‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie]Chapitre 31 sur 60 · ORIGINE DU MAL DANS LA SOCIÉTÉ HUMAINE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU MAL DANS LA SOCIÉTÉ HUMAINE

Ce point est si important ^ qu'il est nécessaire que nous le considérions de nouveau et avec beaucoup d'attention*

Je dis donc encore une fois que diviser absolument^ et «ans autre idée supérieure^ le genre humain en nations , en familles ^ en propriétés , c'est introduire par là même le mal dans la famille^ dans la cité, dans la propriété^ à quoi j'ajoute que tous les maux de la famille , de la cité, de la propriété, que l'on attiibue à ces choses mêmes et aux passions naturelles à l'homme, ne viennent, d'une façon absolue , ni de ces choses , ni des passions de l'homme , mais de l'ignorance de l'homme et de l'absence d'un principe supé. rieur suivant lequel la famille, la cité, la propriété, doivent être organisées pour être normales et véritablement bonnes.

On cherche la source du mal qui règne sur la terre. Le mal qui règne sur la terre, j'entends le mal qui règne dans la société humaine , vient de ce que l'essence de la nature humaine a été violée , parceque le principe de l'unité du genre humain , à travers le temps et l'espace , et de la solidarité mutuelle de tous les hommes , n'a pas encore été bien compris , ni véritablement appliqué. Aussi les Chrétiens avaient^

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ils raison de dire que Jésus ^ qui^ suivant eux en sa qualité de Dieu, avait apporté le dogme de l'unité et de la fraternité parmi les hommes , avait par là même détruit la tache du péché originel. L'erreur des Chréliens était de croire que Jésus fût Dieu ; leur erreur était de croire que Jésus fût un homme exceptionnel au milieu du genre humain ; leur erreur aussi était de croire que sa doctrine n'avait pas .été 1

pressentie et même connue avant lui : mais ils avaient parfaitememt raison de soutenir que cette Doctrine de la communion, de l'unité, de la fraternité, frappait le mal dans sa racine. Ils avaient parfaitement raison, en ce sens, d'opposer Jésus à Adam^ et de faire de Jésus le rédempteur d'Adam.

Cherchons, en effet, la cause du mal.

Le droit de l'homme, conforme à l'essence et au besoin de sa nature, est comme nous l'avons vu, le droit de communier avec tous ses semblables et avec tout l'univers. La fa- | mille, la patrie, la propriété, n'existent même qu'en vertu de ce di'oit. Donc , si , au lieu de tendre à l'extension de la communion générale des hommes entre eux et avec l'univers, elles tendent à la négation ou à la restriction du droit même qui les fonde, il en résulte nécessairement un mal; ou plutôt de là résulte tous les maux.

Oui , c'est ainsi que le despotisme s'étant introduit dans la famille, dans la patrie, dans la propriété, le mal a corrompu toute chose.

Prenez tous les genres de despotisme qui résultent de la famille, de la patrie, de la propriété; vous n'en trouverez ^

pas un !seul qui ne vienne originairement de ce que le principe de la communion générale des hommes entre eux et avec l'univers a été blessé dans l'institution de la famille.

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de la patrie , de la propriété. Donc y pour employer la langue théologîque^ c'est vraiment là le péché originel.

Quelle multitude de maux résultent de la famille! Mais voyez si tous ces maux ne viennent pas de ce que la famille s'est isolée , s'est murée , s'est fermée, s'est faite caste. Quelle multitude de maux résultent de la cité! Mais voyez si ces maux ne viennent pas de ce que la cité s'est isolée, s'est murée, s'est fermée, s'est faite caste. Enfin quelle multitude de maux résultent de la propriété ! Mais voyez si également tous ces maux ne viennent pas de ce que la propriété s'est isolée, s'est murée, s'est fermée, s'est faite caste.

Faut-il donc répéter à cet égard ma démonstration ? Elle est évidente, ce me semble, et irrécusable. La voici dans toute sa rigueur métaphysique.

La vie de l'individu, à chaque moment de son existence, est à la fois subjective et objective. Or, qui lui fournit la partie objective de sa vie, c'est-à-dire quel est son objet? C'est l'homme et la nature extérieui^e, toujours l'homme et la nature extérieure , et rien que cela. Donc l'homme objet recèle en lui une partie de la vie de l'homme sujet. Donc le perfectionnement de l'homme importe à l'homme. Donc le genre humain est solidaire. Donc aussi toutes les barrières qui séparent d'une façon absolue les hommes, soit dans le temps, soit dans l'espace, et qui s'opposent ainsi à leur communication mutuelle et à leur perfectionnement, appauvrissent, amoindrissent la vie de l'individu. Vous ne pouvez pas oblitérer la portion objective de ma vie sans me blesser dans ma vie subjective. Si vous détruisez la possibilité de ma communication avec les autres hommes mes semblables, vous anéantissez eif moi mon objet possible ; par conséquent c'est m'anéantir moi-même, et c'est violer mon droit

Je démontrerais de la même façon la même chose pour l'univers. La communication avec l'univers est mon droit. Vous ne pouvez pas absorber l'univers sans m'anéantir. Vous ne pouvez donc pas non plus établir des barrières absolues qui limitent invariablement ma propriété, c'est-à-dire ma communion avec l'uniTers, sans blesser ma vie, puisque l'univers tout entier est mon objet possible , et que virtuellement l'univers m'appartient, à cause que, par la volonté du Créateur, il est l'objet dont je suis le sujet.

De là une première forme du mal, la forme relative à l'opprimé, c'est-à-dire la privation, la souffrance, Tesclav^ge. De là aussi le droit des opprimés.

Mais rendons grâces à Dieu! Voici le mal qui des opprimés remonte aux oppresseurs. Si le mal n'avait été le mal que pour les opprimés, le mal aurait été éternel.

Mais du principe même de la vie, du principe qui fait rhomme objet de l'homme , et qui par là unit l'homme à l'homme et identifie virtuellement tous les hommes, en sorte qu'au fond et en Dieu il n'y a pas des hommes séparés et absolument distincts, mais l'homme; de ce principe, dis-je, surgit une conséquence qui va détruire le mal par lui-même.

Voici cette conséquence : c'est que vous ne pouvez pas faire le mal sans vous faire du mal à vous-même. Puisque je suis votre objet comme vous êtes le mien , puisque votre vie a besoin objectivement de la mienne , comme la mienne a besoin objectivement de la vôtre, je vous défie de me rendre malheureux sans vous nuire à vous-même. Si vous me faites esclave, vous voilà despote. C'est un malheur d'être esclave, mais c'est un malheur d'être despote. Homère a dit : «Quand » un homme tombe dans Tesclavage, Jupiter lui enlève la » moitié de son âme. » Cela est beau et vrai ; mais Homère

aurait pu ajouter que cette moitié de Pâme enlevée à Tesclave va s'attacher au maître, comme une furie vengeresse, pour le tourmenter et le perdre.

La Bible , plus inspirée qu'Homère , a un mot admirable pour rendre cette solidarité du despote avec son esclave, du meurtrier avec sa victime. Caïn tue son frère Abel : «Et » l'Éternel dit à Caïn : Où est Abel , ton frère ? Et Caïn lui » répondit : Je ne sais ; suis-je le gardien de mon frère, moi ? » Et Dieu dit : Tu seras maudit même par la terre , qui a ou- » vert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton » frère; car quand tu laboureras la terre, elle ne te rendra » plus son fruit. » (^st qu'en effet Caïn s'est frappé luimême en frappant Abel. Il a beau dire qu'il n'en était pas le gardien; Dieu, qui les a créés l!un pour l'autre, lui demande où e^t son frère ; c'est-à-dire que la conscience de Caïn, que la Bible i^i fait parler par la bouche de Dieu, lui redemande son frère, parceque son frère est l'objet nécessaire de sa vie. Et vainement , après avoir perdu par son crime son objet semblable à lui , chercherait-il à compenser cette perte de sa nature en s'àttachant à l'objet non sembla- ' ble à lui , l'univers extérieur : il se trouve que cet univers est devenu moins fécond pour Caïn par le meurtre d'Abel. Ils devaient tous deux ensemble féconder l'univers ; le meurtre du frère par le frère rend la terre stérile même pour le meurtrier. C'est ainsi, en effet, que la stérilité régna partout où régna l'esclavage , et qu'aujourd'hui même la misère assiège souvent les riches dans nos cités, parceque leurs frères les travailleurs sont encore esclaves.

Donc une seconde forme du mal, relative cette fois au méchant et à l'oppresseur, résulte de la violation de la loi de l'unité et de la communion générale des hommes. Le méchant est

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atteint lui-même par le mal qu'il fait; il est atteint^ dis-je, en vertu du principe même de la vie, qui, par Tobjectivité néces- Baire, lie indivisiblement sa subjectivité à celle des autres. On se demande ce que c'est que le mal moral. Ce n'est pas autre chose que le blessement de la loi dont nous parlons. La loi de la vie emportant l'objectivité unie à la subjectivité , le mal moral, c'est-à-dire le mal dans le méchant, est le résultat de la subjectivité qui s'est blessée elle-même en se blessant dans son objet nécessaire. Vous rejetez, vous persécutez vos semblables : c'est donc que vous n'aimez pas vos semblables; c'est donc que vous n'aimez pas. Vous voilà donc atteint par le défaut d'aimer. Que devient d<^c votre vie? que devient en vous la subjectivité? Elle souffre, non seulement faute d'objet, mais faute d'être capable d'avoir un objet, et le défaut d'aimer devient son supplice. Vous voilà qui , par degrés , ressemblez à ce Satan dont sainte Thérèse disait si admirablement : « Le malheureux ! il n'aime pas. » Ou plutôt c'est là Satan lui-même! il n'y a pas d'autre Satan.

Il en est ainsi de ^ous les vices, de toutes les corruptions de notre âme. Cette seconde forme du mal est donc encore, au fond, la privation, la souffrance, et en ce sens l'esclavage. Oui, le despote, en se faisant despote, devient esclave. Le cupide, en dépouillant ses frères, s'appauvrit. Le cruel, en tourmentant ses frères, se déchire lui-même. En sorte que le Christianisme a encore eu raison d'appeler esclavage et loi d'esclavage aussi bien le mal de l'oppresseur que le mal de l'opprimé.

Que ce mal de l'oppresseur, qui au fond est esclavage et privation , prenne néanmoins , "Irelativement au mal de Topprime, un aspect différent,' cela est 'certain. Extérieurement, ce mal de l'oppresseur ressemble à la puissance et à l'abon-

DOCTRINE. Ida

dante. Mais la réparation se fait et l'éqailibre se rétablit à riotérieur^ et dans la virtualité invisible des choses.

C"est encore la vie et la loi de la vie qui amène cette réparation , et rétablit cet équilibre. Le mal fait à l'opprimé passe du même coup à l'oppresseur. L'oppresseur , en effet , est, comme l'opprimé, sensation-sentiment-connaissance, c'est-à-dire homme. Qu'il fasse donc du mal à son semblable , et , en blessant l'homme hors de lui , il blesse l'homme en lui. Car son semblable est en lui , pour afnsi dire ; son semblable est lui ; et il ne peut blesser l'homme sans se blesser lui*mÔme. Vous voilà entouré de richesses arrachées par vous à vos frères; tous êtes riches, (D tes- vous! Non, vous êtes pauvre. Vous avez appauvri vos frères; vous vous êtes appauvri vous-même. Vous n'êtes riches qu'extérieurement, vous êtes pauvre intérieurement et dans votre âme. Vous étiez fait pour aimer vos semblables, et voilà que vous avez préféré n'aimer que les choses. Vous étiez sensation-sentiment-connaissance , et voilà que vous avez renoncé au sentiment et à la connaissance, pour vous attacher à la sensa^ tion. Croyez-vous que l'être en vous ne souffre pas de cette privation de sentiment et de connaissance? Vous ne vous sentez pas souffrir, dites -vous; tout entier à la sensation, vous accomplissez la même métamorphose que- les compagnons d'Ulysse sous la baguette de Circé. Mais êtes- vous sûr de ne pas souffrir? Poussez la métamorphose jusqu'au bout, et 9 devenant tout-à-fait stupide et complètement insensible, vous voilà le plus pauvre des hommes ; car voua manquez de ce qoe la nature a donné à tous les hommes et vous avait donné, le sentiment et l'intelligence. Donc, par le fait même de la vie, en outrageant la nature humaine hors de vous, il se trouve que vous avez outragé la nature humaine en vous i

et qu'en appauvrissant les autres sous le rapport de la sensation^ vous avez par une correspondance mystérieuse, mais nécessaire et infaillible, appauvri l'homme en vous, sous le rapport du sentiment et de Tintelligence.

Je démontrerais la même «Correspondance nécessaire produisant le mal moral dans toutes les actions et pour tous les vices qui souillent le méchant. Je démontrerais que, de la violation de la loi d'unité et de communion , résulte inévitablement la*seconde forme du mal parmi les hommes, le mal de l'oppresseur, c'est-à-dire du violateur de cette loi.

Au premier coup d'oeil, sans doute, et si on n'envisage pas le but final du développement de. l'humanité, il semble que ce mal que le méchant se fait à lui-même n'est qu'un mal de plus dans le monde, et qu'à la première forme du mal, la privation 9 la souffrance, l'esclavage,. vient seulement s'ajouter une seconde forme du mal, le despotisme, la cruauté, l'avarice. Mais on ne peut nier du moins que le mal du méchant ne serve à déti^uire son œuvre , et à amener la lin du mal. Car le méchant se blessant lui-même en blessant son frère , et se rendant ainsi lui-même malheureux par l'effet de la loi divine qui fait les hommes solidaires , il s'ensuit que le * méchant lui-n;iême aspire indirectement à voir finir {e mal , et régner cette unité et cette communion contre laquelle sa méchanceté s'est armée.

Donc ce qui reste, par dessus toute chose, et sur les ruines du mal, c'est cette volonté divine qui a mis le bien dans l'unité et dans la communion.

Qu'il faille du temps à l'humanité pour parcourir la série

du mal, et pour arriver à reconnattre et à embrasser la loi

divine qui a mis le bien de tous et de chacun dans l'unité et

a communion , cela est incontestable. L'histoire n'est pas

autre chose, que cette éducation successive du genre bumaiu. Mais que fajt le temps au principe que nous avons émis ? Ce principe en est-il moins vrai 5 parce que le plus grand nom* bre des hommes ne l'a pas encore compris , quoique tous les grands l^^slateurs religieux l'aient enseigné sous une forme ou sous une autre.

Laissons ce qui ne doit pas nous occuper ici, savoir la destinée providentielle et le but final de l'humanité j en d'autres terme^ sa marche toujours croissante y qui amènera le triomphe de la loi divine de l'unité et de la communion. Toujours est-il certain que tous les maux de l'humanité sor^ tent de ia violation de cette loi ; nous venons de le démontrer.

La violation de cette loi produit le mal sous ses deux formes, mal de l'oppresseur et mal de l'opprimé, servitude et tyrannie, ou plutôt servitude de tout côté.

Or, cette violation de la loi divine est en grand la caste ^ sous ses ti'ois formes de famille caste, de patrie caste, de propriété caste.

Pour être conforme à ma nature, et par conséquent pour être heureux et morale j'ai besoin d'être intentionnellement et virtuellement en communion avec tous mes semblables, avec tout le genre humain, avec tout l'univers, et par là même avec l'Être Infini de qui procède et en qui respire et vit le genr^ humain et l'univers tout entier. Donc , dès l'instant oi!i, soit en tant qu'ayant une famille, soit en tant qu'ayant une patrie , soit en tant qu'ayant une propriété, je ne suis pas intentionnellement et virtuellement dans cette communion , je deviens malheureux et immoral. Donc toute division du genre humain qui constitue la famille à part de cette communion intentionnelle avec le genre humain est immorale, et produit l'imnioralité et le mal. Toute division du

genre humain qui constitue la patrie à part de cette même communion est également immorale ^ et produit également l'immoralité et le mal Enfin toute division de l'univers ou de la propriété , qui constitue la propriété , et par conséquent l'homme, à part de la communion avec tout l'univers, est également immorale , et produit nécessairement l'immoralité et le mal.

Si ces raisonnements sont certains^ si cette loi est évidente, il s'ensuit, je le répète, que tous les maux et toute l'immoralité du genre humain viennent de ce que la loi d'unité et de communion universelle a été jusqu'ici constamment blessée dans l'idée qu'on s'est formée de la famille, de la patrie, de la propriété, en divisant et abstrayant la famille, la patrie, la propriété, au lieu de les tenir unies au genre humain tout entier et à tout l'univers.

C'est ainsi, je le répète ^ que le mal s'est répandu parmi les hommes ; et le Christianisme , je le redis encore, n'a pas cru vainement que l'idéal de l'unité en Dieu et de la fraternité universelle était le remède eflScace de la tache du mal ou du péchés

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