‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 3)Chapitre 5 sur 31 · IL · texte numérisé non relu

IL

au DE L'HUMANITÉ.

Lùte de Moïse, Liste de Bérose.

Adam Aloros.

Seth Alspaon.

iËNOSH AMENOS , ou AMILLAROS.

Cainan ....... Amenon.

Mahallael Megalaos.

Ired . Daon.

Henoch Amphis , ou Enedorakhos.

MÉTHOUSHAEL. . . . ANOTAPHOS , OU AMEMPSINOS.

Lamegh Otiarctes , ou Arctator.

NOÉ XiXOUTHROS, ou SiSOUTHROS.

Or le nom à' Aloros, qui répond à celui d'Adam , signifie littéralement le péché de la connaissance (1). ' Le nom à' Alspaon, qui répond à celui de Seth^ signifie celui qui retire le péché , celui qui écarte les conséquences du péché (2). C'est bien le rôle que Moïse donne à Seth^ l'homme de la connaissance ^ et à la race de Seth.

Nous avons vu que le nom d'iËnosh veut dire faiblesse. Amenos yqui lui correspond dans Bérose, signiûe faible (3).

(i) Ce mot esl rômposé du radical «A, qui exprime le fféché, et de bp6i, voir , connaître. La forme radicale àX se retrouve dans tous les mots grecs qui se rapportent à Tidée de faute, de crime, d*erreur, d'aveuglement, de péché; exemples; àlxTio», commettre un crime, un péché, faillir, s'égarer, errer; aXtr-npàç ^ chargé de crimes, de péchés, couverts d'impiétés; àXiTriptoç ^ errant; àXtrpicf., faute, péché; àXirplccçt pécheur, pervers; élÔLOfav-t y errer, s'égarer; à^àoç, aveugle; àAeffyéw, souiller, profaner; àÀ^ffxw (primitif kU(a) prendre en faute, condamner; etc. Ce radical est le même que le . foi des Latins dans f altère, fallacia, etc., d'où est venu notre mot faute, A ce radical àX est joint, dans Aloros, ou Al-oros, le verbe bpéta ou par contraction àp&. Pour exprimer la connaissance, les Grecs disaient oUoc ou &i$ov , dont on a fait ensuite les temps passés d'é/^au; d'où ei^og, figure; sifS'iî/xuy, savant; ei'^*j<Tts, science; t'^za, idée; tv^iit ipoet,)^ savoir, connaître; èni<rrfifnn science. Ce verbe olSol ou et^ov, devenu un temps d'o/sàw ou hpv.op.au ^ n'a d'ailleurs pas d'autre signification primitive que celle de voir, ou plutôt ù^avoir vu . C'est le video des Latins.

(2) Ce mot est formé du même radical cù. qui entre dans Aloros^ et du verbe aTrâw, arracher, tirer , enlever , faire sortir.

(3) Ap.iviii et a/tsvo$, faible, débile; d'où à/tsvvjvôs, même signification, et de plus léger, vain, qui s'évanouit comme i* ombre ; à/tsyv)v^a>, affaiblir, Rac. a privatif, et /acvo$, forée, courage.

L'autre nom d'Amillaros, indiqué par le Syncellç^ veut dire celui qui lutte et qui combat (1).

Nous avons dit que le nom de Gaînan a la môme racine que celui de Gain y qu'il exprime l'état de plein dans la langue métaphysique de l'Orient, et, dans un sens dérivé, la satisfaction, la jouissance, la propriété. Amenon, qui correspond à Caînan dans la liste de Bérose, signifie celui qui est plein et rassasié (2).

Mégalaos rappelle Mahallaël , et a le même sens ; il signifie grande expansion, manifestation brillante et géné^ reuse (3).

Nous avons dit qu'Ired exprime la constance, le courage, un effort soutenu et prolongé. En grec, Daon a positivement le même sens (A).

Hénoch, dans la Bible, veut dire limite, et par dérivation, circuit, contour, enceinte. En grec, Amphis veut dire la même chose (5). Le nom A^Enédorakkos, conservé sans version par quelqu'un des compilateurs qui ont fourni au Syncelle, est le nom même d'Hénoch.

(i) kiuXkot", combat, contention, lutte.

(2) Â/Aevou, être rastcuié, Rac a privatif, et /acvoc/vm, déiirer.

(3) De fAiyoiÇf grand, et de Aâa», qui exprime en général Vexpansion, et qui prend en conséquence des acceptions en apparence fort éloignées, telles que Jouir, voir, dire, parler, etc.; d'où /ir/cdiXov, grandeur, magnificence; /ucyoAsïo;, magnifique, sublime, etc.

(k) ^otdVf qui est de longue durée ; ^i^voeco;, même signification ; ^«lyacdy, longtemps. Aodv est formé directement du radical primitif (^A ou ^v}, qui, dans les composés, exprime la force, la permanence, la solidité, et qui se retrouve dans la particule ailirmative ^v], et du signe de l'être, de la vie, de la respiration » et du mouvement, «, ««, ioi\ d'où aw, respirer; sîta «(«/«), aller (IVo des latins); iiiû (subj. &» ou (feo; partie, âv), être; àtl, qui exprime la permanence de la vie , et qu'on rend par toujours , etc. Le mot durare des Latins , qui a deux sens, la solidité ou la dureté, et la permanence, et notre mot durée, sont venus de là.

(5) kfi.fl , autour. On sait l'emploi fréquent de ce mot dans toute la langue grecque. Préposition , il marque le circuit , le tour, les environs de l'objet dont on parle. En composition, il a la même valeur que mpl, autour. Adverbe, ttfAj?ic, a encore le même sens, mais en outre il exprime aussi la délimita^ tion, la terminaison, Y exclusion, en un mot la limite ées choftes.

La phase que Moïse dénomme Méthoushaël est la phase de mort 9 de dissolution. Ce nom veut dire, comme nous l'avons vu, gouffre de la mort. On ne pouvait mieux traduire ce mot en gr^ec que par Anotaphos (1). Le nom diAmempsînos (2) nous paraît un synonyme.

Lamech , ce nom si caractéristique dans le mythe philosophique de Moïse, signifie lien dans la dissolution, Lamech , dans le développement mythique que Moïse suppose à l'humanité, est le législateur, celui qui fait la loi, et qui empêche une complète anarchie. Le sens de ce nom est parfaitement conservé dans les deux noms d'Otiarctes et d'Arctator (3).

Enfin Noé est bien Xixonthros.

Donc la généalogie chaldéenne des générations antédihitiennes, dans Bérose, se rapporte de tout point à la généa-

(1) De «y&> qui exprime la profondeur, àyoDràrai, auphu haut degré, et de TÔLfOiy tombeau.

(9) Ce nom peut Mre une tournure figurée pour exprimer la mort ; car il semble pouvoir se traduire par ce dont on ne saurait se plaindre ni se, venger; de a privatif, et de fjLifj.f>Qfj.oHf accuser, porter plainte contre quelqu'un; fiifjL'piif plainte, accusation; ii.îixiliiiJ.oipoiy qui se plaint de son sort; etc. On dit vulgairement de la tombe que c'est le lieu d'où <m ne revient pas pour se plaindre. Mais ce met, d'après les mêmes racines, peut aussi exprimer un état irrémédiable, et dans lequel la plainte est superflue, ou qui ne laisse pas même la force de se plaindre.

(3) Le radical arc ou or et exprime l'action de serrer, de presser, deiier. En latin arcto , serrer, presser; arctatus ou arctus, resserré, étroit Arceo veut *dire à la fois lier ( Vincula arcebant palmas, dit Virgile) et écarter tout ce qui pourrait détruire ce qu'on lie, ce qu'on retient En grec, ipxkta n'a conservé que le second sens à' arceo, quoiqu'on retrouve Tidée de lien dans plusieurs .mots grecs de la même famille. Ce radical lien est également l'origine du mot àpx^t commandement, domination, qui a un si grand emploi dans la langue grecque. Le rapport entre àpxtea et à^x^ est parfaitement indiqué par l'expression conservée apxxiov pour dire : il faut commandet\ En dérivant donc du latin les deux noms d'Otiarctes et d'Arctator, le premier voudrait dire le lien du repos ou celui qui force au repos, et le second, celui qui lie, qui retient, qui comprime. En les dérivant du grec, btsioLpxTYn signifierait celui qui commande la justice ou celui qui impose ce qui est licite, de à/riocj chose licite, d'où àsia. èiT^, ou simplement é9<«, il est permis; et le second se rapporterait aux mots ot/9x4«, àfixriov^àpx^» L'idée deiier, de contenir, de retenir, est, au surplus, la base de tous ces dérivés.

logie hébraïque ou égyptienne des mêmes générations dans Moïse.

Or maintenant savez-yous combien ont régné de temps les dix rois antédiluviens de Bérose ? Ils ont régné 120 sares^ ou 120 fois un cycle de 3600. ans , c'est-ànlire 432,000 ans.

Et si vous voulez savoir le sens de ce cycle de i32,000 années comptées par les Ghaldéens là où notre Genèse ne compte que 3000 ans, il faut demander ce sens aux livres de rinde. Les Indiens vous diront que la période qu'ils appellent Cali-youga fait précisément A32,000 années humaines.

Les Indiens distinguent, comme on sait, quatre âges^ répondant, à ce qu'ils appellent un âge des dieux ou un âge divin, lequel âge divin n'est encore que la millième partie d'un jour de Brahma. Le premier de ces quatre âges, ou Xe.Crita-youga, est de 1,728,000 années humaines; le second, ou le Trêta-youga, est de 1,290,000 années humaines; le troisième, ou le Dwâpara^-youga^ est de 86Jï,000 années humaines ; enfin le quatrième , ou le Cali-^ youga, est de &32,000 années humaines.

Les prêtres chaldéens plaçaient donc le déluge à la fin» de ce que les Indiens appellent un âge divin ; et leur mythe des dix rois antédiluviens, qui régnent &32,000 ans, est l'expression symbolique de la durée du quatrième âge de cet âge divin, ou du Cali-youga.

Qui voudra croire maintenant que la Genèse de Moïse ,. dans la supputation des générations d'Adam à Noé ,. ait ua sens chronologique et historique ! Les noms tirés de Bérose rappellent de tout point les noms donnés par Moïse, et leur signification est en parfait rapport avec le mythe principal

de la chute d'Adam et des suites de son péché. Donc, chez les Chaldéens aussi , ce même mythe était connu. Or voilà Béroçe qui donne pour durée à ses personnages mythiques un cycle évidemment imaginaire y un de ces cycles que l'Orient avait rêvés, en portant aussi loin que possible toutes les conjectures que la philosophie numérique , se livrant à une sorte de poésie effrénée, pouvait engendrer. Bérose nouç prouve évidemment par là que les nombres donnés par Moïse sont, comme les siens, l'expression symbolique d'une période , d'un cycle inventé, non pas à plaisir , mais d'après les conjectures de la science antique.

Je vais plus loin , et je dis qu'il est impossible de ne pas soupçonner un lien entre la supputation de Moïse, celle de Bérose , et les âges indiens. Je dis même que nous pouvons assigner le fondement commun de tous ces calculs.

La base commune de tous ces calculs me paraît être la célèbre période astronomique de 600 ans, le néros des Chaldéens.

Les Chaldéens avaient des mesures qui leur servaient en astronomie; ils en avaient une entre autres appelée néros: c'était une révolution de 600 ans. Au jugement de Cassini et de quelques autres savants astronomes qui se sont occupés de ces choses dans les deux derniers siècles , cette période de 600 ans est une des plus belles et des plus utiles qu'on ait encore inventées en astronomie ; car c'est à cet espace de temps que l'on peut fixer l'époque du retour du soleil . et de la lune aux mêmes points du ciel.

N'est-il pai» évident qu'un pareil rétablissement de l'ordre sidéral dut frapper les anciens sages, et que cette période caractéristique dut beaucoup les occuper?

Je dirai, en passant, que cette période de six siècles

pourrait peut-être expliquer ce problème si intéressant , et qu'on s'est souvent posé sans le résoudre : Pourquoi la durée de la semaine a-t-elle été uniformément dans l'amiquité de sept jours ^ dont le septième est le jour du repos y le jour de Saturne 5 de Rronos , le jour du Sabbat ? Pourquoi Moïse fait-il durer la genèse six jours 5 après quoi vient le repos de Dieu ?

Si^ après six siècles révolus, le soleil et la lune reparaissent exactement aux mêmes points du ciel , la semaine a dû avoir six jours, suivis d'un jour consacré au repos; et de même Moïse a dû faire durer la genèse six jours. Enfin le Sabbat et le Jubilé, rattachés par Moïse lui-même au repos de Dieu après les six jours de la création , s'expliquent aisément de la même manière.

Les Chaldéens avaient une autre période qu'ils appelaient mre ou saros. C'était une révolution de 3600 ans. A cellelà on n'a pu découvrir aucun usage astronomique. Mais cette période n'est-elle pas une conséquence de la précédente ? n'en est-elle pas, quant à l'idée, l'exacte reproduction ? Car, si la révolution de 600 ans ou du néros est une semaine de siècles, le sare , qui dure six fois 600 ans ou 3600 ans est une semaine de néros.

Nous voyons par Josèphe (1) que l'on appelait la période de'600 ans la grande année, La période multiple de 3600 ans, ou la semaine de grandes années, devait avoir le même caractère , celui d'une durée com];>lète en elle-même, ramenant dans le monde uù certain ordre après une révolution accomplie. • Il n'y a donc rien d'étrange à supposer que Moïse , vou-

{\^Ânt\q,^ lib. III, c. 3.

lant exprima combien avait duré l'humanité depuis la naissance d'Adam jusqu'à la mort de Noé , à dater de laquelle surgit 5 suivant lui ^ une humanité nouvelle 5 ait donné à cette première humanité une révolution d'un sare^ ou d'une semaine de grandes années , prenant ainsi la période caractéristique de 3600 ans dans sa simplicité^ et ne la multipliant pas comme l'a fait Bérose.

Or nous avons démontré d'une manière irréfragable que tous les nombres donnés par la Bible sont faits sur la supposition d'une durée de 3000 ans depuis la sortie de l'Éden jusqu'à la mort de Noé, Mais dans cette durée n'est pas compris l'âge d'Adam avant la sortie de l'Éden. D'un autre côté^ nous avons vu que Moïse donne à Noé un néros ou 600 ans d'existence avant le déluge. Supposez qu'il ait attribué implicitement cette même durée caractéristique ^ cette révolution d'un néros à Adam avant sa sortie de l'Éden; et vous aurez le^r^ complet^ la période chaldéenne de 3600 ans.

Réellement Bérose ne fait dans son calcul que centupler celui de Moïse. Car il faut savoir que les anciens avaient une manière en apparence assez étrange de supputer ces époques. Us les divisaient en trois périodes ^ le commencement , le milieu , et la fin ; c'est ce qu'ils appelaient Y aurore, le jour, et le crépuscule. L'aurore et le crépuscule étaient évalués au dixième du jour. Ainsi 5 par exemple^ la période de 3600 ans s'établissait ainsi :

•Aurore. 300 ans..

Jour 3000

Crépuscule 300

Total 3600

Centuplez cette base , et vous aurez avec Bérose r

Aurore 36,000 ans.

Jour. . , 360,000

Crépuscule 36,000

, Total 432,000

Vous obtiendrez également ce nombre en prenant le carré de la période astronomique de 600 ans; car ce carré est de 360,000 ans, et, en y ajoutant une aurore et un crépuscule , de A32j.000 ans.

Ce nombre de A32,000 est précisément, comme je Tai déjà dit, le Cali-youga des Indiens.

Décuplez ce nombre, vous aurez la durée totale des quatre âges ou Vâge divin des Indiens.

Mille âges divins composent un jour de Brahma, ou un calpuy à l'expiration duquel a lieu le pralaya ou la dissolution du monde. Alors commence, suivant les Indiens, la nuit de Brahma , qui dure également mille âges divins. Puis revient la création , qui ramène les quatre âges répétés mille fois jusqu'à un nouveau pralaya. Enfin on sait que les Brahmes ont osé calculer de la même façon jusqu'à, l'existence de Brahma, et qu'ils ont fixé la durée de l'univers et de son auteur à iOO années de Brahma, chacune de 360 calpas ou jours, après quoi viendra, suivant eux, le maha-prataya , c'est-à-dire la destruction finale. On voit que tous ces nombres ne sont que le résultat de multiplications arbitraires, par 10 et par des multiples de 10, et sans autre fondement qu'un premier nombre qui a servi de point de départ. Or tout me semble prouver que ce premier nombre , que l'on n'avait pas encore soupçonné , est le néros chaldéen , dont

la valeur astronomique est iacontestable. L'idée essentielle et caractéristique qui a servi de base à toutes ces supputations repose sur ce nombre , parceque ce nombre exprime une révolution sidérale ramenant le soleil et la lune aux mêmes points du ciel. Je signale aux savants ce résultat^ qui ne me paraît pas sans intérêt : il relie entre elles et à la Genèse toutes ces périodes célèbres dont jusqu'ici on ne voyait pas le nœud. Ce nœud commun^ c'est la grande année, l'année du rétablissement sidéral. Moïse s'est contenté de la période de 3600 ans ; il a pris simplement la semaine de grandes années, où l'idée de retour, de rétablissement , de cycle achevé , est parfaitement marquée. Bérose , ou les anciens auteurs chaldéens dont Bérose nous a transmis la tradition, avaient pris le carré de cette grande année; et les Indiens avaient fait comme les Chaldéens.

La valeur historique ou chronologique si absurdement attribuée à la Genèse de Moïse étant ainsi complètement anéantie et éliminée de la discussion, que reste-t-il dans cette Genèse? Il reste une admirable et véritablement divine philosophie, que l'on n'a guère comprise jusqu'ici, à notre sens, précisément parce qu'on a voulu voir des faits, une histoire, un récit, comme on a coutume de le dire, et même une chronologie, là oh il n'y a pas l'ombre de ces sortes de choses. Il reste la métaphysique la plus profonde et la plus solide. Il reste ce qui a été et ce qui sera à jamais le fondement de la religion parmi les hommes , la dottrine de la vie.

Quoi! n'est-ce pas assez que Moïse, ce profond philosophe, ait enrouté l'humanité par le peuple juif, à qui il donna dans ses lois un reflet de sa métaphysique de la Genèse l N'est-ce pas assez que, par ce mythe d'Adam, ce toythe de Cfiun , ce mythe de la race de Caïn et de la race de Seth , et

par tout ce qui suit, il nous ait appris véritablement en quoi consiste la vie , en quoi consiste le bien et le mal 1 Que serait-ce, auprès de cela, que quelques chiffres de chronologie ! Moïse est le père de la religion. Si vous vpule? savoir Tantiquité de la terre, étudiez les couches de vos montagnes. Mais si vous voulez savoir en quoi consiste la vie, et quelle est la science du bien et du mal, sachez comprendre Moïse ou Jésus.

Ce qui suit dans la Bible achève , au reste, de me persuader que cette interprétation est vraie et solide. Je veux parler du déluge et de l'humanité nouvelle symbolisée par Noé.

Le récit du déluge , ou des causes qui ont amené le déluge, est si simple et si clair dans la Bible, qu'il a fallu, pour ne pas le comprendre, un inconcevable aveuglement. Moïse , continuant sa pensée , expose comment le mal de l'égoïsme s'accroissant toujours sur la terre , ou plutôt étant arrivé à ses dernières limites. Dieu détruisit cette humanité, et sauva une partie de la race de Seth pour former une humanité nouvelle.

Nous avons vu que, dans la généalogie de Gain , Lamech, le législateur de cette race, engendre directement les certes (telles qu'elles pouvaient sortir de la sensation isolée de la connaissance et du sentiment) , sous les noms de Jabal , de Jubal, et de Tubalcaïn. La liste généalogique de Gain s'arrête là. Tout le mal que cette race pouvait faire, comme division et fragmentation du genre humain, paraît en effet consommé. Voilà, dans cette race, le péché d'Adam, ou la séparation par la connaissance égoïste ,. arrivé à sa dernière limite' et à son expression complète et définitive. Mais, dans la généalogie de Seth, le Lamech correspondant au législateur du même nom dans ia race de Caïn engendre Noé le ré-

parateur, qui a trois fils, Sem, Cham, et Japhet Or, Sera, €ham, et Japhet, reproduisent^ quoique dans un ordre différent, Caïn, Abel,. et Seth, de même que Noé reproduit Adam.

La vraie cause du déluge , suivant le récit de Itloïse , c'est que la race de Seth se mêla à la race de Caïn. Qu'arriva-til donc? Un nouveau développement du mal. Car les hommes de la connaissance s'étant laissé corrompre par la volupté , et s'étant alliés avec les hommes de Tégoïsme et de la sensation, l'égoïsme et la sensation l'emportèrent, et s'accrurent de tout ce que la science put leur fournir d'armes nouvelles. La propriété exclusive, l'inégalité, la tyrannie; et par conséquent tous les vices et tous les crimes qui résultent de l'égoïsme, ne connurent plus de bornes. L'homme se perdit tout-à-fait. Dieu vit que l'humanité ne pouvait plus se sauver sans un prodige. Il anéantit donc, par le déluge, la race de Caïn tout entière et une partie de la race de Seth. Une humanité nouvelle parut sur la terre.

Voici le récit littéral de la Genèse. Je le diviserai en versets, et je m'arrêterai au besoin à chaque verset, pour réfuter les absurdes interprétations auxquelles ce texte a donné lieu :

(i Chapitre VI ^ verset 1. Or, il arriva qu'Adam s'étant » livré à la dissolution dans l'acte de multiplier sur la terre, » des filles furent abondamment engendrées à lui. »

Il est évident que Moïse signale ici les effets de la volupté effrénée et de la polygamie. Nous avons vu que la polygamie a déjà été flétrie par lui , comme une invention de la race de Caïn. Il en montre ici les effets, la multiplication inégale et disproportionnée du sexe féminin. On sait qu'en Asie il y a généralement un nombre beaucoup plus considérable de

femmes que d'hommes. On cite sur ce continent tel pays où règne la polygamie ^ et où il y a dix femmes pour un homme. Les savants qui^ dans ces derniers temps ^ ont reconnu que la multiplication inégale des feipmes devait être attribuée à la polygamie s'étonneront peut-être que Moïse fût aussi savant qu'eux; mais il y a tant de science et de pî*ofondeur dans tout le Pentateuque^ qu'ils voudront bien admettre, je crois, que Moïse ou les prêtres égyptiens avaient réfléchi sur ce point Les Hébreux, sans doute, pratiquèrent la polygamie, quoique dans des limites plus restreintes que beaucoup d'autres peuples de l'Orient. Mais il s\igit ici de Moïse, qui avait ^ certes, des notions plus élevées et plus profondes que n'en eut son peuple sur la vérité et le principe des choses. Je dis donc que ce verset a le sens que je lui donne. La traduction de la Yulgate : Cumque cœpissenl homines multiplicari super terrant et filias procréassent, n'a absolument aucun sens. Est-il possible, en effet, que Moïse ait écrit un non-sens pareil à celui-ci : a Après que les «hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre, et » qu'ils eurent engendré des filles. » Il est bien sûr qu'ils ne pouvaient se multiplier sans engendrer des filles. Le texte hébreu exprime positivement qu'il s'agit d'une multiplication abondante et disproportionnée du sexe féminin par rap-' porta l'autre sexe. Ce même texte exprime que cette multiplication disproportionnée provenait de la dissolution d'Adam dans l'union des sexes. En un mot. Moïse continue à faire l'histoire des effets de la chute d'Adam.

« Verset 2. Et les fils de Dieu considérèrent ces filles d'A^ » dam , et les trouvèrent belles ; et ils prirent pour eux des j> épouses de toutes celles qu'ils chérirent le plus. »

Voilà une expression , les fils de Dieu y qui a donné lieu

À une multitude de rêveries. Au lieu de voir le sens bien simple de cette dénomination , Timagination s'est exaltée ; et dévots et savants ont cru découvrir là une foule de mystères. On s'est dit : les fils de Dieu ont aimé les filles des hommes; il y a donc des fils de Dieu, différents de l'humanité! Ce sont des anges assurément ^ ont dit les uns. Peutêtre des démons, ont répondu d'autres. C'est par là que la Genèse, où il n'y a pas un mot qui ne soit de la science, de la métaphysique^ et de l'histoire philosophique (1), otl il n'y a pas un mot d'anges et de démons , où tout est admirable sous le rapport du réel comme sous le rapport de l'idéal, a donné introduction à toutes sortes d'opinions absur-. des qui régnent encore aujourd'hui. Les Gnostiques ont vu leurs Eons dans ces fils de Dieu ; et peut-être les anges et les diables ne se seraient-ils pas introduits facilement dans le Christianisme sans cette porte que la Genèse mal comprise leur laissa ouverte. L'antiquité, hébraïque ne s'était pas trompée à ce point La version samaritaine traduit les enfants des forts , des dominateurs. Le targum chaldaïque : Les fils des chefs de la multitude. Les Septante et la Vulgate, en traduisant : oz moirùxt GsbO, filii Dei, ont donné lieu à bien des folies. II est clair qu'il s'agit de la race de Seth. Moïse , continuant à décrire les suites du péché d'Adam , vient de dire qu'Adam s'étant livré à la polygamie et à une volupté effrénée, il en résulta une grande multiplication des femmes. Dans laquelle des deux races de Caïn ou de Seth,

(1) J'ai dit et prouvé plus haut que c'est peine perdue de chercher dans la Genèse des traces d'histoire précise, exacte, chronologique, à un degré quelconque. La Genèse, du moins dans les dix premiers chapitres, n'a rien d'historique dans l'acception ordinaire du mot Seulement l'explication philosophique qu'elle renferme se relie à d'antiques traditions, et les comprend en leur donnant un sens religieux. C'est de cette façon qu'on peut considérer ce livre comme une histoire philosophique des commencements de l'humanité.

cette multiplication avait-elle eu lieu? Certainement dans celle de Gaîn , qui ne suivait que la sensation ^ et qui, comme nous l'avons vu , avait institué la polygamie. Donc Moïse , voulant exprimer que les fils de Seth s^abandonnèrent aussi à la polygamie et s'unirent à la race de Gaïn. doit appeler ici la race de Seth la race sainte ^ ou les fils de Dieu, tandis que l'autre race qu'il vient d'appeler Adam, à cause du péché même d'Adam et des suites de ce péché, doit être pour lui la race du péché ,^ ou la race d'Adam. Et de là cette expression de filles d'Adam, c'est-à-^ire de filles dont la naissance exhubérante et disproportionnée eut lieu par suite de l'abandon de l'unité et de l'établissement de la polygamie, en contraste avec celle de fils de Dieu pour caractériser les enfants de Seth. Cette qualification de race sainte, ou d'enjfant de Dieu , n'est-elle pas d'ailleurs expliquée et justifiée par cet autre verset de la BiBle oti ^nosh, le fils de Seth, se place sous l'invocation de Dieu lui-même : Iste cœpit invocare nomen Dotnini.

« Verset 8. Et Jéhovah dit : Non , je ne prodiguerai pas » éternellement à Adam mon souiOe vivifiant, pour qu'il dé- »cline de plus en plus et se perde entièrement; car il n'est i»que chair, âa durée sera cent vingt ans. »

Ce verset achèverait, au besoin, de prouver que les fils de Diew, du verset précédent, ne sont autres que les enfants de Seth. Dieu , voyant que les deux races se sont mêlées , s'irrite contre l'humanité, contre Adam, qui n'est que chair. Il ne s'agissait donc, dans ce qui précède, ni d'anges, ni de démons , ni d'êtres fantastiques d'aucune espèce , mais d'hommes, des hommes, de l'humanité, des deux races sorties d'Adam. La Vulgate traduit : Non permanebit spiritus meus in homine m œternum, quia caro est; eruntque

dies illius centum vigenti annorum. Le sens est conservé dans cette version; seulement la Yulgate a omis ce trait important de la détérioration toujours croissante de l'homme, qui ramènerait l'homme au-dessous de l'animalité y ce que Jéhovah veut empêcher et prévenir,

« Verset â. Il y avait en ce temps des monstres de domi- » nation sur la terre; car après que les fils de Dieu se furent «unis avec les filles d'Adam, et qu'ils eurent engendré des » fils qui participaient de ces deux origines, ceux-ci furent » les puissants , qui écrasèrent pour toujours les autres de » leur tyrannie. »

Voilà encore un verset qui a donné lieu à bien des conjectures absurdes. S. Jérôme conserve jusqu'à un certain point le sens général en traduisant : Gigantes autem erunt super terram in diebus illis, Postquam enim ingressi sunt filii Dei ad filias hominum^ iUœque genuerunt, isti sunt patentes a seculo, viri famosi. Mais ce malheureux mot de gigantes, par lequel il a rendu le mot hébreu nephilim, a été une source d'erreurs. Le radical de 'ce mot nephilim exprime l'idée d'un chose à part, élevée au-dessus de toutes les autres. Ce mot lui-même veut dire des hommes supérieurs, en bien ou en mal. Aussi leâ étymologistes l'ont-ils rapproché avec raison du mot nobilis, pour le sens et pour la racine. Pris en mauvaise part, il exprime évidemment des hommes puissants à l'excès , et dont la domination et la violence ne connaît pas de borne. Les hellénistes ont bien entrevu ce caractère de monstruosité que Moïse donne à ces nephilim dont il parle; mais n'ayant pas trouvé d'autre synonyme que «celui de géants y il en est résulté qu'on a vu là des géants véritables, et que le^sens de tout ce chapitre est devenu complètement inintelligible. Il suffit de considérer

un peu attentivement le texte pour s'apercevoir que ces géants prétendus sont^ comme les fik de Dieu, dont on a fait des anges ou des démons ^ le produit d'une mauvaise version. Il n'y en a pas trace dans la Genèse, Moïse continue toujours à décrire les- suites du péché d'Adam^ du péché d'égoîsme dans la connaissance. La race de Gain , arrivée à l'établissement de la législation de Lamech ^ le droit du plus fort 5 et à l'engendrement des castes, n'était pourtant pas encore au fond du gouffre creusé par le péché. Il pouvait arriver plus mal à l'homme, à Adam. Car si les hommes de la connaissance, les hommes qui primitivement s'étaient placés sous l'invocation de Dieu , venaient aussi à tomber dans la corruption, il devait en résulter un immense surcroît et comme nn déluge de mal. En effet, qui pourrait résister à la science tournée vers le mal? Or c'est ce qui arriva, dit Moïse ; les fils de Seth, les enfants de Dieu, voyant cette" grande multiplication des femmes que la volupté et la polygamie avait produite dans la race de Caîn , ne purent pas résister à l'attrait Ils sortirent de l'unité sous le rapport du mariage, ils brisèrent cette unité que Dieu avait établie en créant primitivement l'homme androgyne ; ils s'allièrent aux filles du péché , aux filles d'Adam. Or que résulta-t-il de cette nouvelle famille? Il en résulta, dit la Bible, des monstres de domination, de puissance, et de tyrannie. Car les enfants sortis de ces unions participaient des deux races. Il y a dans le texte l'indication précise du rapport de cette nouvelle génération aux deux races dont elle était sortie , car le texte dit : «Après que ces filles d'Adam eurent engen- » dré selon ces fils« de Dieu. » S. Jérôme a supprimé ce rapport caractéristique. La version samaritaine en reproduisant, à la fin du verset, le mot même par lequel elle a rendu le II. ' 9

nephilim du commencement^ achève de nous montrer le sens parfaitement clair de tout ce passage.

c Versets 5 et 6. Et Jéhovah considéra que la méchanceté ]t d'Adam se multipliait avec violence sur la terre ^ et que » toute pensée sortie de son cœur versait Te mal^ et le versait

* « d'ane manière irréparable pour toujours. Et Jéhovah retira 9 à soi le souffle dont il avait fait Adam sur la terre, et il se » contracta en son propre cœur. »

On sait que la Vulgate a traduit que Dieu>$^ repentit d'avoir fait l'homme : Pœnituit eum quod haminem fecisset in terra. Dès les premiers siècles du Christianisme , les hérésiarques remarquèrent cette horrible inconvenance d'un Dieu qui se repent de son ouvrage. Les philosophes du dernier siècle n'ont pas manqué non plus de s'emparer de cette accusation .contre la doctrine de Moïse. Il n'y arien, dans les expressions de Moïse, d'indigne de la majesté divine. La doctrine de Moïse est celle de l'émanation. Dieu n'est pas seulement créateur, il est conservateur; il existe dans les êtres d'une façon inmianente. Il sufBt qu'il retire son souffle pour que les créatures meurent Dieu ne se repent pas d'avoir fait l'homme ; mais l'homme étant sorti , par la connaissance et la distinction , du gouvernement absolu de Dieu, et étant devenu jusqu'à un certain point un être indépendant et abandonné par Dieu à sa liberté , il en résulte que Dieu, qui reste la suprême connaissance et l'amour infini , aussi bien que l'activité infinie , juge , par les progrès croissants de l'homme dans la voie de l'égoïsme et de l'inégalilé, que l'homme est perdu sans retour, et que sa propre manifestation, à lui Jéhovah, sa manifestation divine et qui t^id vers le bien, va être entravée à jamais sur la terre par l'homme. Dieu cesse donc d'aimer Adam et de

se manifester en lui. Il rentre ^ comme disent les Indiens 5 dans son repos, relativement à l'homme.

« Versets 7 et 8. Et Jéhovah dit : J'effacerai , au moyen » de l'eau ^ cette existence d'Adam , que j'ai créée; je l'effaj» cerai de dessus la terre^ depuis Adam jusqu'au quadrupède , » au reptile > à l'oiseau de l'air; car j'ai renoncé à me mani-- ]> fester en eux. Mais Noé trouva grâce aux yeux de Jého-^ » vah. »

Qu'est-ce que Noé? Assurément d'est l'humanité nouvelle 9 c'est le nouvel Adam. Mais quoi ! l'humanité primitive^ l'humanité d'Adam s'étant abîmée dans le mal, et ayant mérité de périr par le déluge y comment cette humanité nou* velle sera-t-elle, aux yeux de Dieu» plus heureuse ou moins coupable ?

On se satisfait ordinairement à cet égard, et on croit avoir une solution suffisante de ce problème , en se représentant Noé comme un juste qui trouva grâce devant Jéhovah. Mais certes, dans la pensée du philosophe Moïse, il y a une raison plus profonde qui fait que Noé trouve grâce devant l'Éternel , c'est-à-dire que l'Éternel laisse subsister l'humanité , ou plutôt fait surgir une humanité nouvelle , en exterminant la plus grande partie de l'humanité primitive.

Pourquoi Lamech ( le Lamech de la race de Seth ) donnet-il à son tils Noé ce nom, qui veut dire repos? Pourquoi , quand ce fils lui naît, prévoit-il, par un esprit prophétique, qu'un homme nouveau vient de naître : « Et Lamech en- »gendra un fils; et il l'appela Noé, en disant : Celui-ci » nous reposera (en hébreu naoum) , de notre œuvre et du » travail de nos mains, sur la terre que Dieu a maudite (1). »

(1) Chap. V, vers. 29.

i32 DE L'HUMANITÉ.

La Vulgate traduit : Iste comolabitur nos ab operibus et laboribus manuum nostrarum in terra oui maledixit Dominus. Mais l'hébreu, au lieu de : nous consolera ^ dit positivement : nous reposera : Cessare aut quiescere nos faciet ab (ypere nostro (1). Le sens que la Bible attribue à ce nom symbolique est donc bien repos ^ comme tous les lexiques d'ailleurs l'interprètent (2). Le préjugé vulgaire qui^ d'accord avec la version de S. Jérôme, attribue à la Bible d'avoir voulu exprimer, dans ce fiom donné à Noé, qu'il découvrirait la vigne après le déluge , et consolerait ainsi l'humanité, est complètement ridicule. Fabre d'Olivet montre, d'après sa méthode , dans les radicaux qui composent ce nom, le signe de Y effort, suivi de Y existence, «Ce nom, » dit-il, ofi're l'idée de ce repos parfait qui résulte, pour »une chose longtemps agitée en sens contraire, du point » d'équilibre qu'elle rencontre, et où elle demeure immo- »bile. » Noé, c'est «donc l'humanité arrivée à un certain état de repos ou d'équilibre. Vraiment ceux qui ont réduit le sens de ce nom à ce que Noé inventa , suivant eux, Tagriculture, ou même à ce qu'il planta la vigne, ont bien peu compris les sublimes pensées de Moïse. D'un autre côté, Fabre d'Olivet, qui, dans ses rêveries d'alchimiste, voit dans Noé le sommeil de la nature, ou la nature livrée au repos de l'existence , et rentrant dans un état « dont le mys- » tère , dit-il , ne saurait jamais "être entièrement divulgué, » n'a pas mieux compris Moïse, en s'égarant par une autre route. Noé, c'est bien l'humanité, et la Genèse, en faisant sortir ensuite tous les peuples connus à cette époque Ae

(1) Robert Etienne.

(2) «Noe, hebraice Noah, obtinuit nomen suuma verbo naue^ quievit» (J. Fuogeri, Dictionn, Etymologicum,)

Noé, comme d'uae tige commune, montre assez qu'il s'agit de l'espèce humaine. Mais c'est l'espèce humaine arrivée à un état d'équilibre.

Quelques savants ont paru frappés de l'analogie remar^ qaable de ce nom de Noé, pour désigner le personnage mythique qui survit au déluge en surnageant au moyen d'un vaisseau , et des mots qui y en grec et en latin y expriment l'action de nager, de naviguer, ou signifient un vaisseau : no, viw, vavç, navis, etc. Cette analogie est loin d'être sans fondement, et nous ne la repoussons pas. Tous ceux qui s'occupent de linguistique aujourd'hui , savent que les prétendues différences infranchissables qu'on avait voulu établir entre les langues qu'on appelle sémitiques et celles qu'on dérive du sanscrit n'existent pas à une certaine profondeur (1). Mais nous demanderons si ces mots mêmes qui expriment l'action de nager, ou qui veulent dire un vaisseau , n'ont pas pour radical l'idée A' équilibre. Qu'un physicien, en effet, ait à définir scientifiquement ce que c'est qu'un vaisseau ; ne vous dira-t-il pas tout de suite que c'est un corps qui se tient en équilibre dans l'eau? Si les mots latins et grecs, que nous venons de citer, et leurs analogues dans les langues japhétiques, ont la signification qu'ils préfi^tent, l'idée qui a déterminé leur emploi est donc toujoui*s cette idée iï équilibre que Fabre d'Olivet

(1) La Bible elle^nêne fournît une sorte d'intermédiaire entre le nom de Noé et les mots qui, en latin ou en grec, expriment raction de nager, de naviguer. En Egypte, à Pembouchure du Nil, vers Tendroit où Alexandre fonda Alexandrie, il y avait, dans la haute antiquité , une ville appelée No, que les Babyloniens détruisirent La Bible appelle souvent la basse Egypte le pays de No. Or le nom de cette ville parait avoir été tiré soit de sa situation au milieu des eaux^ soit de la navigation qui s*y faisait : « Vaux-tu mieux que No, dit le prophète > Nahun ^'adressant à Ninive, vaux-tu mieux que No, située au mÛieu des » fleuves, qui était environnée d'eaux, dont la mer était le rempart, et à qui » la mer servait de murailles t » ( Ch... IIÛ v..S. )

croit retrouver dans les radicaux hébraïques, et que la Bible constate d'ailleurs elle-même en interprétant le mot de Noé par repos.

On a dit souvent que les langues ont d'abord été uniquement concrètes, et que les mots, avant d'avoir un sens abstrait, ont exprimé des objets sensibles. Cette manière de s'expliquer l'origine des langues est fort superficielle. Les langues sont, comme la science et l'art, l'expression même de la vie. L'invisible et le visible se réunissent dans tout phénomène de la vie; et de même, dans l'invention des langues, les radicaux primitifs ont toujours exprimé, un sens général et une multitude de sens particuliers en rapport avec cette idée générale.

Il en est encore des grands mythes que l'humanité a trouvés, et qu'elle a adoptés, comme des mots^ Ils ont un fond et une forme , un sens profond et un sens vulgaire , une signification cachée et une expression à découvert La métaphysique s'y joint à l'art , et ils sont d'autant plus admirables et admirés , que le fond et la forme semblent être identiques et ne composer qu'un seul tout.

Ainsi , il est bien certain , selon nous , que ce mythe de Noé exprime tout autre chose au fond que l'histoire d'un homme sauvé du déluge dans un vaissi^u. Si cette histoire a tant frappé les hommes et est devenue si universellement célèbre, c'est qu'il y a, sous cette histoire^, telle qu'elle est racontée dans la Genèse^ une pensée profonde qui a toujours été confusément entrevue, bien qu'elle n'ait pas été encore nettement saisie et déterminée. Mais il n'en est pas moins vrai que Moïse , ou l'auteui" quel qu'il soit de la Genèse, a revêtu son idée d'une forme empruntée à des traditions de déluge , et que le nom de Noé se trouve ainsi en

rapport, d'une part avec l'idée morale ou métaphysique que Moïse veut exprimer, et de l'autre, avec cette tradi* tion d'une humanité sauvée du déluge. Le radical {Hrimitif du mot Noé se prétait à la fois à ces deux significations; car l'idée éî équilibre, exprimée par ce radical, pouvait convenir également et à l'humanité régénérée, constituée d'une façon normale, assise enfin et sauvée de sa ruine, parce que ses éléments étaient justement équilibrés, et à l'humanité naviguant dans une arche mystérieuse au-dessus des eaux du déluge.

Mais soyons sûrs que Moïse n'a pas voulu seulement nous transmettre la tradition du déluge, conune tant de savants se le sont imaginé jusqu'ici , et que le sens moral et métaphysique l'occupait encore bien plus dans ce récit mythique que les traditions qu'il faisait coïncider avec son idée. La preuve qu'il en est ainsi , c'est qu'il commence par déterminer le sens même et l'étymologie de ce nom de Noé d'après l'idée métaphysique et morale. Il dit que Noé sera l'homme qui fera reposer l'humanité, voulant exprimer que Noé, dans cette histoire de l'humanité continuée depuis Adam , c'est l'humanité- arrivée à une constitution nouvelle et à un état d'équilibre intérieur et de repos.

Il était sorti d'Adam trois fils ou trois races, répondant aux prédominances de la sensation, du sentiment, et de la connaissance : Caîn , Abel , et Seth. L'homme de la sensation, né le premier, avait tué l'homme du sentiment: Caîn avait tué Abel. Il n'était donc resté sur la terre que deux races, la^race de Caîn et la race de Seth. Ces deux races, après avoir marché, longtemps isolément, s'étaient mêlées. L'attrait de la volupté avait été la cause de ce

mélange. II n'était résulté de là que plus d'inégalité entre les hommes 5 plus de corruption^ plus de mal. Le déluge vient coïncider^ dans le gouvernement du monde par Dieu^ avec cette complète perdition du genre humain. Une petite fraction de l'humanité est sauvée. Mais^ cette fois, Adam a»e nomme Noé, et les trois fils d'Adam se nomment Sem, Cham, et Japhet

D'Adam à Noé, y a-t-il une transformation véritable de l'homme ou de l'humanité, qui explique comment Dieu, dans le récit biblique, voulant perdre l'humanité, laisse pourtant survivre l'humanité ; voulant perdre Adam, l'être humain collectif, laisse pourtant vivre Noé, l'être humain collectif? Y a-t-il • dis-je , une explication , une justification de cette contradiction, que les adversaires de la Bible n'ont pas manqué encore de reprocher à Moïse ?

Il y ea a une. Oui , il y a une raison très-forte et trèsvictorieuse qui, à nos yeux , met, sur ce point encore, le mythe de Moïse bien au dessus de. toutes les attaques et de toutes les critiques. Je la dirai en deux mots, cette raison; elle est indiquée, un peu mystérieusement sans doute, mais très-nettement néanmoins , dans les versets de la Bible qui suivent ceux que j'ai cités tout à l'heure :

« Versets 8,9, et 10. Mais Noé trouva grâce devant Jé- » hovah. Voici venir les générations de Noé. Noé fut l'homme » juste et accompli dans ses générations. Il marcha avec » Dieu. Et il engendra trois fils, Sem, Cham , et Japhet(l). »

Quand j'aurai dit au lecteur que le nom de Japhet a précisément le même sens que celui d'Abel, mais modifié, de

(i) Vulgate : Nœ veroinvenit gratiam coram Domino, Hœ aunt generationeê Noe, Noe vir justus atque perfectus fuit in generationibus suis, Cum Dec amèulavitk Et genuit très filios, Sem, Ckamf et Japhet,

même que le nom de Sem répond au nom de Seth modifié , et que le nom de Cham reproduit le nom de Caîn modifié ^ il me semble que le lecteur verra clairement^ entre Adam et Noé^ ou entre les deux genres humains d'avant le déluge et d'après le délnge , une grande analogie et en même temps une profonde différence bien nettement caractérisée* La différence^ c'est que 5 dans l'humanité nouvelle, le premier né de la famille humaine est Seth ou Sem , l'homme de la cortnaissance ; que Thomme de la sensation, Caïn ou Cham, ne vient qu'après; et qu'enfin l'homme dusentiment, Abel, tué dans la première humanité , et qui n'avait pas laissé de postérité^ revit dans Japhet. Voilà pourquoi la Bible se sert 5 en parlant de Noé , de cette expression , en apparence si étrange : « Noé fut l'homme juste et parfait dans ses générations. » Cela ne veut pas dire , comme on l'entend ordinairement, que Noé fut un juste ; cela veut dire ( ce que la Vulgate, et mieux encore le texte hébreu, expriment très-littéralement) que Noé fut juste dans ses générations , c'est-à-dire qu'il manifesta, comme dit l'hébreu^ la perfection, l'ordi^e^la justice, par le cercle de ses générations. Et voilà pourquoi aussi la Bible ajoute : « Il marcha avec Jéhovah. » Dieu, en effet , dans le mythe de la Genèse , se trouve avoir détruit réellement par le déluge la race incomplète d'Adam ,. où dominait l'homme de la sensation , et où Seth , l'homme de la connaissance, n'avait pas son lien naturel avec son frère Caïn par leur frère à tous deux , Abel. Dieu , dis-je y détruit bien réellement cette première humanité , ou le type de cette première humanité^ puisqu'il fait sortir de cette humanité primitive une autre humanité. Car Noé, avec sa famille complète en trois générations , dans l'ordre où ces trois générations sont invariablement placées dans la Bible, est une

Iâ8 DE L'HUMANITÉ.

humanité nouvelle 5 normale^ et organique. Et c'est ainsi que Noé marcha^ suivant la belle expression de la Bible ^ avec Jéhovah , parce que ses générations furent d'accord avec la disposition providentielle de Dieu sur l'humanité.

L'intention de l'écrivain sacré , c'est-à-dire la signification qu'il prétend donner de Noé^ pour représenter 5 par ses trois générations rangées dans l'ordre où elles sont rangées^ une humanité nouvelle^ est marquée jusque dans les moindres détails. Ainsi , par exemple^ tandis que^ pour Adam^ la génération de Caîn^ d'Abel^ et de Seth, est nettement indiquée comme successive, et n'arrive qu'à des intervalles que le récit exprime ou suppose, il n'en est pas de même pour Noé. Aucun intervalle dans ses générations; loin de là, comme pour indiquer que leur simultanéité et leur connexion fait la perfection de Noé, la Bible qui, à tous les autres patriarches, ne donnait qu'un seul enfant, quand elle arrive à Noé, l'homme régénérateur, lui en donne trois, à l'âge de cinq cents ans : « Et Noé , âgé de cinq cents ans , » engendra Sem, Gham, et Japhet »

Partout où Noé est nommé dans la Bible , ses trois gênérations l'accompagnent, et toujours dans le même ordre :

iiChap. Vy vers. 32 Et Noé, âgé de cinq cents ans, envgendraSem, Gham, et Japhet.

» Chap. FI vers, 10 : Et Noé eut trois, fils, Sem , Gham , » et Japhet.

jiChap. FII^ vers. 1 : Et l'Éternel dit à Noé : Entre, toi »et toute ta famille dans l'arche, parce que je te vois ac- Dcompli et parfait dans cette génération.

» Chap. VIII. vers. 16 : Dieu dit à Noé : Sors de l'arche, »toi et ta femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.

» Chap. IX, vers. 1 : Et Dieu bénit Noé et ses fils, et

)>leur dit : Croissez et multipliez ^ et remplissez la terre.

» Même chapitre, vers. 8 : Dieu parla aussi à Noé et à ses » fils avec lui^ disant : Voici I j'établis mon alliance avec vous »et avec votre postérité après vous.

T^Même chapitre, vers. 18 et 19 : Et les fils de Noé qui » sortirent de l'arche furent Sem^ Gham^ et Japhet Ce sont »là les trois fils de Noé, desquels toute la terre fut peuplée.

» Chap. X^ vers. 1 : Voici les générations des enfants de » Noé : Sem, Cham, et Japhet. p

Dans ce dernier chapitre ; l'énumération de la postérité des trois enfants de Noé commence par la postérité de Japhet, le dernier des trois ; puis vient celle de Cham , le second; et enfin celle de Sem. Mais, arrivé à Sem, comme s'il craignait que cet ordre inverse ne trompât le lecteur, l'écrivain biblique a bien soin de remarquer que Sem était l'aîné : « Et des enfants naquirent à Sem , souche de toute »la race d'Héber (les Hébreux), et frère de Japhet, et «l'aîné (1).»

Cet ordre de génération, qui met en tête l'homme de la connaissance et de la science, ensuite l'homme de la sensation et de l'activité physique, et enfin l'homme du sentiment et de l'art, fournit donc incontestablement le secret de ce mythe de Noé, c'est-à-dire de l'humanité arrivée à un certain équilibre et à un certain repos (2). Et, je le répète.

(1) Valgate : De Sem quoque nati sunt, patri omnium filiorum Heber, fraire Japhet, majore. Robert Etienne traduit plus positivement encore : Jpsi quoque Sem, qui pater est omnium filiorum Heber, et frater major natu iptius Japhet, nati sunt fitii,

(2) Fabre d'Olivet avait aperçu qu'il devait exister un rapport entre les trois générations de Noé et les trois générations d'Adam : «Il est sans doute » très-dibOficile , dit-il, de savoir ce que Moïse a caché sous les noms symbo- » liques de Gain, Abel, et Seth ; mais si Ton veut admettre que ce soient les B trois principes constituants de Tètre appelé Adam , c'est-à-dire la triade déve^ p loppée ou décomposée de cette unité collective , on s'apercevra bientôt que

cela étant, il n'y a aucune contradiction à ce que Dieu, dans la Bible, remplace Thumanité d'Adam par l'humanité de Noè. La triade constituant l'être humain , homme ou huma-

. nité, est développée complètement dans ce genre humain de Noé , tandis que cette même triade était brisée et privée d'un de ses termes dans le genre humain d'Adam. Dans l'humanité d'Adam , la sensation égoïste était en tête ; dans l'humanité de N.oé, c'est la connaissance qui est en. tête : voilà un grand changement, une grande transformation. On conçoit, certes, que, dans l'idée de Moïse, l'humanité, ainsi conduite vers ses destinées par la science, soit l'humanité réparée.

Au surplus, ce sens du mythe de Noé se montre manifestement dans la malédiction de Cham par son père. Cham est le second des enfants de Noé, et pourtant Noé l'appelle le moindre de ses enfants , et il le condamne, dans sa postérité,

, à être le serviteur de ses frères. Cette nudité de Noé dans l'ivresse^ que Cham, l'homme de la sensation,, révèle, tandis

9 les noms symboliques de Cham, Sem, et Japhet, sont les principes consti- » tuants de Têtre appelé Noé, et que ces personnag;es cosmogoniques se rap- » portent les uns aux autres.» Certes, il est impossible de paraître plus près de la vérité que Fabre d*OIivet ne le parait icL Malheureusement, toujours trompé par l'étrange système quMl s'était fait, il n'alla pas plus loin qu'à saisir cette concordance des générations d'Adam et des générations de Noé, sans pouvoir se l'expliquer. Il soupçonna la composition du mythe, mais son faux système lui en déroba complètement l'intelligence. Aussi, après avoir posé le rapport général des deux triades, quand il veut en rapprocher les termes deux à deux, il commence par se tromper : «La première production d'Adam -après »8a chute, dit-il, estCaîn; la seconde, Abel; la troisième, Seth. Moïse, par »-des raisons très-fortes, intervertit l'ordre des similitudes dans les productions »de Noé. Sem, qu'il nomme le premier dans cette occasion, répond à Abel, » qu'il a nommé le second dans l'autre ; et Cham , qu'il nomme le second, réi>-pond à Caïn, qu'il a ixommé le premier; Japhet, qui répond à Seth, con- » serve avec lui le même rang. » Ce n'est pas là le rapport. Cette seule erreur dans les déterminations montre combien Fabre d'Olivet était loin de la vérité. II ne faut pas en accuser sa pénétration , mais le faux système qui lui faisait entrevoir, sous ces noms symboliques de la Bible, une sorte de livre d'alchimie, tandis qu'il est si manifeste qu'il s'agit dans ce livre dé l'humanité..

que Sem et Japhet s'empressent de la voiler ^ est un symbole facile à comprendre. Noé, eoi&me le Dionysos de l'Inde et de la Grèce ^ cherche dans la nature physique une force qui affranchisse l'homme^ et il plante la vigne. Le texte hébreu, dans son laconisme expressif, présente de cette façon même l'invention de Noé : « Et Noé affranchit l'homme de la terre , »et il cultiva la vigne (1). » Mais cette force qu'il vient de découvrir au sein de la nature physique , réagissant contre lui, à cause de son ignorance, l'enivre, et le fait délirer. Sa faiblesse se montre par l'abandon de sa personne et par sa nudité. Alors Cfaam, son fils, mais son fils correspondant à la sensation , expose à tous les regards la dégradation de son père; tandis que Sem et Japhet, les hommes de la connaissance et du sentiment , voilent pieusement leur père dans l'ivresse : «Et Noé, revenu de son délire, connut ce que lui 9 avait fait le moindre (2) de ses enfants. Et il dit : Maudit » soit Chanaan ; il sera le serviteur infime de ses frères. Il » dit aussi : Soit béni Jéhovah, le Dieu de Sem ; et que Gha- » naan soit leur serviteur. Dieu dilatera Japhet, lequel diri- » géra sa demeure vers les tabernacles de Sem ; et Ghanaan »sera leur serviteur (8). » L'alliance de Thomme de la connaissance et de l'homme du sentiment, ainsi que la subordination de l'homme de la sensation aux deux autres^ sont

(i) La mauvaise traduction de la Vulgate : Cœpitque Noe, vir agricola, exercere terram, et pUmtavit vineam^ qui est une accumulation de contre' sens, a malheureusement jeté une ombre de ridicule sur ce magnifique symbole.

(2) Le mot employé dans le texte ne peut s'entendre que dans ce sens d'infériorité. La Vulgate traduit avec raison filius suua minor, et non pas minor nattu

(3) Vulgate: Evigilans autem Nœ ex vino, cum didicisset quœ fecerat ei filius sutu minor, ait : Maledictus puer Chanaan ! servui servorum erit fra~ tribus suis, Dixitque : Benedictus Ûominus Deus Sem! sit Chanaan servus ejus» Dilatet Deus Japhet, et habitet in tabemaculis Sem; sitque Chanaan servus ei, Robert Etienne : Dilatet Deus Japhet, et Japhet habitet in tentotHs Sem ; Chanaan vero sit eorum servus, ^

iU2 DE ^HUMANITÉ.

bien évidemment indiquées par ce symbole. Gham 5 qui est l'ancien Gaïn^ l'ancien Adam dans sa faute 5 commet une faute nouvelle , et cette fois contre son p^ère ; il dégrade l'humanité. Alors Noé établit dans sa race une alliance de l'homme de la connaissance et de l'homme du sentiment ^ du savant et de l'artiste , et il condamne l'homme de la sensation à être le serviteur de ses frères. Le sens profond de ces noms de Sem 5 Cham , et Japhet^ est largement répandu dans tous les versets que nous venons de citer. Aussi ces versets 9 pour cela méme^ ont-ils fait jusqu'ici le désespoir de tous les commentateurs de la Bible. N'ayant pas la clé de ce symbole 5 pas plus que de tous ceux qui le précèdent dans la Genèse^ ils se sont demandé : Pourquoi , dans cette malédiction et dans cette bénédiction de Noé, Dieu est-il le Dieu de Sem, pourquoi Jéhovah est-il particulièrement ou plutôt uniquement le Dieu d^Sem? Est-ce que Dieu n'est pas le Dieu de tous, le Dieu des trois frères, de Japhet, et même du malheureux Cham, tout autant que de Sem? Quelle singulière partialité î d'oil vient-elle à Noé, et que veut dire cela ? S'ils avaient saisi l'essence métaphysique de ce mythe, ils auraient compris qu'il n'y a, dans ces paroles de Noé, ni partialité, ni injustice, ni division établie par lui entre ses fils. Mais ces trois fils étant à eux trois l'unité humaine , et Sem se rapportant à la connaissance dnas l'homme, étant l'homme de la connaissance dans le corps social ou politique , il est bien évident et bien certain que c'est lui qui connaît et qui enseigne , et que c'est lui par conséquent qui a le dépôt de la science de Dieu. Ce n'est pas Cham, assurément, l'homme de la sensation, qui enseignera Dieu. Les animaux, bien que Dieu les gouverne , ne connaissent pas Dieu. L'homme de la sensation, du fait, de la manifestation, ne

saurait découvrir par lui-même l'Être ^ c'est-à-dire l'infini^ l'éternel , l'invisible. Ce n'est pas non plus Japhet^^ l'homme du sentiment 9 l'homme de la passion ^ l'homme qui sent autant le fini que l'infini ^ qui connaîtra par lui^-méme et enseignera Dieu. Il participe trop de son frère Cham. Il est le dernier né des trois ^ il est venu après Sem et Cham ^ et son mode résulte du mode de ses deux frères. Si Sem est la subjectivité ^ Cham lest l'objectivité; et lui Japhet^ il tient de l'une et de l'autre. Il sert de lien^ il est vrai^ il est ce lien nécessaire détruit par le meurtre d'Abel dans l'humanité an« tédilu vienne. Mais enfin il n'a pas à remplir €;t ne saurait remplir le rôle de l'homme de la connaissance , le rôle de Sem. C'est Sem qui est particulièrement l'homme de Dieu ^ c'est-à-dire l'homme qui connaît et enseigne Dieu. Sem, en effet 9 c'est encore Seth> le Seth de l'humanité antédilu-* vienne. La race de Seth n'était-elle pas, dans tous les pre** miers chapitres, la race de Dieu ? ^nosh , le fils de Sem, ne s'était-il pas mis tout d'abord sous la protection de Dieu, et n'avons-nous pas vu ses enfants appelés ensuite les fils de Dieu? Il est donc naturel que Noé appelle Jéhovah le Dieu de Sem y puisque Sem ou Seth est la connaissance. Quant à Japhet , l'homme de l'art et de la poésie, son rôle est de marcher avec son frère Sem , de l'inspirer et de s'inspirer de lui, d'élever avec lui l'humanité, et d'empêcher Cham de la dégrader. Voilà ce que ^ Bible exprime admirablement dans son style lyrique : « Japhet dirigera sa demeure vers les » tabernacles de Sem. » Les commentateurs de la Bible n'ont pas pu comprendre le sens de ce verset, et l'un d'eux déclare que c'est une énigme indéchiffrable. Il faut, en effet, pour comprendre cela, savoir que Japhet est l'homme du sentiment, le poète, l'artiste.

i/i/i DE L'HUMANITÉ.

Tout ce mythe de Noé^ ou de rhumanité nouvelle et mieux équilibrée^ qui succède à l'humanité primitive, me paraît si clair, que je n'ajout-erai qu'un mot sur l'étymologie des trois noms de Sem, Cham, et Japhet Le premier n'est que le nom de Seth modifié par le signe hébreu qui, placé en annexe à la fin des mots , exprime la réunion , le colléetisme (1). Le second me paraît, de la même façon et dans le même sens , une modification du nom de Gaïn. Quant à Japhet, ce nomiest synonyme, pour le sens, du nom d'Abel. C'est la Bible elle-même qui nous met sur la voie de ce rapport. En effet n'avons-nous pas vu que , dans la métaphysique orientale , l'état potentiel de l'être , l'état opposé à l'état de manifestation est positivement appelé le vide ou Y espace indifféremment, par opposition au plein, qui est l'état de manifestation (2). V espace, dans cette langue métaphysique des Orientaux , signifie évidemment Vexpansion. L'être se concentre et rentre en lui-même , il est vide ; il sort et se manifeste, il est plein. Passer de l'un de ces états à l'autre, c'est s'épandre, se dilater, et ce phénomène est causé par V expansion. Voilà ce que les Bouddhistes entendent encore aujourd'hui quand ils disent que Dieu est le Vide, Sunya, ou l'Espace, Akasa. Or n'est-il pas remarquable que la Bible, qui d'ailleurs, comme nous avons eu occasion de le dire (3) , porte , dès sa première ligne , la marque incontestable de cette métaphysique , nous donne, dans cette langue métaphysique même, l'interprétation du nom de Japhet? En effet, Noé, dans sa bénédiction , explique le nom de Japhet en disant : «Dieu dilatera Japhet; » en Mbreu : lapheth

(1) Voyez la Grammaire de Fabrc d*01ivet, pages 39 et 75.

(2) Voy. tome I , De la Tradition, chap. v, pag. 347 et siiiv.

(3) Voy. tome I , De la lYadition, chap. ii, p. 245.

jElohim /'lEPHETH. Tous les hébraîsants savent que c'est comme si la Bible disait : Japheth signifie dilatation, expansion , espace (1). Et en effet les Lexiques traduisent Japhet par di/atatm, « celui qui se dilate^ qui s'épand. » Japhet veut donc dire V espace, V expansion, comme Abel voulait dire le vide. Seulement le nom de Japhet, expansion, convient mieux ici que le nom primitif d'Abel. Le sentiment à l'état û' expansion, la virtualité prête à se ré- ' vêler 9 et non uniquement latente, non à l'état de vide complet et indéfini 9 devait être le mot indicatif ici , de même que Sem n'est pas la connaissance isolée ^ ou Seth, mais la connaissance aspirant à la communion^ la connaissance dans l'unité 5 et que Cham n'est pas la manifestation isolée^ ou Gain , mais l'activité unie au sentii^ent et à la connaissance. On peut donc affirmer, sans craindre de s'égarer dans de chimériques étymologies , que la Bible elle-même contient la preuve positive du rapport que nous établissons entre ces noms symboliques d'Abel et de Japhet S'il est certain , en effet, et il l'est , que les métaphysiciens orientaux emploient comme synonymes les deux termes Sunya et Akasa, dont l'un signifie littéralement le vide, et dont l'autre signifie littéralement Y espace, comment ne pas reconnaître que le nom A* Abel, qui en hébreu veut dire le vide, et le nom de Japhet, qui en hébreu veut dire expansion , dilatation, espace, ont précisément entre eux la même connexion et le même rapport que les deux termes Sunya et Akasa? La Bfble ne porte-t-elle pas, je le répète , dès son premier verset, le signe incontestable de la distinction métaphysique que

(1) (Test Tusage constant de la Bible (Texpliquer les noms en y joignant le verbe qui se rapporte à leur étymologie.

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