CHAPITRE PREMIER
DE LA NATURE DE l'HOMME.
L'homme est, de sa nature et par essence, sensationsentiment-connaissance indivisiblement unis. Voilà la définition psychologique de l'homme. Sa yie consiste donc à exercer et à employer ces trois faces de sa nature , et sa yie normale consiste à ne les séparer jamais dans aucun de ses. actes. Par ces trois faces de sa nature, l'homme est en rapport avec les autres hommes et avec le monde. Les autres hommes et le monde , voilà ce qui , s'unissant à lui, le détermine et le révèle, ou le fait se révéler; voilà sa vie objective , sans laquelle sa vie subjective reste latente et sans manifestation.
La vie de l'homme et de chaque homme est donc, par la volonté du Créateur, attachée à une communication incessante avec ses semblables et avec l'univers. Ce qu'il nomme sa vie ne lui appartient pas tout entière, et n'est pas en lui
seulement ; elle est en lui et hors de lui ; elle réside en partie^ et pour ainsi dire par indivis, dans ses semblables et dans le monde qui l'entoure.
Donc , à un certain point de vue , on peut dire que ces semblables et ce monde lui appartiennent. Car , puisque sa vie est en eux, la portion de sa vie dont il dispose et qu'il appelle moi a virtuellement droit sur l'autre portion dont il ne dispose pas aussi souverainement et qu'il appelle non-
mot De là entre l'homme et ses semblables, entre l'homme et
l'univers, deux relations, qui donnent lieu au bien et au
mal. L'homme se met en communion et en société avec ses
semblables, et c'est la paix; ou bien il veut violemment les
asservir à son besoin , et c'est la guerre. Et de même il se
met en communication par la culture avec les êtres non
semblahtles à lui qui composent l'univers, en étudiant les
qualités et les lois de ces êtres ; ou bien il leur fait la chasse,
comme le sauvage, et vit en hostilité avec cette nature dont
il ignore les lois , et qui à son tour lui résiste et souvent le
domine.
L'homme, au point le plus voisin de la brute, est en guerre avec tous les êtres, et même avec ses semblables.
L'homme, néanmoins, a tellement besoin d'être en rapport pacifique avec d'autres êtres, qu'il ne se conçoit pas sans famille, sans patrie, sans propriété. Il faut, pour qu'il existe et qu'il se sente exister , qu'un certain nombre d'êtres soient groupés et harmonisés avec lui d'une certaine façon, de sorte que ce moi qui le constitue s'incarnant pour ainsi dire dans ces êtres unis à lui , se retrouve toujours objectivement, et s'apparaisse, pour ainsi dire, à lui-même à tous les moments de l'existence.
Propriété 5 famille ^ patrie, répondent, en effet, aux ti'ois termes sensation, sentiment, connaissance, de la formule psychologique de l'hoflune. L'homme se manifeste à lui-^ même et aux autres dans cette triplicité , parce que sa nature est triple. La trinité de son âme, en prédominance de sen^ sation , donne lieu à la propriété ; en prédominence de sentiment, à la famille; en prédominance de connaissance, à la cité ou à rÉtat.
Mais voyez ce qui résulte immédiatement de cette condition de l'homme qui lui fait une nécessité de la famille, de la patrie, de la propriété. Il a besoin de famille : mais dans la famille, il y a le père et l'enfant; si le père est tyran, le iils est esclave. Ainsi la dualité du bien et du mal , de la paix et de la guerre, revient ici. Vainement l'homme, en guerre avec la nature et la société, voudrait se retrancher dans la famille pour vivre au moins là en paix ; la famille, en laissant trop de droit au père , n'en laisse pas assez au iils. Le patriarche, le chef de la famille, trouve bien so,n moi, sa per*sonnalité empreinte autour de lui , dans cette famille obéis^ santé et qui répond à ses désirs. Mais la femipe, mais le frère puîné, mais l'enfant, sont anéantis devant lui.
Il en est de même de la patrie. L'homme fait alliance avec d'autres hommes; diverses familles forment un état. Mais un état ne peut exister sans qu'il y ait des chefs et de simples citoyens. Ce qui a conduit l'homme à vouloir une patrie, ce qui lui en fait un besoin , c'est de se sentir dans d'autres hommes, de retrouver son moi dans ceux qui avec lui constituent la patrie. Que ceux donc qui ont plus énergiquement en eux ce sentiment constitutif de la cité deviennent despotes, et tous les autres hommes engagés dans la cité seront esclaves. Ainsi revient encore ici la dualité du bien et du mal, I. 9
de la paix et de la guerre, de la liberté et de Tesclavage.
Enfin il en est encore de même de la propriété. Ici l'homme 9 par une véritable illusion, s'imagine que Tescla- V9ge ne saurait l'atteindre. Gomme ici son rapport avec d'autres êtres a pour objet des êtres inférieurs à lui, dont plusieurs même sont inanimés , il croit qu'il aura bon parti de ces êtres , et que de la propriété ne sortira pour lui que le bien. Car, quant aux êtres sur lesquels s'exerce la propriété , il ne les compte pour rien , et ne craint pas de les asservir. Mais il se trompe lorsqu'il regarde la propriété comme ne pouvant lui faire que du bien. Car cette propriété peut augmenter ou diminuer ; cette propriété peut donc être insuffisante. En voulant la propriété à son profit, l'homme la constitue par là même chez les autres. Voilà donc des limites infranchissables qu'il se donne à lui-même : en se fai-^ sant propriétaire, il, se fait esclave; car il abdiqué par là même son droit à la jouissance de tout ce qui excède sa propriété. Sa propriété devient le signé représentatif dé sa valeur; et sa virtualité, représentée par sa propriété, en dépend par conséquent, et est limitée par elle. Il devient donc, par le fait de la supériorité de ses désirs sur les choses dont il dispose , l'esclave de ces choses mêmes auxquelles il s'attache. En outre , la guerre avec les hommes revient encore par ce côté. Car derrière cette propriété sont des hommes. Ceux qui ont un gros bagage de propriété sont les puissants; ceux qui en ont un petit , ou qui n'en ont pas , sont trop faibles pour n'être pas esclaves.
Ainsi cette famille, cette patrie, cette propriété, qui ont été inventées pour le bien de l'homme , et sans lesquelles même il ne saurait vivre, peuvent devenir un mal pour lui ; ^t ce qui devait lui donner la liberté peut lui appoiter l'escla-
vage. La famille a son despotisme ^ la patrie a le sien^ la propriété également '
L'homme^ par le fait même de sa vie , par le beâoin inhérent à son étre^ constitue donc la famille , la patrie ^ la propriété ;,et il se trouve que ces trois excellents biens deviennent pour lui une triple source de mal.
La famille , la patrie ^ la propriété 5 doivent-belles donc un jour disparaître de l'humanité? De loin en loin, dans le cours des siècles , il y a eu des penseurs et des sectes tout entières qui l'ont cru. De nos jours ces penseurs et ces sectes ont de nouveau surgi. Mais telle est l'erreur de ces opiaions, que toujours on a vu ceux qui les ont embrassées obligés de sou^ tenir au moins et de conserver, en l'exagérant, un de ces trois t^srmes, soit la famille, soit la pairie, soit la propriété, se contentant d'immoler à celui qui était ainsi conservé les deux autres : preuve remarquable du besoin senti par les sectes dont je parle de laisser à la personnalité humaine quelque chose où s'empreindre et où s'appuyer en iQême temps. Les moines, ou plutôt, parmi les moines, les anachorètes, ont seuls imaginé de vivre sans famille, sans patrie, sans propriété. Mai» ou a appelé , avec raison, cette sorte de vie un suicide.