PREUVE PAR LES SECTES JUIVES
Il y a dans l'Évangile un curieux passage y fort peu compris jusqu'à présent^ qui jette une vive lumière non-seu^ lement sur la doctrine de Moïse ^ et sur les interprétations des trois grandes sectes juives^ mais sur la doctrine même de Jésus. Voici ce passage tiré de S. Matthieu :
a Ce jour-là les Saducéens^ qui disent qu'il n'y a point de » résurrection ^ vinrent à Jésus , et lui firent cette question : » — Maître 5 Moïse a dit : Si quelqu'un meurt sans enfants, » son frère épousera sa veuve, et suscitera lignée à son frère. » Or il y avait parmi nous sept frères , dont le premier/s'étant » marié , mourut ; et n'ayant point eu d'enfants , il laissa sa » femme à son frère. De même aussi le second, puis le troi- » sième , jusqu'au septième. Or, après eux tous, la femme » mourut aussi. Duquel donc des sept sera-t-elle femme dans » la résurrection? car tous les sept l'ont eue. — Mais Jésus , » répondant, leur dit : — Vous êtes dans l'erreur, parce que «vous n'entendez pas les Écritures, ni quelle, est la puis-
}»SANGE DE Dieu. Car dans la résurrection on ne prend pas » eu mariage ^ et on n'est pas donné en mariage , mais on est » comme les anges de Dieu dans le ciel. Et relativement à la » résurrection des morts ^ n'avez- vous point lu ce que Dieu » vous a dit : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'isaac , Ttet le Dieu de Jacob, Dieu n'est pas le Dieu des morts , »MAis DES VIVANTS (1). — El le pcuplc, entendant Cela , ad- » mirait sa doctrine (2). »
Qui ne voit que l'objection faite à Jésus par les Saducéens n'est autre que ^objection du nombre relativement à la vie future ?
Quand nous disons que nous renaîtrons dans l'humanité^ on nous objecte qu'il faudrait pour cela que le nombre des hommes fût toujours le même , qu'il n'y en eût jamais plus ni moins. Chaque homme , nous dit-on ^ étan{ un moi distinct 9 il faudrait, pour que l'humanité fût toujours composée de ces mêmes moi, que le nombre de ces moi restât identiquement le même. S'il y a un moi de moins , que devient ce moVt et si au, contraire le nombre de ces moi, dans une génération déterminée , c'est-à-dire à une certaine époque du temps et de la durée , est double» triple ou quadruple de ce qu'il était dans un autre siècle , comment vous expliquez-vous une telle multiplication.? Ce ne sont donc pas les mêmes mot qui existaient précédemment?
A cela que répond Jésus ? Deux choses :
1* Voujs ne comprenez pas la puissance de Dieu ;
(i) A7rox/9cdei$ Sï b IrivorJi scTrev aùroes* IIAavôéffOe, yuivi wiSirti rà; y/socpàç, /tAK}^è TV)y Sùvocfiiv rov&tov, Ev yà/or^ «yavràcrst o&rs ya/MO^cv, oùzi cxya^^Çovrat, «AA* ètç ocyyeAot toC &tov iv ovyoavâ iht, Htpl $ï t^$ àva^ràffseoç râv vex^oùv, oùx àviyvuTi rà pyj^iv ùfiXv ùuà roù 6<oC Xiyovroa, Eyeà dfil b Sibç A^pcx-à/j.^ xai b &sàçlacK.à.Xf'xulb 0sd( Iocxe(»6; oùx itrriv b Ssàç Stbç vexp&v, àAAà Çc[)vta)v.
(3) Chap. XXII, Yen. 23-33.
2° Dieu n'est pas le Dieu des morts ^ mais des vivants. Et qu'aurait répondu Moïse ? Deux choses également : 1** Dieu est l'unité et la multiplicité ; l^'Adam est toujours vivant.
Les deux points que Jésus énonce correspondent en effet aux deux mots dont Moïse se sert pour désigner Dieu et l'homme, Mlohim et Adam, Cette puissance de Dieu, dont veut parler Jésus, c'est la puissance qui découle de sa nature , en tant que Dieu est à la fois l'unité et la multiplicité ; et celte qualité de Dieu d'être le Dieu des vivants, et non pas le Dieu des morts, se rapporte à la communication qu'il a faite de sa nature à ses œuvres, auxquelles il a donné une éternité relative, une éternité de créatures, en sorte qu'elles sont toujours vivantes pour lui, toujours les mêmes et toujours diverses; d'où vient que, comme il le dit lui-même dans Moïse, il est le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob, parce que Jacob, Isaac, Abraham , sont toujours l'homme universel Adam. Et voilà aussi pourquoi Jésus ajoute : Vou^ ne comprenez pas les Ecritures.
Je rendrai ma pensée plus claire , si l'on me permet de faire parler Jésus dans une sorte de langage philosophique plus conforme à nos habitudes modernes.
Les Saducéens lui objectent : Voilà une veuve qui a eu sept maris ; avec lequel de ces sept maris ressuscitera-t-elle ?
Jésus répond : Ni cette veuve ni ses sept maris ne ressusciteront en tant que tels. Ce sont là des phases passées de leur existence, des phases qui sont tombées sous l'empire de la mort. La résurrection ne consiste pas dans la résurrection de ces formes. L'être dans ces hommes et dans cette femme renaîtra; car il est éternel , il est y et la résur-
rection consiste en ceci que^et être ou ces êtres se manifesteront de nouveau. Mais ils ne se manifesteront pas comme ils se sont manifestés. Il n'y aura donc pas lieu au problème que vous proposez. Véritablement ce que vous m'objectez, ce sont des morts. Les morts seront alors des vivants. De ces morts qus vous m'objectez, ce qui vivra ce ne sont pas ces conditions que vous m'objectez et qui vous embarrassent; car, appartenant au non-être, n'étant que des formes de l'être, elles seront ou plutôt sont déjà tombées à jamais dans le non-être, dans la mort, dans le néant. Ce qui vivra, ce sera ce qui avait produit ces foimes, l'être qui s'était montré sous ces formes, et qui se montrera alors sous d'autres formes. Vous voudriez que la résurrection reproduisît l'état antérieur et les formes tombées dans la mort. En cela vous êtes dans une étrange erreur, et, pour des docteurs, vous pensez bien puérilement. Que si vous me demandiez, non pas comment se réalisera de nouveau la vie passée de cette femïne et de ses sept maris, mais quelle en sera la conséquence dans la résurrection , ce qui en résultera^ quelle forme nouvelle de l'être répondra à cette forme antérieure de l'être , Vous seriez au moins raisonnables. Mais je vous répondrais encore : Vous ne comprene:2^ pas la puissance de Dieu, Dieu ne sera pas embarrassé pour résoudre ce problème du nombre qui vous embarrasse. Ce que votre faiblesse ne peut comprendre, lui le voit aussi clairement que vos yeux voient la lumière du jour. 11 voit, il sait ce qui résultera pour cette veuve et pour ses sept maris de leur vie antérieure. 11 les ressuscitera : donc ils seront vivants; donc leurs anciennes conditions, leurs conditions passées , auront disparu. Ils vivront : donc ils vivront dans une condition nouvelle. Dieu est le Dieu des vivants, et
non pas des morts. Ne vous embarrassez donc pas de ce que, dans la résurrection , vous avez une femme pour sept maris; car la condition qui a uni successivement cette femme à ces sept maris sera transformée. Dieu saura bien trouver la solution de ce nombre sept et le ramener à l'unité. Dieu, dans son essence , n'est-il pas celui qui produit le nombre avec l'unité, et qu» fait rentrer le nombre dans l'unité ? n'est-il pas tout et tous 9 n'est-il pas le un et le divers, n'est-il pas Y unité et la multiplicité , ne s'appelle-t-il pas iËlohim, c'est-à-dire lui-les-dieux !
La doctrine de Moïse, la doctrine caractérisée par ces deux noms significatifs au plus haut degré d'i£lohim et d'Adam, la doctrine contenue dans les dix premiers chapitres de la Genèse, avait donné lieu, chez les Juifs, a trois interprétations. Ces trois interprétations, quoique fort diverses, constituaient la religion juive.
De ces trois interprétations deux étaient plus directement opposées entr'elles, la troisième était intermédiaire.
Les deux interprétations opposées et contrastantes au plus haut degré étaient celle des Saducéens et celle des Esséniens. Les Pharisiens s'étaient fait une deutérose qui participait des deux autres.
J'ai rapporté, dans un autre ouvrage (1) , les monuments les plus authentiques qui nous restent sur ces trois sectes entre lesquelles se divisa le Mosaïsme. Je ne m'y arrêterai donc pas. Je ne dirai rien ni de leur antiquité, qu'elles faisaient toutes remonter à Moïse ou à des temps voisins de Moïse , ni de leurs divisions et de leurs luttes ; je laisse de
(1) De l'Egalité, deuxième partie.
côté tout ce détail 9 me contentant de caractériser leur, croyance sur le point qui nous occupe.
Que crurent les sectes juives sur le rapport de l'homme à rhumanité, soit dans la vie en tant que présente^ soit dans la vie considérée comme vie future? Voilà la question qui nous intéresse.
Les trois sectes juives reproduisirent la controverse générale qui a existé et qui existe encore sur ce point.
Il y a dans la vie, en effet, à quelque phénomène que l'on s'attache y trois aspects également saisissables. L'être individuel en qui se manifeste la vie nous apparaît d'abord. Mais le sentiment et la raison nous apprennent bientôt que cet être individuel n'existe pas par lui-même; et, en scrutant encore plus profondément le problème de la vie, nous apercevons Dieu au fond de tous les phénomènes. De là un troisième aspect que la vie nous présente, savoir le lien de l'être particulier que nous avons aperçu d'abord soit à d'autres êtres particuliers, mais conçus sous un rapport général de catégories ou d'espèces, soit à cet être absolument universel que nous découvrons invisiblement caché et pourtant clairement manifesté à notre sentiment et à notre raison dans l'existence même des êtres particuliers.
De là , suivant que l'on s'arrête à tel ou tel de ces trois aspects, ou qu'on les comprend tous les trois, une métaphysique différente, une morale différente, une politique différente.
Implicitement et en germe , la Genèse de Moïse reconnaissait les trois aspects de la vie que nous venons de caractériser ; mais la Genèse de Moïse avait besoin de développement et d'interprétation. De là les trois sectes juives.
Moïse avait nommé Dieu iEIohim , lui-les-dieux , c'est-à-
dire l'unité et la multiplicité. On pouvait s'attacher d'une façon prédominante au premier de ces termes ou au second. Les Saducéens, tout en se prétendant disciples de Moïse 9 méconnurent l'unité divine, pour ne voir que la multiplicité de Dieu, ou ses manifestations diverses : «Les Saducéens, dit Josèphe, nient absolument l'interven- » tion d'une Providence. Le bien et le mal , suivant eux , » c'est nous qui le décidons uniquement par notre choix, » et chacun de nous se conduit en cela par sa propre force » et volonté. Ainsi ils effacent complètement la Providence, » pensant qu'elle n'existe pas, et que les choses humaines » n'ont pas leur cause et leur fin en elle ; c'est en nous- » mêmes qu'ils placent cette cause et cette fin ; c'est nous- » mêmes qui devenons causes des biens qui nous arrivent , » et qui engendrons nos douleurs par notre propre folie (1). » Tout au contraire, les Esséniens furent bien plus frappés, dans la formule de Moïse , de l'unité que de la multiplicité. Non seulement les êtres divers en qui Dieu est immanent leur parurent exister, mais l'unité même de Dieu ou la Providence divine leur parut existante et vivante à tous les points de l'espace , à tous les moments de la durée : « Les «Esséniens, dit Josèphe, aiment à laisser à Dieu le gouxvernement absolu de toutes choses. Ils célèbrent la Provixdence comme maîtresse indistiBCtement de tout ce qui se «produit dans l'univers, et soutiennent que rien n'arrive )»aux hommes que par son suffrage (2). » Quant aux Pharisiens, ils firent des distinctions pour conserver à la fois Vunitéy ou la Providence divine , et Y individualité, ou les créatures : « Les Pharisiens , dit Josèphe , prétendent que
(i) Antiq., liv. XIII, chap. 5, et liv. XVIII, chap. 1. (2) Antiq., liv. XIII, chap. 5.
» certaines choses ^ et ùon toutes, sont l'ouvrage d'une «Providence divine , mais que ceitaines aussi ont leur cause »en elles-mêmes, sont contingentes (produites par l'action «propre des créatures) , et non pas naissant naturellement, «d'une feçon déterminée et nécessaire, par l'action con- «tinuée du Créateur (1). »
De même quant à l'humanité. Moïse avait nommé l'homme Adam , c'est-à-dire V homme universel , l'homme considéré à la fois comme individu et comme espèce. Les Saducéens s'attachèrent à l'individualité , les Esséniens à l'espèce ; les Pharisiens essayèrent de se placer à égale distance des uns et des autres.' On connaît la morale des Esséniens , et leur genre de vie , leur fraternité , leur égalité. Entre eux et les Chrétiens primitifs , entre leur doctrine et celle de l'Évangile, on chercherait vainement quelque différence. Les Pharisiens pratiquèrent aussi la charité , comme une conséquence du dogme même de la vie, qui lie l'individu à son espèce , mais entre eux seulement et dans des limites bien plus restreintes que les Esséniens: «Les Pharisiens, dit Jo- » sèphe , sont bienveillants entre eux , et cultivent la con- » corde dans l'intérêt commun (2). « Mais les Saducéens vécurent dans un complet individualisme : «Les Saducéens^ «dit le même historien, sont durs les uns envers les autres, »et ne se traitent pas mieux que des étrangers (3). «
L'individualisme ou le particularisme dans la vie en Dieu sans unité , l'individualisme dans la vie humaine présente sans charité , c'est-à-dire encore sans unité , tel était donc au fond le Saducéisme. Il devait conduire nécessaire-
(1) Ani\q,i liv. XIII « chap 5.
(2) Guerre des Juifê , liv. Il , chap. 8.
(3) Ibid.
ment à cette conséquence, relativement à la vie future ^ qu'il n'y a pas de vie future. Gomment en effet cet être individuel, vivant par lui-même, pourrait-il survivre à la mort? Il n'y avait, pour le faire revivre, ni raison tirée de Dieu , ni raison tirée de son espèce. Entre lui et Dieu ^ un infranchissable rempart ; entre lui et ses semblables , un abîme. Il était seul dans sa vie présente , n'étant ni porté en Dieu et soutenu par Dieu dans cette vie présente, ni lié à une vie collective de l'humanité. Donc , tout finissant à lui dans la vie j)résente, tout finissait en lui à la mort : «Les Saducéens, dit encore Josèphe , nient la permanence » des âmes ; ils nient les peines et les récompenses après la wie (1). » Au contraire, les Esséniens, se sentant portés et soutenus en Dieu, dans l'Être infini et universel, qui est toute science, tout amour, et toute puissance, adoptèrent pleinement le dogme de l'immortalité et celui des peines et des récompenses. A la Providence qui leur paraissait gouverner le monde, ils ne mirent pas un frein qai l'empêchât de réparer ce qui leur paraissait le mal dans ce monde; loin de là, le triomphe de cette Providence était, À leurs yeux, le rétablissement, dans une autre vie, par des peines et des récompenses , de toutes les imperfections de la vie actuelle, la justification de la vertu et la punition du crime. Mais, de même que nous l'avons vu pour les Grecs , ne concevant pas la possibilité de ce rétablissement par le progrès des créatures dans l'ordre de la réalité , ils imaginèrent des lieux particuliers où les âmes passaient après la mort : a G'est une lopinion ferme et ar- »rêtée chez eux, dit Josèphe, que les corps sont corrup- »tibles, et que la matière qui les compose change et n'a
(1) Guen'edes Juifs , liv. II, chap. 8.
»rien de permanent, mais qaeles âmes subsistent toujours » et sont immortelles ; que , descendant de Téther le plus » subtil, elles s'enferment dans nos corps comme dans une » prison , attirées par un certain charme naturel ; mais que, «lorsqu'elles quittent ces liens de la chair , se sentant déli- » vrées d'un long esclavage , elles se réjouissent et prennent » leur vol. Aux âmes des bons ( et en cela ils s'accordent «avec les Grecs), ils assignent une demeure au-delà de z l'Océan, daus une région où ne tombent ni plaies ni neiges, » où ne règne jamais une chaleur dévorante , .mais qu'un n doux zéphyr venu de l'Océan rafraîchit de son souffle. Aux »âmes des méchants ils donnent pour séjour un lieu enfoncé, » ténébreux, d'une horrible tristesse, soumis à tous les ex- »trêmes des éléments, et plein de supplices qui ne finissent »jamais (l).».Les Essénieos avaient donc adopté comme vraie toute cette poésie de l'Elysée que nous avons vue dana Virgile et dans Platon, et qui avait cours chez le vulgaire dans toutes les anciennes nations de l'Orient. Mais pensaientils, comme les Égyptiens, comme les Indiens, et comme l'expose Virgile, que les âmes, après un séjour plus ou moins long dans cet exil hors de la vie et de la réalité, se manifestaient de nouveau? Nous n'avons là-dessus aucun renseignement dans les monuments qui nous restent Ce retour à la vie dans l'humanité , mais sans l'intermédiaire de paradis et d'etifers, était l'opinion des Pharisiens : « Eux » aussi , dit Josèphe , tiennent que les âmes sont immortelles^ »mais que celles des justes sont les seules qui, après cette j» vie , retournent en d'autres corps , celles des méchants res- »tant livrées à des tourments éternels (2). »
(i) Guei're des Juifs, liv. II , cliap. 8.
(2) Ibid.
De ces trois interprétations tle Moïse, quelle était celle qui répondait le plus fidèlement àHoîse, sur ce point particulier de la vie future? Évidemment c'était la dernière 5 celle des Pharisiens, celle qui plaçait la renaissance de l'homme dans l'humanité.
Il est évident, en effet, que les Saducéens abusaient de ce que Moïse n'a rien dit d'explicite sur l'immortalité individuelle , et que les Ësséni^is abusaient également de cette lacune dans un autre sens. Moïse , il est vrai , n'a rien dit d'explicite à ce sujet; mais, au moins, le développement donné à sa doctrine devait, pour être lég^itime, être en parfait rapport avec cette doctrine* Or Moïse, a identifié d'une certaine façon l'individu et l'espèce ; et, relativement à la vie considérée dans son essence, il a placé Ja vie dans l'unité, dans la communion. Donc ce qui découle immédiatement de sa doctrine, c'est qu'il en est de la vie future -comme de la vie dans son essence, et que par conséquent cette vie future est une communion avec l'humanité.
Véritablement les Saducéens étaient plutôt des athées que des disciples de Moïse. Le présent ^ul les occupait Ils ne voyaient que le fini; ils niaient l'infini et le rapport du fini à l'infini. Ches eux, donc , nul sentiment métaphysique des choses: absoirbés dans la sensation, ils représentaient l'égoïsme , l'individualisme au plus haut d^^é ; on pouvait tes dénommer les seotateurs dé la vie présente. En quoi don<^ tenaient-ils de Moïse, et comment cette secte put-elle se maintenir au sein du Mosaï^me, et former une' des trois religions intégrantes de cette religion ? C'est que Moïse , dans sa notion de la vie, n'avait pas exclu la vie présente. Loin de là , il avait considéré la vie présente comme devant être la manifigslation de cette essence de la vie qu'il appelait
avec raison la vie. Il n'y avait pas , chez Moïse , de ciel diJDTérent de la terre. La vie, mais la vie normale, la vie dans l'unité j voilà, comme nous l'avons vu, le dogme de Moïse. Les Saducéens, donc, en tenant pour la vie présente, pour la vie sur la terre, contre les dévolions idéalistes qui tendaient à abandonner la terre et la vie présente , jouaient un rôle nécessaire au sein du Mosaïsme. Les Saducéens furent, dans la religion juive» ce que sont aujourd'hui , au milieu de nos religions diverses, les Juifs, le peuple juif tout entier, avec sa protestation en faveur de la terre et de la vie présente contre l'idéalisme chrétien, qui, pour d'absurdes rêves de pdfradis, a délaissé la terre et la vie présente. Mais les Saducéens s'éloignaient étrangement de Moïse , en ce qu'ils ne comprenaient pas l'idéal dans cette vie présente, en ce qu'ils ne saisissaient pas la notion que Moïse avait donnée de l'essence même de la vie. De ^nême, en effet, que runité en Dieu leur échappait, de même runité en Adam leur était voilée. Aucune charité, aucun amour, aucune humanité, rien de religieux par conséquent, dans leur religion, qui n'était qu'une pratique d'obéissance aux cérémonies , et un culte idolâtrique pour la lettre de la Bible. Il y avait dans la doctrine de Moïse le fond et la forme, le sens et la lettre, l'idée du mythe et le récit du mythe. Tandis que les Esséniens, et, jusqu'à un certain point, les Pharisiens, s^attachaient au fond , au sens , à l'idée , les Saducéens , au contraire , s'immobilisaient à la forme, à la lettre, au récit. Et par conséquent, tandis que l'idée religieuse vivait et se développait chez les Esséniens et chez les Pharisiens, cette idée s'atrophiait et mourait chez les Saducéens, qui n'avaient que l'enveloppe et l'écorce du véritable Mosaïsme. Aussi les autres sectes reprochaient-elles aux Saducéens de n'être
Hébreux que dans la forme et suivant les cérémonies^ et de ne pas comprendre le Mosaîsme.
Les Esséniens, au contraire, représentaient le sentiment dans le Mosaîsme , comme les Saducéens représentaient la sensation. A ceux-là Tidéal n'était pas voilé ; à ceux-là la notion véritable de la vie n'était pas cachée. Ceux-là savaient intuitivement le sens profond de la doctrine de Moïse, Yunité; ceux-là savaient que la vie est dans la charité , dans Tamour. D'eux, surtout, est sorti le Christianisme \ et il en est si bien sorti que leur doctrine , leur morale , leurs institutions, leurs pratiques, revivent encore aujourd'hui dans les sectes les plus religieuses de ce même Christianisme (1). Mais, dans leur hâte de l'idéal , ne concevant pas la possibilité de la réalisation de cet idéal dans la vie et dans la réalité, telle qu'elle se montrait à leurs yeux au sein de l'humanité, ils furent entraînés, par la pente de leur enthousiasme, à rêver une vie après la mort, en dehors de cette humanité vivante où leur idéal leur paraissait irréalisable à jamais. Ils s'écartèrent trop en cela de Moïse ; et pour avoir saisi , par le cœur surtout et par le sentiment, la doctrine de' la fraternité, ou de Yunité en Adam, ils arrivèrent à s'écarter de cette doctrine même dans leurs idées sur la vie future.
Les Pharisiens, enfin, qui ralliaient à eux le plus grand nombre des Juifs, et qui formaient réellement ce qu'on pourrait appeler l'Église juive, étaient restés, sur ce point delà vie future, plus conformes à la vraie tradition de Moïse. Adam étant l'homme universel, l'espèce homme, et chaque homme étant Adam , en un mot l'unité du genre humain constituant foncjamentalement le dogme de la viedans Moïse,
r (i) Chez les Quakers et chez les MoraTes.
il est évident que les Pharisiens , en mettant la vie future de» hommes en tant qu'individus dans l'humanité , montrèrent une plus Jbaute intelligence de la doctrine de Moïse sous ce rapport. Hais qu'aurait-il fallu pour qu'une telle opinion fût efficace et véritablement religieuse? Il aurait fallu qu'elle fût accompagnée de désir religieux et d'actes. Les Pharisiens placés à la tête de la nation juive, occupant les emplois et possédant les richesses , ne tendaient qu'à maintenir la situation des choses telle qu'elle se trouvait entre leurs mains. L'idéal d'une autre société, l'amour d'une autre cité, leur manquaient. Loin de chercher, comme dit S. Paul, la cité future, ou, comme dit S. Augustin, la cité de Dieu ; ils ne cherchaient que la conservation de la grossière cité juive; ils ressemblaient aux Saducéens dans leur pratique, égoïstes comme eux, non pas autant qu'eux individuellement, mais par caste, et amateurs comme eux de la vie présente. Leurs docteurs formaient une sorte de théocratie et d'aristocratie, et jls avaient tous les vices de la théocratie et de L'aristocratie. Lisez, dans l'Évangile, tous les reproches dont Jésus les accable , toutes les malédictions que ce grand réformateur lance contre eux. Que devint donc la science entre leurs mains? que devint pour eux cette meilleure interprétation du Mosaïsme qu'ils possédaient sur ce point de la vie future? Rien d'efficace, rien de religieux, rien de social n'en sortit directement. Ce fut une croyance inerte, un dogme sans chaleur et sans vie. Ils savaient comment l'homme était immortel; mais, faute d'idéal et de charité, ils ne faisaient rien pour féconder cette croyance à l'iihmortalité. Car cette humanité dans laquelle ils voulaient renaître, ils la supposaient immobile, et au besoin ils servaient eux-mêmes à l'immobiliser. Leur dogme
donc de rimmortalité dans l'humanité était pour eux sans influence. La chaleur^ la vie ^ le désir ardent d'une autre société^ la soif de guérir tant de maux qui affligeaient l'humanité ^ l'enthousiasme 5 la vertu, la charité enfin ^ étaient parmi les Esséniens.
Qu'arriva-t-il donc et que devait-il arriver? C'est que ni le néant des Saducéens ^ ni le paradis imaginaire des Esséniens, ni l'idée de la renaissance en Adam ou dans l'humanité telle que les Pharisiens la concevaient, ne furent le dernier mot du Mosaîsme. Il se forma de ces trois idées une idée nouvelle et synthétique, qui les comprenait et les réalisait toutes les trois, de même qu'elle avait été engendrée par la tendance de toutes les trois. La tendance des Saducéens se rapportait à la vie sur la terre : ce que l'on appela la résurrection fut une vie future sur la terre , dans la nature , au sein de la réalité. La tendance des Esséniens se rapportait à l'idéal d* une société humaine fondée sur l'unité de la vie, sur la communion, sur la fraternité : ce que l'on appela la résurrection fut une vie future oil l'homme rentrerait dans la vraie vie, dans l'Ëden primitif, dans le paradis d'avant la chute , en réalisant l'unité, la fraternité, la communion. Enfin la tendance des Pharisiens était la vie de l'homme dans l'humanité , la continuation du lien des individus dans l'être collectif, l'unité et la multiplicité dan^ Adam : la résurrection fut la réalisation supposée de tous ces membres d'Adam qui avaient vécu d'une vie individuelle depuis le premier homme, mais séparés par des temps divers, et qui allaient vivre de nouveau réunis dans une même période de temps et dans un même lieu , d'une vie à la fois individuelle et collective.
Ainsi l'impuissance de chacune des trois interprétations de
Moïse prises séparément, et leur concours pour se fondre dans une idée commune qui les reflétât toutes les trois, voi*là, suivant nous, Ja raison de ce grand fait historique jusqu'ici inexpliqué, le Résurrectionisme, ou Topinion de la résurrection et du règne de Dieu sur la terre, qui devint une opinion régnante parmi les Juifs un peu avant l'époque de Jésus-Christ, et qui servit si puissamment à engendrer le Christianisme.
Vers le temps, en eflet, o\k Jésus parut, l'idée de la résurrection^ ou de ce que l'on appelait le règne de Dieu sur la terre y ou simplement le règne, s'était répandue parmi les Juifs. Cette opinion effaça l'idée que soit les Pharisiens , soit les Ësséniens , se faisaient de la vie future.
Jésus eut tous les principes des Ësséniens, et fut résurrectioniste. S. Paul, élevé dans le Phariséisme, fut également résurrectioniste.
Je vais expliquer aussi brièvement que je le pourrai comment se forma cette croyance à ce quë*l'on appelait la résurrection bu le règne.
On croit vulgairement et les plus, savants répètent encore aujourd'hui (i) que l'opinion de la fin du monde , ou de la consommation finale , suivie d'un avènement du règne de
(1) Plusieurs explications récentes du Christianisme reposent en partie sur cette base. La Perse offre , en effet , une ressource fort commode , vu Tobscurité qui le couvre encore, pour ces sortes d'hypothèses où Ton fait sortir le Christianisme de toute autre chose que d'un développement métaphysique de Tesprit humain, survenu d'abord au seiadu Mosaïsme, pour se répandre ensuite dans ttHit le monde romain et de là chez les Barbares. Dupuis , à la fin du dernier siècle , expliquai! sans broncher toutes les religions par des analogies de forme. Gomme il ne voyait dans toutes qu'un bizarre composé d'erreurs et de mensonges superposés sur l'adoration tie l'univers physique , il ne soupçonnait pas qu'elles pussent avoir un développement intrinsèque en rapport avec une idée métaphysique. Les analogies extérieures les plus futiles lui servaient ainsi de fil conducteur. Il croyait sonder dans la profondeur, quand il ne faisait que glisser à la surface. Son école se survit encore dans les systèmes récents dont je parle.
Dieu 5 avec séparation des bons et des mauvais , envoyés les uns dans le paradis, les autres dans l'enfer; on croit, disje, que cette opinion, qui précéda chez les Juifs la venue de Jésus-Christ, et qui servit de cortège à sa mission, est une idée sortie de la Perse. Que les Perses aient eu des idées de ce genre relativement au triomphe définitifdu bon principe Ormuzd sur le mauvais principe Ahriman , et que les Juifs, dans leur contact avec les Perses, aient pris quelque connaissance de ces idées, cela me paraît assez vraisemblable. Mais il n'en résulte aucunement que l'opinion qui se produisit chez les Juifs vers le temps àe Jésus-Christ fût persane , empruntée à la théologie de Zoroastre , ou à toute autre, étrangère pour ainsi dire aux Juifs, importée chez eux, et non pas née du développement de leurs propres doctrines.
C'est une grande erreur , d'abord, que de croire que cette opinion fût particulière -à la Perse. L'idée de révolutions périodiques dans l'univers et de retours palingénésiques se retrouve chez toutes les nations de l'antiquité. N'avous-nous pas eu occasion précédemment de parler des supputations chaldéennes et indiennes sur Xç^^'âffes périodiques du monde ? N'avons-nous pas vu que la prétendue chronologie de la Genèse relativement à la durée du monde antédiluvien se rapporte précisément à ces suppositions de révolutions périodiques dans* l'univers ?
Ces idées de révolutions périodiques, comme nous avons déjà essayé de le montrer , avaient un fondement astronomique. Il faut bien reconnaître en effet que, dès la plus haute antiquité, la période de six cents ans qui ramène le soleil et la lune aux mêmes points du ciel , fut connue. Non seulement Bérose s'en sert, comme 3'un cycle astronomique qui exi-
stait de temps immémorial chez les Chaldéens; mais nous pouvons dire aujourd'hui que la très haute antiquité de cette période est attestée et par la Genèse de Moïse et par Fun des plus anciens livres de l'Inde , le Dkarma Sastra de Manou. N'avons-nous pas prouvé, en effet, que les fameuses p^rwrf^s indiennes, de même que les périodes chaldéennes , de même enfin que le calcul donné par Moïse , on ce qu'on nomme Y âge du monde avant Noé et V âge des patriarches , ont pour fondement commun cette période astronomique de six cents ans appelée Néros par les Chaldéens, et que Josèphe désigne sous le nom de grande année (1). Il faut donc attribuer au hasard le rapport évident et certain qui existe entre toutes ces supputations de l'antique philosophie numérique chez les différents peuples , ou bien encore il faut nier l'aniîquité du livre de Manou et de la Genèse y si l'on ne veut pas reconnaître que, dès la plus haute antiquité, ce cycle de six siècles marquant le retour du soleil et de la lune aux mêmes points du ciel par rapport aux étoiles fixes était connu.
Mais, indépendamment des traditions chaldéennes de Bérose , de la Genèse Ae Moïse , et du Dharma-Sastra de Manou , nous avons une autre preuve de l'antiquité de ce cycle dans la semaine, ou dans ce septième jour, ce jour de repos , consacré à Saturne dans les antiques religions qui se rapportaient au culte de Saturne , et consacré à Jéhovah dans la religion de Moïse. Car la semaine n'est pas seulement une division du mois en jours ; l'idée de périodicité, de rétablissement, de palingénésie , en un mot l'idée d'un retour
(i) Josèphe {Antiq,, liy. ni, c. 3), parlant des patriarches, dit que leur longue existence entrait dans les vues de Dieu sur Thumanité ; car, ajoute-t-il » «ils n'auraient pu, sans cela, connaître avec sûreté le mouvement des astres^ •s'ils avaient %.écu moins de six cents ans, attendu que c'est en^cet espace de «temps que : s'accomplit la grande année {b fityot-i Iviaurôj). »
172 DE L*flUMANITÉ.
périodique est fortement empreinte dans cette semaine bomposée de six jours suivis à^nn Jour de repos , ou de ce que Moïse appelle un Sabbat ? Nous allons voir tout à l'heure l'immense influence de cette idée d'un retour périodique après six jours ou en général six époques
D^où venait aux anciens cette connaissance si précise d'un fait astronomique qui avait dû exiger bien des recherches (1) ? Faut-il expliquer cette découverte par la prodigieuse antiquité que les Ghaldéens s'attribuaient? A les entendre, ils subsistaient en corps de nation depuis quarante-sept mille ans quand vint Alexandre, et ils étudiaient le ciel depuis un nombre considérable de siècles? Faut-il croire que, de méeiie que les langues et une multitude de notions fondamentales, ce fut un legs fait à notre humanité par cette humanité primitive à l'existence de laquelle toutes les découvertes des érudits viennent aboutir? Peu nous importe ici cette question des origines. Ce qui est certain , c'est que l'idée de retour périodique après un temps écoulé , soit dans les phénomènes généraux du ciel, soit dans les choses terrestres , était une idée dominante dès la plus haute antiquité.
(4) «L'Ulustre Jean-Dominique Cassini, dît le savant Goguet (Z)c V Origine itdes Lois, etc., Appesudice), est, je crois,- le preiaieF qui oit aperçu le mérite du nnéros. C'est, au jugement de ce grarfd astronome, une des plus belles périodes »que Ton ait encore inventées. Il en résulte que les années solaires des Chaldéens «étaient chacune de 365 jours 5 heures 51 minutes et 36 secondes. Cette pé- »riode nous fait connaître encore que les. astronomes de Chaldée avaient détei^ nminé, à une seconde près, la durée du mois lunaire, aussi exactement que les j> astronomes modernes ont pu le faire. En effet, 600 années de 365 jours 5 heures »51 minutes et 36 secondes font 7A21 mois lunaires, dont chacun est de 29 jours »Î2 heures 44 minutes 3 secondes moins 7 tierces et 18 quartes. On doit donc «regarder les 2.19,146 jours, ou, ce qui revient au même, les 7200 mois so- »laires, qui forment la période en question, comme équivalant précisément à )»7421 mois lunaires. Or c'est à cet espace de temps qu'on peut fixer l'époque du B retour du soleil et de la lune aux mêmes points du ciel: En un mot, le néros 9 des Chaldéens était , par rapport aux mois solaires et aux mois lunaires, exacntement ce qu'est la période victorienne par rapport au nombre d'or et au cycle » solaire, »
Bien des siècles après cette haute antiquité dont nous parlons en ce moment , les astronomes de l'antiquité moyenne 5 les Méton^ les Eudoxe^ les Ptolémée, s'occupaient encore du calcul de ces périodes de rétaMissement ^ de ces âges du mondes de ces grandes années, comme on les appelait. Ainsi ils imaginèrent de chercher à quel retour périodique non seulement le soleil et la lune ^ mais encore les pl^inètes^ devaient se retrouver précisément aux mêmes pointis du ciel. C'est là une autre période dont il est souvent question dans les écrivains grecs et latins. Gieéron ^ Servius> Macrobe, nous apprennent que la durée de cette période, après avoir fort occupé les mathématiciens, était restée un problèfu^ (1).
Mais quand les savants de l'antiquité moyenne se livraient à ces recherches exactes, il y avait bien des siècles que, s'emparant de cette simple donnée du cycle de six cents ans.
(1) Gicéron dit que la valeur ^e celte grande année y cherchée parles mathématiciens et les astronomes, était une question longuement controversée : aQua- »rum [stellarum errantium) ex disparibus motibus magnum annum mathemavtici nominavorunt : qui tune eilicitur cum solis et lunœ et quinque errantium »ad eamdem inter se comparationein , confectîs omnium spatiis, est facta con- »versio. Qu^ qiiam loi^a sit, raagn^ quiestio est;. esse vero certam et detinitam Duecesse est. » {De Nat. Deor., lU). II, c. 20.) Macrobe donne à cette période quinze mille ans : aMundani ergo anni finis est, cum stellae omnes -omniaqiie » sidéra certo ioco ad eumdem locum ita remeaverint, ut ne una quidem cœli » Stella in aKo Ioco sit quam in quô fuit cum omnes aliae ex eo Ioco mot» sunt ad »qnem reversœ anpo suo linem dedere. Hoc autem , ut physici volunt, post anftnorum quiridecim millia péracta contingit. » [De Somn. Scipionià , lib. II.) ServiuSî après avoir cité un j^assage de Cicéi'on , tiré du livre aujourd'hui perdu qui avait pour titre Hortensius , et où cette révolution du soleil et des planètes e^ estimée à [dus de 4ouze mille ans, njoute que les. savants, et Gicéron luimême, ont varié là-dessus : «De quo. varia et a Metone, et ab Eudoxo, et a Ptonlemâeo, et ab ipso Tuliio. Nam in Whmde Deorum naiuray tria millia annbrum »dicit magnum annum tenere. » {/Eneid., lib. JII.) On ne retrouve pas aujourdMmi dans le traité De la nature des Dieux le passage dont veut parler Servius, Dans le dialogue De Cau&is corruptœ Eloquentiœ , attribué par les ui^s à Gicéron , par d'autres à Tacite ou à Qiiintilien , la grande année est estimée à douze mille huit cent cinquBnte-quatrc ans. Il y a encore dans les anciens plusieurs autres estimations très-diverses (le cette période. On peut en voir le détail dans Censonn , De Die natali 1 e, iS,
rimagÎDation des anciens avait rêvé une sorte d'astrologie judiciaire ou de science cosmologique, s'étendantà l'œuvre de Dieu tout entière, ciel et terre. L'idée de périodicité, de rétablissement, de retour, de résurrection de toutes choses, était l'idée principale et caractéristique de cette astrologie. Le monde, comme le phœnix, ne devait finir que pour renaître. De même que le soleil et la lune revenaient, après six siècles, aux mêmes points du ciel; de même après certaines périodes calculées sur celle-là , le monde devait recommencer une nouvelle vie. Ce que l'on appelle la fin du monde, ou la consommation finale^ suivie de résurrection, ou, comme disaient les Apôtres de Jésus, d'une palingénésie générale, d'un rafraîchissement universel, sous les auspices d'un roi ou d'un messie, d'un prophète ou d'un type envoyé par Dieu à cet effet, est une dérivation de l'antique cosmologie dont nous parlons.
On ne se fait pas une idée juste de l'importance et de l'étendue que cette idée de retours périodiques dans l'univers prit chez tous les anciens peuples sans exception. Gomment n'aurait-elle pas produit de plus grands résultats encore chez les Juifs, dont toutes les institutions reposent sur le Sabbat, et sur les autres formes dans lesquelles Moïse a mar<que .cette idée de rénovation, de rétablissement, de palingénésie, en l'unissant aux idées de repos, de liberté, de charité mutuelle, et de communion! Otez aux institutions de Moïse ces retours périodiques appelés Sabbat et Jubilé, tout l'esprit de ces institutions disparaît. Otez à la Genèse la création en six jours et le repos de Dieu au septième, la profonde théologie de l'immanence de Dieu dans les créatures s'évanouit. Otez ce septième jour que Dieu s'est consacré, s'est réservé , et dont il est si jaloux dans le Deutéronome
et dans le Lévitique, et la législation juive n'a plus de base solide. Chez aucun peuple , donc , cette idée de retours pé^ riodiques et divins ne fut plus fortement imprimée dans la science^ dans les mœurs ^ dans la loi 5 dans tout ce qui constitue rhomme. Encore une fois^ c'était chez un tel peuple, et dans le développement naturel du'Mosaïsme , que cette idée devait produire ses plus étonnants résultats.
Mais d'ailleurs elle était partout cette idée. Au temps oik parut Jésus , à l'époque où le germe préconçu d'un règne messiaque se développa si largement 5 l'idée que ce règne représentait était depuis longtemps répandue chez les phi-* losophes des Gentils. Quelques-uns avaient même poussé cette idée à la plus étrange conséquence. Ils ne se contentaient pas de croire , comme les Indiens , par exemple , que le monde avait des phases de développement et de destruction, suivies de renaissance ; ils voulaient que la plus parfaite similitude ou plutôt une identité complète existât entre les phénomènes qui se produisaient à ces époques périodiques. Suivant eux, ce qui s'était passé dans un moment de la durée se reproduisait identiquement dans une multitude d'autres. Ils s'imaginaient donc qu'à la fin de ce qu'ils nommaient la grande année périodique le monde se renouvelait, et recommençait à exister en la même forme et de la même manière qu'il avait fait précédemment Les mêmes hommes qui avaient autrefois habité la terre renaissaient, et vivaient de nouveau d'une vie pareille à celle qu'ils avaient déjà menée. Les mêmes événements qui s'étaient passés dans le cours de la grande année précédente arrivaient dans celle qui suivait. Enfin, pendant toute l'éternité, toutes les années périodiques se ressemblaient , et n'étaient, pour ainsi dire , que des répétitions les unes des autres. On trouve des traces de ce
système dans Platon , et Origène Tattribue en général aux Platoniciens et aux Pythagoriciens (1). Mais il paraît que ce furent surtout les Stoïciens qui se montrèrent attachés à ces idées de palingénésie complète , et qui soutinrent le système de Tannée périoidique, entendu de cette façon, avec le plus de chaleun On attribue à Chrysippe, un des plus célèbres philosophes de cette secte, d'avoir enseigné «qu'après notre » mort , une certaine période de temps étant écoulée , nous » serions rétablis dans le même état et dans la même forme » que nous avions précédemment » Un autre stoïcien , Numénius, disait que «la nature tout entière se renouvelle » d'elle-même et en elle-même à l'époque de la grande année; 9 qu'alors notre être se rétablit dans notre première forme, » et que Ces révolutions et périodes recommencent éternel- »lement. » S. Augustin parle de cette opinion bizarre de quelques philosophes grecs d'une manière formelle : «Ils «croient, dit-il, que pendant toute Téternîté il y aura un » cercle d'événements tout semblables; et, par exemple, ' «comme Platon a enseigné dans l'Académie d'Athènes, de ♦» même il y aura des temps pendant toute l'éternité où le » même Platon enseignera encore dans la même ville et dans » les mêihes lieux , et aura les mêmes disciples. Il en sera de ' «même de toutes choses, qui, suivant ce système, doivent » recommencer sans cesse après des intervalles longs , à la » vérité, mais précis et certains (2). » Peut-être est-ce à cette
(1) Contr. Cels,, lib. V, c 21.
(2) « Absit autem a recta fide , ut his Salomonis verbîs illos circumitus signinlicatos esse credamus, quibus illi putant sic eadem temporum temporaliuoique «renim volumina repeti, ut, verbi gratia, sicut in islo saeculo Plato philosophus »in urbe Âtheniensi, in ea schola quae Academia dicta est^ discipulos docoit, ))ila per innumprabilia retro saecuJa, multum plexis quidem intervallis, sed tait men certis, et idem Plato, et eadem civitas, eademque- schola , iidemque dis- Dcipuli repetiti, et per innumerabilia dcindc saecula repetendi sint 9 {De Civit, IleiMib. XII, c. 13.)
doctrine du renouvellement intégral ou plutôt du recommencement des choses , si Ton peut parler ainsi , que Virgile fait allusion lorsqu'il dit dans son églogue de Pollion : « L'heure du dernier âge prédit par les oracles sibyllins a » sonné ; la longue suite des siècles antérieurs va recommen- » cer de nouveau ;. Astrée revient sur la terre ; nous allons «revoir l'âgei^d'or, le règne de Saturne (1). »
Vii^ile écrivait cela bien peu d'années avant l'apparition du Messie. Les Chrétiens des premiers siècles regardèrent ses paroles en cette occasion comme prophétiques ; mais on peut affirmer que, vers le temps de Virgile et de Jésus- Christ, l'opinion d'un renouvellement du monde, d'une fin et d'une résurrection de l'univers, était généralement connue et adoptée , sinon entendue par tous de la même manière. Vii^ile, donc^ ne parlait pas ainsi par une inspiration particulière; il répétait une opinion, prophétique si l'on veut, mais qui courait chez tous les peuples, et dans toutes les écoles des philosophes. La palingénésie était un dogme régnant. L'antique astrologie judiciaire, qui donnait au monde des âges de destruction et de renouvellement, avait pénétré peu à peu tous les esprits; tous avaient fini par en admettre quelque chose. Les plus incrédules mêmes ne niaient pas le renouvellement, la résurrection, mais ils croyaient surtout à la destruction , à ia fin du monde. On trouve des traces de cette opinion dans les sectes les plus opposées. Lucrèce, le représentant de l'école d'Ëpicure, affirme positivement la fin du monde ^ et
(i) Ultima Cumaei venit jam carminis aetas ;
Magnus ab integro sxclorum nascitur ocdo ; Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia régna.
( Eclog. IV. )