CHAPITRE SEPTIÈME
SUITE. — EXPUCATION DU MÏTHE d'ADAM.
Je me figure quelquefois Moïse , sous la figure sauvage et sublime à la fois que lui a donnée Michel-Ange^ apparaissant tout-à-coup au milieu de ses critiques ^ soit chrétiens, soit philosophes, qui lui reprochent aigrement et ironiquement de n'avoir pas enseigné l'immortalité de l'âme.
Il dirait aux Chrétiens : J'ai si bien enseigné l'immortalité, mais la vraie immortalité, que votre religion tout entière s'est ensuite rattachée à la notion que j'en ai donnée dans la Genèse. N'avez-vous pas, en effet, admis la réversibilité, n'avez-vous pas admis le péché originel? N'avezvous pas lié la mission du rédempteur Jésus au crime du premier homme? Qu'était-ce donc que ce premier homme, sinon l'homme même, l'espèce homme, l'humanité? Si vous n'aviez pas senti la profonde vérité cachée sous cet emblème d'Adam , auriez-vous jamais fait du péché originel le fondemei^t de votre religion? Si la vie des hommes n'était pas collective , si elle n'était pas en un seul faisceau , et si , de cette façon , l'Adam qui vit aujourd'hui n'était pas l'Adam qui a vécu hier, l'Adam qui a vécu il y a six mille ans, ou
plutôt TAdam éternel ^ auriez-vous jamais imaginé un Dieu assez injuste pour rendre responsable du péché d'un homme qui a vécu il y a six mille ans les hommes qui naissent journellement sur la terre? Donc, c'est parce que ma leçon sur l'immortalité 9 bien qu'indirecte et détournée, a été comprise par vous, que vous avez, sans hésiter, adopté cette réversibilité, qui, au fond, n'était qu'une expression voilée de l'immortalité des hommes dans le genre humain. Vous ne pouvez donc pas me condamner sans vous con* damner vous-mêmes; car c'est la vérité cachée dans le mythe que je vous ai légué qui peut seule expliquer et justifier l'adoption que vous avez faite du péché originel , sur lequel vous avez fondé la Rédemption et tout le Christianisme.
Et que dirait ce géant qu'on nomme Moïse à Voltaire et à tous les philosophes voltairiens, qui, sur les ruines des religions positives, parlent tant de l'humanité, et n'ont d'autre religion qu'elle? Qui voos a appris, leur demande^ rait-il , qu'il y avait une humanité , qu'il y avait un lien collectif entre les hommes , que les hommes formaient une unité? N'est-ce pas moi qui ai fait sortir cette vérité du, sanctuaire des temples d'Egypte pour vous la donner? N'estce pas moi qui ai confié à une nation d'esclaves ce palladium de l'humanité?
Voltaire lui-même rend indirectement, et sans le savoir, témoignage à Moïse, lorsqu'il s'attache à prouver, avec tous les secours de l'érudition , que le mythe d'Adam ne se trouve que dans Moïse. Après avoir démontré, par ce qui nous reste des plus anciennes traditions , ce qu'il appelle ironiquement «le profond secret gardé sur Adam dans «toute la terre habitable, excepté en Palestine, jusqu'au » temps où les livres juifs commencèrent à être connus à II. 3
•Alexandiie^ » il ajoute : «Il est donc avéré que nos pre- »ipiers parents furent toujours ignorés des nations. Il faut » avouer qu'une telle réticence est sans exemple. Tous les » peuples se sont attribué des origines imaginaires^ et aucun »n'a touché à la véritable. On ne peut comprendre comment »le père de toutes les nations a été ignoré si longtemps. »Son nom devrait avoir volé de bouche en bouche d'un »bout du monde à l'autre ^ selon le cours naturel des choses «humaines. Humilions-nous sous les décrets de la Prorivdence^ qui a permis cet oubli si étonnant Tout a été » mystérieux et caché dans la nation conduite par Dieu »méme^ qui a préparé la voie au Christianisme ^ et qui a » été l'olivier sauvage sur lequel est enté l'olivier franc. Les vnoms des auteurs du genre humain^ ignorés du genre «humain^ sont au rang des plus grands mystères (1). » Si Voltaire, au lieu de ne s'attacher dans le récit génésiaque de Moïse qu'aux images matérielles, comme un enfant, sans pénétrer dans le symbole , s'était adressé ces questions : «Le genre humain a-t-il connu et connaît-il bien encore aujourd'hui son unité, sa solidarité, sa loi de développement ? L'h(Hnme se connaît-il, connaît-il sa relation avec les autres hommes qui l'ont précédé sur la terre , qui vivent contemporainement avec lui sur la terre, et qui le suivront sur la terre? En d'autres termes, le mystère de la génération de l'homme individu dans l'espèce est-il connu?» Voltaire ne se serait pas étonné que les antiques traditions qu'il rapporte ne disent rien sur ces questions ; leur silence complet à cet égard ne lui aurait pas paru un étonnant mystère : mais il aurait admiré que Moïse ait pu donner une solution
(1) Dictionnaire philosophique, art. Adam,
si précise et si nette ^ bien que cachée sous le voile hiéroglyphique ^ et enveloppée de ténèbres^ de ce problème de l'homme individu et de l'humanité. L'ironie aurait expiré sur les lèvres de Voltaire , et se serait changée en louange. Mais il a été bon et nécessaire que Voltaire ne comprît pas la Genèse de Moïse ; il a été bon et nécessaire que la critique du dix-huitième siècle ^ en détruisant le respect idolâtrique pour la lettre sainte , nous permît par là même de pénétrer sans impiété dans le sens et dans la pensée^ pour vivifier en nous et transformer cette pensée^ nous l'assimiler ^ et nous en nourrir.
Voltaire ne fait-il pas pitiés lorsqu'il met au-dessus de Moïse 9 au-dessus de la pensée de Moïse ^ les lumières des politiques grecs et romains? « Qu'auraient dit, s'écrie-t-il, 9 César, Antoine, Crassus, Pompée, Cicéron, Marcellus, 1 Métellus, si un pauvre Juif, en leur vendant du baume, » leur avait dit : Nous descendons tous d'un même père , » nommé Adam ? Tout le sénat romain aurait crié : Montrezxnous notre arbre généalogique... Quoi! vous saviez un si » grand secret et vous nous l'avez caché ! — C'est que nous 9 sommes purs et que vous êtes impurs, aurait répondu le » Juif. — Le sénat romain aurait ri , ou l'aurait fait fusti- »ger (1).»
£h ! c'est précisément ce qu'ils firent à S. Paul lorsqu'il vint, avec le dogme d'Adam à la main, leur dire : Nous sommes tous une seule race, un seul homme, un seul homme éternel. Ils rirent, et le firent frapper de verges. Il n'y a donc pas besoin de forger cette supposition, elle est toute faite. Mais S. Paul avait-il raison , je le demande à Voltaire?
(i) Dictionnaire philosophique, art Adam,
avait-il raison contre l'Aréopage qui rit et refusa de l'entendre ? avait-il raison contre le préfet romain qui le fit frapper? et, s'il eût paru devant tout le sénats n'aurait-il pas eu raison contre tout le sénat? Or d'où venait à S. Paul cette connaissance qui lui donnait raison , sinon du dogme d'Adam?
Il y a deux manières de considérer le texte même du Sépher ou de la Genèse de Moïse. On peut croire que nous possédons réellement encore Je sens de l'antique langue dans laquelle est écrit ce monument dont trente trois siècles nous séparent. Mais on peut soutenir aussi que l'héBreu des savants actuels n'est qu'une dérivation fort éloignée de l'anciepne langue hébraïque, et qu'ainsi nous n'avons, par le moyen de cet hébreu, qu'une interprétation secondaire et dérivée , et non pas une traduction véritable du texte de Moïse. Dans cette dernière hypothèse, le texte lui-même nous resterait voilé , et pourtant nous en aurions une certaine connaisss^nce par la langue dérivée et secondaire que L'on appelle aujourd'hui l'hébreu. Mais qu'importe l'une ou l'autre de ces suppositions, puisqu'il est évident, dans toutes les deux, que Moïse, en parlant d'Adam, n'a pas voulu parler d'un homme en particulier, mais de l'humanité, de l'espèce humaine, de l'homme en général.
L'idée que la création d'Adam dans la Genèse est un mythe, concernant l'humanité en général, et jion pas une simple histoire, un récit au sujet d'un prétendu premier homme, n'est certes pas nouvelle. Cette idée a régné presque universellement chez les Juifs, elle a été adoptée par plusieurs des'Pères de l'Église, et par tous les savants modernes qui ont examiné cette question avec quelque attention. Pour prendre la Genèse à la lettre, il faut vraiment vouloir se cou-
vrir les yeux du double bandeau de la superstition et du préjugé^ ou bien^ comme Voltaire ^ il faut être poussé par l'esprit de critique et de scepticisme.
On sait que chez les Juifs^ la lecture de la Genèse était défendue avant l'âge de vingt-cinq ans^ parce qu'avant cet âge on était supposé ne pas pouvoir comprendre la science contenue dans ce livre sacré. Les Saducéens s'efforçaient^ il est vrai y de prendre le texte à la lettre; mais les sectes qui adoptaient une interprétation orale ^ telles que les pharisiens et les Esséniens^ se gardaient bien de s'arrêter au sens vulgaire. Ils expliquaient le Sépker allégoriquement, c'est-à-dire métaphysiquement. On sait aussi que^ dans les premiers siècles du Christianisme 5 ces explications allégoriques de la Genèse causèrent entre les Juifs ^ les Chrétiens ^ et les différentes sectes gnostiques, manichéennes, et autres, une multitude de querelles et de controverses. Mais presque toutes ces sectes convenaient que le récit moîsiaque était mythique et symbolique.
S. Augustin reconnaît qu'il n'y a pas moyen de conserver le sens littéral des trois premiers chapitres de la Genèse «sans blesser la piété, et sans attribuer à Dieu des choses j> indignes de lui (1). » Origène avoue que «si, l'on prend )> l'histoire de la création dans le sens littéral , elle est ab- » surde et contradictoire ; » il plaint « les ignorants qui, sé- » duits par la lettre de ht Bible, attribuent à Dieu des sen- » timents et des actions qu'on ne voudrait pas attribuer au »plus injuste et au plus barbare de tous les hommes (2). »
Dans ces derniers temps, Fabre d'Olivet a poussé beaucoup plus loin encore l'idée, évidemment vraie d'ailleurs,
(1) Contr. Faust,, lib. XXXII, c 10 ; I>c Gènes, contr. Maniciu, lib. II, c. 2,
(2) PkUocaL, p. 6, 7, 12.
que la Genèse de Moïse n'est qu'une expression symbolique^ et ne doit pas être prise dans un sens purement littéral. Mais ce savant n'a pas entendu la chose comme tout lemonde^ et c'est par une route à lui qu'il a essayé de retrouver le vrai sens de ce monument Considérant que près de six siècles avant Jésus- Christ les Hébreux, devenus des Juifs, ne parlaient ni n'entendaient plus leur langue originelle, il a nié absolument la valeur de l'hébreu tel qu'on le connaît aujourd'hui , et il a entrepris de restaurer une langue perdue, selon lui, depuis vingt-cinq siècles. Son système ne manque assurément ni de solidité ni de grandeur. Il pose d'abord en fait que l'hébreu renfermé dans le Sépher de Moïse est le pur idiome des antiques Égyptiens, lequel aurait eu d'ailleurs le plus grand rapport avec le phénicien. Il n'a pas trop de peines à rendre cette opinion assez vraisemblable , puisque les Hébreux , selon la Genèse même, sont restés quatre cent trente ans en Egypte. Cet idiome donc ainsi séparé d'une langue parvenue à sa plus haute perfection, entièrement composé d'expressions universelles^ intelligibles, abstraites, serait tombé, entre les mains d'un peuple ignorant et grossier comme les Juifs, de dégénérescence en dégénérescence , et de restriction en restriction , jusqu'à ses éléments les plus matériels : tout ce qui était d'esprit y serait devenu corps; tout ce qui était intelligible y serait devenu sensible ; tout ce qui était universel y serait devenu particulier. C'est ainsi que le sens littéral se serait trouvé complètement perverti et transfiguré, soit dans les anciens targums ou versions juives, soit dans la version samaritaine, soit plus tard encore dans la version grecque des Septante , et enfin dans la version bien plus moderne de S. Jérôme, devenue la Vulgate. Avec un courage qu'on ne saurait trop admirer, Fabre d'Olîvet essaya donc de restituer
la langue hébraïque dans ses principes originels^ et il donna une traduction nouvelle des dix premiers chapitres du Sépker, Quand on lit cette traduction ^ si différente des versions vulgaires , on est étonné de la profondeur et de la suite des idées queFabre d'Olivet découvre dans ce texte; et on se de* mande si une pareille conséquence dans les idées n'est pas une démonstration en faveur de la clé que Fabre d'Olivet crut avoir trouvée. Je laisse de côté^ bien entendu^ les conséquences définitives qu'il prétendit tirer de son étude du texte, et l'interprétation générale qu'il donna du sens philosophique de la Genèse. On conçoit^ en effet , qu'il puisse avoir raison sur la valeur des radicaux et sur leur portée métaphysique ^ que par conséquent il fournisse d'excellentes inductions sur le sens profond du texte , et que néanmoins il tombe dans de véritables rêveries , lorsqu'il s'agit de l'interprétation philosophique des idées ou des faits rapportés dans ce texte. Égaré qu'il était dans le dédale de certaines idées théurgiques^ Fabre d'Olivet finit par ne voir dans la Genèse qu'une sorte de livre d'alchimie. Le sens métaphysique que l'étude des radicaux Jui faisait découvrir dans le texte l'emporta par delà toute vérité. Au lieu de l'humanité^ dont il est question bien évidemment dans ce livre ^ il ne vit plus 5 à la fin ^ que des principes ^ des forces^ une sorte de système général de cosmogonie et de physique^ un livre comme en pourrait écrire un physicien d'aujourd^hui qui voudrait expliquer le système du monde. Il dépassa le but^ et la crainte de rester trop en deçà de la vérité l'entraîna beaucoup au-delà. Mais son noble travail ne me paratt pas sans firuit; malgré tant d'erreurs. On peut laisser de côté l'explication finale qu'il donne ou plutôt qu'il cherche dans son laborieux commentaire, et qui^ par mille raisons^ me
semble fausse et absurde^ et reconnaître néanmoins qu'il y a dans ses recherches une multitude de vérités de détail , et qu^ainsi ses égarements même ont leur prix. Mais, je le répète, nous n'avons nul besoin de la restitution, vraie ou fausse, de l'ancienne langue hébraïque par Fabre d'Olivet, pour être assuré qu' jidam dans Moïse veut dire humanité. Il est vrai que si nous admettions l'érudition de Fabre d'Olivet, le texte même, dans son sens direct et littéral, proclamerait cette vérité. Car Adam, d'après la valeur originelle des racines hébraïques, suivant Fabre d'Olivet, se trouve signifier l'homme universel. Voici la traduction dans ce système des versets 26 et 27 du chapitre premier de la Genèse : «Continuant à déclarer sa volonté, il avait dît, » LUi-les-Dieux : Nous ferons l'homme-universel (Adam), » en notre ombre réfléchie , suivant les lois de notre action «assimilante; afin que, puissance collective, il tienne uni- »versellement l'empire, et domine, à la fois, et dans le «poisson des mers, et dans l'oiseau des cieux, et dans le » quadrupède, et dans toute l'animalité, et dans toute vie »reptiformé se mouvant sur la terre. Et lui, l'Être des êtres, «avait créé l'existence potentielle de l'homme-universel » (Adam) en son ombre réfléchie; en son ombrcN divine, il «l'avait créé; et, puissance collective, il l'avait identifié en- » semble mâle et femelle. » Et voici la remarque dont Fabre d'Olivet accompagne ces deux versets : c Moïse, dit-il, ne «tombe point ici dans l'erreur moderne, qui a fait de l'hom- »me un genre particulier dans le règne animal. Mais, après » avoir terminé tout ce qu'il voulait dire sur le règne élémen- » taire, sur le règne végétal, et sur le règne animal, il passe » à un règne distinct et plus élevé, qu'il nomme Adam. Par- » mi les savants qui ont cherché l'étymologie du mot Adam,
» la plupart se sont arrêtés à ses enveloppes les plcis grossie- » res. Us n'y ont vu presque tous qu'un limon rouge, ou simsplement un timon, à cause de deux mots composés qu'ils 9 ont à tort pris pour des racines^ et dont l'un signifie rouge »ou rougi, et l'autre la terre en général; tandis que le mot ifAdam, étant plus simple^ n'en peut pas absolument sortir. »Les prêtres égyptiens, auteurs de ce nom mystérieux, com- 9 me d'une grande partie de ceux que Moïse emploie , l'ont 9 composé avec un art infini. Il présente tix)is sens, ainsi qne 9 la plupart de ceux qui entrent dans la composition du Be- ^rœshiih (1). Le premier, qui est le sens propre, a été res- 9treint de plus en plus, à mesure que les idées des Hébreux 9 se sont rétrécies et matérialisées; en sorte qu'il est dou^ 9tettx qu'il fût entendu dans sa pureté, même à l'époque de 9 la captivité de Babylone, du moins par le vulgaire. La ver- 9sion samaritaine, la plus ancienne de toutes, est aussi 9 celle qui en conserve le mieux la signification. On le voit » par les efforts que fait le traducteur pour trouver une ex- 9 pression correspondante. Après, avoir copié le nom même ^Adam, il lui cherche un synonyme dans le mot samaritain 9 qui signifie homme, et il traduit d'une façon générale A' homme. Mais, sentant que ce synonyme ne rend point en- 9core l'hébreu, il fait choix d'un antre mot samaritain qui »veut dire Yuniversel, Y infini: mot tout-à-fait heureux, et 9 qui prouve l'antériorité et la supériorité de la version sa- 9maritaine sur le targum chaldaîque. Car l'auteur de ce tar- » gum ne passe pas le sens matériel, et traduit constamment 9 V homme. Les hellénistes , qui suivent assez volontiers le savmaritain , l'ont abandonné en cette occasion. Us auraient
(1) C'est le nom de la première partie du Sépker,
9 trop exposé le sens spirituel ^ qu'ils voulaient cacher. Ils »se sont contentés de copier le chaldaîque, et de traduire itAdam par àvôpawroff, Thomme; en quoi ils ont été imités »par S. Jérôme et par ses successeurs. Mais le nom donné 9 à Adam ne signifie pas seulement homo, un homme ; il cavractérise^ comme l'avait très bien vu le samaritain en le ^rendant par Vuniversel, ce que nous entendons par le 9 genre humain, et ce que nous exprimerions beaucoup vmieux en disant le règne hominal. C'est l'homme collectif» )> l'homme formé abstractivement par l'assemblage de tous »les hommes. Voilà le sens propre du mot Adam (1). » Fabre d'Olivet donne ensuite le sens figuré de ce même mot; il y trouve deux racines qui, réunies , offrent, dit-il, « l'i- »mage d'une assimilation immortelle, d'une agrégation de » parties homogènes et indestructibles. » Enfin , quant au troisième sens, le sens hiéroglyphique, il montre que l'expression scripturale de ce mot est composée du signe de l'unité et de celui de la multiplicité, revêtus du signe collectif, pour exprimer un développement illimité.
Mais laissons ces curieuses recherches, qui, après tout, n'ont, à nos yeux, que l'avantage de confirmer ce que la lecture du texte, tel qu'il est généralement entendu, et l'histoire même de toute la religion jui ve-chrétienne , montrent manifestement suivant nous. Moïse, encore une fois, dans la Genèse, n'a pas voulu parler d'un homme particulier, nommé Adam ou le premier homme ; il a voulu parler de l'homme en général, de l'humanité.
Remarquez d'abord, en effet, que le texte même, à chaque phase de création qui précède celle d'Adam , dit très-
(1) La Langue Hébraïque retiituée, tom« II, p» â6«
explicitement qu'il s'agit de la création de Vespèce de chacun de ces êtres. A chaque être nouveau qui sort de la pensée divine^ revient sans cesse ^ dans le texte ^ cette formule : c Selon son espèce : juxta genus suum, » comme traduit la Yulgate. Cette formule commence dès le verset 11 du chapitre P% où il s'agit du règne végétal : < Dieu dit : Que la » terre pousse de l'herbe portant semence y et des arbres frui- »tiers^ portant du fruit $€lon leur espèce , qui aient leur ze- T^mence en eux-mêmes sur la terre; et ainsi fut (1) ; » ou, comme traduit Fabre d'Olivet : « Il avait dit, LUi-les-Dieux : »La terre fera végéter une herbe végétante et germant d'un 9 germe inné; uue substance fructueuse, portant son fruit «propre, selon son espèce, et possédant en soi sa puissance j^ sementielte ; et cela s'était fait ainsi.» Aux versets 21 et suivants du même chapitre, quand vient la .création des animaux, la même caractérisation très-nette et très-formelle, pour eiprimer qu'il s'agit des espèces, et non , en aucune iaçon, d'êtres particuliers, revient à chaque instant: «Et • LUI, l'Être des êtres, avait créé Y existence potentielle des «grands animaux marins et celle de toute âme de vie animée »d'un mouvement reptiforme, dont les eaux émettaient à «foison les principes, selon leur espèce, et celle de tout oi- «seau, à l'aile forte et rapide, selon son espèce... Il avait «béni ces êtres, et leur avait déclaré sa volonté, disant: «Propagez-vous, et multipliez- vous , et remplissez les eaux «des mers, et que Vespèce volatile se multiplie sur la terre... » Et Lui-les-Dieux avait dit encore : La terre émettra de son «sein un souffle de vie selon son espèce, animé d'un mouve-
(1) C'est la tradaction de la Vulgate : « Et ait : Germinet terra herbam viitreniem et facientem semen, et lignum pomiferum faciens fructum juxta genus itsuum, cujus semen in semetipso sit, super terram; et factumest ita,i>
» ment progressif, quadrupède et reptile, animalité terrestre, y* selon son espèce; et cela s'était fait ainsi. Il avait donc dé- » terminé, lui, l'Être des êtres, V existence potentielle de »cette animalité terrestre, selon son espèces et celle du genre » quadrupède, selon son espèce. Et, considérant ces choses, »il avait jugé qu'elles seraient bonnes (1). » C'est alors que vient la création d'Adam : « Continuant ensuite à déclarer ))Sa volonté, il avait dit, Lui-les-Dieux : Nous ferons »Adam, etc. » N'est-il pas évident que c'est le genre humain, Y universel Adonis V homme universel^ comme traduit Fabre d'OMvet, après l'ancienne version samaritaine; que c'est, en un mot, l'homme selon son espèce, l'espèce homme, et non un certain homme en particulier? De même que le végétal, au verset 11, est la puissance potentielle végétale, être virtuel, ayant sa semence en lui-même, immortel, par conséquent, parce qu'il se reproduit; de même qu'aux versets 21 et suivants , les cétacés , les reptiles , les oiseaux, sont des espèces, et qu'il ne s'agit pas d'êtres particuliers, mais de Vêtre même de ces espèces , ce que Moïse appelle Vexistence potentielle et selon Pespèce, c'est-à-dire l'existence ou l'être générique, ou ce qu'il appelle encore un souffle (particulier) de vie selon r espèce, c'est-à-dire une vie générique, collective, immortelle, capable de se concentrer ou de se répandre, illimitée, par conséquent, dans le temps et dans Tespace; de même, évidemment, Y homme qui arrive à la suite de toutes ces créations est l'être potentiel homme, considéré comme une unité, une vie générique, collective, immortelle, capable de se concentrer ou de se répandre, illimitée, par conséquent, dans le temps et dans l'espace. C'était un aphorisme des anciens docteurs juifs , que « la
(1) Traduction de Fabre d'Olivct
» taille d'Adam s'éteadait d'un bout du monde à l'antre (1). » Ces anciens docteurs avaient raison ^ et les rabbins qui ont pris grossièrement leur idée^ comme si le premier homme avait été un géant, ont montré bien peu de sens. Adam est un géant /en effet; car c'est l'humanité toujours vivante.
Mais remarquez bien , en même temps , que cette humanité est un homme. Gomme nous l'avons dit, en effet, et comme nous avons essayé de le démontrer plus haut (2), il y a en Dieu identité entre l'homme , ou chaque homme , et l'humanité. L'humanité est en chaque homme, et chaque homme est l'humanité. Chaque homme, dis-je, est l'humanité dans une manifestation particulière ; et pourtant l'humanité, dans toute son infinité, dans toute sa force potentielle, existe virtuellement dans chaque homme. De même qu'un chêne reproduit un chêne, et contient virtuellement l'espèce tout entière ; de même l'homme reproduit l'homme, et contient vbtuellement l'espèce tout entière. Quand on a saisi cette idée, évidente d'ailleurs pour qui n'a pas le sens obstrué par le faux individualisme moderne, la création de l'humanité est la création de l'homme ou d'un homme. L'idée d'espète est adéquate à l'idée d'un être particulier, parce qu'un être particulier n'existe pas indépendamment d'une espèce à laquelle il se rapporte , et qu'au fond il est cette espèce.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que dès qu'on a compris qu'^rfam est r espèce humaine, dans le récit ou plutôt dans le mythe moîsiaque , ce mythe, dont la profondeur a fasciné et entraîné tant de générations, sans avoir été pourtant véritablem^t entendu et expliqué jusqu'ici, est d'un sens assez facile à découvrir.
(1) Bayle, art. Aâam.
(2) Dans le livre V.
J'avoue que je suis en partie de Favis de Fabre d'Olivet lorsqu'il dit de la Genèse : « Ce livre est un des livres géni- »ques des Égyptiens 5 sorti , quanta sa première portion^ » appelée Berœshith, du fond des temples de Memphis ou de »Thèbes. Moïse ^ qui en reçut les extraits dans le cours de vses initiations 5 ne fit que les lier entre eux^ et y ajouter^ «selon la volonté providentielle qui le guidait ^ les lumières )>de sa propre inspiration^ afin d'en confier le dépôt au » peuple dont il était reconnu pour le prophète et le législa- »teurthéocrate(l).»
Je crois ^ comme Fabre d'Olivet ^ que la Genèse de Moïse est un débris ou un résumé de la science des prêtres d'Egypte. Il me paraît absurde de l'attribuer ^ comme on a fait quelquefois 3 soit à Ësdras, soit à quelque Hébreu du temps de David et de Salomon. Indépendamment des preuves historiques qui renversent ces suppositions ^ et font remonter les diverses branches du Pentateuque à Moïse ou à l'époque de Moïse ^ il y a^ dans la Genèse en particulier^ un caractère métaphysique qui décèle la pensée méditative des prêtres égyptiens. Quelle autre origine d'ailleurs la Providence pouvait-elle donner à ce monument , sur lequel s'est élevée la religion juive ^ et 5 par suite, la religion chrétienne ! Rien ne meurt, rien ne doit ni ne peut mourir des grandes civilisations ; et puisque l'Egypte s'est anéantie sans laisser après elle de traces dignes d'une si longue et si brillante existence^ il faut bien croire que sa vie a passé mystérieusement dans l'humanité qui l'a remplacée. Or les Grecs et les Romains, quoique lui ayant beaucoup pris, nous ont-ils réellement donné le dernier mot de la science égyptienne? Pythagore,
(1) La Langue hébraïque restituée. Dissert, introductivc.
TRADITION. Ul
peut-être , aurait pu le faire. Mais il en a été de Pythagore et de son école comme des collèges deTbèbes et deMemphis. Nous avons sur tout cela des témoignages 5 mais pas de mo*numents qu'on puisse appeler autographes. Je vois donc peu de difficulté à croire que Moïse ^ élevé, comme disent les Actes des apôtres, dans toute la science des Égyptiens, nous a transmis dan^ la Genèse un véritable monument de cette science. Le mythe philosophique et historique à la fois de ce qu'on nomme aujourd'hui la création et la chute d'Adam me paraît, en particulier, un résumé de la science égyptienne sur l'homme et l'humanité. La métaphysique, et une métaphysique très-profonde, s'aidant des connaissances qu'on avait alors en géologie et dans les sciences naturelles^ a engendré ce mythe. En voici, suivant moi, toute la suite. Une fois que Moïse, ou l'auteur, quel qu'il soit, de la Genèse, a donné à l'homme , à l'être générfque homme , sa place dans l'échelle des êtres, en montrant après quelles successions de créations l'humanité a paru sur la terre, il continue l'histoire de cet homme-humanité, en signalant les modifications qui , suivant lui , sont arrivées à cette espèce, ou à cet êti*e. C'est ce que l'on prend vulgairement pour l'histoire d'Adam.
Suivant lui, donc, cette humanité, c'est-à-dire cet bomme^ humanité, émana d'abord de la pensée divine homme et femme à la fois, réunissant dans son unité les deux principes : « Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon 9 noti*e ressemblance, et qu'il domine sur toute la terre. Dieu »donc créa l'homme à son image; il le créa à l'image de »Bieu : il les créa mâle et femelle (1). » Voilà l'homme an- Ci) Vuigaie, ch. I, V. 26-27.
drogyoe^ comme le sont encore certains êtres. La Bible ajoute : « £t Dieu les bénit, et leur dit : Croissez et multispliez, et remplissez .la terre, et l'assujettissez (1).» Le sixième jour ou la sixième époque de la création se termine là. Dieu alors cesse d'être créateur, et rentre dans son repos, au septième jour. Ainsi, suivant Moïse, l'espèce humaine, ou l'homme, fut d'abord androgyne. Platon, qui puisa aussi aux sources égyptiennes, dit précisément la même chose.
Combien de siècles dura cet être ou plutôt cette humanité androgyne? La Genèse, qui embrasse des périodes incalculables de siècles sous le nom de jours , ne s'arrête pas à ce détail. Quoi qu'il en soit, dans ce monde ainsi créjé , et composé d'espèces se reproduisant et par conséquent immortelles, en d'autres termes d'êtres toujours les mêmes quoique toujours nouveaux , Dieu donne à l'homme pour demeure un lieu particulier , l'Ëden. L'homme est alors heureux, mais heureux comme peuvent l'être les animaux; heureux d'une vie qui n'est pas réfléchie, qui émane directement et uniquement de la Vie Universelle. Complet en luimême puisqu'il réunit les deux sexes , se reproduisant comme certains végétaux et certains mollusques , et placé au milieu d'une nature sur laquelle Dieu lui avait donné la supériorité, en le créant homme, il réunissait ainsi , sans peine, sans travail, les deux faces ou aspects de la vie, le moi et Iç non-moi. Il y avait entre ces deux faces de la vie une iden^ tité complète, absolue, naturelle, innée pour ainsi dire, faite par Dieu, non pas acquise par l'homme. C'était le bonheur, mais c'était le bonheur sans la connaissance, le bon-
(4) Vulgale, rh. I, v. 28.
heur qui ne se sait pas et ne se pense pas lui-même. Tel est le Paradis ou Éden primitif , le paradis terrestre, l'âge d'or placé derrière nous. C'est la vie naturelle de Thomme, déj^ créé, mais non achevé. Et cet homme ainsi fait est réellement immortel; car il se reproduit comme les plantes, sans remarquer même ses métempsychoses. Il jouit d'une vie perpétuelle, comme le polype. Aussi, tant que dure cet état d'androgyne pour l'espèce humaine, il n'y a ni travail, ni mari, pour cette espèce; mais il n'y a pas non plus con-^ naissance. L'homme est un être purement obéissant à l'Etre Universel dont il est émané. La désobéissance va venir; le travail, la mort vont venir, avec la connaissance. C'est le sujet du second acte , si je puis parler ainsi, de ce drame d'Adam. i
Cette ejKplication ne ressort-^lle pas évidemment , je le demande, de ces paroles mêmes du chapitre II , où il s'agit encore de l'humanité androgyne, de l'humanité heureuse, mais enfermée dans le cercle divin; car c'est le sens primitif du mot qu'on a traduit par Paradis ou par Ëden (1) : «L'Éternel Dieu prit donc l'homme, et le plaça dans le pa- 9 radis pour le caltiver. Puis l'Éternel Dieu commanda à }» l'homme , disant : Tu mangeras librement de tout arbre du p jardin. Toutefois, pour ce qui est de l'arbre de la connais- » sauce du bien et du mal, tu n'en mangeras pas. Car au )>jour que tu en mangeras, tu mourras de mort (2). »
N'est-il pas évident que celte mort que Dieu annonce à Adam proviendra de la nourriture même qu'il aura prise, qu'elle sera le résultat , le fruit pour ainsi dire de l'arbre
(1) Yoy. la note sur ce mot daiM Touvrage de Fabre d'Otivet, tom. II, pag.
Vulgate, ch. H, tcts. 15-17.