciel Y intelligible. C'est donc de cet intelligible , ou de cette kumière incréée qu'il veut parler ici ; et c'est en elle, ou dans le Ciel absolu, qu'il dit que le type de sa république existe. Il en. est absolument de même de Jésus quand il parle da ciel : c'est de la vie qu'il veut pai*Ier. De même que Platon dit : «Ma république existe dans le Ciel, c'est-à-dire dans l'absolu et dans l'idéal , » de même Jésus dit : «Il existe un ordre, un règne, une république dans le Ciel , c'est-à-dire dans l'absolu et dans l'idéal. » Et de même que Platon dit : « Ma république n'est pas réalisée encore sur la terre, mais elle se réalisera peut-être un jour; et

(1) Ibid.

(2) Voy. ce passage de Platon cité précédemment, tom. I«% Doctrine, liv. V, c. III, p. 182. En dix antres endroits , Platon, dans ce même ouvrage, revient sur la distinction du Ciel dans l'être, et du ciel dans l'espace, ïi a toujours peur d'une absurde équivoque causée par ce u^ot cieL Ainsi, au livre VI :

GLAUCON

aN*en demeurez pas là, je vous prie; mais achevés la comparaison du Bien 9 (Dieu ) avec le Soleil.

SOCRATE

«Imaginez-vous donc que ce sont deux rois, Tun du monde et d^ êtres intel- «ligibles, Tautre du monde visible; je ne dis pas du ciel, de peur que vous ne •croyiez qu*à Toccasion de ce mot je veux faire une équivoque, etc. »

quand même elle ne se réaliserait jamais sur la terre ^ qu'im-* porte? elle existe dans le Ciel 5 et le sage n'en voudra jamais gouverner d'autre ; » Jésus, avec plus d'assurance et de foi, dit : f Le royaume de Dieu ou du Ciel se réalisera sur la terre. » La similitude entre la pensée de Platon et celle de Jésus est complète.

Comment serait-il possible qu'on niât le rapprochement que j'établis? Partout la royauté du Messie n'est-elle pas indiquée dans les Évangiles comme devant arriver sur la terre ; et partout aussi cette royauté n'est-elle pas appelée le règne de Dieu, \q royaume du ciel, le royaume céleste? Pourquoi est-elle nommée le royaume de Dieu ou le royaume du ciel? Parce qA'elle répopd au type de beau absolu que Jésus imagine exister en Dieu. Donc il n'entend pas parler d'autre ciel que de celui-là ; et tout ce qu'on a greffé depuis sur ses paroles n'est qu'un tas d'absurdes chimères y auxquelles jamais ce grand homme n'a songé.

Je reviendrai tout à l'heure , au surplus, sur ce point de ce que Jésus entendait par ciel, vie, vie future,. Je veux seulement conclure ici , relativement à la première question que je me suis posée , que les divers passages où il est parlé d'anges dans l'Évangile n'ont en aucune façon le sens qu'on leur a attribué, qu'ils n'impliquent pas la croyance à un système d'êtres différents par nature des créatures qu'il nous est donné de connaître, système d'où résulterait une conséquence destructive de la véritable notion que nous devons BOUS faire cle la Divinité. Ces passages attestent seulement l'ignorance et la superstition des Juifs au temps de Jésus ; et, bien qu'ils jettent quelques nuages sur la conception métaphysique que Jésus avait de Dieu , ou que ses disciples se firent de Dieu d'après lui^ ils n'infirment pas néanmoins

et ne contredisent pas essentiellement ie grand dogme de l'unité de Dieu et de son immanence dans toutes ses créatures.

Je^ passe à un second point.

Deuxième question. Jésus, qui appelait Dieu le Père^ c'est-à-dire le père de toutes les créatures ^ se disait pourtant lui , en particulier , le Fils ; car il se croyaft le Messie , et le Messie ^ suivant lui , était le Fils de Dieu. Quel était donc, suivant Jésus, ce Fils auquel le Père avait tout remis; et , puisque Jésus lui-même se croyait ce Fils , que PENSArr

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