‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 3)Chapitre 4 sur 31 · II. k · texte numérisé non relu

II. k

de science? Ce n'est donc pas une menace positivement que Dieu fait à l'humanité; c'est un avis qu'il lai donne. Adam ou l'humanité ne sera pas miraculeusement change par Dieu 9 parce qu'il aura mangé du fruit défendu. Il res^ tera toujours le même Adam ; car la création est terminée, nous avons passé le septième jour. Mais Dieu pronostique à Adam que s'il quitte l'état où il l'a mis, l'état de non-^on* naissance, s'il vient à savoir ^ à connaître, à goûter du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, par là même (et indépendamment de la genèse ou création qui, je lé répète, est terminée) il se passera en lui un tel changement, ^vl il mourra. Cette mort, donc, qui arrivera à Adam^ ne sera pas un changement miraculeux ou génésiaque que Dieu opérera en lui. Adam était immortel par la reproduction'; il restera immortel par la reproduction. Seulement ayant goûté à la science , il connaîtra la mort, et c'est ainsi qu'iV mourra.

€e sens véritaUe de la prédiction ou menace que fait Dieu à Adam est marqué jusque dans la racine du mot hébreu qui exprime ce : Tu mourras. Fabre d'Olivet, se fondant sur ce radical, traduit : Tu passeras à un autre état.

C'est, en effet, un simple changement /^^t/cAo/b^tigrtf^ qui aura lieu , et non pas un chang^nent génique ou génésiaque. Dieu ne menace ici que par prescience. Il sait que la con« naissance fera sortir Adam de son état d'innocence et de bonheur; et il le dit à Adam,.

La chute originelle de l'homme, comme ou s'exprime aujourd'hui, n'a donc pas, dans la Genèse, par rapporta Dieu , le caractère absurde et vraiment criminel qu'on lui prête. Dieu, dans Moïse , n'est pas un Dieu injuste, qui fait à l'homme une défense pour avoir occasion de le punir.

Nous ayons vu ^â'Origène et S. Augustin avaient bien le sentiment de cette vérité » quand ils disaient que «prendre à la 1» lettre les premiers chapitres de la Genèse, c'était prêter à ;>Dieu des sentiments et une conduite que l'on attribuerait »h peine au [dus méchant de tous les hommes.» Mais la lettre même ne présente pas ce sens , quamd on la comprend bien.

La lettre ne dit pas autre chose , sinon qu'au lieu de vivre sans connaître la mort^ Adam> étant 9orti par la connais" sance du cercle divin, vivra et sera immortel y mais connaîtra la mort II s'agil donc d'un changement qui sera provoqué par l'homme , et qui se passera daHs l'homme. Gréé d'abord dans une condition de tutelle conune celle qui enveloppe ranimaltté, et enfenné dans un certain cercle^ l'homme, en aspirant à la connaissance , sort de ce cercle divin où il était placé; ses yeux s'éclairent ^ se dessillent, il connaît : maïs à l'instant toâme la vie naturelle s'anéantit pour lui. Il a dùstingiiéy par la connaissance^ le moi et le non'4noi. Voilà son malhear I Car cet éclair de. la distinction au sein de la vie lui.ftit apparaître à la fois l'être et le non-être > la vie et l'ombre de la. vie, ou la mort, sous toutes ses faces. La douleur, le travail, la mort, remplissent donc le monde , et voilà la terre maudite.

Cette explication est si vraie, que ce n'est pas l'humanité androgyne qui a désobéi selon la Genèse; ce n'est pas elle, pendant les périodes. incalculables de sa durée, qui est sortie du cercle ^iVâ». Et en effet, comment aurait-elle feit pour cela ? Le moi et le non-^mai, dans leur plus grand at&ait ^ et dans leur plus complète communion, coexistaient encore chez cette humanité androgyne , dans une indécomposable unité.

La désobéissance, ou la sortie de l'homme du cercle divin, est donc précédée, dan& la Genèse, de la séparation des deux sexes : « Or l'Ëternei Dieu avait dit : II n'est pas bon que ^rhoinmci soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui. » Car l'Étemel Dieu avait formé de la terre toutes les bêtes » des champs et to«s les oiseaux des ciieux ; puis il les avait foit » venir vers Adam , afin de voir comment il les nommerait, i»et pour que le nom qu'Adam donnerait à tout être vivant »Mt son nom. Et Adam donna les noms à tous les animaux »f domestiques, el: aux oiseaux des cieux, et à toute»» les bêtes ■If des champs. Mais il' ne se trouva pas d'aide pour Adam qui » fût semblable à loi. Et l'Éternel Dieu fit tomber un profond «sommeil sur Adam^, et il s'endormit Et Dieu prit une de ^) ses côtés et il resserra la chair à la place. Et l'Éternel Dieu » forma une femme de la céte qu'il avait prise d'Adam, et la » fit venir >vers Adam. Alors. Adam dit : Cette fois, celle-ei est « l'os de mes os et la chair de ma chair. On la ^nommera £efli^ T» me {Aisha)y car elle a été prise de l'homme {Aish), C'est » pourquoi l'homme laissera son père et sa inère, et il se «joindra à sa femme, et ils seront une même chair. Or Adam «et sa femme étaienftotis deux nus, et ils n'en avaient :point

»>de honte (1). »•

Il est nécessaire de remarquer que cette version de S. Jérôme est très-défectueuse relativement t ia côte que, suivant S. Jérôme, Dieu ôte à Adam pendant son sommeil, et dont il fait la femme. Il est bien connu qu'il n'y a rien de pareil dans Thébreu. Les Rabbins ont toujours interprété ce passage en dteani qu'il n'exj^rnne qiie la réparation de l'homme androgyne en deux parties , c'est-ànlire en deux sexes. Il

(1) VuJgate, ch. II , v. 18-25.

est vrai que les uns, comme Maismikies (1)/ par exemple^ ont cru que dans l'homme androgyne il y avait deux corps tout formés et développés^ c'est-ànlire que le corps humaia primitif était double^ mâle et fçmelle., et que la création d'É^ve ne fut que la division des deux corps; tandis que d'autpes ont supposé qu'il n'y avait qu'un fieul corps^ mais réunissant les deux sexes ^ comme dans les êtres anormaux que les médecins désignent sous le nom d'hermapbrodites> et qu'ainsi le texte de la Bible exprime que Dieu sépara tiu corps d'Adam l'organe du sexe féminin , ou plutôt le prin«cipe féminin , et en fit la femme. Mais , dans l'une comme dans l'autre supposition , Èvé préexistait dans Adam ^ et il n'y a pas là de création véritable, mais seulement une sépa-^ ration des deux principes de l'àndi'ogyne (2).

Cette remarque faite ,. je demande si l'on ne voit pas lè^ mythe sîe dessiner de plus en plus, et marcher à la conclu-

(i) Bayle, art Adam,

(2) Fabre d*01ivet traduit : « Et Lui-les-Dieux laissa tomber un sommeil mys- » térieux et profond sur Adam ; et ayant rompu Tunité de ses enveloppes exté- » rieures, il prit Tune d'elles, et revêtit de forme et de iMauté corporelle sa n faiblesse originelle. » Suivant lui, le mot que S. Jérôme a rendu, en mauvais latin, par unam de costis, s^nifie ee qui entoure, ce qui enveloppe. Dieu, selon cette version de Fabre d'Olivet, aurait donc pris, non pas une côte d'Adam, comme dit S. Jérôme, mais une des enveloppes ou peaux du corps d'Adam, à laquelle il aurait ensuite donné une base pour en faire Eve. Il me semble que cette version est presque aussi ridicule que celle de S. Jérôme. Le texte est pourtant susceptible d'une interprétation bien simple. Il y a dans cette jdlirasey suivant Robert Etienne, un hébraïsme qu'il rend littéralement ainsi : tulit unam de lateribus ejus, ce qu'il paraphrase par : tulit unam portionem de lateribus ejus. Mais cet hébraïsme, ou plutôt cette ellipse, que voit là Rob. Etienne, existe-t-elle réellement ? Est-il nécessaire de sou»«ntendre quelque chose ? Dans la pensée de l'auteur de la Genèse, Eve préexiste dans l'Adam androgyne. Avec cette pensée, que doit donc dire cet auteur? Que des deux êtres qui étaient ainsi réunis dans l'unité androgyne. Dieu, ayant ouvert l'enveloppe des deux^ tira l'un de ces êtres et le fit sortir ; et comme celui des deux principes que Die» extrait ainsi est le principe femelle, il doit se servir du féminin : tuHt unam (dans l'hébreu : ahath) de laterilms ejus. Aussi S. Jérôme traduit d'abord littéralement : tulit unam ex costis ei, Maisf fa\ite de comprendre cette préexistence d'Eve, S. Jérôme, au verset suivant, a cru qu'il s'agissait de la création d'Eve; et, retrouvant dans ce verset le flanc ou la côte d'Adam, parce que

5a DE L'HUMANITÉ.

sien, par la séparation qae Dieu a ainsi faite des deux sexes. L'auteur de la Genèse ne dît pas pourquoi Dieu décomposa Adam 9 et en sépara Eve; seulement^ après avoir rapporté l'ayertissement donné par Dieu à l'homme de ne pas con-naître s'il veut ne pas mourir, il s'interrompt pour raconter cette détermination de l'Etre Suprême, qui, encore une fois, dans sa pensée et dans som récit, n'est pas une création nonyelle , mais seulement une modification de la création. Du reste, l'idée profonde du mythe est admirablement marquée dans les paroles d'Adam, quand il se retrouve dans Eve. Adam , dans toute la création étalée par Dieu devant lui , n'avait pas trouvé d'aide pour lui, gui fût semblable à lui. Lorsqu'il voit Eve, qui est lui et qui a été tirée de lui, qui est son moi et son non-moi i^dT un inconcevable mystère, il sent commencer pour lui une existence nouvelle ; car l'identité et la distinction lui sont révélées à la fois. Le voilà bien près de la science, bien près de la réflexion, lui que Dieu d'ailleurs a créé supérieur à tous les animaux, et qu'il a fait à son image^ c'est-à-dire à qui il a donné \ germe de b connaissance, tout en le laissant d'abord dairs Vabsorp^ lion par la Vie Universelle. '

Aussi le chapitre suivant nous montre-t-il immédiatement ce nouveau progrès qu'on appelle aujourd'hui la chute, et qui en effet fut accompagné de péché et de chute. Voici le récit dans la Vulgate : « Or le serpent était le plus fin de tous »les animaux des champs que l'Éternel Dieu avait faits; et il » dit à la femme : Quoi ! Dieu aurait-il dit : Vous ne mange-

Dieu y répare rouTerture faite an corps d'Adam, il a, par un contre-sens, fait fabriquer Eve avec cette côte. Le sens très naturel et très littéral de ces deux Tersets me parait être : «Dieu tira ^e ses flancs (Tune c*e8t4i-dire un des deux «êtres de Tandrogyne, et Têtre féminin), et la revêtit de forme ; et il répara Ten- »Teloppe qu'il avait rompue à Adam pour en tirer Aisha, et il mena elle à lui. »

jirez point de tout arbre du jardiu? Et la femme répondit au » serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin ; »mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jaidin, 9 Dieu a dit : Vous n'en mangerez point, et vous ne le tou- 9cherez point, de peur que vous ne mouriez. Alors le ser- )»pent dit à la femme : Vous ne mourrez nullement; mais «Dieu sait qu'au jour oji vous en mangerez, vos yeux seront » ouverts et vous serez comme des Dieux, connaissant le bien » et le mal La femme donc , voyant que le fruit de l'arbre » était bon à manger, et qu'il était agréable à la vue , et que 9 cet arbre était désirable pour donner de la science, en 9 prit du fruit et en mangea , et en donna aussi à son mari » qui était avec elle, et il en mangea. Et les yeux de tous deux «furent ouverts; et ils connurent qu'ils étaient nus, et ils «cousirent ensemble des feuilles de figuier , et ils s'en 9 firent des ceintures (1).»

Voilà cette scène fameuse ! Ce que l'on appelle la dés^ obéissance et la chute du premier homme est évidemment, dans la Genèse, le passage de l'état d'animalité à l'état de connaissance ou de réflexion. Et quand Moïse dit que c'est ainsi que la mort est entrée dans le monde , il ne veut pas dire autre chose, sinon que l'homme, ayant commencé alors à s'abstraire et à se distinguer de la Vie Universelle^ et par conséquent des autres hommes ses semblables et de l'humanité , a commencé par là même à connaître la mort , et l'a créée pour ainsi dir^.

Aussi la vraie rédemption ecmsiste-elle précisément à rentrer dans Yunité. comme le dit Jésus dans sa prière eucha* ristique : « Mon père, l'heure est venue... Je t'ai glorifié sur

(1) Vulgale, ch, II, v. 1-7.

»la terre; fat achevé l'ouvrage que tu. tn^avais donné à n faire.,. Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as » donnés, afin qu'ils soient Vf^ comme nous... Or je ne prie 9 pas seulement pour eux , mais je prie aussi pour ceux qui » croiront en moi par leur parole, afin que tous ne soient qu'v^. » Comme toi , ô Père , tu es en moi , et que je suis en toi. » qu'eux soient aussi en nous, et que le monde croie que » c'est toi qui m'as envoyé. Je leur ai fait part de la lumière » que tu m'as donnée, afin qu'ils soient un , comme nous » sommes un. Je suis en eux, et tu es en moi, afin qu'ils Ti soient perfectionnés dans Tunité (1). »

Le Mosaïsme, le Christianisme, et le lien entre ces deux religions, sont dans le rapprochement que nous venons de faire.

Adam , c'est-à-dire le genre humain , sort de Vunité. Jésus, c'est-à-dire encore le genre humain, y rentre.

Il est temps de comprendre enfin et cette chute de l'homme par laquelle, en passant de V ignorance à la connaissance, il passa en même temps de Vunité à la distinction et à l'individualité, et cette rédemption par laquelle, en continuant de progresser dans la connaissance, il essaya, en Jésus-Christ, de se régénérer dans Vunité, de rentrer dans Vunité, sans renoncer à la distinction, à V individualité.

Examinons sans préjugé le récit de la Genèse que nous venons de citer, et la suite de ce récit.

N'est-il pas évident d'abord qu'il s'agit en effet là de connaissance, de science? Moïse pouvait-il s'exprimer plus clairement? pouvait-il répéter plus souvent qu'il ne l'a fait, et plus positivement, que son but était de dire comment

(4) S. Jean , ch. XVII.

rhomme avait passé de l'état d'ignoranee à l'état de science^ et comment de là venait son malheur?

Quel est le nom de l'arbre défendu? Cet arJbrese nomme l'arbre de la connaissance du bien et du mal; c'est ainsi que Dieu lui-même l'appelle dans la défense qu'il fait à Adam d'en goûter : De omni ligna kortorum cbmede ; de arbore vero scientiœ boni et mali, de ea ( inquam ) haudquaquam comedas; nam quacumque die ex ea eomedes^ morte marieris (1).

Est-ce pour éprouver Adam y pour lui faire une défense afin qu'il l'enfreigne^ et pour le punir ensuite^ que Dieu donne cet avertissement à Adam l Voilà de ces sentiments horribles que^ suivant S. Augustin et Origène, nous devons bien nous garder de prêter à Dieu. Il est évident, par tout le récit de la Genèse, comme j'en ai déjà fait la remarque, que c'est par prescience ou par connaissance que Dieu avertit Adam que le seul fait de manger de l'arbre de la science le fera mourir. Dieu ne dit pas : Je te ferai mourir, si tu en manges. Il dit : L'effet inévitable de cette nourriture serait de te faire mourir. Adam meurt-il effectivement quand il a mangé de cet arbre de la science? Dieu le fait-il mourir? Non. Encore une fois , il reste , après sa chute ou son progrès, le même Adam (sauf la transformation psychologique) qu'avant cette chute ou ce progrès. Et cependant la prédic^ tion de Dieu s'accomplit Car immédiatenient après avoir mangé du fruit défendu, Adam, et Ève^ se distinguant de la Vie Universelle, ressentent de la honte. C'est l'indice et le commencement de cette passivité de la mort que Dieu leur avait prédite; car cette honte vient de la distinction^ comme

(1) Vulgate.

la mort en viendi^a: «L'Éternel Dieu appela Adam^ et lui »dit : Où es-tu ? Et il répondit : J'ai entendu ta voix dans le »jardin^ et j'ai craint, parce que j'étais nu, et je me suis y caché. Et Dieu dit : Xjui t'a monti^é que tu étais nu ? N'as- »tu pas mangé de l'arbre duquel je t'avais défendu de manager (1).» Ainsi Adam 5 par l'effet de la connaissance, ressent la honte, qui recèle ou entraînera sa suite la crainte. Yoilà le signe auquel Dieu reconnaît qu'Adam s'est indivi-^ dualisé. Adam et Eve, absorbés dans la Vie Universelle, ne pouvaient connaître la honte. Les animaux ne connaissent pas la honte. Ils vivent par la Vie Universelle, et ne vivent que par elle, quoiqu'ils soient des être distincts en elle. Ils sont des êtres distincts, et ne connaissent pas leur distinction.

£t par la même raison qu'instantanément Adam et Eve, après avoir mangé du fruit de la science ou de la connaissance, ressentent la honte, ils deviennent aussi passibles de la mort. Il n'y a aucun miracle dans cette transformation. Le récit de la Genèse est complet, explicite, positif, et ne comporte aucune supposition quelconque d'un miracle par lequel Dieu aurait fait déchoir Adam et Eve de l'état d'im-mortalité. Dieu ne les fait pas mourir. Ils ne sont ni plus ni moins immortels ou mortels qu'ils l'étaient auparavant, et pourtant l'effet annoncé par Dieu aura lieu. Cela est si clair, dans la pensée profonde de l'auteur de la Genèse, que Dieu, dans les reproches qu'il fait à Adam et à Eve, et dans les pronostics fâcheux qu'il tire de leur faute relativement à leur condition future, ne parle même pas de la mort, ou n'en dit un mot qu'accidentellement, à propos du labeur incessant

(1) Vulgate, ch. HT, v, 9-1 1*.

qui sera désormais leur contUtion : « Tu mangeras toB pain »^ la sueur de ton visage^ jusqu'à ce que tu retournes en la » terre , d'où tu as été pris ; car tu es poudre ^ et tu retour* »neras en poudre (1).» Du reste, rien dans les paroles de Dieu, après la chute, qui réponde noramément^à cette pré^ diction antérieure, que Ton prend vulgairement pour un châtiment promis à la désobéissance d'Adam : « Si tu goûtes 9 au fruit de l'arbre de la science, tu mourras. » Dieu sait qu'Adam et Eve sont, par k fait de cette connaissance qu'ils ont acquise , transformés psychoiôffiquementy au point que d'immortels qu'ils étaient en son sein , à cause de la non-^ distinction, les voilà passibles de la mort, à cause de la distinction; il les sait doncmorts, c'est-à*dire conscients de la mort, par le seul effet de la connaissance ; il les sait devenus sujets de la mort, suceptibles de concevoir le non^ être ou la mort^ comme ils sont devenus sujets de la crainte,, suceptibles de concevoir la honte. La honte, la crainte^ la inort» tout ce qui nous sépare, tout ce qui, en brisant l'z/ruY^, nous isole et nous abandonne à nous-mêmes, si bien que, n'ayant plus communication directe et incessante avec l'Océan de Vie Éternel et Infini, nous nous sentons défaillir et mourir; tous ces contraires de l'être ou de ki vie^ en un mot, sont entrés tout d'un colip tous ensemble (car c'est la même famille) dans la nature de l'homme, dans l'esprit humain. Voilà le péché, que le Christianisme a si bien découvert dans le récit de la Genèse, Adam et Eve ont conçu le péché, ont conçu la mort, comme disent les Chrétiens. Cette • conception du péché et de la mort, est, en principe, une^ conception intellectuelle, un fait de connaissance, de science;;

(1) Vulgate,ch. ÎÏI» v. \^T

ç^ç»st \di distinction. Mais le non^êtrCy ^^ le péché, ou la ort, n'en ont pas moins été créé$ par là, et greffés pour ^! . ainsi dire sur l'éfreLdans la nature humaÎBe;. en sorte que cette conception devient une oonception dans un autre sens, un engendr^ment du péché et de la mort Voilà ce qui explique ce problème que Ton s'est souvent posé, pourquoi, dans la Genèsa, Dieu ne dit pas même à Adam et à Eve, après leur faute : Vous mourrez. Encore une fois, à ses yeux, l'effet est produit, et ils sont morts. Il leur découvre d'autres résultats de leur transgression ; mais il ne revient pas directement sur celui-là.

Voltaire avait remarqué, sans en comprendre la raison , qu'Adam , menacé, par Dieu de la mort s'il mange du fruit défendu, ne meurt pas après en avoir mangé : « Il n'est pas n même conté dans la Genèse, dit-il , que Dieu ait condam- »né Adam à la mort pour avoir avalé une pomme. Il lui dit »bien : Tu mourras três^ertainement le jour que tu en y> mangeras; mais cette même Genèse fait \ivre Adam neuf »cept trente ans après ce déjeuner criminel. Les animaux, »les plantes, qui n'avaient point mangé de ce fruit, moucrurent dans le temps prescrit par la nature. L'homme est »né pour mourir, ainsi que tout le reste (!)• »

Voltaire n'a pas vu que la prédiction de Dieu s'accomplit, au contraire, et qu'Adam meurt, parce qu'il s'est distingué; en d'autres termes, que, s'étant distingué, individualisé, séparé <ie Yunité, ou de la Vie Universelle, il devient ainsi conscient et, par conséquent, passible de la mort. Cette mort que Dieu avait annoncée à Adam, comme sa peine inévitable, s'il mangeait du fruit de l'arl^re de la science du

(1) Dictionnaire philosophique, ari. Péché originel.

bien et do mal. est le résultat naturel de la connaissance. Les bêtes n'ont point de connaissance : anssi peut -on dire qu'elles ne connaissent pas la mort; car la mort n'existe que par la connaissance ^ elle est an fruit de la connaissance. La mort n'ayant réellement pas d'existence ^ la mort étant le non-dtre^ n'entre dans le monde et en nouiâ que par la connaissance. Un abinial existe:^ il. existe toujours^ et on peut dire avec certitude qu'il ne meurt pas. Car^ n'ayant pas la connaissance^ il n'a pas la connaissance de la mort; et Jusqu'an moment où il meurt^ il se sent exister^ et il vit. Et comme nul être, réellement ne meurt, mais que tous les êtres, i^e reproduisent et vivent , comme dit la Genèse, selon leur espèce (ce qui ne veut pas dire que l'espèce , terme abstrait 5 vive seule et soit seule immortelle , niais ce qui veut dire que les êtres particuliers se reproduisent et vivent •eux-mêmes dans leurs descendants selon leur espèce), il s'eiir suit qu'aucun des êtres divers, Jiors l'homme, ne tombe d'aur cuneiaçôn sOusi'empire de la mort. L'homme seul estsujet à la mort, parce que l'homme seul connaît et se diecingue.

Maûs si l'homme connaissait Vumté, dont il eert sorti par ia distinction, Fhomme s'arracherait à l'empire de la mort, et redeviendrait immortel II y a là-dessus, dans ce même chapitre de la Genèse, un curieux témoignage, comme nous le verrons tonit à l'heure. Mais revenons encore un moment sur le récit de la chute.

Il est bien certain que , qnoique le Christianisme ait pu légitimement voir le pédhé et le péché originel dans le récit de Moïse, néanmois cette transgression d'Adam n'a pas, dans la Genèse, le caractère de crime et d'affreuse désobéissance que le Christianisme lui a donné. Quel est le juge équitable qui. condamnerait Adam? On sent que Moïse ne le

condamne pas. Maise explique le progrès de Thumanité , son passage à l'état de connaissance, et ^e contente de l'expliquer. C'est pour lui un fait de genèse, qui a suivi la création ou l'émanation des êtres.. De ce fait est sorti le mal. Moïse le dit; mais on sent néanmoins dans son récit que ce faif était inévitable, qu'il était implicitement contenu dans la virtualité donnée à l'homme par le Créateur. L'homme n'était-il pas créé en effet pour la connaissance ? Certes , il était créé pour être semblable à Dieu ; . car il avait été créé virtuellement à {'image de Dieu. Comment y a-t-H donc de sa faute à avoir accompli ce progrès nécessaire , à avoir suivi sa destinée? Formé pour la lumière intellectuelle, comment est*il tombé au moment même où ses yeux se $ont dessillés^ comme dit la Bible, et se sont ouverts]

C^est que dans l'idée de Taoteur de la Genèse, lé mal a Résidé à ce progrès : c'est le mal qui J'd inspiré; c^est le serpent y comme dit le mythe, qui a conseillé l'homme, .

Gônnaitre supposait nécessairement la dtstinctim. Hais la distinct ion ne pouvaitrellepas se faire par vue bonne voie? A4am ne pouvait-il point arriver k la connaissance par> une indimdualisatiûn qui ne fût pas une désunion, qui ne fiât pas l'égoïsme, l'^irgueil, l'intérêt, l'envio?

Moïse ne s'explique pas sur ce point; il raconte le fait Le serpent, ditnl, a séduit Ève^ Eve a séduit Adam; C^est comme s'il disait : L'homme a passé à la distinction et à la connaissance, poussé par une mauvaise passion, par l'égoïsme, par l'ardeur cupide, par l'intérêt, par l'envie.

Voyez les raisons que le sea^pent donne à la femme pour la persuada. Il la séduit par l'orgueil, par l'espoir de s'égaler à Dieu, non pas en s'unissant à lui, mais en se séparant de lui. Yoflè la connai^lsance mal ini^irée et tournée

vers le mal. Le mal 9, ea principe ^ c'est L'égoïsme; car c'est Idi séparation, la destruction de Y unité, c'est le contraire de l'être. L'être n'est pas seulement le moi, il est le mai uni au non-moi. L'être n'est pas la vie individualisée, il est la vie individuelle unie à la Vie Universelle. L'homme a commencé par se séparer, s'individualiser d'une façon absolue; et voilà le maL -

Je n'ai pas à rendre compte de la forme même du mythe, à expliquer, par exemple, poUr«|uoi Moïse a symbolisé Vér'. gotsme dans le serpent Ce serpent, le plus rusé de tous leâ animaux , suivant l'expression de la Bible , représente l'ani-* malité. On a fait ensuite de ce serpent un ange tombé, un principe du mal d'une nature particulière ; on en a fait Satan. Il n'y a rien qui autorise cette supposition dans la' Bible. Motse, ou l'auteur de la Genèse, explique le mal par la métaphysique et la scidace. Il n'y a chez lui ni anges ni démons. Le bien est dans l'unité; le mal est dans Vé< goîsme. Voilà toute sa doctrine, son admirable et divinô doctrine. Les anges, les démons, le serpent changé en Satan ^ sont des imaginations idolâtri<}ues , nées du contact des opU nions persanes, bien postérieurement à Moïse, ou sortît directement de la contemplation même de son récit, cbec des hommes qui n'avalent pas la force de conoevoir ta vérité métaphysique pure, et qui altéraient cette vérité par d'al^ surdes fantômes, enfants de leur fièvre et de leur délire. Moïse, décrivant le passage de l'instinct à la connaissance, prend naturellement et nécessairement Yinstinct de l'animal pour lien de ce passage. C'est : l'instinct de l'animal qui sert de conseiller à l'homme* L'animal, sans se distkigaer de la Vie Unrivei'SieUe par la connaissance, s'en distingué par l'instinct. Cliaque amàial est VégoUme. Chaque espèce^

quoique gouvernée absolument dans tous ses actes par la Vie Universelle, est enhe:nie des autres espèces , et agit individuellement Dans l'espèce même /les individus ne se rapprochent qu'accidentellement. Les animaux n'échappent donc au mal moral , au péché, et à la mort, dans le sens « véritable que Moïse entend , que faute de connaissance. Ils sont les êtres imparfaits et vicieux dans leur instinct, en ce sens que cet. instinct ne se rappocte qu'à eux-mêmes. Le mal ou Végoisme pi^exis^it donc dans l'animalité. Mais transportez ce mai dans la connaissance, supposez un être ayant connaissance et inspiré par Végoisme : à l'instant même cet être, en se fféparant, en se distinguant d'une façon égoïste, transforme le mal physique en mal moral. ' Moïse, veut donc dire par cette introduction du mal au moyen du serpent : L'homme , en passant de l'état d'animalité, ou d'un état voisin de l'animalité, à J'état humain , à l'état de connaissance, a été primitivement inspiré par l'instinct de l'animal, par l'égoïsme. Il est entré dans la connaissance par une mauvaise voie , en se séparant, en se détachant de l'unité, en niant V unité, en s'égalant à Dieu. Aussi le mal, qui l'avait inspiré et poussé au savoir, est-il venu fondre sur lui.

Il a porté la main à l'arbre de ia science , mais égoïstement, et le fruit qu'il a mangé est devenu pour lui un poison.

Il a connu; mais, ayant connu avec égoîsme, il a connu la mort, résultat nécessaire de la connaissance égoïste qui sépare le moi du non-moi.

Il a connu; mais, ayant connu avec égoisme, il a connu sonjsoleinent, sa faiblesse, sa nudité; il a connu la honte, ia crainte , le désespoir , et tous les maux qu'engendre la combinaison de la science et de l'égoïsme.

L'animal peut être égoïste sans souffrir tous ces maux, parce que la connaissance qui conduit les animaux n'est pas en eux : celte connaissance est hors d'eux; Dieu se l'est réservée. II y a donc en eux le germe du mal y sans que le mal y soit réellement. Us ont l'égoîsme , mais ils n'ont point la connaissance. La science qui les mène est encore le privilège de l'Être Unique , Universel. Qu'importe donc qu'ils agissent par l'égoîsme! ils sont dans la main de Dieu. L'homme 9 créature supérieure , né dans la conception divine après tous les aniiâaux, n'a pu cependant arriver à la connaissance qu'en suivant les errements de l'animalité; et de là la moit qui l'a frappé et le mal qui l'assiège.

Il est si vrai que ce sens profond se trouve positivement dans la Genèse, que Dieu, dans le récit de cette Genèse , voyant que l'homme e^t arrivé à la distinction et à la connaissance, redoute, de sa part, un nouveau progrès» Moïse . prête à Dieu un sentiment de jalousie à l'égard de l'homme, quand il voit sa créature sortie de sa puissance et de son inspiration» Dieu craint que, détruisant en lui-même cet instinct de serpent ou d'animal qui l'a porté à se séparer par la mauvaise voie , et lui a fait trouver à la fois la con-> naissance et la mort, l'être et le non-être, l'homme ne rentre dans l'unité , et ne devienne ainsi immortel et semblable à lui-même : « Et l'Éternel Dieu dit : VoicM l'homme » est devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal; »mais maintenant il faut prendre garde qu'il n'avance sa %main, et ne prenne aussi de l'arbre de vie, et qu'il n'en 9 mange , et ne vive à toujours. Et l'Éternel Dieu le fit sortir »du jardin d'Éden pour labourer la terre (1). » ^

(1) Vulgate, ch. III, v. 22-23.

Il y avait donc dans TÉden un autre arbre mystérieux , un autre aii)re tlivin que celui de la connaissance ; il y avait Yarbre de vie. Les Gnostiques, de même que les Chrétiens , et avant eux les Esséniens ^ le savaient bien , qu'il y avait Yarbre de vie y avec Yarbre de science, dans le Paradis de Dieu. C'est cet ûrôrtf de vie à conquérir, pour reconquérir le Paradis, qui, sans interruption, depuis Moïse jusqu'à Jésus, occupa les penseurs de la race Sémitique; et c'est cette tradition , et la préoccupation constante qui en résulta pour eux, qui leur donna l'initiative et le premier rang dans le grand mouvement transformateur qu'on appelle Christianisme. S. Jean, le plus élevé en gnose des disciples de Jésus, s'écrie: « Que celui qui a des oreilles écoute ce »qae l'Esprit dit aux Églises : A celui qui vaincra,/^ luï y* donnerai à manger de l'arbre de vie, qui est au milieu » du paradis de Dieu (1). » Le dernier des poètes théologiens du moyen-âge, Milton , venu à la fin des temps pour chanter le Christianisme au moment de ses funérailles , a montré qu'il possédait encore profondément l'idée plastique de cette grande religion , l'idée constitutive de ce que j'appellerais volontiers le drame complet de cette religion» On sait qu'il estimait plus le second de ses poèmes, le Paradis reconquis, que le premier, le Paradis perdu ; ou plutôt, par cette préférence, il voulait signaler le lien intime de ces deux poèmes. Car , à ses yeux , le premier n'était que le préambule du second, o£i Adam, devenu Jésus , conquiert Yarbre dévie, de même que, dans le premier, Adam perd la vie en touchante Yarbre de science. Pour ce grand poète, en effet, Jésus est aussi bien l'homme ou l'humanité qu'A-

(l) Apocalypse, ch. IT.

daiB, et de là l'accusation d'Arianisme qu'on a portée contre lui. Mais ce lien du Paradise lost au Paradise regained a peu touché ses^flecteurs , et leur a paru beaucoup moins important qu'à lui-même. Le second poème a été négligé^ ' et est* presque oublié ; le premier seul a été admiré , et survivra à l'oubli. C'est que le public que trouva Milton après sa mort ne fcomprenait plus que fragmentairement le Christianisme. Le nœud des choses lui échappait. Le plus grand effort que put faire ce public incrédule fut d'admirer la poésie merveilleuse autant qu'extravagante que Milton avait tirée de la Bible ; mais sa poésie tirée de l'Évangile ne séduisit personne. Après tout, Milton, comme Michel- Ange , était plus propre à traduire la* Bible que l'Évangile.

Mais revenons à la Genèse. Il y avait donc dans l'Éden, suivant le texte bien clair et bien positif de cette Genèse, à côté de l'arbre empoisonné de la science, l'arbre de la vie et de l'immortalité.

Or, si la mort, comme le dit nettement la Genèse, est venue de Yégoîsme, de la distinction égoïste, c'est-à-dire de la combinaison de la connaissance et de Yégoîsme, évidemment la vie, qui est le contraire de la mort, doit résulter de la combinaison de la connaissance et de V unité, en d'autres termes, de la connaissance dans t unité,

La connaissance dans F unité, c'est-à-dire, soit un sentiment qui guide notre intelligence vers Dieu, considéré comme la source immanente de toutes les créatures, soit une connaissance qui transforme notre sentiment, notre égoïsme, notre personnalité, en un amour universel et divin , s'appelle religion ou amour , dans le sens le plus général , c'est-à-dire charité.

Donc, pour qui comprenait le mythe géné^iaque, ce mythe

68 DE rHUMANITÉ.

renfermait implicitement la promesse d'une humanité sauvée par un progrès dans }a connaissance^ après avoir été perdue par un premier progrès dans la connaissance.

Ce fut là, en effets la doctrine des Esséniens, qui prétendaient se rattacher directement à Moïse ^ et qui disaient avoir conservé traditionnellement le sens métaphysique de la doctrine de vie exprimée symboliquement dans la Bible.

Ce fut la doctrine de Jésus ^ qui se sentit appelé à transporter la morale et la métaphysique essénienne dans tout le corps de la nation juive.

€e fut aussi la doctrine que reçut des apôtres directs du Christ 9 autant que d'une inspiration particulière^ l'autre grand apôtre S. Paul^ qui se sentit appelé à transporter parmi les Gentils et dans l'humanité tout entière ce principe de la rédemption au moyen de la charité ^ c'est-à-dire au moyen du retour à l'unité par la connaissance.

Aussi les mystiques chrétiens^ continuant le mythe de

Moïse , ont-ils appelé quelquefois la croix du Christ l'arbre de vie, lignum vitœ (i).

Du reste, la fin de ce mythe, dans la Henèse, est tout aussi claire et tout aussi explicite que le commencement, pour signifier qu'il s'agit en effet du passage de l'état primitif du genre humain à l'état de science et de civilisation. Je veux parler de ce que l'on regarde comme le jugement ou l'arrêt de Dieu sur l'homme après son péché , et qui ne me paraît autre chose qu'une prophétie que* Dieu fait à l'honmie

(1) Un des traités de S. BonaventUrt, ïe Fénelon de là Scholastiquê, est îih titulé r Arbre de Vie, Lignum Vitœ. Cet arbre « c'est la croix de Jésus^hrîst. On voit cette croix représentée en tête du livre, toute couverte de feuillage, et, dans ce feuillage, chaque rameau est marqué d'une des perfections et dès qualités du Sauveur, ce qui fait une figure assez semblable aux arbre» encyclopédiques qu'on a imaginés dans ces derniers temps»

du sort qu'il s'est attiré à lui-même pour avoir goûté de la science sous l'iuspiration de Végoîsme. Dieu, donc^ après avoir dit au serpent que, pour avoir enseigné Yégoisme à l'homme, il sera lui-même maudit entre tous les animaux, s'adresse à Eve : «Et il dit à la femme : J'augmenterai beau- » coup ton travail et la souffrance de ta grossesse ; tu enfan- » teras tes enfants dans la douleur ; tes désirs se rapporteront »à ton mari, et il dominera sur toi (1). » Voilà, en effet, les différences caractéristiques qui se présenteraient à un philosophe, en comparant l'état relatif des deux sexes, dans l'animalité en général, d'une part, et dans l'humanité, de l'autre. Dans l'animalité, les sexes offrent une sorte d'égalité que l'égoïsme joint à la science, l'égoîsme éclairé et savant, a détruite complètement dans Thumanité. La femme e^ devenue l'esclave de l'homme. Tel a été son sort dans toute l'antiquité et en Orient ; et même en Occident, et dans les temps modernes, l'égalité des sexes n'a pas encore été ni proclamée ni comprise. Cet esclavage de la femme est évidemment le fruit de l'égoïsme uni à la connaissance. L'égoîsme uni à la connaissance engendre le mal. Le mal se trouve ainsi produit à la fois dans l'homme et dans la femme, L'amour de l'homme et celui de la femme, quoique dirigés de i*un vers l'autre, deviennent néanmoins, ainsi individualisés et privés de tout infini, deux égoïsmes. Mais qu'arrive-t-il? La femme, plus faible, est esclave; rhomoie> tyran. Car dans, ce .double amour, ainsi iur dividualisé, est le principe évident de la famille caste, de la famille en dehors de l'unité. La Bible exprime admirablement cet effet du péché : Ad virum tuum

(1) Vulgate et Robert Etienne, v. 21.

erit concupiscentia tua ^ ipseque dùminabitur tibi (1). La prédiction faite à Adam a trait également aux dou-^

leurs que la civilisation^ en dehors de l'unité ^ a introduites sur la terré. On dirait cette même plainte que Roijisseau retrouva, au dernier siècle, pour déplorer la perte de la forêt primitive où l'homme , suivant lui , avait vécu dans les temps reculés, libre et sans travail, indépendant, et comme les animaux, vivant d'une vie naturelle et divine. « Voilà la terre maudite à cause de toi, » dit Dieu à Adam : Execrata est humus pr opter te (2). Tu n'es plus seulement égoïste comme le sont les animaux, qui sont sans connaissance, et qui se confient à ma science. Te voilà savant, mais toujours égoïste. Au lieu donc de ce beau jardin , tu auras une terre que tu ravageras , et qui ne satisfera jamais tes désirs. Au lieu de la vie naturelle et divine, te voilà condamné au travail. Tous les mots de ces versets , consacrés au sort futur de l'homme, portent sur le travail, sur le soin incessant que l'homme, ainsi séparé de la Vie Uiiiverselle, et sorti du monde naturel oi!i Dieu l'avait placé , devra prendre pour sa conservation et sa subsistance. L'Éden va disparaître, la forêt primitive va disparaître. L'homme, savant d'une science égoïste, va vouloir changer le monde à son profit individuel. Le mien et le tien vont diviser la terre. Cette science égoïste, tournée vers le fini, ne parviendra qu'à transformer le monde en un séjour de misère et d'incessant labeur. L'œuvre primitive de Dieu sera bouleversée; mais l'homme «mangera son pain à la sueur de son front; )»il vivra dans une inquiétude et une agitation d'esprit » continuelles : In sudore vultus tui vesceris pane; in

(i) Robert Etienne.

(2) idem.

Indolore comedes terram cunctis diebus vttœ tucer (1). » Le mythe de Gain et d'Abel qui^ dans la Genèse» suit immédiatement celui d'Adam , est la continuation de l'histoire de l'humanité entrée dans la science et dans la civili-* sâtîon par l'égoîsme. Cet autre my tlie ^ presque aussi fameux que le premier, a frappé tous les peuples qui l'ont connu par sa grandeur et sa tristesse. L'idée que, dans la famille humaine primitive, le meurtre, le fratricide, s'introduisit si subitement, a pris les imaginations, et, en consternant le cœur , a fait réfléchir la pensée. Mais est-ce bien d'une famille, est-ce de deux frères nés de la même mère, que Moïse a voulu parler? Oui, sans doute, mythiquement ,^ mais non pas dans le sens vulgaire. Moïse a voulu symboliser dans le meurtre d'Abel par son frère Gain l'envahissement, le despotisme , la violence , en général , et en particulier l'établissement de la propriété exclusive et jalouse.

Quoi ! va-t-on me dire. Moïse, ou les prêtres d'Egypte > que Moïse représente ici suivant vous , connaissaient donc cette idée de quelques utopistes, de quelques rêveurs, que le mal est issu dans le monde de la propriété ! Quoi I déjàquinze siècles avant Jésus-Christ, on disait anathème à la distinction du tien et du mien, comme More , ou Rousseau,, ou Babeuf ont pu le faire! Les prêtres d'Egypte, ou Moîse^ sentaient à ce point les doctrines modernes ! Ah ! prenez garde d'attribuer maladroitement à l'antiquité vos propres idées. Cette vérité que la propriété individuelle a introduit le mal sur la'' terre, si c'est nne vérité, a quelque chose de trop étrange dans un livre de trente-trois siècles, comme la Bible.

(1) Robert Élienne.

Je m'étoonerais bien plus^ je l'avoue ^ si elle n'était pas dans un tel livre cette vérité , si elle n'y était pas clairement et expressément Quoi ! dirai-je à mon tour, est-il donc si étrange que Moïse ait su ce que savait si bien Minos , le contemporain de Moïse ! Les prêtres idéens^ qui instruisirent Minos ^ en savaient donc plus sur le fond même de la vie^ que les prêtres d'Egypte, qui formèrent Moïse ! N'est-il pas notoire, en effet, que la législation de Minos, laquelle date . comme la Bible de quinze siècles avant l'ère chrétienne, était fondée sur l'abolition radicale de la propriété individuelle dans la caste ? N'est-ce pas là d'ailleurs le principe de toutes les législations et religions doriennes? N'est-ce pas ce principe que , suivant le témoignage de toute l'antiquité, Lycurgue emprunta à Minos, ou plutôt qu'il remit en vigueur dans une nation dorienne, pour en faire Sparte, la cité sainte? N'avons-nous pas ce même principe célébré par Platon? Platon ne le reçut-il pas par toutes les voies traditionnelles? Car si Minos, Lycurgue, toute la tradition dorienne, le lui révélaient, son maître Pythagore, cet autre législateur, le lui enseignait également. Et Moïse n'aurait pas su ce que savaient si bien les législateurs des Gentils! Mais , dès la haute antiquité , les affinités étroites de doctrine entre la législation de Minos, ou de Lycurgue, et la législation de Moïse étaient notoires. Ce ne sont pas seulement des philosophes qui font dit A Sparte celte affinité fut reconnue par un acte pubUc. Est-il besoin d'ailleurs même de toutes ces raisons extérieures? La législatiiem de Moïse, ses institutions, ses lois, ne sont-elles pas la réalisation et la mise en pratique du principe de la fraternité^ que Moïse tenta de faire sortir de la limite des castes, où ce principe était borné dans toutes les législations antérieures , et où

il resta borné même dans la législation contemporaine de Minos^ pour l'étendre 5 lui, à une nation da prolétaires ^ à un peuple d'esclaves fugitifs , à ce qu'il y avait de plus vil dans la plus inférieure des castes? Donc si telle est cette législation (et qui pourrait le nier?) ^ telle doit êtrie la mé* taphysique de cette législation. La Genèse doit répondre au Lévitique et au Deutéronome.

Si la Genèse est de Moïse- lui-même 9 c'est-à-dire s'il ne l'a pas reçue directement des prêtres égyptieiis ses maîtres, évidemment l'instituteur de la Pâque ou du repas égalitaire ^ du Sabbat et du Jubilé, dont le but direct était l'égalité et le rétablissement de l'égalité, a dû symboliser son idée sur la propriété dans son mythe génésiaque de l'homme ou de l'humanité.

Si la Genèse, au contraire, est, comme on peut le croire avec assez de vraisemblance, un livre égyptien plutôt qu'une création hébraïque, comment les prêtres d'Egypte, qui vivaient en communauté, et qui enseignèrent le cénobitisme à Pythagore comme la seule vie morale et pure, ces . prêtres que nous savons positivement avoir professé la fraternité dans la caste, d'accord en cela avec toutes les grandes religions et civilisations antiques, auraient-ils manqué de symboliser cette idée essentielle dans le mythe génésiaque de l'homme ou de l'humanité! En vérité, ni d'un côté ni d'un autre, que la Genèse soit égyptienne ou hébraïque, on ne saurait comprendre pareille lacune dans un mythe aussi fondamental (1) !

Mais je dirai plus : ce mythe entraînait nécessairement

(1) Je m'appuie ici, en les résumant en peu de mots,, sur des idées qui se trouvent développées et démontrées dans mon livre De l'Egalité^ Je renvoie à ce livre pour l'explication du fond, à la fois métaphysique, moral, et politique, des anciennes religions et en particulier de la législation de Moïse.

Ik DE L HUMANITÉ.

cette conséquence ou ce corollaire. En effet, quel est le sens de ce mythe? L'idée métaphysique n'est-elle pas l'union ou la communion du 7noi et du non-moi dans la vie? La période d'innocence et de bonheur de l'humanité n'y est-elle pas caractérisée par l'identité absolue du moi et du non-moi dans l'homme primitif , supposé androgyne et vivant sans distinction et sans connaissance d'une vie naturelle .et divine? Donc, comme nous l'avons vu, la chute, la déchéance, le malheur de l'homme ou de l'humanité, vient, suivant ce mythe , de la distinction inspirée par Yégoîsme, Or qu'est-ce que la propriété individuelle , telle que le genre humain l'a connue et pratiquée jusqu'ici , si ce n'est précisément la pratique de cette distinction égoïste ? Donc évidemment l'écrivain sacré, quel qu'il soit. Égyptien ou Hébreu, qui nous a laissé la Genèse, et qui a si nettement rapporté la chute ou le malheur de l'homme à la séparation

' hors de V unité par égoisme, a dû ajouter que cette séparation avait enfanté la propriété.

. Et en effet le troisième chapitre de la Genèse y celui qui suit immédiatement le péché et la chute , est l'établissement de la propriété , caractérisé comme un meurtre,

Caïn tue son frère Abel. Qu'est-ce que Caïn ? c'est l'homme de la sensation, l'homme du fait, l'homme de l'activité physique, l'homme envahisseur; c'est le tyran, c'est le maître, c'est le despote, c'est le propriétaire. En doutez-vous? Le nom même de Caïn veut dire le propriétaire, la propriété, la possession individuelle, exclusive, égoïste , jalouse. . Et ceci n'est pas une étymologie trouvée par les savants. Car non seulement la langue hébraïque le dit, mais la Bible le dit. Oui, la Bible dit positivement, en toutes lettres, que Caïn, le meurtrier d'Abel son frère.

c'est rétabliidsement de la propriété parmi les hommes. A un mythe, dis-je, succède un autre mythe, qui est la suite àirecte, immédiate, du premier. Adam, inspiré par Fégoïsme , sort de l'unité divine ; il entre , à ses risques et périls, dans une voie à lui; il se distingue, il se sépare;... il devient passible de la mort. J'ai expliqué ce que cela Veut dire. Aussitôt l'humanité se divise. Il n'y a plus un être t/n, partagé seulement dans la dualité des sexes (1) , Adam et Eve, l'homme et la femme {Aish et Aisha)^ ou des hommes et des femmes. Il y a des hommes et des hommes; et il y a trois diversités fondamentales dans l'humanité. Adam a trois fils. Gain, Abel, Seth. Lorsque, plus loin. Moïse racontera le déluge , et comment l'humanité fut renouvelée par Noé, Noé aura également trois fils, Sem, Cham, et Ja-

(1) Il y a une si grande perfection dans tous les détails de la Genèse, la fonne est tdlement adéquate au fond, que chaque mot, pour ainsi dire, est expressif, au point d*étre une indication complète de Tidée. Ainsi, aprts que Dieu a décomposé F Adam androgyne, et séparé la femme, le nom donné à la femme recèle encore l'idée d'unité. Eve alors ne s'appelle pas Eve, elle s'appelle Iscka ou Aisha,Ce n'est qu'au troisième chapitre, après la chute ,' qu'Adam lui donne le nom d'Eve, Voici la succession de l'idée, et des noms correspondants à l'idée. Adam, primitivement, exprime l'androgyne, qui, réunissant les deux sexes, n'a pas de sexe. Adam ayant été décomposé par Dieu en homme et femme, le principe masculin, ou Thomme, s'appelle Isch ou Aish, et le principe féminin, ou la femme, s'appelle Ischa ou Aisha, L'unité est encore conservée dans ces noms ; et cette parole que prononce Adam : a On la nommera Aisha » parce qu'elle a été prise d'Aisk, » marque bien expressément cette unitéU*ètre est encore un , bien que partagé dans la dualité des sexes. Mais après la chute, et l'arrêt prononcé par Dieu , la première chose que fait Adam , c'est de clianger le nom de sa femme : « Et Adam nomma sa femme Eve, parce qu'elle a 9 été la mère de tous les vivants. {Chap. III, vers, 20.) » C'est ainsi, du moins, que traduit la Vulgate : Eo quod mater esset omnium viventium. Mais il est clair que ce nom d'Eve, et la caractérisation qu'en donne Moïse, ont un sens plus profond, et qu'il serait bien plus exact de traduire : «Parce qu'elle a été j» la mère de tous les mortels.j» Ce nom d'Eve, en effet, Hevah ou Havah, est le verbe hébreu même qui signifie fuit ou vixit. C'est le passe du verbe être. Une fois sorti de l'être, qui comprend d'une façon indécomposable le présent, le passé, le futur, l'homme connaît le passé, la mort. De là trois verbes, véritablement très-distincts .dans les anciennes langues : Sum, fui, ero, le présent, le passé, le futur. Entre le nom primitif d'Eve, Ischa, et son nom consécutif à sa faute, Havah ^ il y a la distance de sum à fui, Havah ou haîah, en hébreu, signifie fuit, d'où ch^iah, virit.

pbet. Ces trois diversités fondaetentales de l'espèce humaine^ qui sortent 5 en se divisant y d'une souche unique^ et qui expriment par leurs guerres et leurs jalousies la division du genre humain^ suite de la séparation qui s'est faite dans la période désignée sous le nom d'Adam; ces trois diversités, dis-je, se rapportent indubitablement aux trois facultés qui se trouvent dans l'unité de notre nature, sensation, sentiment, connaissance.

Le lecteur va-t-il encore m'arrêtw ici , pour me demander si ces choses que je vois dans la Bible, et qu'on n'y voit pas ordinairement, y sont bien réellement? Moïse, me dira-ton , avait donc une psycologie ! Je demanderai au lecteur si Pythagore et si Platon n'avaient pas une psycologie , s'ils n'avaient pas précisément celle que je dis , et s'ils ne l'avaient pas apprise de l'Egypte. Je demanderai si le seul nom mystérieux de l'Être, ou de l'Être Suprême, chez les Hébreux, n'indique pas la plus profonde des psycologies. Je demanderai s'il n'est pas évident, pour qui a un peu étudié les institutions de Moïse, que les fonnes mêmes et les cérémonies établies par ce grand homme révèlent sa profonde connaissance de l'antique philosophie numérique, dont Pythagore, h son tour, reçut l'initiation à Thèbes et à Memphis. Mais quoi! ne suffirait-il pas du triangle de Jéhovah, ou du Tetragrammaton qui voilait son nom mystérieux pour nous montrer que Moïse, ou l'auteur quel qu'il soit de la Genèse^ avait une profonde connaissance de l'homme, cet être que la Bible nous dit fait à l'image de Dieu! Car si Moïse ou Fauteur de la Genèse savait que l'essence de Dieu se rapportait, dans la philosophie numérique, au ternaire et au quaternaire, il savait donc la même chose de l'homme, cet être que Dieu, suivant ^lui, fit à son image.

En vérité y s'étonner que Moïse ait connu la distinction des trois catégories humaines , et Tait marquée dans son mythe de l'humanité ^ me paraît étrange. Quoi ! Moïse > qui avait sous les yeux les trois grandes divisions qui formaiient les castes en Egypte^ comme dans Tlnde^ comme partont. Moïse ^ émancipateur de ce qu'il y avait de plus opprimé dans la plus opprimée des castes, n'aurait pas distingué ce qui ^ dans la nature humaine ^ avait donné lieu à ces castes ; et^ continuant l'histoire des maux de l'humanité après sia chute ou son progrès par la connaissance égoïste ^ il n'aurait pas marqué l'origine de ces castes ; qu'il voulut détruire et qu'il détruisit jusqu'à un certain point ! Voilà ce qui serait vraiment merveilleux et tout à fait improbable. .

Je dis donc que Caïn qui tue Abel, son frère, c'est l'établissement de la propriété, ou, en général, la subjection de l'homme du sentiment par l'homme de la sensation.

Le premier né d'Adam fut l'homme de la manifestation, de la sensation, de l'activité physique, et de la propriété : « Or Adam connut Eve, sa femme, et elle conçut, et enfanta » Caïn ; et elle dit : J'ai acquis un homme par l'Éternel. » Elle enfanta encore Abel, son frère, et Abel fut berger, » et Caïn, laboureur (1).^ Le nom de Caïn vient de cette |>arole : J'ai acquis, je possède (en hébreu, Kanithi) , que prononce Eve. Gomme si elle était toujours inspirée par le serpent, c'est-à-dire par l'égoïsme, qui l'avait si mal inspirée déjà, Eve dit : Je possède , et son fils s'appelle propriété; et ce fils prend la terre, il est laboureur, c'està-dire possesseur de la terre. Et quand vient à la malheuï-euse Eve un autre fils, ce puîné a nom nécessairement

(1) Vulgate, cb. IV» vers, 1-2.

Je ne possède pas, puisque son frère aine s'appelle Je possède. Celui-ci donc s'appelle Abel, le vide. Dans ces deux noms de Caîn et d'Abel y que tous les lexiques traduisent, l'un par possessio, l'autre par vacuitas (1) , se retrouve l'idée métaphysique orientale de la manifestation exprimée par le plein, et de la virtualité sans manifestation exprimée par le vide, idée qui, au surplus, comme nous avons eu occasion de le dire précédemment (2), est textuellement dans la Bible, au premier verset de cette Bible. Gain est donc l'homme du plein, l'homme dç la manifestation, l'homme de l'activité physique, l'homme de la sensation, et il s'empare de la terre. Abel est l'homme du vide, l'homme de la virtualité sans manifestation, l'homme de désir, l'homme du sentiment ; et, trouvant la terre occupée, il mène une vie nomade , il erre à la façon des bergers. Le récit mythique qui suit n'est que l'expression poétique et dramatique de cette situation des deux frères, c'est-à-dire l'expression de cette dualité qui a divisé et rendu si malheureuse l'espèce humaine , sous les formes diverses de riche et de pauvre, de fort et de faible ^ de tyran et de sujets dé maître et d'esclave ^ de noble et de roturier, à* aine et de puiné, etc. Voilà pourquoi cette fable, qui est au fond une si grande vérité, est restée, dans la mémoire des hommes, marquée du sceau mystérieux d'une poésie divine. Puisée,

(i) «Caïn, vel Kain, hebraïce K*n, a Kn^' possedit Hinc Kbin, possessio. » Gain ergo possesaor,,,,, Dictus Abel, vel Habel, a \erbo Habal, id est, vanus lifuit, evanuiu Gognationem hoc nomen habet cum Abat, id est lug^ebat, et » cum Bahal, id est, exterritus egt; item cum Bala, id est, vetustate corrup- » tus est, et Tsabal, id est, emarcuit flavescendo, etc. Haec enim signiftcata om- » nia tendunt ad vanitatem. Hinc latine buUa : Ut llomo est buUa , id est, vita 1» ejus est fluxa et caduca, instar buUx in mari. Item graece pau^c^M, vilipende ; » fffxài^oixoLt, vileo, vilesco; oaOAos, vilis, vanus, homo nihili. Et latine vileo, n vilesco, vilis, ( J. Fungeri Dictionn, etymologicum, ) »

(2) VoY. t. I*', De la tradition relativement à la vie future, ch. ii, p. 2A5.

ÏRADIÏION. 79

comme le mythe qui la précède et dont elle n'est qud le développement ^ dans la science même de la vie^ à une trèsgrande profondeur, elle se trouve ainsi avoir cette largeur compréhensive qui est le propre de la poésie véritablement inspirée. C'est un symbole qui a un sens précis, et pourtant ce sens s'applique à une infinie variété de phénomènes, parce qu'en effet toiis ces phénomènes sont l'expression diversifiée d'une même loi métaphysique. S. Augustin , miéditant sur ce récit de la Bible, voyait dans Abel la figure de Jésus-Christ et des Cbi;étiens persécutés ; dans Caïn , celle des persécu^ teurs. S. Augustin avait raison. Les peuples d'Orient, engé^ néral, ont vu dans Caïn le génie du mal, dans Abel le génie du bien. Qn s'explique facilement ces deux personnifications de l'imagination des Orientaux. Mais il n'en est pas moins certain que le mythe moîstaque a un sens plus direct et plus précis, celui de la dualité qui sort de cette seule parole pro^ noncée par Eve : Je possède. Par cela seul que Caïn possède d^4ine façon exclusive et jalouse, Caïn tue son frère AbeL Le mal, sous ses deux aspects du mal de l'oppresseur et du mal de l'opprimé, sort immédiatement de cette cupidité égoïste. Ce seas , comme je l'ai déjà remarqué précédemment en parlant de l'origine du mal dans la société humai-^ ne (1) , est admirablement exprimé dans les paroles mêmes de la Bible. Voulez-vous voir le mal de l'oppresseur; Dieu dit à Caïn, après qu'il a rejeté son offrande : «Pourquoi ta » figure est-elle ainsi décomposée et abattue ? cela ne vient- ))il pas de ce que, si tu fais le bien> tu en portes le signe ^ ^) et. que si tu ne le fais pas, au contraire, le vice se peint » sur ton front (2) ? » Voilà l'effet direct du mal sur notre

(1) Voy. tom. !•% liv. m, ch. 2, p. 1^7.

(2) Vers. 6-7.

âme, l'effet qu'on pourrait appeler spirituel et invisible ^ parce qu'il est indépendant du fait et de l'acte. Voici maintenant le tnal, moral et physique à la fois, qui résulte pour le méchant de l'oppression de son frère. Après que Caïn a tué son frère. Dieu lui dit : « Qu'as-tu fait? La voix du sang » de ton frère crie de la terre jusqu'à moi. Maintenant, donc> 9 tu seras maudit même par la terre qui a ouvert sa bouche Dpour recevoir de ta main le sang de ton frère; car, quand »tu laboureras la terre, elle ne te rendra plus son fruit, et »tu seras toi-même errant et vagabond (1). » Caïn, je l'ai \ déjà dit dans une^ autre partie de cet ouvrage, s'est frappé lui-même en frappant Abel. Il avait pris la terre > il s'était fait riche. Dieu lui dit : Tu seras pauvre ; ta richesse était liée à celle de ton frère; la terre que tu as accaparée va devenir stérile par ton crime; car elle avait besoin, pour produire , de lui comme de toi'; tu avais besoin de ton frère. Je te chasse donc de cette terre , c'est-à-dire de cette richesse que tu as accaparée ; tu seras pauvre, parce que tu as voulu être riche égoïstement.

Adam , pour avoir été égoïste dans la connaissance, avait été chassé de l'Éden. Caïn , qui est encore Adam , est chassé même de la terre qui avait remplacé l'Éden, pour avoir poussé plus loin encore l'égoïsme , et avoir inventé la propriété. Mais cet exil hors dé la terre a un sens figuré, comme Y exil hors de l'Eden.

Ici encore, il me semble que le lecteur m'interrompt pour me faire des objections. Le lecteur, habitué aux idées puériles que l'on se forme ordinairement de ces magnifiques symboles de la Genèse , n'avait jamais compris l'histoire de

(i) Vers. 10-12.

-Gain de cette façon. Il croit^ sur la foi de S» Jérôme^ que Dieu condamna Caîn à errer sur la terre. Et, fort de ce point, il me demande comment je puis voir dans Gain condamné par Dieu à errer sur la terre le symbole de la propriété égoïste et jalouse. Mais le lecteur a été tout simplement induit en erreur par S. Jérôme. Caïn, dans la Genèse^ est si peu condamné à errer sur la terre, dans le sens propre du mot, que la première €hose dont il s'occupe après la déclaration que Dieu lui a faite est de fonder une ville: «Alors Gain sortit » de devant la face de Jéhovah, et habita dans la terre de »Nod (la terre ôlcxH ou de refuge)^ à l'orient d'Édem »Puis Gain connut sa femme, qui conçut et enfanta Hénoch* » Et il bâtit une ville qu'il appela Uénoch , du nom de son »fils(l).»

La grande obscurité répandue jusqu'ici sur ce mythe de Gain vient de deux choses : d'abord, de ce que l'on s'imagine qu'il y a dans ce chapitre une condamnation de Dieu sur Gain; et, ensuite, de ce qu'on n'a pas compris la pensée métaphysique que l'on prend à tort pour cette condamnation.

Véritablement , il n'y a pas plus de condamnation portée par Dieu sur Gain , dans ce quatrième chapitre de la Genèse, qu'il n'y en a sur Adam, dans le troisième. Dieu ne condamne pas. Dieu prophétise; j'entends que Dieu, par prescience, fait connaître à Gain la suite de son crime, c'est-àdire les conséquences funestes de l'égoisme jaloux qui lui a inspiré ce crime, comme il avait fait connaître à Adam et à Eve les suites funestes de leur entrée dans la connaissance par l'égoïsme. Il lui dit donc positivement ce que j'ai expri-

(1) Chap. IV, vers. 16-17. Le nom d'Hénoch, iimiu, limitation^ enceinte, équivaut à celui de ville,

iné plas hant , à savoir que , pour avoir été égoïste ^ il s'est rendu misérable; que son avidité dé tout avoir, de tout posséder 5 le condamne désormais à être pauvre; qu'il a voulu usurper la terre, et qu'il s'est ravi , dans un certain sens, la terre , c'est-à-dire la richesse ; qu'il a tué son frère , et que son frère était prédestiné à le faire riche , lui , Caïn ; que la terre ou la richesse devait être cultivée par eux deux ; -que la terre , n'étant plus cultivée par Abel , ne lui rendra plus son fruit à lui-même , Caîn. En un mot, s'il faut que je le dise, c'est une profonde et sublime leçon d'économie politique que Moïse met dans la bouche de l'Être qui est toute science , parce qu'il «est la vie.

En doutez-vous? Relisez les versets que j'ai'cités, et trouvez-leur un autre sens; il n'y en a pas d'autre. Le texte est si positif et si précis, que les traducteurs ont bien été forcés de traduire exactement, bien qu'ils ne comprissent pas la pensée.

Mais qu'arrive-t-il ? daîn croit, lui aussi, que Dieu lui a ravi la terre, qu'il l'a condamné en réalité à errer sur la terre , ou plutôt à se cacher dans les profondeurs de la terre. Il ne comprend pas plus la pensée de Dieu, que ne l'ont comprise S« Jérôme et les autres traducteurs ; il ne comprend pas ce que Dieu a voulu lui dire par cet exil de la terre. Encore une fois, Dieu a voulu lui dire : Adam, par son péché d'égoïsme , avait perdu la vie , l'Éden ; toi , tu as été plus loin , tu as perdu même le côté matériel de la vie, la terre, la richesse ; tu as voulu tout posséder , et tu as tué ton frère ; tu t'es par là exilé de la richesse; la terre ne te rendra plus son fruit. Mais Caïn ne comprend pas, et il répond à Dieu :

«Ma peine est plus grande que je ne puis porter. Voici ! tu »me chasses en ce jour de dessus la face de la terre. Donc je

9 devrai me cacher avec soin de la face de toi ; et il faudra que «j'existe tremblant et vaguant dans les profondeurs de la » terre. Et tout être qui me trouvera m'accablera (1). »

Cette traduction fidèle du texte montre assez que Caîn n'a pas compris la pensée de Dieu. Il se croit exilé de dessus la face de la terre. II en conclut qu'il ne lui sera pas même permis de voir la lumière : Donc Je devrai me cacher avec soin de la face de toi. Il ne se voit plus de refuge que dans des antres 5 des cavernes^ des lieux ténébreux ; aussi le texte dit : Il faudra que je vive dans la terre. Ce mot dam ayant été traduit par in, qui veut dire sur aussi bien que dans, le sens H disparu.

Alors vient cette réponse de Dieu 1 Caïn^ qui n'a pas été plus comprise que tout le reste :

«Et Jéhovah déclara sa volonté à lui, en disant : Loin de Ah^ quiconque accablera Caïn^ fera exalter Caïn sept fois

icontre lui-même (2) ; » c'est-à-dire donnera à Caïn sept fois plus de force, et ressentira lui-même au sextuple les effets de son agression.

Cette phrase, ayant été fort mal traduite, a donné lieu à l'opinion la plus extravagante. On s'est imaginé que Dieu fait là un trait de miséricorde envers Caïn, qu'il daigne le rassurer, et qu'il lui donne un brevet d'inviolabilité, se contentant de lui faire expier son crime par une vie errante. Cette singulière idée est fondée sur la version de S. Jérôme : «Quiconque tuera Caïn sera puni sept fois, » ou plutôt: «Quiconque tuera Caîn, il (Caïn) sera vengé au sextuple : ytQuidçuid interfecerit Caînum, seœtuplo vindicabitur. * Ainsi Dieu non-seulement conserverait la vie au fratricide

(1) Chap. IV, vers, 15.

(2) Chap. IV, ver», 184A. Voy. la version littérale de Ftbre d'OIivet.

su DE L'HUMANITÉ.

Caïn^ mais établirait que 1^ vie de Gain vaut à ses yeux six vies d'agresseurs de Gain. Quelle bizarre absurdité on a attribué à la Genèse ! En vérité , Voltaire avait raison de déclarer qu'une pareille justice de la part de Dieu était inconcevable; il avait. raison de se montrer scandalisé de l'indulgence étrange avec laquelle Dieu en agit à l'égard de Gain.

Mais il n'y a rien de pareil dans la BiUe. 11 ne s^agit, au fond^ dans la Bible , ni d'un meurtre^ ni d'un fratricide. Il ne s'agit pas d'un homme appelé Gain qui a tué un autre homme appelé Abel. 11 s'agit de l'établissement de la propriété parmi les hommes , sous le symbole de deux races, l'une appelée Gaïn , la race des possesseurs ou propriétaires, et l'autre appelé^ Abel, la race de ceux qui ne possèdent pas. Dans cette phrase, si absurdement interprétée, que dit donc Jéhovah? Il prophétise; par prescience, la législation qui, à partir de cette époque, va régner sur la terre. Il prophétise que le droit du plus fort, ou ce que l'on pourrait appeler la loi de Gain, le droit Cainigue, va régner parmi les hommes. Gela est si certain, que, huit versets plus loin , c(Hnme nous allons le voir tout à l'heure, Lamech , le législateur de la race de Gaïn , fonde le droit du plus fort, la législation du maître et du propriétaire sm cette parole de Dieu à Gaïn.

Il est vrai que dans ce verset Dieu exprime aussi qu'il permettra le faux droit qui va s'établir sur la terre; que ce di'oit s'établira et régnera avec sa permission. G'est précisément, en effet, sa justice, et, si l'on veut, sa vengeance contre Gaïn, que de permettre cette iniquité qui va régner parmi les hommes. Get arrêt de Dieu , que l'on a pris , par un contresens si bizarre, pour un acte de clémence miséricordieuse, est donc empreint au contraire d'une ironie ma-

jestueuse et sublime. Le féroce meurtrier craint qu'on ne le tue* Dieu lui répond : Ne crains rien ^ c'est toi y au contraire, Caïn, qui tueras. Tu as tué, et tu tueras. Tu as établi sur la t^rre une loi de violence qui entraîne nécessairement une violence sextuple à l'égard de quiconque s'élèvera contre toi. Quiconque t'attaquera, toi, déjà meurtrier, tu le frapperas au sextuple. Et je le permets, ou plutôt je le veux ainsi.

Ce qui a contribué à faire de ce mythe si profond, et néanmoins si clair, une énigme jusqu'ici incpmprise, c'est ce que Moïse ajoute : « Et Jéhovah mit à Gain un signe , afin 9 que quiconque le trouverait n'eût pas le pouvoir de le frap- » per. » De quel signe veut parler Moïse ? Voilà ce que tous les commentateurs^ de la Bible se sont demandé. On a fait à ce sujet les suppositions les plus folles. Il faut convenir que Moïse a voilé là, autant qu'il a pu, sa pensée. Cependant il ne nous paraît pas impossible de lever ce voile. Le droit dti plns-fort, le droit tiré du fait, n'a>t~il pas régné et ne règne-til pas encore sur la terre? On le voit ce droit inique, et pourtant il règne, et on n'a pas le pouvoir de le frapper. Il y a donc une sorte de prestige qui le protège. Il est, comme on dit, consacré. C'est qu'au fond il existe par la permission de Dieu. En l'absence du droit véritable, le faux droit règne comme une nécessité. Le fait règne, et pourtant ce n'est réellement pas le fait qui fait autorité. Car si le fait ne paraissait que le fait, personne n'obéirait au fait. Mais le besoin que nous avons du droit nous engage à respecter le fait comme si le fait était le droit, parce qu'il en tient la place.^ Voilà le prestige qui nous captive et nous retient; voilà le signe divin qui arrête notre bras prêt à frapper. Caïn représente le faux droit, le droit que l'égoïsme a établi sur la

terre ^ sous mille noms divers. Il est donc^ tout Gain qu'il est^ revêtu d'une sorte de signe divin, d'une consécration nécessaire. A ce point de la Genèse, la législation fondée sur l'égoïsme, la législation du fait va s'ouvrir pour l'humanité. Mais cette législation, bien qu'elle ne soit que celle du fait, n'en sera pas moins une législation. Quand Gain tuera et se vengera au sextuple, suivant la prophétie de Dieu, Gain croira tuer et se venger justement, et celui contre qui il sévira éprouvera une sorte de prestige et de. fascination, qiii lui fera admettre et reconnaître jusqu'à un certain point le droit de Gaïn; car lui-même, lui, agresseur de Gaïn, n'a pas d'autre droit que Gaïn. Sur quoi, sinon sur ce prestige du fait, se sont élevées tant de dominations, tant de tyrannies qui ont envahi la terre? sur quoi se sont basées les con* quêtes, et qui a fait la force des conquérants , sinon ce signe mis sur Gaïn ?

Voilà, suivant nous, le vrai et unique sens de tout ce mythe de Gain dans la Genèse. Pour'le comprendre, il fallait le lier au développement général de l'idée de Moïse. Gette idée est celle de la progression continue: du mal, à partir de la chute d'Adam , ou de l'entrée de l'homme dans la connaissance par l'égoïsme^ D'abord Adam perd la vie , dans le sens profond du mot; il est chassé de l'Éden. Puis Gaïn, en prenant pour lui seul la terre , et en établissant sur la terre la propriété exclusive et jalouse, perd la terre, dans le sens profond du mot, comme Adam avait perdu l'Éden. Mais alors nouveau progrès dans le mal : Gaïn établira et Dieu permettra la violente législation du fait, ou h droit du plus fort

La lin de ce chapitre , qui est consacrée à la généalogie de Gaïn , confirme ce sens de la façon la plus explicite et la plus évidente.

La race de Gain poursuit l'œuvre de sou père^ l'établissement de la propriété et de l'inégalité parmi les hommes. Et à la cinquième génération^ Lamech^ descendant de Gain, étend la propriété d'une façon étrange, en inventant la polygamie : a Et Lamech épousa deux femmes (1).» Voilà l'unité brisée de plus en plus ; voilà l'esclavage de la femme prédit à Eve. Alors ^ dans la race même de Gaîn^ se produisent trois peuples ou trois castes^ qui sont en germe^ les guerriers, les artistes, et les industriels :■ « Et Lamech pos- »séda deux femmes; le nom de l'une était Ada, et le n<mi »de l'autre Sila. Et Ada enfanta Jabal, qui fut père de ceux »qui demeurent dans d£s lieux fortifiés et vivent de butin.. »Et le nom de son frère fut Jubal, qui fut père de tous ceux » qui touchent le violon et les orgues. Et Sila aussi enfanta » Tubalcaïn^ qui forgeait toutes sortes d'instruments d'airain )>et de fer (2).» Voilà l'inégalité poussée jusqu'aux castes». Seulement ce sont les castes telles qu'elles pouvaient exister dans la race de Gaïn^ les castes sans la caste de la connaissance. Il n'y a pas là de prêtres ou de savants ; il n'y a que des hommes de butin, des musiciens^) et des forgerons. Il restait à caractériser la législation que cette race de Cain^ animée de l'esprit de la propriété ; de l'égoïsme exclusif et jaloux 9 pouvait donner à l'humanité. G'est ce que la Genèse fait dans le verset suivant , où , sans aucune préparation, par un mouvement brusque et rapide de la pensée , comme il

(1) Vttlgate, verset 19. Littéralement d'après Thébrea : cet Lamech prit » pour lui (s'empara pour lui seul de) deux femmes. »

(2) Vulgate vers. 19-22 : «Genuitque Ada ipsum Jabal, qui fuit pater eornm » qui habitant in tentoriis, et peculii. Nomen vero fratris fuit Jubal, qui fuit » pater omnium qui tractant citharam et fides. Et Sila quoque genuit Tubalcaih, » qui expoliebat quodcunque qpificium tum aeris tum ferri.» Ces caractérisations sont on ne peut plus explicites. Seulement, quant à Jabai, la caste guerrière, le root que S. Jérôme a rendu par ferifanïs exprime une habitation élevée et fortifiée.

y en a tant de beaux exemples dans la Bible, Lameeh, ce nouvel Adam, ce nouveau Gain, mais perfectionné pour ainsi dire, perfectionné en mal, et arrivé au comble de cette même propriété égoïste qui a perdu ses pères, s'adressant tout à coup à ses femmes, à son harem, à sa porte, comme disent les Orientaux, dicte ainsi le principe de la loi du propriétaire : « Et Lamech dit à Ada et à Sila , ses «femmes : Femmes de Lamech, entendez ma voix, écoutez » ma parole : pour le moindre tort que Ton me fera , je » tuerai ; pour une blessure , je tuerai un homme ; poiip une «meurtrissure, je tuerai même un enfant. Car si Caîn, par » la permission de Dieu , est vengé sept fois au double , La- »mech le sera soixante-dix-sept fois(l). » N*est-il pas évident que c'est là le principe de la législation qui , pendant tant de siècles et en tant de pays, a gouverné les hommes, et a eu autorité ? Et aussitôt , par un nouveau mouvement brusque et rapide de la pensée, sans aucune préparation de mots, l'écrivain de la Genèse, ayant peint suffisamment la race de Caîn, du meurtrier d'Abel, et la législation sortie de cette race, le droi^du plus fort, réintroduit sur la scène les auteurs primitifs du genre humain,' Adam et Eve, pour leur faire engendrer un troisième fils, qui remplacera Abel, et d'où sortira peut-être une race moins perverse que celle de Caîn. C'est l'homme de la connaissance qui vient au monde cette fois, comme Caîn était l'homme de la sensation,

(d) Vulgate, vers. 23-24 : « Et dixit Lamech ad uxores suas Adam et Silam: « Audite vocem raeam, uxores Lamech, auscuUate sermonem meum , quoniam Avinimoccidi in vulnus meum, et puerum in livorem meum. Si sextuple vin- >dicabitur Gain, certe Lamech septuagies septies. » Cette version de S. Jérôme, exacte au fond, est néanmoins rendue obscure par remploi du temps passé occidi, au lieu du futur. Voici à ce sujet la remarque de Robert Etienne : «Hic- •prseteritum pro futuro ponitur, et futurum pro praeterito imperfecto; vérti- »que débet ad hune modum : Sane hominem interficerem in C^el pro) vulnere »meo, etiam adolescentem, în (véJ pro) livore meo. )>

comme Abel était rhomme du sentiment C'est l'homme de la loi et du droit, au lieu que Gain n'est que l'homme du fait 9 et que sa prétendue législation n'est que l'arrêt de sa propre volonté , de son égoisme. Cet homme , c'est le vrai législateur ; son nom même exprime l'idée qu'il représente. Car son nom est Seth ^ qui , dans le sens où la Bible emploie ici ce mot, veut dire base^ fondement. Cette signification que la Bible donne à ce mot Sel h ou Sheth, n'est pourtant qu'une signiGcation dérivée et secondaire. Dans son radical le plus essentiel , ce nom exprime réellement Y être , ce qui est 9 et par conséquent ce qui est sous tous les phénomènes, ce qui est caché sous toutes les apparences. Le second radical dont il se compose exprime la distinction, la relation, le rapport Ce nom a donc précisément le sens de ce que les philosophes appellent le substratum, le fond ou le principe des choses. Secondairement, ce nom exprime la science, la connaissance , parce que la connaissance est précisément la faculté que nous avons de distinguer Vêtre des phénomènes, et le fond de la forme. Une signification intermédiaire , et qui se rapporte également bien à l'un et à l'autre des deux sens que nous venons de marquer, c'est celle que la Bible, suivant son usage, prend soin elle-même de déterminer et de caractériser^ c'est-à-dire la signification de base, fondement. Quand Eve engendra Ca!n , elle avait dit : J'acquiers, ou Je possède, ou J'envahis; et le nom de Caîn avait exprimé une force qui se manifeste, mais aveuglément et en détruisant tout ce qui s'oppose ou se présente à elle. Le nom du second fils avait été déterminé par celui du premier. La lutte fratricide a retenti au cœur de la mère, et l'a instruite. Aussi, cette fois, en enfantant son dernier né , elle tire le nom qu'elle lui donne de» cette lutte même

OÙ un de ses fils a tué l'autre : « Par rabattement d' Abel , •lorsque Gain l'accabla, Dieu 5 dit-elle ^ ^ fondé (en hébreu, »Shath) en moi une nouvelle postérité (1).» Ainsi, de la lutte de la sensation et du sentiment résulte la connaissance. De la lutte du fort et du faible résulte le droit, la loi, la législation. L'ordre même de la génération de ces trois fils d'Adam est remarquable , comparé à l'ordre du développement des trois facultés dont ils expriment la prédominance. La sensation est d'abord maîtresse presque absolue de l'homme, le sentiment vient ensuite, puis la connaissance. Seth, ce dernier fils d'Adam, est donc un retour vers le bien. Né, comme le dit sa mère, du meurtre et pour ainsi dire du sang d'Abel, il cherche à marcher dans la vie par la justice, et non plus par l'égoîsme. Les traditions qui s'attachaient, en Orient, au nom de ce troisième fils d'Adam, confirment ce que nous disons. Les. Hébreux le représentaient comme le type de la science. Au rapport de Josèphe, on lui attribuait l'érection de ces fameuses colonnes sur lesquelles étaient gravés Thistoire du genre humain et les principes de la morale universelle; c'est-à-dire qu'il était pour les Juifs ce que Tkot, dont le nom est assez analogue, était pour les Égyptiens. Quelques peuples orientaux , et en particulier ceux qui faisaient profession du Sabé!sine> l'ont révéré comme un prophète. Enfin , les plus considérables des Gnostiques se faisaient appeler Séthiens.

Véritablement , comme je le dirai plus loin , le Gnosticisme tout entier, cette fameuse gnose, ou recherche du bien et du mal par la connaissance, qui rivalisa pendant plusieurs siècles avec le Christianisme, et qui d'ailleurs a

(1) Verset 25.

tant contribué à le dévelo^ier, et lui a laissé des traces si IM*ofondes5 reposait sur l'intelligence même des choses que nous cherchons à expliquer ici. Mais ce n'est pas le lieu de nous y arrêter en ce moment

Continuons 5 en peu de mots, à donner ta suite du mythe d'Adam dans la Genèse, c'est-à-dire la suite de l'histoire de l'humanité. En regard de la race de Gain , l'homme de la sensation et de l'égoîsme, la Bible place la race de Seth^ l'homme de la connaissance et de la justice. Yoilà la dualité dans la science ; voilà la science du bien , et la science du mal^ c'est-à-dire les deux sciences diverses dont le fruit mangé par Adam portait en lui les germes. Dans la Bible, donc, à la généalogie de Çaîn succède la généalogie de Seth (1). Or, en comparant les noms des enfants de Gain avec les noms des enfants de Seth , il est impossible de ne pas reconnaître que ce sont des noms purement symboliques, qui n'expriment en aucune façon des personnages réels, • mais uniquement des phases de ces deux races humaines , dont l'une çst tournée vers le mal et obéit uniquement à l'égolsme et à la sensation, et dont l'autre aspire au bien par la connaissance , mais sans qu'il lui soit donné d'y arriver. Le mythe se continue comme il a commencé, psychologiquement.

Gaïn, dont le nom? veut dire propriété^ engendre Hénoch, dont le nom veut dire limilation. £t en effet le résultat direct de la propriété est de nous limiter et de nous enfer^ mer dans des bornes dont nous aspirons nécessairement à sortir (2). De là la passion envahissante : aussi Enoch en-

(1) Chapitre V de la Genèse.

(2) Voy. les réflexions qui nous sont venues naturellement à ce sujet, liv. Il ^ chap. I, pag. 129.

dâ DE L'HUMANITÉ.

gendre Whîrad^ dont le nom yeut dire passion. Là passion bu la cupidité nous conduit à des actes pour l'assouvir; aussi Whirad, dit la Bible, engendra Méhoujaël, dont le nom signifie activité, manifesialion. Voilà la période entière du moi égoïste accomplie. En se séparant, ce moi se limita ; mais s'étant ainsi limité contre sa nature , il souffre et devient envahisseur, d'abord en lui-même, puis en acte. Or que résulte-t-il de cette activité mauvaise? Méhoujaël, dit la Bible, engendra Méthoushaël, dont le nom yeut dire gouffre de mort. Alors vient Laméch, dont le nom veut dire Men dans la dissolution, qui établit la polygamie et les castes , et fonde cette lo'gislation que nous avons vue, laquelle n'a d'autre base que le fait et le droit du plus fort: Telle est la postérité de Caïn.

La généalogie de Seth est évidemment écrite pour servir de contraste à celle de Caïn. Seth, dont le nom veut dire connaissance, engendre ^Enosh, dont le nom signifie faiblesse et invocation, La Bible explique elle-même ce symbole en ajoutant : « Celui-là commença à invoquer le nom »du Seigneur (1). » La connaissance, en effet, séparée de l'unité, se sent si faible et si désespérée, qu'elle n'a pour appui que l'invocation de Dieu. Mais ce fils de Seth, ainsi faible et désolé, ne peut, même sous l'appui de l'Être Suprême où il s^est placé , que s'attacher à son propre moi ; il reproduit donc nécessairement, à cause de son isolement, une race analogue à celle de Caïn, c'est-à-dire une race dans laquelle le principe du bien, de la connaissance, de la justice, est entaché fatalement d'égoïsme. Aussi iEnosb, dans la Bible, a pour fils Caïnan, l'analogue de Caïn, la

(1) Chap. IMy vers. 36 : «Iste cœpit invocare nomen DominirV (R. Etienner)

TRADITION. n

propriété. Voilà donc la race de Seth^ à la seconde génération ^ participant fatalement de la condition de Caîn^ et reproduisant jnsqu'à un certain point Kautre race. C'était la suite inévitable de la division; c'était Tefiet nécessaire du mal moral qui^ 4es méchants 5 se communique aux bons, à cause de l'unité et de la solidarité du genre humain. Â partir de Catnan, qui est l'analogue 5 mais en bien, de Gain 5 la généalogie de Seth reproduit exactement le même nombre de phases que celle de Gain lui-même. H y a plus, ce sont les mêmes noms ou les mêmes noms légèrement modifiés, qui désignent les enfants de Gain et ceux de Seth. Seulement il y a une transposition remarquable dans l'ordre de ces générations; La généalogie de Gain, comme nous l'avons vu, est celle-ci : I. Gain {propriété); IL Hénoch [limitation) ; IIL Whirad {passion envahissante) ; IV. Méboujaël {manifestation, activité) ; V. Méthoushaël {mort) ; VL Lamech {lien dans la dissolution), La généalogie de Seth, devenu par une nécessité fatale Gaïnan ou l'égoîsme, mais tourné vers le bien, est celle-ci : I. Gaïnan {propriété) ; II. Méhoujaël {manifestation) , modifié en Mahallaël {manifestation généreuse); IIL Whirad {passion) ^ modifié en Ired {passion généreuse) ; IV. Henoch {limitation); V. Méthoushaël ou Méthoushaleh {mort); VL Lamech {lien dans la dissolution). Ainsi tandis que le moi^ aveuglément égoïste et parti de la sensation, ne passait à l'activité dans la race de Gaïn que par la limitation , c'est* à-dire la misère, l'impuissance^ le fini, et par la souffrance passionnée qui en résulte, le moi^ considéré sous l'autre aspect où Moïse le considère dans la race de Seth, n'arrive au contraire à se sentir limité qu'après s'être manifesté. Ce moi de l'homme de la connaissance se porte d'abord au

dehors 9 et cherche k se manifester. Mais comme le non-moi ne répond pas à son vouloir^ le moi, ainsi réduit à lui-^ même 9 après s'être développé dans deux périodes , Tûne de pur attrait et de spontanéité ^ l'autre de constance généreuse et soutenue 9 retombe dans le sentiment du fini ^ de la limitation, de l'impuissance, et arrive à ce même état de mort, où le moi égoïste de l'homme de la sensation était arrivé par une autre route.

Si les étymologies de ces noms symboliques, dont on a fait absurdement des patriarches, ne nous étaient pas données, soit positivement par la Bible elle-même, soit par les radicaux de la langue hébraïque , on pourrait regarder comme un pur jeu de mon esprit la psychologie que je découvre sous l'enveloppe de ces noms. Mais je prie le lecteur de considérer que si tout est clair dans le mythe jusqu'à l!endroit de ces généalogies,' il est bien certain que ces généalogies elles-mêmes doivent se rapporter aux prémisses, et être la suite des caractérisations de Gain et de Seth. Or les caractérisations très-évidentes et très-certaines de Caïn et de Seth n'entraînent-elles pas presque nécessairement la psychologie que nous venons de découvrir sous les noms de leurs descendants? Si Caïn est l'homme de la sensation et de la propriété égoïste, par quelles phases psychologiques lui et ses descendants, c'est-à-dire cette humanité aveugle et dépourvue de connaissance , a-t-elle dû passer pour arriver à la législation de Lamech , c'est-àdire à l'établissement de la tyrannie et du droit du plus fort ? Tel est le problème que ^e pose l'écrivain biblique. Et de même quant à la race de Seth. Cette race n'a pu sauver le monde , puisque le déluge universel est venu détruire le genre humain à l'exception d'une partie de cette race qui

a été sauvée. Gomment donc, de Seth, cette race b'estelle développée psychologiquement jusqu'à Noé? En un mot^ la chute d'Adam ayant été un changement psychologique survenu dans l'esprit humain , quelle a été la marche et la gradation des effets consécutifs de ce changement ^ ' considérés dans les deux types de Gain et de Seth? Je dis que voilà le problème dont la pensée de l'auteur de la Ge-nèse devait être occupée ^ et dont il doit nécessairement avoir caché la solution sous les noms de ces prétendus patriarches.

Au surplus^ tout en soutenant que la psychologie a certainement inspiré à l'écrivain sacré cette double généalogie, c'est-à-dire cette double échelle du développement de l'homme de la sensation et de l'homme de la connaissance , sortis tous deux de l'unité , je ne nie pas absolument que ces types, que l'on a pris pour des patriarches, n'aient en même temps, dans sa pensée, une .sorte de signification I

historique. Ils représentent pour lui' des périodes de l'his- |

toire de l'humanité antédiluvienne. j

Ou plutôt ils lui servent à exprimer une certaine suppu- {

tation sur la durée probable de cette humanité antédiluvienne , et à présenter cette supputation sous une forme saisissante. Au fond, leur véritable valeur est celle que j'ai dite : ils ont pris naissance dans une pensée toute métaphysique et religieuse ; ils symbolisent l'état successif du genre humain, séparé de l'unité, et s'abimant dans le mal jusqu'au déluge. Mais comme Moïse avait besoin de dire quelle durée il attribuait à ce monde primitif, il s'en servit et dut naturellement s'en servir pour symboliser cette durée. G'est ainsi et uniquement ainsi que ces noms de prétendus patriarches prennent dans la Bible un certain carac-

tère historique, et représentent des périodes de temps.

Je voudrais sur ce point n'en pas dire davantage. Mais je sens que si je ne détermine pas nett^nent mon idée sur ce que signifient Tâge et la miccession des générations issues d'Adam dans la Genèse y ma démonstration des points précédemment exposés laissera du doute dans l'esprit. Ou refusera de croire ou l'on croira plus difficilement au sens philosophique de la €cnêse, à cause de ces généalogies , qui paraissent aux uns des fables inventées à plaisir, à d'autres d'obscures traditions historiques , et enfin aux dévots croyants des réalités en chair et en os. On me demandera pourquoi la Bible prend tant de soin de déterminer l'âge de ces patriarches , le moment de leur naissance^ le moment de leur mort, l'époque ou ils ont eu une postérité. Ces déterminations si précises ont-elles une valeur historique ; en ce cas , me dira-t-on , votre explication de la Genèse, par là métaphysique et la psychologie , n'est pas suffisante. Et si vous avez raison sur la signification psychologique de ces noms, pris à tort pour des noms d'hommes ou pour des noms de périodes historiques. Moïse s'est donc plu à revêtir ses enseignements de fables ridicules, sans cacher même une vérité sous ces fables! Il faut de toute nécessité que je réponde; car je crois qu'il est d'une haute importance pour l'esprit humain que la Genèse de Moïse soit enfin débarrassée de ces nuages qui empêchent d'en découvrir le vrai sens , le sens philosophique.

C'est vraiment pitié que l'on ait pris pendant si longtemps les noms que Moïse assigne aux générations sorties d'Adam pour des noms et des vies de personnages réels. C'est cependant ce que croient encore non seulement les Chrétiens, mais quantité de peuples orientaux. Ce sont si peu.

dans la pensée de Moïse ^ des noms d'hommes^ que ce ne sont pas même des périodes historiques déterminées et précisés 5 ainsi que Pont imaginé à tort quelques savants modernes. Le seul chiffre exact, la seule durée fixe et précise que Moïse ait voulu donner dans la généalogie d'Adam jusqu'à Noé, telle qu'elle se trouve dans le cinquième chapitre de la Genèse^ est la durée totale de cette humanité antédiluvienne. Moïse a voulu dire et a dit en effet, au moyen de cette généalogie , que la période de temps qui s'était écoulée depuis la sortie d'Adam de l'Éden jusqu'à la mort de Noé, après laquelle èommence une humanité nouvelle,, était un cycle complet de trois mille ans.

Voilà encore un point qui résulte pour moi de l'étude de la Genèse^ et qui n'a jamais été compris jusqu'ici. Tant que le Christianisme , en effet , a tenu les esprits sous le joug de la lettre, les savants ont marché les yeux fermés; car ils étaient obligés de prendre pour des hommes réels les douze patriarches jusqu*au déluge, et de croire sérieusement que Moïse avait voulu parler d'hommes ayant vécu sept ou huit cents ans. Depuis que l'incrédulité , au contraire , s'est donné les coudées franches , les savants n'ont voulu voir que de l'histoire là où il n'y a réellement pas d'histoire , mais seulement de la philosophie.

Je vais essayer, en peu de mots, de faire comprendre comment Moïse, continuant son mythe psychologique, a composé cette généalogie d'Adam à Noé.

Je commence par dire que j'adopte les nombres donnés par la Version des Septante. Je suppose le lecteur au courant de la longue controverse qui a tant occupé les chronologistes aux dix-septième et dix-huitième siècles (1). Il est

(1) Quand on songe sur quelles chimères se fonde cette ridicule chronolo- IL 7

bien avérée suivant moi^ que les nombres donnés par la Vulgate et par le texte hébreu , tel que nous l'avons aujourd'hui^ résultent d'une altération faite à dessein par les rabbins juifs ^ dans le but de détruire les applications que l'on faisait à Jésus-Christ des prédictions sur le sixième millénaire. Ces rabbins ne se donnèrent pas même la peine

-gie que Ton enseigne encore à nos enfans, et qui donne au monde six ou huit mille ans d'antiquité, on croit rêver! Le ridicule augmente, lorsqu'on pense que les chronologistes chrétiens se partagent en deux partis, et que la différence qui les sépare n'est rien moins que deux mille ans!

Toute l'antiquité chrétienne n'avait connu que la Bible grecque ou des Septante, toujours citée par Jésus et ses disciples, et n'avait par conséquent pas d'autre chronologie que celle qui résulte de cette version. S". Justin, Tertullien, Oément d'Alexandrie, Origéne, S. Cyprien, Lactance, en un mot tous les anciens Pères , n'en suivent pas d'autre. Ils comptent en général cinq à six mille ans jusqu'à Jésus-Christ Jules Africain, qui vivait au troisième siècle, avait écdt une grande Chronique où il comparait les plus anciennes traditions de tous les peuples aux traditions juives; sa chronologie s'accordait avec celle des Septante. Il comptait, entre Adam et Jésus-Christ, 5500 ans. Eusèbe , qui , au siècle suivant, composa en partie sa Chronique avec celle de Jules Africain, réduisit, sans raison solide, cette duré^e à 5300 ans. A ce compte, l'antiquité du monde , suivant tous les Pères du Christianisme, serait aujourd'hui de 7 à 8000 ans. Mais il arriva que les Juifs, pour un motif que j'indique dans le texte, altérèrent la chronologie de leurs livres sacrés. On attribue, avec quelque probabilité, cette falsification au rabbin Akiba, le même qui déclara que Barcochébas était le Messie. Le Talmud lui-même semble prêter à cette accusation; car il y est dit qu' Akiba et Samlai supputaient les années. Il est certain que jamais les Juifs ne furent plus voisins d'une ruine complète et d'une extermination totale, et il est certain aussi qu'ils cherchèrent à se défendre en interprétant à leur façon leurs livres saints. Aquila, chrétien apostat, qui s'était fait disciple d'Akiba , donna à cette époque une nouvelle version grecque de la Bible, si dangereuse pour le Christianisme que, dans la suite, l'empereur Justinien en défendit la lecture même aux Juifs par une de ses ordonnances appelées Novelles. S. Jérôme, à son tour, ayant fait sa traduction sur l'hébreu, put tomber sur des textes sortis de l'école d'Akiba , et en reproduisit la chronologie. La version de S. Jérôme, corrigée ou modifiée, est devenue la Vulgate. Près de quinze siècles furent ainsi ôtés aux premiers patriarches, et l'antiquité du monde se trouva réduite à quatre mille ans avant Jésus-Christ. Les chronologistes modernes se sont rangés, les uns pour les Septante, les autres contre. Joseph Scaliger a fait pencher la balance en faveur du texte hébreu actuel et de la Vulgate. Mais Vossius, Baronius, et beaucoup d'autres, ont tenu pour les Septante. A propos de Baronius, il est curieux de songer que l'Église romaine, qui se prétend infaillible, ne saurait que répondre à un enfant qui demanderait au saint-père : Combien de temps comptez-vous depuis la création du monde? Car, d'un côté, elle autorise la Vulgate, qui répond moins de six mille ans; et, d'un autre côté, son fameux annaliste le cardinal Baronius se rit d'une pareille réponse, et soutient hardiment que le monde a au moins huit mille ans d'antiquité.

de bien cacher leur falsification^ ils ne surent qu'ôter au hasard cent ans à six des patriarches avant la naissance de leurs fils 5 ne changeant rien du reste. Il en résulte ^ dans les nombres donnés par le texte hébreu actuel et par la Vulgate, qui s'est conformée à ce texte, une désharraonie si bizarre, qu'on soupçonnerait l'erreur au premier coupd'œil. En effet les patriarches auxquels les rabbins ont ainsi enlevé le chiffre de cent, se trouvent d'une précocité étonnante dans leur génération, par rapport aux autres, auxquels les rabbins n'ont rien ôté de leur âge. Ces derniers n'ont de postérité qu'après qu'ils ont déjà passé djeux ou trois siècles sur la terre ; les autres ont des enfants dès la première moitié de leur premier siècle. Cette altération du texte hébreu n'existait pas encore du temps de Josèphe ; car cet historien donne positivjement dans ses Antiquités (1) la même liste généalogique des patriarches et de leurs âges que nous trouvons dans les Septante; et il affirme, dans la préface de cet ouvrage, qu'il a tiré directement et traduit de l'hébreu tout ce qui concerne la haute antiquité de sa nation. Mais cette^altération avait déjà été faite par les copistes juifs dès le cinquième siècle ; car S. Augustin la remarque et la signale comme une fraude dans sa Cité de Dieu (2). On suppose même qu'elle fijit concertée dès la fin du premier siècle, dans les cinquante années qui s'écoulèrent entre la destruction de Jérusalem sous Titus et la reconstruction de cette ville au commencement du règne d'Adrien. D'autres pensent qu'elle n'eut lieu que plus tard , après l'insurrection de Barcochébas et la seconde destruc-

(1) Livre I , ch. A.

(2) «11 ne peut, dit-il, croire que cette répétition d'une erreur qui revient »unii6rmément pour tant de patriarches soit Teffet du hasard i Erroné tonitaih » n'a non éa$um redoUit ,■ ted induètriam* »

100 DE L*HU]VIANITÉ.

tion de Jérusalem. Quoi qu'il en soit , il est certain qu'au septième siècle les docteurs juifs en tiraient un grand parti (1). Comme on ne peut, au contraire, supposer aucun motif aux Septante, non plus qu'à l'historien Josèphe, qui ait pu les porter à altérer la chronologie de Moïse , il y a tout lieu de croire que ce sont eux qui nous l'ont tidèlement conservée.

Cela posé , voici le calcul des Septante , qui surpasse de 600 ans celui de la Vulgate et du texte hébreu actuel, mais qui est parfaitement conforme à celui de Josèphe :

Adam avait 230 ans quand il engendra Seth.

Scth avait 205 ans quand il engendra iEnosh.

iEnosh avait 190 ans quand il engendra Caînan.

Caïnan avait 170 ans quand il engendra Mahallaël.

Mahallaêl avait 165 ans quand il engendra Ired.

Ired avait 162 ans quand il engendra Enoch.

Enoch avait 165 ans quand il engendra iMéthoushaël.

Méthoushaël avait 187 ans quand il engendra Lamech.

Lamech avait 182 ans quand il ^gendra Noé.

Total, 15^6

Pourquoi Moïse assigne-t-il ces nombres précis à des typeâ qui, suivant moi, n'ont, dans sa pensée, rien d'historique, mais représentent seulement les phases de développement psychologique de l'humanité. Je vais répondre à cette question, et si bien, que je montrerai commentées nombres ont été faits, je ne dis pas à plaisir, mais en rapport avec le mythe

(1) Us soutenaient que le Messie n'avait point paru, et que son temps n'était pas encore arrivé, parce qu'il ne devait venir que dans le sixième millénaire, dont on était fort éloigné selon la supputation de leurs Écritures. En Espagne, un archevêque de Tolède ftit chargé par le roi Ervige de leur répondis, et il fit contre eux un livre sur le sixième millénaire.

fondamental qui occupait uniquement Moïse. Tout le prestige historique de ces noms et de ces nombres fameux , qui ont tant occupé les Chrétiens depuis dix-huit siècles^ s'en allant ainsi en fumée, laissera mieux apparaître la pensée philosophique de la Genèse, qui seule est véritablement importante.

Supposez que, comme je l'ai dit. Moïse, supputant combien avait pu durer l'humanité depuis sa sortie de l'état d'animalité jusqu'après le déluge, époque où commençait, selon lui, une nouvelle humanité, ait attribué à ce premier monde, en vertu des idées antiques de la philosophie numérique, une durée d'i/n cycle cmnplet de trois mille ans. Cette supposition ne paraîtra pas improbable à ceux qui savent combien toutes les institutions de Moise sont imprégnées de cette philosophie numérique. Or, cette seule supposition une fois admise, la généalogie des prétendus patriarches s'explique aisément ; et le secret de ces nombres , dont on ne voit pas d'abord la raison et qu'on* est porté par là même à prendre pour historiques, nous est révélé. Ces nombres, en effet, ne sont que des subdivisions de cette période de 3000 ans. Moïse ayant désigné sous différents emblèmes , c'est-à-dire sous différents noms symboliques, les phases successives de la chute de l'humanité primitive , répartit ensuite cette durée d'un cycle complet de 3000 ans entre ces noms symboliques. Voilà tout le mystère de cette fameuse généalogie.

En effet, le genre humain primitif dontMoïse veut parler, c'est l'homme depuis sa sortie de l'état d'animalité jusqu'au moment où il n'y eut plus sur la terre aucun reste de l'humanité antédiluvienne. Cette période comprend donc depuis Adam jusqu'à la mort de Noé. Les deux grands types de cette

période sont Adam et Noé. Adam représente l'humanité tout à fait primitive ; Noé , l'humanité de transition ; l'humanité nouvelle ne datant , suivant Moïse , que de la réparation du monde et de la mort de Noé. Voilà l'ère ou le cycle complet et révolu auquel Moïse ^ suivant nous^ assigne 3000 ans de durée. Peut-être serait-il permis de supposer que ce nombre de 3000 ans n'est qu'un nombre mythique, et quelesâfnn^^^ dont parle ici Moïse sont comme les jours du premier chapitre de la Genèse 9 c'est-à-dire des périodes dont la nature reste inconnue et indéterminée. Mais j'admets pour le moment que c'est bien d'années véritables que Moïse a voulu parler. Que fait donc d'abord Moïse? Il commence par diviser sa période de 3000 ans en deux périodes. Adam et sa postérité dureront 2000 ans, ou environ, et l'époque transitoire de Noé ou du déluge jusqu'à l'entière réparation du monde, 1000 ans, ou'environ. En effet, la Bible fait vivre Noé pendant 950 ans : <« Tout le temps donc que Noé vécut fut neuf » cent cinquante ans; puis il mourut (!).»•

Cette désignation même de 950 ans, au lieu de 1000, pour la durée de Noé , a un sens ; car elle exprime que Noé appartient encore à l'humanité primitive , et que les deux périodes que Moïse veut indiquer ne furent réellement pas complètement séparées. Mais continuons.

Ce nombre de 950 ans étant ôté de 3000 , il reste 2050

ans pour l'humanité d'Adam jusqu'à Noé. Or cette humanité

d'Adam jusqu'à Noé comprend onze générations successives,

savoir : Adam , Caïn , Abel , Seth , iEnosh , Caïnan , Mahal-

laël, Ired, Enoch, Méthoushaël, Lamech. 2050 divisé par

11 donne 186 ^.

(1) Chap. IX, vei-s. 29.

La période normale^ si Moïse avait donné exactement à Noé 1000 ans, et non 950, serait de 2000 ans, et divisée également par lî., donnerait 181 —-.

La moyenne entre ces deux, supputations est exactement

Chacune d^s phases de l'humanité désignées par les noms des onze générations jusqu'à Noé devrait donc être, dans notre hypotèse, de 184 ans. Or voyez s'il n'en'est pas ainsi ^ dans le calcul donné par Moïse. Prenez la durée moyenne de chaque prétendu patriarche , d'après la^ liste que nous avons citée plus haut , et dont le total est 1656. Ce nombre de 1656 divisé par 9, le nombre des patriarches qui entrent dans cette liste ,. vous donne 18à.

Je demande s'il est possible de chercher une preuve plus frappante que ces générations successives, depuis Adam jusqu'à Noé, ne sont que le mythe de la période de 3000 ans attribuée par Moïse à l'humanité primitive. Ce qui a rendu ce tableau généalogique si mystérieux et lui a donné une apparence historique inexplicable , c'est d'abord le soin qu'a pris l'écrivain biblique de retrancher de sa liste les deux générations de Caïn et d'Abel , tout en en tenant compte au fond. Ejisuite c'est l'art avec lequel il a établi la fusion entre la période de 2000 ans d'Adam et la période de 100» ans de Noé. Puisqu'il ne donnait à Noé que 950 ans de durée, il semble qu'il devait reporter 50 ans sur les générations antérieures. Chaque génération de l'époque adamique aurait été, à ce compte, comme nous l'avons vu, de 186 ans ^ ; mais voulant indiquer que réellement ces 60 ans sont 50 ans de la période de Noé, aussi bien que de la période d'Adam , Moïse divise encore ce nombre ; il donne 25 ans de Noé à la période adamique , et n'exprime pas , dan»

la période de Noé, les 25 ans qui restent, les sous-entendant et les omettant à dessein, comnîe il avait fait des générations de Caïn et d'Abel pour la période adamiquc. Pour obtenir ce résultat, il lui suffisait de prendre pour durée des générations antérieures à Noé la moyenne de 184 ans ^ au lieu de la moyenne exacte de 186 A. Rétablissez donc ce que Moïse a omis, et tout le prestige disparaît. Vous avez juste 2000 ans d'Adam à Noé, 1000 ans pour Noé, 3000 ans pour la totalité de l'humanité primitive. En effet, voici le tableau :

D'Adam à Caïn 184

De Caïn à Abel 184

D'Abel à Seth 230

De §eth à iEnosh 205

D'iEnosh à Caïnan 190

De Caïnan à Mahallaêl 170

De Mahallaêl à Ired 165

D'Ired à Hénoch 162

D'Hénoch à Mélhoushaël 165

De Méthoushaêl à Lamech 187

De Lamech à Noé. 182

Noé vit 1600 ans; mais sur ces 1000 ans, il vit confondu avec Thumanité adamique, qui lui a donné naissance, pendant 50 ahs. De ces 50 ans , 25 étant comptés déjà dans la supputation des générations d'Adam, ne doivent pas être portés en ligne de compte; 25, au contraire, omis et sous-entendus à dessein, sont à réta-

bli«; ci \ 25

Noé vit, sous son nom de Noé , pendant 950 ans; ci. 950

Différfence provenant de la fraction 1;11 négligée par Moïse dans le calcul des onze générations antérieures à Noé, la moyenne exacte

étant 184 I7II , et non 184 1

Total 3000

Ma démonstration , je crois, serait complète, lors même qoe je n'arriverais pas à expliquer jusqu'aux nombres particuliers attribués par Moïse à telle ou telle génération. Il suffit évidemment que j'aie prouvé que la somme de ces nombres correspond exactement à l'idée d'un cycle de 3000 ans, divisé en deux périodes. Tune de 2000 et Tiautre de

1000. Mais je vais plus loin, et je dis que ces nombres particuliers ne sont pas tellement énigmatiques qu'on ne puisse indiquer le secret de leur composition.

Si Moïse avait assigné exactement à chaque patriarche antérieur à Noé, c'est-à-dire à chaque phase du développement psychologique de l'humanité, tel qu'il le concevait, une durée de 184 A-^ son mythe aurait été tellement à découvert, qu'il n'eût plus existé. Que fait-il donc, pour conserver la forme de la doctrine secrète , et dérober ce qu'il veut dire au vulgaire ? Il donne aux uns un peu plus , aux autres un peu moins. Mais fait-il ce partage en plus et en moins au hasard? Non, il détermine un maximum et un minimum qu'il ne dépassera pas. Il trouve ce maximum en réduisant, autant que possible , la liste des générations dénommées depuis Adam jusqu'à Noé; et il trouve ce minimum en étendant, au contraire, autant que possible, cette même liste. Dans le premier cas , considérant qu'Adam est le père de Seth directement, il croit pouvoir supprimer les deux phases désignées par les noms de Caïn et d'Abel. Restent donc neuf phases seulement d'Adam à Noé. Or la plus grande durée possible de cette période , en supposant 950 ans d'existence seulement à Noé au lieu de 1000, est 2050. Divisant ce nombre par 9, on obtient 227. Ce nombre de 227 sera donc le maximum cherché.

Pour avoir, au contraire, un minimum ^ Moïse, à la liste complète des onze générations jusqu'à Noé , ajoute Noé luimême. Moïse regarde en ce cas la période adamique, c'est-àdire la période de 2000 ans, comme accomplie en douze générations ou phases. Or 2000 divisé par 12 donne 165. Ce nombre de 165 est le minimum cherché.

Moïse qui, par une raison que je vais dire, devait attri-

buer le maximum à Adam , a étendu ce maximum à 230 au lieu de 227^ peut-être afin de donner aux trois générations Adam^ Caîn^ et Abel^ une période exacte de 600 ans. Mais il est remarquable que, s'il augmente de ile maximum 227, par une sorte de compensation il force également de la même quantité, mais en sens contraire, le minimum 165, qui devient ainsi 162. .

L'âge des patriarches, au moment de la naissance de leur postérité, variera donc entre 230 et 162 ; 230 sera le maximum, et 162 le minimum.

Restait à choisir entre les noms divers des phases ou générations adamiques, pour faire une application judicieuse de ces différences ou variétés de nombres compris entre le minimum et le maximum. Or s'il fallait attribuer le maximum à quelqu'un dans la liste de ces générations ou patriarches, c'était évidemment à Adam, qui, par la supposition faite qu'il remplaçait à lui seul les trois générations Adam, Caïn , et Abel , avait servi à le fournir. En effet , dans la liste de la Genèse, le lecteur peut voir que ce maximum est attribué à Adam. Adam a 230 ans quand il engendre Seth. Les nombres vont ensuite en décroissant jusqu'à Hénoch, et se relèvent après. Peut-être la signification du nom d'Hénoch , qui veut dire limite, est-elle la seule raison de cette bizarrerie.

Je n'ajouterai presque rien de plus sur ce point des généalogies. Je me reprocherais même, comme un horsd'œuvre, les détails dans lesquels je viens d'entrer, s'il n'avait pas été absolument nécessaire de dégager le sens philosophique de la Genèse des fausses lueurs historiques que l'on a cru , pendant tant de siècles, découvrir dans ce livre. J'ai démontré avec la dernière évidence, j'espère, pour

tout lecteur que les préjugés n'aveugleront pas, qu'il n'y a pas d'histoire dans ces généalogies , et qu'elles ne sont en réalité qu'un artifice de composition, et une forme narrative donnée à cette idée de Moïse , que l'humanité était entrée dans la civilisation depuis 3000 ans , ou du moins depuis un cycle complet caractérisé par le nombre 3000, quand, le le déluge ayant détruit ce genre humain primitif, une nouvelle humanité ou une nouvelle civilisation commença à s'établir sur la terre. Hors de cette idée, ne cherchez rien d'historique dans ces premiers chapitres de la Genèse, qui sont purement métaphysiques.

Les nombres que je viens d'examiner sont les seuls qu'il fût utile d'expliquer dans ce que l'on appelle la généalogie d'Adam à Noé. La Bible pourtant en donne encore d'autres, qu'il ne me serait peut-être pas impossible d'expliquer également. Mais à quoi bon? C'est sur les premiers qu'on a bâti la chronologie, et ceux-là seuls méritent notre attention. Quant aux autres, voici comment ils prennent place dans la Bible. L'écrivain sacré ne se contente pas de dire à quel âge de chaque patriarche naquit la postérité de ce patriarche ; il ajoute le détail des années que vécut encore ce patriarche , et fait ensuite le total de son existence. Ce sont là ces nombres merveilleux qu'on a eu la bonté de prendre pour des existences d'hommes. Moïse avait pourtant arrangé les choses de manière à ce qu'on ne se méprît pas sur son intention ; et il me paraît vraisemblable que les sectes juives qui avaient une deutérose ou interprétation ne s'y trompèrent jamais. Mais le vulgaire des Juifs, et après eux les Chrétiens, et tous les savants modernes, jusqu'aux temps d'incrédulité, où un mépris injuste a remplacé le respect et l'adoration, s'y sont laissé prendre. On pourrait même dire que les phi-

losophes les plus incrédules s'y sont laissé prendre comme les autres. Ils n'ont pas cru^ à la vérité, à des existences d'hommes de sept, huit ou neuf siècles ; mais ils ont cru que Moïse avait voulu parler de pareille longévité. S'ils n'ont pas été trompés précisément comme les dévots, ils se sont trompés d'une autre façon. Moïse n'a jamais voulu enseigner pareille sottise. Quand vous lisez une fable de La Fontaine, croyez -vous que les personnages soient des personnages réels, ou que l'auteur ait voulu vous faire croire à la réalité de ces personnages? Quand un géomètre vous dit qu'il représente telle valeur par x ou par y, ne savez-vous pas ce qu'il veut vous dire? Moïse avait de même exprimé certaines caractérisations, certaines idées, se rapportant toutes à son dogme métaphysique, dans ces nombres, qui avaient pour lui la signification qu'on leur donnait dans la langue philosophique de son temps. Est-ce sa faute si , cette langue ayant cessé d'être comprise , les hommes se sont laissé prendre , comme des enfants crédules , à l'expression et à la forme de sa pensée. Je ne citerai, en preuve, qu'un seul exemple. ' Le nombre total d'années attribué à Lamech est 777. Voilà un nombre fort bizarre , en apparence. Mais le nom de Lamech veut dire lien dans la dissolution ; et nous avons vu qu'en effet le Lamech de la race de Caïn est le législateur, l'homme qui fait la loi , et dont la parole devient ainsi le lien de tous, et un lien dans la dissolution de cette race. Le Lamech de Seth a un rôle indiqué tout à fait analogue. Or, dans la philosophie numérique , le nombre 7 était considéré comme un lien, une espèce de chaîne des choses, vinculum^ compago, nodus, comme disent de ce nombre Cicéron et Macrobe. Dans cette philosophie , les nombres représentaient à la fois les substances et les modes; ils

étaient le symbole de la substance et la règle des formes qu'elle prend. Mais dans cette sorte d'architecture ou de création des choses par les nombres^ les uns symbolisaient plus particulièrement la substance , et d'autres là forme: Sunt qui aut corpus efficiunty aut effiduntur, aut vint ebtinent vinculorum, dit Macrobe parlant des nombres que l'on appelait pleins. Ce dernier caractère d'être plutôt un lien que d'être quelque chose uni par ce lien était le caractère spécial du nombre 7. C'était le nombre de la forme plutôt que celui de la substance. C'était le nombre architectural par excellence^ le nombre du Démiourgos ou de Minerve: Septenarius numerus ^ dit Cicéron (1) , rerum omnium fere nodus est ; à quoi Macrobe ajoute : Non immerito hic numerus tolius fabricœ dispensator et dominus. Cela étante on conçoit aisément pourquoi Moïse attribue^ d'une façon si marquée et si bien accusée , le septénaire à ce Lamech dont le nom, lien dans la dissolution, exprime ce qui retient, ce qui enchaîne, ce qui empêche de ;se dissoudre, et pourquoi , dans l'âge qu'il donne à ce type , il va jusqu'à tripler hiéroglyphiquement le septénaire, faisant ainsi vivre Lamech 777 ans. C'est absolument le même emploi que nous savons avoir été d'usage dans la philosophie numérique, où, pour exprimer Minerve ou le Démiourgos, on se servait quelquefois du septénaire , de même que réciproquement le nombre 7 s'appelait la Vierge ou Pallas (2). En donnant ce nombre de^ 777 pour caractéristique de Lamech, Moïse ne fait donc pas autre chose que dire d'une façon savante ( dans la langue philosophique de son temps) ce qu'il entend par le type qu'il désigne sous ce nom. Il grave son idée, il la

(1) Somn. Scipion.

(2) Voy. Macrob. in Somn, Sciphn , lib. I , cap. 6.

sculpte pour ainsi dire et la met en relief > pour ceux qui seront initiés et qui sauront l'étudier et la comprendre. C'était la condition de la science , dans la haute antiquité , que de se voiler ainsi. La statue de Saïs elle-4néme était voilée. On ne révélait pas à tout le monde les mystères. Les collèges de l'Egypte n'exposaient pas la métaphysique ou la science de la vie à tous les regards. Peut-être même était-il dans la condition de l'esprit humain^ à ces époques^ de ne pouvoir transmettre en langage abstrait ^ et sans figures mythiques 5 les profondes découvertes» auxquelles la réflexion de la vie sur elle-même peut nous amener.

Si quelque doute pouvait encore rester sur la vanité de toutes les supputations historiques qu'on a prétendu tirer de la Genèse, et sur mon assertion que les calculs donnés par Moïse ne sont tout simplement qu'une pure forme de son mythe métaphysique ^ sans aucune signification précise et déterminée de temps, j'apporterais encore une preuve curieuse et sans réplique. Mais le lecteur aura-t-il la patience de me suivre dans ces fastidieux détails d'érudition? En notre temps ^ on est vraiment embarrassé pour traiter de pareilles questions. D'un côté, il est presque convenu de n'avoir plus foi à la Bible; et néanmoins il règne aussi une sorte de convention qui donne force de loi et de chose jugée à des milliers d'erreurs, plus graves les unes que les autres, sorties de la non-intelligence de ce vieux code sacré de l'Occident, auquel se sont rattachés et le Christianisme et le Mahométisme. On vit donc dans une sorte d'indifférence étrange sur les choses les plus capitales et les plus fondamentales pour l'esprit humain. D'une part, des hommes raisonnables enseignent, au nom de l'État, la plus absurd opinion sur l'antiquité du genre humain , et la plupart de

nos livres supposent implicitement cette monstrueuse erreur ; mais si vous tentez d'établir quelque vérité sur ce point 9 chacun de vous dire aussitôt qu'il est convenu que la Bible ne contient à cet égard que des mensonges. Mais n'est-ce pas encore une erreur et une grande erreur que d'accuser ainsi la Bible d'imposture ? Les mensonges que l'on reproche à ce livre viennent de ce qu'on ne le comprend pas. La Genèse contient une suite de vérités métaphysiques ; on a voulu voir de l'histoire là ôi!l il n'y en a pas , et il en est résulté qu'on n'a pas compris la métaphysique de la Genèse, et qu'on s'est fait d'après elle une trèsfausse histoire. Qu'on me permette d'ajouter à mes preuves précédentes celle que je viens d'annoncer.

Tous les érudits savent qu'il nous est resté de Bérose , qui vivait sous le règne d'Alexandre ^ et qui était prêtre du temple de Bélus à Babylone^ quelques fragments très-authentiques de ses Antiquités Chaldéennes. Des écrivains grecs 9 assez voisins du temps où vivait Bérose, tels qu'Abydène, Apollodore, Alexandre Polyhistor, et d'autres, avaient fait de son livre des abrégés, perdus à leur tour, et dont quelques lambeaux seuls ont été sauvés par les citations des écrivains postérieurs, et surtout de Georges leSyncelle. Or, parmi ces fragments conservés de Bérose, il en est qui forment ce qu'on a quelquefois appelé la Genèse chaldéenne. Dans cette genèse, l'humanité primitive est, comme dans notre Bible, détruite par un déluge, et un personnage nommé Xixouthros rappelle trait pour trait, ainsi que nous le verrons lout-à-l'heure, le Noé de Moïse. Mais, avant Xixouthros ou Noé, Bérose nomme neuf rois antédiluviens, à chacun desquels il assigne un règne d'une certaine étendue^ Voici donc , en y comprenant Xixouthros

OU Noé , la liste complète des rois que les prêtres chaldéens donnaient à Thumanité antédiluvienne. Ces noms^ dont jusqu'ici personne que je sache n'a percé le mystère, ont été fournis au Syncelle par Alexandre Polyhistor, par Apollodore, et par Abydène; on ne sera donc pas surpris que nous les déclarions grecs, et que nous les regardions comme l'expression en cette langue des noms chaldéens originaux :

Liste des rois antédiluviens suivant Bérose.

AIOROS.

Alspaon.

Amenos , ou Amillaros.

Amenon.

Megalaos.

Daon.

AMPHIS , ou ËNEDORARHOS.

Anotaphos , ou Amempsinos.

Otiarctes , ou Arctator.

XiXOUTHROS, ou SiSOUTHROS (1).

«Xixouthros, continue Bérose, fut le dixième roi ; sous » lui arriva le déluge. Kronos lui apparut en songe , et l'a- » vertit que le 15 du mois doisios les hommes périraient par » un déluge. En conséquence il lui ordonna de prendre les «écrits qui traitaient du commencement, du milieu et de

(1) Ceux qui savent combien de fautes se glissaient dans les manuscrits se- ■ ront étonnés de Tétat de conservation oi^ cette liste nous est parvenue. Je n*ai fait que quelques très légers changements à la leçon ordinaire de ces noms, changements que je pourrais justifier par les variantes mêmes du texte. On conçoit aisément, en effet, qa* Otiarctes ait été écrit Otiartes; qu^au lieu d* Anotaphos, on lise aujourd'hui Anodapkos; et enfin que le nom é'' Alspaon ait été changé en Alspaos, Alsparos, et même Alasparos, comme portent quelques manuscrits. Une seule erreur grave me parait s'être glissée dans la rédaction du Syncelle. G'estque, trompé peut-être par le rapport des noms d'ilm^vAis et d'Am^mr psinos, il les réunit, tandis que le nom é*Amphis se rapporte à la dynastie antérieure.

»la fin de toutes choses ^ de les enfouir en terre dans la » ville du soleil appelée Sisparis; de se construire un navire > » d'y embarquer ses parents y et de s'abandonner à la mer. »Xixouthros obéit; il prépare toutes les provisions/ ras- » semble les animaux quadrupèdes et volatiles ^ puis il de- 9 mande où il doit naviguer. Vers les Dieux ^ dit Kronos. »Xixouthros fabriqua donc un navire long de cinq stades » et large de deux; il y fit entrefr sa femme ^ ses enfants^ ses namis^ et tout ce qu'il avait préparé. Le déluge vint; et » quand il eut cessée Xixouthros lâcha quelques oiseaux^ » qui, faute de trouver à se poser, revinrent au navire ; quel- »ques jours après, il les envoya encore à la découverte; » cette fois les oiseaux revinrent avec de la boue aux pieds ; » lâchés une troisième fois, ils ne revinrent plus. Xixouthros, » présumant que la terre se dégageait , fit une ouverture à «son navire; et comme il se vit près d'une montagne, il y «descendit, éleva un autel, et fit un sacrifice, etc. »

Je ne cite ce passage que pour constater l'identité du personnage appelé Xixouthros par Bérose et iiu Noé de notre Genèse. Mais Xixouthros étant incontestablement Noé , les neuf rois antédiluviens qui précèdent Xixouthros ne seraient-ils pas, par hasard, les neuf patriarches qui précèdent Noé dans la Bible? Cette conjecture deviendra une certitude, si le lecteur veut se rappeler le sens étymologique que nous avons donné des noms dès prétendus patriarches dans la Bible.

En effet, en rapprochant la liste de Mdïse et celle de Bérose, les noms se correspondent ainsi :

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