DE LA DESTINATION DE L'HOMME
Je ne discuterai pas avec les anachorètes. Leur manière de sentir la vie est trop exceptionnelle pour m'occuper ici. Mais
je combattrai en peu de mots ceux qui^ tout en admettant l'essence de la nature humaine telle que je viens de la définir, c'est-à-dire comme une communion incessante de l'homme avec ses semblables et l'univers, veulent tirer de cette conception même la conclusion qu'un ou deux des trois modes de cette communion, savoir la famille, la patrie , ou la propriété , pourraient et devraient être radicalement abolies.
En même temps et du même coup je renverserai l'opinion de ceux qui, tout au contraire, confondant l'essence de la nature humaine et la triple destination qui en résulte pour l'homme d'avoir une famille, une patrie, et une proprité, avec les formes qu'ont eues et qu'ont aujourd'hui la famîUe, la patrie, la propriété, prétendent enchaîner l'avenir au présent et au passé, et immobiliser, au lieu de les transformer, la famille, la patrie, la propriété. «
Je pose donc cette question : Qu'elle est la destination de l'homme ?
La vie de l'homme, comme je viens de le montrer dans le chapitre précédent, est attachée à une communication incessante avec ses semblables et avec l'univers. Faut-il en conclure que sa destination soit de se mettre en rapport, physiquement , sentimentalement, et intellectuellement, avec tous les hommes et avec tous les êtres qui composent l'univers , ou du moins avec le plus grand nombre possible de ces hommes et de ces choses?
Non.. , Car si l'homme se mettait en rapport sivec trop d'objets, <;ette mobilité continuelle l'empêcherait aussi bien d'être , que s'il ne se mettait en rapport qu'avec trop peu d'objets. Il y a une proportion nécessaire entre notre vie subjective et notre vie objective, qui constitue réelle-
meut riiarmoDie de nôtre être et la réalité de notre existence. Un homme qui^ dans la considération du monde physique^ passerait instantanément d'un objet à un autre ^ qui 9 par exemple^ voyagerait sans cessé dans tous les pays sans s'arrêter à en contempler aucun ^ n'aurait véritablement l'idée d'aucun des pays qu'il aurait parcourus. Un savant qui promènerait sans cesse son esprit de science en
science, de livre en livre, serait le moins savant des hommes : autant yaudraft la plus complète ignorance. Un Homme qui , après avoir pris son repas , se mettrait de nouveau à table , risquerait fort de ne pas digérer la nourriture qu'il aurait d'abord prise. Celui qui changerait d'amis tous les jours ne connaîtrait pas l'amitié ; celui qui ne regarde pas le changement dans l'amour comme la destruction de l'amour ne connaît pas l'amour.
Il est donc évident que les idées de mobilité perpétuelle qui font la base de plusieurs systèmes émis de nos jours sont radicalement absurdes, et que la destination de l'homme n'est pas d'étendre indéfiniment le cercle de ses sensations par la multiplicité , ni d'étendre indéfiniment de la même manière ses sentiments et ses connaissances.
Vivre ce n'est pas seulement changer, c'est continuer. Notre vie participe à la fois du changement et du contraire du changement, ou de la persistance. Il nous est impossible réellement de continuer d'être sans changer ; la persistance absolue nous est impossible. II nous est impossible également de changer sans persister, jusqu'à un certain point, d'être ce ^ue nous étions ; le changement absolu nous est impossible.
Changer en persistant ou se continuer en changeant, voilà donc ce qui constitue réellement la vie normale de l'homme, et par conséquent le progrès. Le progrès a donc deux termes.
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en apparence contradictoires : permanence ou durée , et mobilité ou changement.
L'homme étant donc une fois mis en rapport avec certains hommes et certains êtres ( et il l'est dès le premier jour de sa naissance), sa destination n'est pas de quitter ces hommes et ces choses^ pour se mettre en rapport avec d'autres, et toujours ainsi.
Mais néanmoins le droit pour l'homme de communiquer avec tous les hommes à travers le temps et l'espace , et de communiquer avec toute la nature , suivant les voies normales que le Créateur nous a données pour cette double communication^ reste le droit certain et inaliénable de l'homme.
Ce droit, je le dis, est certain et inaliénable.
Dieu nous a donné des sens pour communiquer avec la nature , et avec toute la nature. Nul n'a le droit de limiter cette virtualité que le Créateur nous a donnée.
Dieu nous a donné de même des instincts et des sentiments qui nous rapprochent sous divers rapports de tous nos semblables. Il a révélé lui-même par l'humanité les formes essentielles de ces rapports. Violer ces formes essentielles est un criine, et est punissable comme tel. Mais entrer en rapport avec nos semblables en nous conformant à ces règles essentielles est notre droit
Il est évident, au surplus, que la tendance de l'homme et de chaque homme est de ne pas laisser limiter ce droit de communication avec tous les hommes et toutes les choses. Qya voudrait en effet reconnaître une telle limitation? Est-ce le savant que vous prétendriez borner ainsi? Le savant veut tout connaître; c'est ce qu'il appelle sa liberté. Est-ce l'artiste? Il cherche le beau dans tout l'univers ; et c'est là qu'il met sa liberté. Est-ce l'industriel? il voudrait tout posséder, pour
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-tout féconder; et c'est là ce qu'il nomme sa liberté. De quel . droit donc, encore une fois, coniineriez-vous l'homme et le borneriez-YOUs à an coin de cette sphère qu'il a sous les pieds et de cette sphère qu'il a sur la tête? Le borner, le limiter, c'est faire une prison autour de lui ; cette prison , fttt-^Ue un palais , n'en serait pas moins une prison et un acheminement à ces pénitentiaires d'aujourd'hui où l'on a trouvé le moyen d'anéantir l'homme par la solitude.
Donc, en résumé, la destination de l'homme n'est pas de se mettre en rapport direct avec tous les hommes ni avec tous les objets de l'univers. Mais c'est son droit de le faire, puisqu'il en a véritablement la puissance ; et c'est la reconnaissance de ce droit qui fait la liberté de l'homme.