JÉSUS DE SA PBOPRE NATURE
Ici la différence entre les Ëvangélistes commence à se montrer. Unanimes sur la nature de Dieu , ils ne le sont pas de la même façon , sans être pourtant contradictoires pour cela entre eux , sur la nature du Christ
Nous avons vu que la palingénésie présente trois aspects différents, mais qui néanmoins se correspondent, et qui , se pénétrant mutuellement, paraissent ne faire qu'un seul tout Or à chacun de ces trois aspects sous lesquels la palingéniêie peut être considérée, répond manifestement une caracté* risation différente du Christ.
Si , en effet, l'on considère la palingénésie sous le rapport cosmique , le Christ de cette palingénésie est un miracle plutôt qu'une essence, un fait plutôt qu'une cause, un phénomène plutôt qu'une substance. Bien que venant de Dieu comme tous les phénomènes , il est fort éloigné de la nature de Dieu ; bien que miracle de Dieu , il n'est pas Dieu ; il est seulement dans la main de Dieu, comme tout ce que nous appelons miracle. La nature de Dieu est avant tout essence , cause > être , substance. Plus un simple effet est grand , imposant , majestueux , divin , et nous paraît
révéler la puissance de Dieu, moins en lui-même il nous parait Dieu; car nous le distinguons de sa cause , qui avant tout est substance. Dieu donc se manifeste sans doute dans le Christ ou Messie de la palingénésie costnique ; maïs ce n'est pas pour cela la nature de Dieu qui nous apparaît dans
ce Christ
Si , au contraire , la palmgénésie nous frappe davantage par le côté politique ou social , la nature du Christ s'éloigne à nos yeux de cette apparence de simple effet , pour commencer à participer de la nature même de Dieu ; de même que l'homme ne nous semble pas un pur effets un pur phénomène, un pur instrument dans la main de Dieu, mais une essence déjà caractérisée, déjà arrivée jusqu'à un certain pointa la vie, une substance plus rapprochée de la vraie substance, un être plus voisin de l'Être existant par luimême. Le Christ, en ce cas, prend à nos yeux la couleur qu'ont en général les sages qui ont éclairé et civilisé le genre humain; c'est-à-dire que nous avons de lui l'idée d'un homme inspiré de Dieu, une idée complexe où les deux idées ai effet et de came se trouvent mêlées et confondues dans un ineffable mystère. Dieu est dans ce Christ de deux façons. Ce Christ est homme , est uni à l'humanité. Donc sa nature tout entière n'est pas Dieu. Il n'est pas d'une façon absolue came, il est encore effet, puisqu'il est homme et uni à l'humanité. Donc , sous ce rapport. Dieu est là comme catise cachée sous cet effet. Mais ce Christ e^tcame aussi, cause à titre d'homme, qui agit mbjectivement sur sa propre vie et sur la vie humaine ; Dieu est donc encore là, et cette fois dans sa vraie nature, c'est-à-dire en tant que cause , essence , substance. Tel est le Christ Homme et Dieu tout ensemble auquel donne lieu la palingéné-
sie considérée surtout sous Taspect social ou politique.
Enfin est-ce uniquement sous son dernier aspect que nous considérons la palingénésie? Le Christ est-il pour nous un Messie de rénovation psychique ^ un résurrecteur de la vie en tant qu'être, substance 5 essence: alors' l'idée d'effet , l'idée même d'humanité ou d'homme , s'évanouissent et disparaissent, pour ne plus laisser voir que Dieu. La nature de Dieu est tellement l'être, la cause, la substance, que , ne voyant plus dans un tel résurrecteur que l'être, la substance, la cause, ce résurrecteur delà vie nous apparaît en lui-même la vie, nous apparatt en lui-même l'être, la substance, la cause , nous apparaît Dieu.
Ce sont là en effet les trois Christ des Évangélistes. Jésus n'apparaît réellement Dieu que dans S. Jean.
On pourrait dresser une sorte de tableau ou d'échelle de la nature du Christ , par rapport à chacun des trois points de vue que chacun des Évangélistes a considéré à part avec plus d'attention ; de cette sorte :
S. Jean est le métaphysicien occupé de la vie subjective, de l'être en soi et en tant que force, se modifiant lui-même et se transformant p^r sa propre puissance. Dans S. Jean la palingénésie est surtout considérée comme un acte de la vie en soi. Cette vie en soi étant appelée âme, et, dans le sens universel , Dieu , la palingénésie pour S. Jean est donc psychique ou psychologique. Les autres aspects, c'est-à-dire la rénovation sociale et la rénovation du monde extérieur ou physique, sont secondaires. Dans un tel point de vue, évidemment , l'être qui cause et amène cette rénovation de la vie en soi n'est pas un effet, mais une cause, et cet être est Dieu. Jésus est Dieu ; c'est le Christ-Dieu. Seulement cette caractérisation peut s'entendre , comme je le montrerai
plus loin , en deux sens très-différents , l'un philosophique et raisonnable, l'autre idolâtrique et faux. Nous verrons lequel de ces deux sens.se trouve réellement dans S. Jean. Dans S. Marc , il y a au fond la même tendance que dans S. Jean; mais il y a en même temps une tendance contraire. S. Marc est sans doute placé aussi au point de vue psychologique ; c'est aussi l'être où la vie en soi qu'il comprend et qu'il considère. Mais, par les raisons que j'ai dites plus haut, tout en faisant du Christ une force et non un phénomène , un être modificateur de^l'être et non un accident de l'être, il recule devant l'idée d'identifier la nature de ce résurrecteur de la vie avec Dieu lui-même. Il veut le rattacher purement et simplement à l'ordre des prophètes et des inspirés; il veut rester Essénien, tout en admettant que Jésus a une nature spéciale ; il ne s'explique pas sur cette nature , il laisse ce coup d'audace à S. Jean. Il y a donc dans S. Marc une sorte d'arrêt de développement ; et ni l'une ni l'autre des deux idées du Christ Dieu, ou de Jésus simple mortel, Q'arrive à la maturité chez cet Ëvangéliste. Il en résulte une
détermination confuse que Jésus est le Christ Homme- Dieu.. 9
La même détermination de la nature de Jésus ressort , mais plus clairement et plus dogmatiquement , de l'Évangéliste S. Luc. Occupé surtout de l'aspect social ou politique de la palingénésie , ce n'est pas tant l'être en soi, la vie en soi , que cet Ëvangéliste considère , que cette vie dans son double caractère de subjectivité, et d'objectivité iréunies. S. Luc est , relativement, fort peu occupé de la vie du monde extérieur ou physique ; mais ce n'est pas non plus la vie en tant que cause uniquement qui l'occupe : c'est la vie en tant que cause et effet 5 c'est la vie en tant que substance et phé-
Domène^ parce que c'est là vie humaine , ou la vie du nous (dans laquelle ce double aspect se inaiiifeste ) . qui est son but principal. Le Christ, pour lui, est donc Dieu, mais il est homme. Il est l'homme s'élevant à Dieu et s'identifiant avec Dieu ; ou bien il est Dieu se faisant homme , s'incamant dans l'homme, mais d'une façon indissoluble. La détermination qui en résulte est celle-ci : Jésus est Homme-Dieu tout* ensemble. Ainsi ce qui ressortait nuageusement de l'indéterminé et du vague de S. Marc est plus positif, mieux formulé dans S. Luc ; surtout si on joint à cet Évangile les écrits de S. Paul, où le Christ, le Fils de Dieu , n'est jamais considéré que comme un homme-typique, réunissant indissolublement en lui la nature humaine et la nature divine. Voilà le Christ de la palingénésie comme S. Paul la comprenait surtout, c'est-à-dire comme sociale ou politique.
Mais dans S. Matthieu, dans l'Ë^angéliste primitif, la palingénésie est celle des anciens astrologues, la palingénésie cosmique; et Jésus là n'est réellement ni Dieu, ni Homme- Dieu. La vraie formule qu'il y aurait à donner de la nature de Jésus dans ce premier des Ëvangélistes serait celle-ci : J^[s est le Christ de Dieu y c'est-à-dire un pur mystère, Cl^k question revenant , si l'on demande à S. Matthieu quel^ftya nature de ce Christ, il en fera un^homme, non pas unD^, mais un homme doué de la puissance divine; en sorte que l'on aura à la fois deux idées inconciliées, savoir la nature humaine et la puissance divine, ce qui constitue un miracle , mais non pas une idée claire.
Dans S. Matthieu , Jésus est bien le Messie ; il est bien nommé le Fils de Dieu; Dieu lui a bien tout remis; il est son envoyé , son mandataire ; il a pouvoir sur toute chose ; il est au-dessus des Prophètes; il commande à la mer, à la
terre ; il apaise la tempête y il marche sur les flots ; il transforme, il guérit, il ressuscite les morts ; tonte la nature lui obéjt ; il viendra à la fin , «quand le soleil s'obscurcira, que » la lune ne donnera plus de lumière , que les étoiles tombe- » ront du ciel , et que les puissances de l'univers seront » ébranlées (1), » il viendra , escorté de ses anges, ressusciter les morts , et établir le règne de Dieu dans ce monde régénéré. Mais néanmoins S. Matthieu, comme le reconnaissaient les Pères, n'a pas une idée nette de Yessence divine de Jésus-Christ. Jésus est pour lui tout ce que je viens de dire., et pourtant c'est pour lui un fait plutôt qu'une cause, c'est un efiet de Dieu sous le signe d'un homme. Ce n'est pas Dieu , ce n'est pas non plus un homme Dieu : c'est une espèce de magicien en qui Dieu opère ; c'est un honune miraculeux, c'est un miracle. Enlevez à ce magicien la vertu divine dont il est investi, ôtez-lui, oserai-je dire, son talisman ; il ne restera plus qu'un homme. Jésus est un homme dans« S. Matthieu ; car l'essence particulière de Jésus n'est pas autrement connue de S. Matthieu. Il l'appelle bien en cent endroits le Fils de Dieu ; mais il ne se gêne pas ailleurs pour dire : « Heureux ceux qui apportent la paix ; car ils » seront appelés Fils de Dieu (2). » Il suffit donc d'apporter aux hommes la paix , ou d'enseigner aux hommes une doctrine de paix , pour être Fils de Dieu, Que devient l'attribut spécial du Christ? Jésus n'est doqc pas un être parfaitement distinct du reste de l'humanité? Après un miracle, S. Matthieu écrit : «Et le peuple glorifia Dieu d'avoir donné un tel » pouvoir aux hommes (3). » Si les hommes ont un tel pou->
(i) s. Matthieu, ch. XXIV, v. 3.
(2) S. Matthieu, ch. V, v. 9 : Moexà/scot oi tlpvtvonoM , ort avroc Yiol e«o&
(3) S. Matthieu, ch. IX, v. S.
Yoir, si le peuple qui entourait Jésus ^ et qui venait d'assister à un miracle 5 ne voyait là^qu'un pouvoir divin, il es{ vrai, mais remis à des hommes, qui nous dit que Jésus n'était pas en effet 4in homme en essence , bien qu'investi d'un poui^oir divin? Les diables que Jésus chasse l'appellent quelquefois, dans S. Matthieu , le Fils de Dieu; mais Tabréviateur S. Marc traduit de manière à nous faire croire que ce Fils de Dieu n^'a pas une essence différente de la nôtre : «Or »il se trouva un homme possédé d'un esprit immonde qui » s'écria et dit : Ah ! qu'y a-t-il entre toi et nous , Nazaréen? » Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le 9 Saint de Dieu. Et le peuple se demandait : Qu'est-ce que »ceci? quel est cei^irt nouveau qui fait qu'il commande «avec autorité même aux esprits immondes, et qu'ils lui » obéissent (1) ?» On m'objectera que c'est S. Marc qui traduit ainsi S. Matthieu. Mais si l'Ëvangéliste primitif avait bien marqué ce qu'il entendait par Fils de Dieu, l'Ëvangéliste abréviateur aurait-il traduit par le Saint de Dieu ? Que S. Marc ait ainsi tradait, c'est, à mon avis, un argument plus fort que si S. Matthieu lui-même s'était servi de cette expression.
Le terme de Fils de Dieu n'est donc nullement défini dans S. Matthieu. Fils de Dieu dans cet Évangéliste veut dire le Roi palingénésique ; c'est-à-dire le Roi ou le Messie prédit par les Prophètes , mais entendu aussi d'une grande époque de palittgénésie universelle. Les Prophètes avaient annoncé un Messie, c'est-à-dire un Roi, ou un Oint, en grec un Christ. S. Matthieu a compris que ce Roi ne serait pas uniquement un roi comme avait été David , mais que la prophé-
(i) s. Marc, ch. I , v. 23-27,
tie devait s'entendre de la grande époque palingénésique des astrologues. En outre ^ S. Matthieu avait été un des Apôtres du Christ ^ et il avait reçu de la bouche du Christ une admirable et divine doctrine de charité et de moralité nouvelle. Il transforme donc le Roi ou Messie des prophètes. Il fond ensemble ces trois idées de Messie ou Roi Juif, de prophète résurrecteur, et de moraliste religieux et inspiré. Sa vue ne va pas plus loin. Mais cela lui suffit pour donner au Christ une grandeur poétique incommensurable , bien qu'encore une fois, comme le reconnaissaient les Pères, il n'y ait pas une ligne dans S. Matthieu où l'essence divine de Jésus soit déterminée ou seulement posée.
Il faut bien qu'on sache que ces noms de Fils de F homme, d'une part, et de Fils de Dieu 9 de l'autre, 4jiie S. Matthieu don^e à Jésus, n'avaient pas chez les Juifs un sens pareil à celui que nous sommes aujourd'hui portés à leur attribuer.
Fils de r homme s du temps de S. Matthieu et de Jésus, voulait tout simplement dire prophète. On sait l'habitude des Orientaux d'ajouter toujours au nom d'un homme le nom de son père, ou de sa race, ce qui revient d'ailleurs à nos noms de famille. Ainsi il n'y a pas un nom d'homme dans la Bible auquel de cette façon un nom de famille ne se trouve joint. Qu'arriva-t-il? c'est que certains prophètes, se séparant de toute famille et se regardant comme unis avant tout à l'humanité, au lieu de se désigner par le nom de leur père, se désignèrent, dans leurs extases, par cette dénomination générale de fils d'Adam ou de fils de V homme. Dans Ézéchiel, en particulier. Dieu n'appelle jamais ce prophète que le fils de l'homme ; et cette dénomination revient presque à chaque verset Cette dénomination convenait d'ailleurs aux prophètes , dont l'esprit était
TRADITION. âJ9
tourné vers l'avenir , qui par conséquent étaient ^ au point de vue métaphysique, plus occupés de la vie en tant que virtualité qu'en tant que manifestation , et dont la fonction était d'annoncer à l'humanité présente l'humanité future. Ces prophètes, se regardant comme identifiés avec les idées d'avenir qui leur étaient inspirées, étaient donc l'humanité nouvelle, l'homme nouveau, ou l'Adam progressif; non pas seulement l'homme, mais l'homme s'avançant vers ses destinées, ou le fils de t homme. Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que l'Évangile lui-même nous atteste que fils de t homme signifie tout simplement un prophète. Dans S. Matthieu : «Jésus étant arrivé au territoire de Césarée de » Philippe demanda à ses disciples : Qui disent les hommes »que je suis, moi, le Fils de l'homme (1)?» Les disciples lui répondent: « Les uns disent que tu es Jean-Baptiste ; les «autres, Éiie; et les autres, Jérémie, ou l'un deà Pro- ^ » phètes. » Jésus demande alors à ses disciples ce qu'ils en pensent eux-mêmes, et comment, le croyant prophète, et l'appelant Fils de l' homme ^ ils considèrent sa nature et sa mission : «Il leur demanda : Et vous, qui dites-vous que je R suis? Simon Pierre , prenant la parole, dit : Tu es le Christ » (le Messie, le Roi) , le Fil$ du Dieu vivant. Et Jésus lui » répondit : Tu es heureux , Simon , fils de Jona ; car ce n'est » pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela ; mais c'est mon »Père, celui qui «st dans la^ lumière (2). » Que veut dire ce passage, sinon que Jésus, qui est prophète, est de p'us prophète chargé d'une mission particulière. Comme prophète, on l'appelle et il s'appelle lui-même Fils de l'homme; mais S. Pierre découvre en lui que sa mission est d'amener
(1) s. Matthieu, ch. XVI, v.^ 13.
(2) S. Matthieu, ch. XVI, v. 15-18.
la graiide palingénéêie ou le règne de Dieu, et il rappelle le Messie, le Fils de Dieu. Jésus , d'un autre côté, qui est plein de sa doctrine de Tunité de Dieu et de l'unité en Dieu, et qui se regarde comme le Messie à ce titre, confirme, dans un sens mystique , l'interprétation de S. Pierre.
Cette seconde expression de Fils de Dieu n'avait donc pas non plus chez les Juifs, et n'a pas dans la bouche de Jésu», le sens particulier qae nous lui donnons aujourd'hui. L'immanence de Dieu dans tous les êtres était une idée si répandue dans le Mosaîsme , que cette expression ne rappelait autre chose que cette idée. Les Prophètes se servent quelquefois de cette môme expression de fils du Dieu vivant, que S. Pierre emploie dans le passage que je viens de citer. Osée, par exemple, fera dire à Dieu parlant aux enfants d'Israël : « Vous êtes les fils du Dieu fort et vivant (1). » Voici un Psaume où le vrai sens de cette expression de Fils de Dieu, telle que les Jciifs l'entendaient, se montre très clairement : «Dieu assiste dans l'assemblée du Dieu fort; » il juge au milieu des juges. Jusques à quand jugerez-vous » injustement, et aurez-vous égard à la puissance apparente » des méchants! Faites justice au petit et à l'orphelin ; faites » justice à l'afiSigé et au pauvre. Ils ne connaissent ni n'entenndent; ils marchent dans les ténèbres; tous les fondements »de la terre sont ébranlés. J'ai dit : f^aus êtes des Dieux, » et vous êtes tous fils de Dieu:; toutefois votis mourrez comme it hommes, et vous, qui êtes les principaux, vous tomberez «comme un autre. O Dieu! lève-toi , juge la terre; car tu «posséderas en héritage toutes les nations (2). » N'est-il pas évident que toute l'inspiration de l'Évangile est, pour ainsi
.(1) Osée, cbap. I, v. iO.
(2) Psalm. LXXXII.
TBADITION. 321
dire résumée dans ce Psaume? Et on peut dire cela avec d'autant plus d'assurance , que^ comme nous le verrons tout à l'heure, Jésus lui-même cite ce Psaume dans S. Jean, et le cite pour expliquer comment il se croit et se dit Fils de Dieu.
Je dis donc que , dans S. Matthieu , ces expressions de Fils de l'homme et de Fils de Dieu n'ont qu'un sens à peine ébauché pftr rapport au sens que la théologie chrétienne leur a ensuite donné; que l'une ne veut dire autre chose que prophète y et que l'autre signifie simplement le Messie chargé de réaliser sur la terre le règne de Dieu, sans que la nature de ce Messie soit caractérisée et déterminée. Jésus est le Fils de Dieu^ dans S. Matthieu, parce qu'il est le prophète de la palingénèsie, et aussi parce que sa doctrine est préci^ sèment celle de l'unité de Dieu, de l'unité en Dieu, et du triomphe définitif de Dieu, dans le sens du Psaume que je viens de citer. Mais aucun autre sens plus positif n'est attaché à cette expression ; de sorte qu'encore une fois ., si vous séparez Jésus de sa doctrine et de la puissance que S. Matthieu' croit que Dieu lui â remise , Jésus est un homme.
Voici deux passages qui , rapprochés , caractérisent bien l'idée synthétique de S. Matthieu sur J^sus, et la borne de cette idée. Cet Évangéliste désigne volontiers Jésus par la dénomination de Roi (1). Vous ne trouverez jamais, pour le dire en passant, une pareille désignation , ni rien qui y res^ semble, dans S. Jean. En outre, ce Roi palingénésique est toujours pour S. Matthieu le fils de David. Quand Jésus donc entre dans Jérusalem , le peuple , dans S. Matthieu , crie :
(1) s. Matthieu , ch. XXIV, v. SA et v. &0 : 6 6a(»a<Ù$«
If. 21
« Hosanna au fils de David! Béni soit celui qui vient au nom »du Seigneur!... Eît le peuple disait : C'est Jésns^ le pro- »phète de Nazareth en Galilée (1). » Mais ce Roi^ n'est-ce qu'un Roi? Non, c'est un homme ^ c'est Thonime. Il se sent peuple 9 et il appelle les hommes ses frères. Il se représente lui-même 9 à l'époque de la résurrection ou de la palingénésie, répondant aux oppresseurs du peuple , en sa qualité de Roi : «Je vous dîs en vérité qu'en tant que vous avez fait ces » choses à l'un de ces plus petits de mes frères, vous me les )>avez faites (2). » L'humanité de Jésus , comme disent les Pères, c'est-à-dire l'humanité considérée en elle-même et en dehors de Dieu , pouvait-elle être^ mieux caractérisée.
Je sais bien que le grand secret du Christianisme* gît dans cette identité, en Jésus , de la nature divine et de la nature humaine. Je sais bien que dans la théologie chrétienne, si Jésus est Dieu , il est homme aussi ; que s'il est Fils de Dieu y il est aussi Fils de F homme ; que par conséquent S. Matthieu peut voir en lui Yhamme , le Fils de l* homme, et que pourvu qu'il l'appelle aussi Fils de Dieu, il paraît être dans l'idée, dans la vérité chrétienne, dans l^orthodoxie. Mais seulement je dis, avec les Pères, que c'est surtout ce côté humain que cet Évangéliste a vu en Jésus, et qu'il n'a en aucune 'façon sornté l'autre face de la question» Que le nom de Fils de Dieu soit attribué à Jésus dans S. Matthieu, cela est bien certain. Mais, si cette dénomination n'y a aucun sens positif en rapport avec l'idée des théologiens, que prouve cette dénomination? Parce que le mot y est, la chose y est-elle ? Je comprends que les théologiens, satisfaits
(1) s. Matthieu, ch. XXI, v. 9-11.
(2) S, Matthieu, ch. XXIV, v. AO : «Et le Roi (h êatracù;), répondant, leur «dira, etc.»
de trouver le mot ^ absolvent S. Matthieu sOus le rapport de l'orâlodoxié; mais qu'ils fondent sur lui leur doctrine > et qu'ils prétendent nous donner le mot pour la chose même, eekt n'est pas adknissible. Ils doivent se contenter d'appuyer leur doctrine sur S. Jean ; car c'est seulement en se fondatit sur ^6' dernier, que leur doctrine paraît avoir quelque appât ence de plalisibilité et de vraisemblance.
De s. Matthieu^à S. Jean, ai-je dit plus haut, il y aurait un abtme infranchissable ^ si S. Marc et S. Luc ne servaient pns à combler l'intervalle. Gela est évident surtout de la notion sur la nature de Jésus. S. Marc donc commence le premier ^ effacer ces caractères de magicien et de roi Juif > comme j'Hi-o^ les appeler afin de mieux rendre ma pensée , et qui^^nt les deiix traits principaux de la figure de Jésus dans S» Matthieu ; le troisièkne caractère, celui de réformateur des âmes, en domine par conséquent davantage. S. Luc, é sion tour, foit du prophète transformateur et du RqI de 8.* Matthieu un rénovateur du sacerdoce , un pontife. Il efface également par là l'aspect étrange et terrible donné à Jésus dans l'Évangéliste primitif. C'est ainsi que le lecteur ohrélien se trouve préparée l'œuvre de S. Jean. La pâlingé-^ nésie cosmique , idée fixe de S. Matthieu, idée qui se présentait à chaque page chez cet Ëvan^éliste , s'efface peu à peu dans S. Marc et dans S« Luc ;- au lieu d'être au premier plan> elle n'est qu'an second dans S. Marc, au troisième dans S. Luc. La formule générale de Vidée de patingénésie ou de résurrection est donc inversée peu à peu. Car> au lieu d'être COSMIQUE-poiiTiQUE-psychique , elle est devenue psychi- QiîE-çosmique-politique par S. Marc , et POLixiQUE-psychiquecosmique par S. Luc, quand S. Jean à son tour s'en empare, et, donnant à Ta^ct psychique autant de développement
que S. Matthieu en avait donné à Taspect oosmrqne, la transforme en PSYGHIQUE-poLiTiQUE-cosmiqoe. Jésus n'est plus seulement le grand mais mystérieux envoyé de la -un du monde; il n'est plus seulement aussi le Messie msofral <loat la nature restait obscure et indéterminée , ni le Messie organisateur d'un nouveau sacerdoce pour l'humanité. Il conserve de tous ces caractères ^ mais il devient âme, force, substance, être; il devient^ vie, et s'identifie avec fauteur de la vie. Le Christ de Dieu de S. Matthieu, le Christ Homme-Dieu de S. Marc et S. Lac, devient le Christ^ Dieu ou plutôt \q* Dieu-Christ de S. Jean.
Laissons donc S. Marc et S Luc , qui , sur la question de la nature ou de l'essence de Jésus , ne sont que des intermédiaires et des préparateurs, qui ne font qu'effiider, adoucir, modifier les traits expressifs du Christ de S. Matthieu, mais qui n'arrivent à rien de clair, de précis, de substantiel, de Arraiment dogmatique sur son essence. Laissons les intenvalles , dis-je , et passons à S. Jean. Les deux termes de l'idée étant homme et Die(i>, S. Matthieu dit homme, et S. Jean Dieu.
Tout le monde sait comment s'ouvre l'Ë vas^ile de & Jean. Au lieu d'une généalogie humaine, c'est une généalogie divine que Sw Jean donne à Jésus. Jésus est la lumière^ Jésus est la parole de Dieu , Jésus est le Aôyoç éternel , Jésusest la vie.
Mais néanmoins demandez à cet Évangéliste quelque chose de plus précis sur Jésus homme , sur le Jésus dont il raconte l'histoire. Vous trouverez sa pensée admirablement exposée dans le passage où les Juifs veulent lapider Jésus, parce qu'il s'est dit le Fils de Dieu. Jésus cherche à convaincre les Juifs de sa mission , et il termine un discours par ces
mots : Moi et mon Père^ nous ne sommes qu'un : * Alors les^ » Juifs* prirent encore des pierres pour le lapider. — Jésus »Ieur répondit : J'di fait deTant vous plusieurs bonnes » œuvres delà part de mon Père ; pour laquelle me lapidez- «vous? — ^ Les Juifs lui répondirent : Ce n'est point pour ]< une bonne œuvre que nous te lapidons^ mais c'est à cause »de ton blasphème ; et à cause qu'étant homnïe^ tu te fais « Dieu; — Jésus leiir répondit : N'est-il pas écrit dans votre » Loi : J'ai dit : Vous êtes des Dieux. — Si elle a appelé » Dieux ceux à qui la Parole de Dieu était adressée 5 et si • rÉcritinré ne peut être réjetée; — Dites- vous que; je vbbfôphème, moi que le Père a sanctifié^ et qu'il a envoyé «dans le monde ^ parce que j'ai dît : Je suis le fils de Dieu? » — Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez 9 point. Mais si je les fais, et que vous ne Vouliez point me » croire, croyez à mes œuvres, afin que vous connaissiez » et que vous croyiez que le Père est en moi et que je suis 9 en lui (l);»
Ainsi voilà Jésus qui , dans S. Jean , explique lui-même sa difvîBité. Et comment Texplique-t-il ? Il la prouve par le texte du Psaume que nous avons cité plus haut Relisons donc encore ce texte si important, et qui nous montre ce que Jésus entendait par sa divinité : « J'ai dit (c'est l'Éternel vqui parle) : Vous êtes des Dieux, et vous êtes tous Fil» » de Dieu. Toutefois vous mourt^èz comme hommes; et vous, »qui êtes les principaux, vous tomberez comme un autre. »0 Dieu! lève-toi, juge la terre; car tu posséderas en héru »tage toutes les nations. » Ëst-il rien de plus clair ! L'immà-nence de Dieu en chacun de nous fait que nous sommes tous
(1) s. Jean, cli. X, v. 30-38.
participants de sa nature et dieux à ce titre ; cette iamia^ aeuce nous fait tous Fils de Dieu. Mais cependant tous nous sommes condamnés à mourir en tant gu'honumê. £t de là . le Psalmiste ^ s'élevant à Dieu sur la ruine d<^s formes mortelles , manifestations de Dieu , appelle Dieu à prendre possession de toute l'humanité, c'est-à-dire à &ire:Cégaer sa propre nature dsins ses enfanta transformés»
Mais, me dira-t-on, tous les hommes étanjl ainsi FH^.de Dieu, suivant Jésus, comment Jésus se dit-il partfeuliërément FiU de Dieu? Jésus nous l'explique Jui-même quand il ajoute : « Si l'Écriture a appelé Dieux ceux à gui ta parole ^de Dieu était adressée, et si l'Écriture ne peut être rejetée, «dites-vous que je blasphème, moi que le Père w sanctifié » et qu*il a envoyé dans le monde, parce que j'ai dit :. Je suis »le Fils de Dieu ! » Jésus se croit donc Fils de Dieu d^nne façon particulière uniquement en ce sens que le Père fra sanctifié (ov ô nwràp ^yian) et qu'il lui a damé uneinmion,
un apostolat dans le monde (xaî àTrsoreeXcv sic rov x^T/Adv).
Mais quelle est cette mission , me demandera-t-K)n encore ? Je réponds que Jésus lui-même nous l'explique également ici. Cette mission c'est d'être Vénonciateur de la Parole de Dieu. Chacun n'a-t-il pas sa mission I tous ces Fils de Dieu qui sont les hommes u'ontrils pas chacun leur mission? Or ne peut-on pas concevoir une mission particulière de c^tatns de ces Fils de Dieu , ^ui soit d'être plus paticiiltèrement les énoneiateurs de la loi.de Dieu, sans qu'ils aient pour cela, en tant qu'hommes, une nature différente de celle des autres hommes , bien qu'en Dieu ils scient prédestinés d'une façon particulière? Remarquez que Jésus, tout en se référant primordialement à l'immanence de Dieu dans toutes les créatures indistinctement , spécialise néan-
moin» le sens de ce mot de .l'Écriture: « J'ai dit : Voitë êtes p Dieux i » le restreignant dans un certain e^ns h ceux à qui la parole de Dieu était adressée^ c'est-ànlire à ceux qui recevaient et comprenaient la ParoJe (Aoyo?) de Dieu {nphç ouç A070ÇTOV esoOgysvfTo), Or^ de môme que ceux qui .recevaient cette parole , ce i^vj^ç , étaient dieux et fils de Dieu à un titre particulier ^ parce qii'ils étaient régénérés et remis en possession de leur nature divine par cette Parole ^ de môme ceux qui énonçaient cette Parole , qui évangélisaient cette Parole, ceux qui feisai^dt faire à cette Parole on progrès nouveau» en déyehq>pant cette Parole, étaient dieux et fila de Dien à un titre particulier* Jésus ne reconnalt^U pas Moïse et le» Propljiètes , ne les ^0tt/îrme-^*i7 pas , comme.il le dit? Ne dit-41 pas Ini-mène « qu'il ne vient pas renverser » Moïse et les Prophètes > mais, les confirmer, les expliquer , » et ies: développer. » Donc Moise et les Prophètes, énonciateors de la Pajnole, do kèyot, étaient à ses yeux Dieux et Fils de Dieu à on titre {Particulier, c'est*à-dire encore à un autf*e titre que ceux qui avaient reçu d'eux cette Parole. Mais néanmoins, comme le dit le Psamoe, tous ces Dieux, tous ces F ils de Dieu , meurent entant qu* hommes , et Dieu seul reste. Tous ces Dieux, tous ces Fils de dieux, ne soot tels que parce qu'ils sont de Dieu, La Parale seule, en tant qu'elle «st Dieu manifesté, est étemelle et perpétuellement créatrice. Ces IHeux, ces Fils de Dieu c^nt vécu par elle, et revivront par elle; mais aucune manifestation de cette Par^e n'est Dièo pour cela.
. L'idée que Jésus a de lui-même ne peut donc se séparer de celle qu'il se forme de Moïse et des Prophètes; et, par Moïse et les Prophètes, elle se lie indissolublement à l'idée qu'il se forme de ceux qui ont reçu le Aôyoç par ce même
Moïse et par ces mêmes Prophètes ; et enfin , par ceux qat ont reçu et compris le Aôyoç^ elle se lie indissolublefflent aussi à tous les hommes 5 qui sont tous créés susceptibles de le recevoir. Donc l'idée que Jésus a de lui-même ne fait pas de iui une essence différente de Tessence humaine , bien «que ce soit Dieu ou le Myoç de Dieu que Jésus considère en luiméincb
Donc (si on se reportait uniquement à ce passage) la pensée de S. Jean sur Jésus serait au fond cellen^i : Cet homme qui a paru et qui s'appelait Jésus est Dieu^ parce que sa doctrine est Dieu y et qu'il me paraît identique avec sa doctrine. TjUais néanmoins » en tant qu'ayant vécu à titre de créature^ il ne se croyait Fils de Dieu que parce qu'il sentait Dieu immanent en luié comme en tous les hommes; il n'était donc Fils de Dieu que parce qu'étant de^Dieu, comme nous tous , il s'était élevé à Dieu plus que tous les mortels 5 et avait fait l'absolu sacrifice de la nature humaine en lui, pour développer en lui ce gerçie de Dieu qu'il avait comme toutes les créatures. Et c'est ainsi qu'il est Dieu , parce qu'à sa place, et son sacrifice consooupé, je ne i^oisplus rien de l'homme, mais Dieu. Jésus est donc la Parole de Dieu , Parole qui s'est révélée aussi dans d'autres hommes, ou plutôt qui s'est révélée et se révèle dans tous les honuai(ies, mais qui s'est révélée d'une façon complète et spéciale en lui. Quant à lui, com9»e créature , consumé pour aind dire par le Dieu qui était en lui, il a donné son corps ^ comme il le dit, à manger à tous les hommes, pour les anmcner à la commmiion. C'est ainsi que, voulant être à Dieu, il est devenu Dieu, parce qu'il était de Dieu comme nous tous.
Cette explication : «Jésus est Dieu parce qu'il était de Dieu comme nous tous,, i> explication qui , on vient de le
voir, est bien de S. Jean et dé Jésus lui-même selon S. Jean, est fort importante ; et j'ose dire qu'elle fournit le point de réunion possible entre la Philosophie et le Christianisme.
Pourquoi la Philosophie n'admettrait-elle pas que Jésus est Dieu en ce sens? L'humanité est-elle déshéritée de Dieu par une telle explication? Dieu est^il mis hors de nous? Non, il entre au contraire en nous avec Jésus ainsi déifié? Le Christianisme est divin, sans doute, mais divin comme l'humanité pouvait être divine alors que parut le Christianisme. Dieu, pour être dans toutes les créatures, ne se manifeste pas dans toutes de la même manière , et , pour être immanent dans l'humanité , n'est pas immanent dans l'humanité de la même façon en tous les siècles. Jésus a été le divin rq>résentant de l'humanité à son époque, ce qui revient à dire qu'il a été le reprfeentant de Dieu pour l'humstnité à cette époque. IViais &ire, comme les Chrétiens ont souvent feit, oubli de cette explication, et entendre la divinité de Jésus comme une différence à! essence, une dif«férence générique d'essence, c'est mettre encore Dieu hors de nous, hors de la vie des créatures, dans un lieo à part, et Jésus avec lui ; c'est ne pas comprendre^ Jésus , et c'est constituer l'idolâtrie. L'idolâtrie chrétienne, en effet, est tout entière sortie de csette fausse conception de la nature de Jésus.
Que te Christianisme donc admette que Jéras, le Jésus qui, a paru sur la terre, qui a vécu trente-six ans suivant les uns et cinquante suivant d'autres avant de mourir sur la croix , que ce Jésus , dis-je , n'est Dieu que parce que tous les hommes sont de Dieu, ou que Dieu est immanent dans chaque homme; et la longue controverse entre le Christianisme et la Philosophie sera terminée. Car*plus d'idolâtrie.
Jésus 9 en tant que personnage historique > doit être aimé et non pas encensé , vénéré et non pas adoré. Il n'y a ^au fond de lui que Dieu^ le Dieu manisfesté en loi^ qui soit adorable. Dieu seul est ia vie, Tauteur de la tie; et^ pour avoir mieux compris la vie que les autres hommes , Jésus 5 incarnation de Dieu comme nous tous , n'a connu la vie que sous les voiles qui obscurcissent les yeux de tout homme , quelque grand qu'il soit, à toutes les époques du temps ^ à tous les points de l'espace, et par conséquent n'est pas luimême la vie ni l'auteur de la vie. Toute incarnation de Dieu est limitée, finie; et par conséquent aucipne ne doit être prise pour Dieu, adorée pour Dieu«
Le fond de Tidée de S. Jean sur la divinité de Jésus est bien moins de faire Jésus Dieu, que de montrer Dieu dam Jésug. Ce n'est réellement pas, au premier chef, l'homme ni l'humanité que cet Évangéliste nie en Jésus; mais il voit Dieu rayonner dans l'homme et dans l'hamanité, au point qii^il lui semble qu'il n'y a plus que Dieui dans- Jésus, dernière expression , suivant lui, de l'homme et de l'humanité; et voilà pourquoi finalement il paraît aller jusqu'à méceoinaître et^ si l'on veut, jusqu'à nier l'homme et l'humanité en Jésus. C'est une erreur sans doute, et la svite l'a bien démontré. Mais ce n'est pas nne raison pour voir dans & Jean ce qui n'y est pas, savoir une idolâtrie négatrice du vrai-Dieu.
Véritablement^ je le répète encore ^ & Jean 'iue tfonsidère pas Jésus dans Jésus, c'est Dieu qu'il, considère. Ce. qui, à ses yeux , est Dieu en Jésus ^ c'est donc Diea en définitive, et non pas Jésus : .
Est Deus in nobis ; agitante calescimus illo.
Mais S. Jean*, m'objectera-t-on , ne se c<mtente pas de
TRADITION. âSi
dire que Jésus est le Fils de Dieu on Dieu ; il cherche quelte est l^a nature en Dieu^ ou ce qu'est en Dieu cette Parole de Dieu , c'est-à-dire cette Loi de la Vie , avec laquelle Jésus lui pjurait identifié. La dénomination de Fils de Dieu prend donc^ dans cet Ëvangéliste , un sens toutnouvea», et complètement différent du sens que cette appellation a dans S.' Matthieu et dans le passage même de S. Jean que vousTisnes de citer. Jésus devient F ils de Dieu dans un sens très-pak*ticillier, U est le Verbe divin , il est une des persomies dé Dieu; il est donc Dieu , non pas au même titre que datfs le passage que vous venez de citer , mais à titre de Pensée di-*vine incarnée dans l'humanité. Voilà l'objection que Ton me fera.
Je réponds. Je sais que l'idolâtrie s'est encore làiigeraeot fait voie dans le' Christianisme par ce- côté ; mais néanmoins ce que je viens de dire de l'assertion de S. Jean ^ que Jésus est Dieu ou Fils de Dieu, entendue dans le sens que nous sommes tous de Dieu, et par conséquent tous fils dé Dieu, mais que Jésus fut une manifestation plus éclatante de la Divinité dans l'humanité , je le dirais également de cette autre assertion de S. Jean 5 que Jésus est U Verbe* L'une. et l'autre de ces opinions ont une vérité relative, susceptible d'être comprise et admise par la Pfaatosophie.
J^ai montré aiUeurs (1) les profondes racines de cette an-; tique théologie du V^e de Dieu. Oui ^ il y a en Dieu trois personnes distinctes dans une indécomposable unité. Ce ne sont pas seulem^ent les Chrétiens qui ont connu ces trois personnes en Dieu, c'est-à-dire le ternaire divin et le quaternaire que l'unité de Dieu représente. J'ai montré ique toutes
(i) Dans divers artides de la Revue e^icyelopédique et de VEneyctopééie N(mvelle, Voy. en particulier l'article Christianigme de VEncydopédie,
les anciennes religions ont connu ce mystère de l'Être ^ que les Indiens Tont connu ^ que les Ëgiyptiens Tout connu , que la théologie grecque l'a connu ^ que Pythagore et Platon l'ont également connu. S. Jean ^ en nous parlant dn Y^vhé de Dieu , n'est venu en parler qu'à s(m tour. Qu'est-ce que le Brahmâ actif et créateur des Indiens , par raj^rt au Brabm essence? Qu'est-ce que ce Narayana, « qui n'est autre, dit Manou^ que le Brahmâ actif, lequel reproduit dans toute création l'Être éternel, absolu, existant par luimême, en un mot Brahm ou Dieu le Père (1) ? » Qu'est-ce que le Tao ou Verbe de Lao-Tseu , « organisatenrde la terre » et du ciel , qui prit racine dans le sein du suprême Repos » et du suprême Vide (2) avant la grande origine (3) ; qui «arrangea les éléments, et dissipa les ténèbres;... qui a » transformé sa personne en revêtant un corps mortel ; qui » a partagé toutes les destinées de ce monde de boue et de » poussière ; qui parut dans le monde comme un grand sage; » qui observa le bon et le mauvais des générations succès* »sives, et établit sa doctrine suivant les temps; qui a été, » suivant les temps , le grand in3tituteur des générations ; 9 qui a vécu parmi les hommes, et ne ressemblait pas à la »fouJe des hommes parmi lesquels il était compté (A)?» Qu'est-ce que le Kneph ou le Démiourgos dçs Égyptiens , p^r rapport à son père Amôn, lé caché ou V impénétrable; Kneph, l'architecte de l'univers, que les habitants de la Tbébaïde, dans une inscription qui nous reste encore, ap^
(i) Yoy. le Manava-Dkarma-Sastra, liv. I.
(2) Dieu le Père. Voy. plus haut ce qui a été dit sur cette expression orientale le Vide , pour signifier TÊtre en essence et avuit toute manifestation (tom. I*', p. 347 et pass,),
(3) La création.
(4) Tao-te^King, Voy. Mémoire sur Vorigine et la propagation de la doetritm du Tao, traduit du chinois par M. Pauthier.
pellent «l'esprit créateur de TuDivers^ le principe de vie des » essences divines , le soutien de tous les mondes^ » et qu'ils reconnaissent pour « incréé et étemel (1) ? » Qu'est-ce que la Minerve du Paganisme grec , la Fille du Père , son Idée sortie tout armée de son cerveau y sa Sagesse en un mot ou son Verbe? Qu'est-ce que le Métis d'Orphée, « cette Intel- 9 ligencie, créatrice première de toute cfaose : Wniç irps^ç yt- » vfTup (2)? » Qu'est-ce enfin que le Logos éternel et créateur de Platon 5 connaissance divine, première cause des créatures , original immatériel et étemel sur lequel toute chose a été faite et par lequel toute chose est successive ment créée ; qu'est-ce , dis-je , que ce Aoyoc par rapport à cehu que Platon appelle le Père de ce même Mjoç , c'est-à-dire «le Père du Dieu constructeur et cause de tout ce qui 9 existe (3). » Gé Brahmâ actif, ce Narayana, ce Tao, ceKneph, ce Démiourgos, cette Minerve, ce Métis y ce Logos ^ c'est le Verbe, c'est le Logos de S. Jean.
Il faut que j'explique, en aussi peu de mots que je pourrai, ce que non seulement le Théologien du Christianisme, comme les Chrétiens appellent S. Jean , mais la théologie universelle , ont entendu par lé Verbe.
Au sein de la Lumière éternelle qui embrasse et unit toute chose, est éternellement une lumière qui distingue toute chose. Cette seconde lumière, coéteraelle et consubstantielle à la première, est le Verbe de Dieu, ou plutôt le Verbe en Dieu. C'est la Pensée divine.
(1) Voy. Notice du Musée Charles X et Lettres écrites d*Égypte, par ChampoUion.
(2) Vers d'Orphée cîlés par Aristote et conservés par Stobée. Voy. rarlicle Christianisme de V Encyclopédie Nouvelle,
(3) Tdv Tâv TrÂvTâiv 6sdv -hys/iàva. tûv re 5vTcav xa.ï râv fuXXàinoitv, toC tc r,ytfi6)fOi xolI odriov 7rari/»a Kv/oeov, inofivwr»^ {Opp*, Epist, VI.)
J'ai écrit ailleurs :
a Un des hoioAies qui ont le mieux connu les origines du » Christianisme , le docte Mosheim ^ a dit : Quiconque étu- » diera ce qui nous reste de témoignages de i*ancienne sa^ Tt -gesse égyptienne 9 verra que toute cette doctrine reposait » sur un principe ; savoir que Dieu comprend tous les
* ÊTRES , et que Dieu et le monde constituent un seul
»TOUT, QUI ne peut ÊTRE DÉCOMPOSÉ QUE PAR LA PEN-
» SÉE (1). Ainsi 9 sc^ivant Mosheim , au fond et au dessus de » tout le polythéisme égyptien se trouvait le panthéisme. Mais » je vais plus loin que Mosheim , et je dis que non seulement ]» les Égyptiens connurent la véritable nature de Dieu sods le
* rappoit de l'unité et de Tinfinité , c'est-à-dire le In Deo t>è- "^.vimus, et movemur, et sumus, de S. Paul 5 mais qu'ils » s'Slevèrent encore de cette connaissance à la distinction du » Verbe en Dieu , c'est-à-^^dire qu'ils sortirent du panthéisme » absolu, précisément par ce côté par lequel Mosheim dit que » nous poayons en sortir. Dieu et le monde , dit Mosheim , » constituent un seul tout, qui ne peut être décomposé que » par la paisée , cogitûndo. Mais qu'est-ce que distinguer » par la pensée? Vous avez donc à votre service une pensée » pour distinguer. Cette peîisée est donc aussi en Dieu; car » apparemment elle n'est pas à v^us en propre ; elle vous est Il seulement communiquée, puisque Dieu comprend tout. » Den^i il y a aussi en Dieu une pensée, une raison qui dis- 1» sipe le chaos, qui éclaire toutes choses, en distinguant les » uns des autres les différents êtres. Il ne faut pas davantage » pour sortir du panthéisme. La i^econde notion de la nature divine vient à l'instant même s'ajouter à la première^ et,
(1) Res Ckrisu ante ComianU, p« 287.
» au lieu d'être panthéiste^ on est idéaliste et vraiment reli- »gieux (1); » . •
Cette citation me paraît, à quelques égards y propre à faire comprendre ce. que Ja théologie universelle a entendu par le Verbe en Dieu , ou par le Fils. Mais voici un passage de Pla* ton qai servira bien mieux encore à initier sur ce point le lecteur. Dans là Bépublique, les interlocuteurs de Socrate lui demaïkdent de leur expliquer la nature du Bien y l'essence du Bien et du: Bon y c'«st-à-dire Dieu.
SOCRATE
a Je n'en demanderais paâ davantage moi-même; mais je »cTalns que cela ne passç mes forces , çt qu'en tâchant de >>.vauç s^ti^âire^ je ne m'y, prenne ai^ez mal pour m'attirer » des railleries de votre part. Quoi qu'il en soit,, ii^es cher.s » amis, laissons pour cette fois la recherche du Bien, tel qu'il » est en lui-même : cette recherche nous mènerait trop loin ; » et j'autdis pçine à vous expliqujer sa nature, telle que je la «conçois, en suivant la- route que nou$ avons prise. Je veux • vous entretenir, si vous le trouvez bon, d'une production » du Bien , qui lui est tout-à-fuit semblable ; sinon , passons » à d'autres choses.
GLAUCJON,
» Non ; pariez-noMS du Fils, vous nous entretiendrez une » autre fois du Père» C'est une dette que nous réclamerons » en son temps.
, . . SOCRATE
» Je voudrais bien un jour pouvoir m'en acquitter, et que
(1) Art Christianisme de VEncyclopêdie Nouvelle,
» vous fassiez vous-mêmes eu état de la recevoir^ au lieu du » simple fruit (1) de la dette ^ tel que vous le recevez anjour- »d'hui. Recevez donc ce fruit, cette production du Bien; » prenez garde cependant que je ne voué trompe sans le vou- * loir, en vous payant en fausse monnaie, n
Socrate alors commence par une comparaison de Dieu avec le soleil. Dieu est le soleil invisible qui éclaire le monde des idées. Dieu est le soleil de la vie; mais ce soleil a sa lumière, qui rayonne de lui et qui est lui. Ce que la lumière que nous appelons physique est au soleil, la lumière qui rayonne de Dieu l'est à Dieu. Cette lumière rayonnant de Dieu , c'est ce que Platon 3» d^aprè3 l'antique théologie , appelle le Fils ; Dieu , considéré comme le soleil en qui est cette lumière et d'où rayonne cette lumière, est le Père, Voici cette comparaison :
SOCRATE
«La vue, je vous le demande, peut--elle apercevoir l'objet » visible sans le secours d'une troisième «ibose? '
GLAUCON
» Que Voulez-vous dire ?
SOCRATE
» Je veux dire qu'encore que les yéui soient bien dispo-* )» ses, qu'on les appliqué à leur usage , et que l'objet âoit c6- «loré, cependant, s'il n'intervient pas une troisième Chose ^ » destinée à produire cet effet, les yeux ne verront rien, et » les couleurs seront invisibles.
(1) Il y a dans le grec une équivoque sur le mot t^xo$ , qui signifie également un fils, une production, et Tintérèt, le fruit d'une dette.
» Quelle est cette chose?
SOCRATE
» C'est ce que vous appelez lumière»
GLAUCON
» Vous avez raison.
SOGRÀTÉ»
«De tous les astres-dieux qui sont dans le ciel, ^el est » celui dont la lumière dispose je mieux les yeux à voir et les » objets à être Vtts ?
GLAUCON
» Selon tnoi comlllê selon vous et tout le monde > c'est lé » soleil.
SOCRATE
» Voyez si le rapport de la vue à ce dieu n'est pas tel que ' » je vais dire.
GLAUGONw
» Gotnment?
SOCRAÏEi
»La vue^ non plus que Porgàne bu là partie dé notre » corps où elle se forme , et qu*on appelle l'œil, n'est pas te »soleiL
GJLAUGONi
» Non.