‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie]Chapitre 35 sur 60 · TRIPLE IMPERFECTION DE LA CHARITÉ DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

TRIPLE IMPERFECTION DE LA CHARITÉ DU CHRISTIANISME

Certes, je ne veux pas dire que Jésus et les autres fondateurs du Christianisme aient ignoré absolument le principe métaphysique qui est la base véritable de la charité. J'ai montré au contraire dans un autre écrit (1) que longtemps même avant Jésus, les Esséniens, ses prédécesseurs, avaient eu le sentiment profond de cette vérité. Il est certain d'ailleurs que le Christianisme , dont le principal symbole a été la Communion ou TEucharistie , a connu et enseigné jusqu'à un certain point, et sous des voiles, cette loi de la vie qui fait que l'être ne vit pas seulement par lui-même, mais par la communion avec ses semblables et avec l'univers. Néanmoins on peut dire, sans craindre de se tromper, que le Christianisme n'a pas démontré son précepte de la charité , et ne l'a pas nettement rapporté à la vérité métaphysique qui en est la source; d'où il est résulté que ce précepte, tel que le Christianisme l'a exposé, est fort incomplet : aussi a-t-il donné lieu à beaucoup d'erreurs.

Dans quel monument du Christianisme, je le demande, le principe de la charité est-il exposé et démontré d'une façon métaphysique? Nulle part. Le lien mystérieux qui, au sein du Christianisme , unissait le principe moral de la charité au sacrement de l'Eucharistie, est resté voilé' pour les

(i) De VÉgalité, deuxième partie.

Chrétiens^ au point que la charité était pour eux une chose et l'Eucharistie une autre. L'Eucharistie, comme on dit, était un mystère.

Aussi, bien qu'inspirée par la loi de la vie, la charité du Christianisme ne répond pas exactement à cette loi, et n'en est pas le reflet fidèle. Le Christianisme , comme je le disais tout à l'heure , a manqué le rapport de l'égoïsme saint et de la charité, en d'autres termes le lien nécessaire, l'identité au fond , et par conséquent l'identification du moi et du nonmoi. D'où il est résulté que sa charité est restée sans rapport avec la liberté humaine. D'où il est résulté que le moi^ ou la liberté humaine, cherchant son objet, s'est élancée vers l'amour direct de l'Être Infini ou de Dieu. D'où il est résulté que le non-moi, le semblable, a été lui-*méme délaissé et dédaigné par cette charité qui, d'après l'apparence et le nom , semblait uniquement faite pour ce non-moi, pour ce semblable.

Trois défauts , en effet , nous frappent dans la charité du Christianisme :

1"* Le moi, ou laliberté humaine , abandonnée ; l'égoïsme nécessaire et saint dédaigné, foulé aux pieds ; la nature méprisée, violée.

S"" Le moi, ou \à liberté humaine, tournée directement vers Dieu ; l'être fini aspirant directement à n'aimer que l'Être Infini.

3*" Le non-moi, ou le semblable, dédaigné dans la charité même; aimé en japparence seulement, et par une sorte de fiction , en vue de Dieu , unique amour du Chrétien.

Le Chrétien fervent, tourné uniquement vers Dieu, n'aimait réellement ni lui-même ni les autres, et se trompait en croyant aimer Dieu comme Dieu veut être aimé.

C'est en effet au par amour de jDieu et au renoncement de toutes les créatures que sont venus aboutir tous les docteurs un peu profonds du Christianisme. Tandis que la charité prenait pour le vulgaire un air d'humanité ^ tandis que le vulgaire cherchait là une règle pratique de conduite et de vie, les vrais penseurs du Christianisme comprenaient bien que la charité du Christianisme n'avait réellement que Dieu pour objet 9 et que cette charité, entendue par le vulgaire comme l'amour des hommes, n'était réellement qu'un amour abstrait pour Dieu.

Il est aisé de se rendre compte de l'imperfection de la charité du Christianisme sur ces trois points.

l"* Vous ne voulez pas vous aimer vous-même. Mais pouvez-vous vivre et pourtant ne pas vivre? Vainement vous repoussez la nature ; vainement vous condamnez , comme frap-

pées d'un vice inné, radical, et incorrigible, les aspirations humaines de votre âme. Ne pas vous aimer, c'est ne pas aimer la. vie, puisque la vie comprend nécessairement ce i?ottô que vous ne voukz pas aimer; et ne pas aimer la vie, c'est aimer la mort, c'est-à-dire le néant

2*» Vous ne voulez avoir pour objet que Dieu , l'Être Infini. Mais l'Être Infini ne se manifeste pas à vous sans vous et sans autrui. Dieu, donc, ne se manifestant pas autrement, et ne vous apparaissant que dans un acte qui vous fait sentir en même temps votre propre existence et celle d'autrui , ne veut pas être aimé d'une autre façon , c'est-à-dire veut qu'en l'aimant vous ayez en même temps conscience de vousmême et d'autrui. Dieu ne demande pas à être mis hors de nous , et adoré à cette distance où le Christianisme l'avait placé» Dieu veut vivre en nous , et n'a pas besoin de se placer hors de nous pour nous commander. N'est-il pas dans toutes

Uk ' DE L'HUMANITÉ.

Aes créatures , sans être ni aucune de ces créatures ^ ni toutes -ces créatures ensemble? II intervient dans la vie^ et ne se manifeste, que là : conservez donc la vie ^ si vous voulez communiquer avec lui. Aimez donc Dieu ; mais ne prétendez pas l'aimer directement et pour ainsi dire face à face. Il est l'infini ^ et vous êtes le fini. Le fini ne peut communiquer directement avec l'infini. Le fini ne peut communiquer avec rînfini que par l'intermédiaire de la vie^ laquelle renferme à la fois le fini et l'infini. Donc aimer Dieu vous ramène toujours^ en dernière analyse^ à la vie, qui comprend le fini 5 le moi et le non-moi, un sujet et un objet, de même qu'elle comprend aussi l'infini, c'est-^-dire une intervention de l'Être universel par laquelle le moi et le non-^moi, le sujet et l'objet, se distinguent tout en s'unissant

3° Enfin, vous ne voulez pas aimer véritablement vos semblables, puisque vous ne voulez réellement aimer que Dieu: Mais c'est encore ici la même chose que pour l'éloignement de vous-même. En cessant de vous aimer vous-même, je .viens de prouver que vous cessiez de vivre, et qu'au lieu de vous tourner vers la vie, vous vous tourniez vers la mort, ^ers le niéant. Le mal est plus grand encore dans cette négation d'un ameur réel appliqué aux autres ; car non seulement vous vous anéantissez vous-même , mais vous anéantissez autant qu'il est en vous les autres. Vous êtes fait, ditesvous, pour Dieu uniquement : que vous importent donc vos semblables! Vainement vous dites que vous n'aimerez, à la vérité, que Dieu, mais que pourtant, en vue de Dieu, vous agirez avec les créatures comme si vous les aimiez. Tous ne les aimerez pas comme elles doivent être aimées. Car vous êtes leur objet, comme elles sont le vôtre; vous êtes nécessaire à leur vie , comme elles sont nécessaires à la vôtre :

ce n'est donc pas un semblant d'amour qu'il leur faut^ mars un amour véritable. Il faut, pour leur être véritablement utiles 5 et pour contribuer véritablement et normalement à leur vie et à leur perfectionnement, que vous vous sentiez uni à elles, solidaire avec elles. Hors de là, votre charité n'a aucune eflBcacité quant à la vie et au perfectionnement de la vie. Et la preuve, c'est qu'à mesure que votre charité s'accrott, elle se tourne de plus en plus vers Dieu seul , et de plus en plus vos semblables vous paraissent méprisables. Vous allez au ciel tout seul , et vous laissez en route la compagnie qui arrêterait votre essor.

Aussi, tout le monde en convient, la dernière expression du Christianisme est de considérer cette vie comme une val-

lée de larmes, toute créature comme méprisable, et Dieu seul comme digne d'amour. Le Christianisme dans ses plus grands apôtres, dans l'Évangile, comme dans S. Paul, comme dans S. Augustin, comme dans tous les saints sans exception , a toujours attendu , imploré , pressé la fin du monde.

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