‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie]Chapitre 34 sur 60 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CE qu'il faut entendre aujourd'hui par charité, c'est La solidarité mutuelle des hommes.

Nous sommes partis de la nature de l'homme ^ considéré comme être individuel ; nous sommes partis de son besoin , qui lui donne des droits sur ses semblables et sur l'univers , et qui lui donne même à cet égard un droit virtuel absolu ; nous avons concédé ce droit, nous l'avons préconisé comme nécessaire, légitime, saint; en un mot, non seulement nous avons admis l'égoîsme humain, mais nous avons, pour ainsi dire, couronné cet égoïsme : et nous voilà néanmoins arrivés, par une suite de raisonnements nécessaires, à la charité. Il y a plus : la charité, dans son essence, n'avait pas encore été philosophiquement comprise; elle restait basée sur ce que l'on appelait Révélation, en même temps qu'elle Servait, au besoin, de base à cette Révélation ; on n'en avait pas donné, que nous sachions, une démonstration métaphysique;

et cette démonstratiao est sortie oaturéllement pour nous du principe même de Tégoïsme humain , de cet intérêt du moi dont nous étions partis.

Qu'est-ce à dire? tout le travail de la philosophie n'abjoutirait-il qu'à confirmer, qu'à expliquer le précepte du Christianisme?

Non , évidemment Car, tout en confirmant , tout en expliquant la charité, nous avons maintenu l'égoîsme. Nous l'avons, dis-je, maintenu; nous sommes partis de lui , nous ne l'avons pas quitté, nous ne l'avons pas nié ; nous l'avons, au contraire, embrassé, et, comme je disais tout à l'heure, couronné.

Or, est-ce là ce qu'a fait le Christianisme ?

Le Christianisme est la plus grande religion du passé; mais il y a quelque chose de plus grand que le Christianisme : c'est l'Humanité.

Le Christianisme est la vérité sans doute; mais puisque le monde l'a délaissé depuis trois siècles, il est évident que c'est une vérité incomplète, et par conséquent fautive à beaucoup d'égards ; c'est une vérité qui a besoin de développements, et qui, développée comme elle doit l'être, cesse d'être le Christianisme, de même que le Mosaïsme développé et agrandi cessa d'être le Mosaïsme.

La charité du Christianisme est, par son imperfection, une des plus grandes preuves que l'on puisse citer de l'imperfection générale du Christianisme.

Vous me dites d'aimer mon prochain, vous me l'ordonnez au nom de Dieu. J'obéis. Mais dites-moi ce que je dois faire de l'amour de moi-même, que la nature a mis évidemment en moi, et que Dieu, par la voix de la nature, me commande de suivre , tandis que vous , au nom de

Dieu lui-même^ me commandez d'aimer mon prochain.

Me voilà donc avec deux amours et deui tendances^ dont vous ne me démontrez nullement l'harmonie possible : savoir, d'une part l'amour de moi-même ou du moi, ou l'égoîsme; et d'autre part, l'amour du prochain ou du nonmoi, ou la charité. Et ces deux amours sont aussi saints l'un que l'autre. Car si vou& me dites que l'amour du prochain est saint aux yeux de Dieu , il est évident aus&i que l'amour de moi-même est nécessaire , et par conséquent légitime et saint aux yeux du Créateur de toutes choses.

Il est certain que le Christianisme a laissé l'humanité dans le vague et dans les ténèbres relativement à l'antinomie de l'égoîsme nécessaire et saint et de la charité également sainte et par conséquent nécessaire.

Tous les préceptes des maîtres les plus excellents du Christianisme ne sont jamais sortis de ce vague. Lâchante, comme ils l'ont conçue et enseignée, n'a jamais pu arriver à fonder une science véritable de la vie, parce qu'elle n'arrivait pas à relier le moi au non-moi, et qu'elle subalternisait l'égoîsme saint et nécessaire soit à l'amour des autres hommes, soit plutôt encore, comme je le montrerai tout à l'heure, à l'amour divin.

Aussi,n'est-ce pas à tort que l'égoîsme ou le moî' s'est philosophiquement relevé plus tard, pour combattre cette charité qui l'avait subalternisé sans l'éclairer et le satisfaire. Le monde a abandonné peu à peu cette doctrine si belle de la charité ; et dix-huit siècles après que Jésus avait dit : « Ai- » mez.Dieu de tout votre cœur, et votre prochain comme » vous-même,» il s'est trouvé des philosophes pour dire ; ft Aimez-vous vous-même, » et pour fonder la morale sur l'égoîsme et l'intérêt. Et quand ces philosophes renversaient

aiasi la parole de Jésus, l'humanité tout entière semMait leur donner raison , en ne reconnaissant pour évidente ^ pour légitimç, et pour sainte, que cette loi de la nature qui met notre vie dans nos besoins, dans nos désirs, dans notre propre individualité. Preuve sans réplique que l'axiome moral du Christianisme est incomplet, et incapable, comme je^ viens de le dire, de fonder une science véritable de la vie.

C'est qu'en effet le Christianisme n'est qu'une prophétie par rapport au développement futur de l'esprit humain, et que, n'étant ainsi qu'une prophétie et un commencement, il n'a pas dû connaître nettement la loi de la vie sur laquelle se fonde le préceptg. divin de la charité. Dans cette loi^ ainsi que nous venons de le voir, la charité et l'^oîsme, ou, pour employer un terme non repoussant, la liberté humaine, se tiennent au point de ne faire qu'un. La liberté humaine sort de la charité , ou de la communion avec nos semblables et avec l'univers , dé même que la charité résulte du droit individuel que nous avons à cette communion, c'est-à-dire , en d'autres termes , de notre intérêt et de notre égoîsm^. En un mot, dans cette loi de la vie^ l'identité du moi et du non-moi se révèlent. Le Christianisme n'a pas saisi assez fortement cette concaténation, et a laissé échapper le lien nécessaire, l'union indispensable du moi et du nonmoi dans le phénomène de la vie.

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