CHAPITRE IIl
LA FAMILLE, LA PATRIE, LA PROPRIÉTÉ, SONT LES TROIS MODES NÉCESSAIRES DE LA COMMUNION DE l'HOMME AVEC SES SEMBLABLES ET AVEC LA NATURE.
Ainsi j'admets, dès le début, l'existence nécessaire des trois modes de la communion de l'homme avec sçs semblables et avec la nature. Cette prétendue infinité que l'on voudrait donner à l'homme en détruisant la famille, la oité, la propriété, détruirait l'homme du même coup.
Je disais tout à l'heure que limiter l'homme d'une façon abn soiue à une certaine communion avec ses semblables et avec
la nature, sans extension possible, c'était faire une prison autour de lui, et anéantir sa virtualité par la solitude. Mais, à l'inverse, on anéantirait également l'homme par un autre genre de solitude, si on voulait lui refuser une communion précise et déterminée avec certains de ses semblables et certains êtres de la nature. Car ce serait encore, dis^-je, faire la solitude autour de lui. Ce serait, il est vrai , la solitude dans le désert du Sahara, au lieu d'être la solitude entre quatre murs ; mais l'effet destructif serait le même. L'homme n'existe pas plus dans le fini resserré et absolument limité que dans l'infini. Il a besoin du fini et de l'infini , comme il a besoin de la terre qui est sous ses pieds et du ciel qui est sur sa tête.
Il est si vrai que l'homme a besoin de famille, de patrie, de propriété, que l'homme individuel, dans une autre hypothèse, n'a plus même de nom. Il ne peut ni se nommer luimême, ni être nommé où qualifié par d'autres ; et il n'a plus de nom, parce qu'il n'existe plus. Il ne reste de lui qu'une virtualité, mais une virtualité tout à fait inconnue, dont les manifestations antérieures n'ont laissé aucune trace, et qui, par conséquent, est aussi insaisissable et incaractérisable pour lui-même que pour les autres.
Vous ne voulez ni famille, ni patrie, ni propriété: mais ne voyez-vous pas que c'est anéantir l'homme, et jusqu'au nom de l'homme? Vous ne voulez pas de famille ^ donc plus de mariage, plus d'amour stable; donc plus de père, plus de fils, plus de frères. Vous voilà sans relation avec aucun être dans le temps, et sous ce rapport déjà vous n'avez plus de nom. Vous ne voulez pas de patrie : vous voilà donc seul au milieu du milliard d'hommes qui peuplent aujourd'hui la terre ; comonent voulezr-vous que je vous distingue dans l'espace au milieu de cette multitude? Dès que vous n'avez plus de nom pour
iDoi dans ce milliard d'hommes , vous cessez d'être à mes yeux. Enfin vous ne voulez pas de propriété : mais pouvez-vous vivre sans corps? Je ne vous dirai pas qu'il faut nourrir ce corps, le vêtir, le préserver de mille atteintes, et que vous ne pouvez satisfaire aucun de ces besoins sans vous approprier certaines choses ; mais je vous dirai que ce corps lui-même est une propriété. Ce corps n'est pas vous , quoiqu'il soit de vous; il est à certains égards une chose et une véritable propriété relativement à la force qu'il manifeste. Par conséquent , c^e force ne pouvant se montrer et agir indépendamment de lui, supprimer la propriété^ ce serait supprimer cette force.
Il est de toute certitude métaphysique que l'idée de Tindividualité de chaque homme disparaît, si l'on anéantit l'idée de cet homme en tant qu'ayant une famille, une patrie, et une propriété.
Pour que l'homme existe à ses propres yeux et aux yeux des autres , il ne suffit pas qu'il soit une virtualité , il faut que cette virtualité se soit déjà manifestée ; il faut donc qu'elle soit définie, délimitée jusqu'à un certain point, marquée par conséquent au coin du passé. Le passé doit donc se montrer dans l'homme : seulement le passé ne doit pas enchaîner l'avenir.
Aussi, comme je l'ai déjà dit , sauf les solitaires de la Thébaîde, jamais utopiste, jamais rêveur n'a poussé l'absurdité jusqu'à vouloir abolir à la fois ces trois modes de la communion de l'homme avec ses semblables et avec la nature. Les sectaires et les utopistes se sont retranchés à essayer de détruire un ou deux de ces trois modes nécessaires au profit du troisième.
Il faut reconnaître et nous reconnaissons que l'homme £St à la fois produit et défini : .
!• Par ceux qui Tout engendré , qui lui ont donné la vie, et par conséquent aussi par ceux auxquels lui-même transmet la vie ;
2** Par ceux avec qui il vit en société ;
S" Par la portion de choses qui se trouve être en sa puissan ce.
De là trois sphères sans lesquelles il ne peut être :
1* La famille ;
2* La société , ou la cité , ou la patrie ;
3*» La propriété.
Mais cette triple limite qui Tenserre peut être une limite absolue qui pèse sur son existence et l'enchaîne , ou simplement le point de départ, le moyen et le champ même de cette existence. Je suis issu de mes ancêtres ; mais si je ne puis faire et penser que ce qu'ont fait et pensé mes ancêtres , me voilà enchaîné, me voilà esclave. Je fais société avec les hommes qui m'entourent ; mais si cette société est absolue , me voilà enchaîné , me voilà esclave. J'ai en ma possession une certaine portion de la nature extérieure ou de la nature modifiée par le travail de rhomn),e ; mais si on limite ma part à cette portion que j'occupe actuellement, me voilà encore enchaîné, me voilà encore esclave.
Ainsi, comme je l'ai déjà dit^ ces trois choses, qui sont excellentes en elles-mêmes et nécessaires, peuvent par leur excès devenir mauvaises. La famille peut absorber l'homme; la nation peut l'absorber; la propriété peut l'absorber aussi. L'homme peut devenir l'esclave de sa naissance , l'esclave de son pays, l'esclave de sa propriété.