MUTUELLE
Relativement à nos semblables, la charité du Christianisme élait plutôt de la pitié, de la commisération, dé la
compassion 5 que de ramitié ou, pour employer le terme général, de Tamour. Qu'étaient en effet les créatures pour le Chrétien ? Elles n'étaient rien , et ne devaient être rien. Elles n'existaient que pour être un objet de charité en vue de Dieu. Le lien entre elles et nous n'étant que commandé, sans être démontré nécessaire, elles restaient hors de nous. Nous les aimions donc par devoir, et non par un sentiment direct de solidarité. Aussi l'égalité ne jouait aucun rôle dans cette charité , et la seule égalité qui y régnât était tout au plus l'égalité du néant, c'est-à-dire l'égalité de créatures également vaines devant Dieu. Est-il surprenant que les inférieurs dans l'humanité, les faibles, les pauvres, les affligés, aient fini eux-mêmes par rejeter une charité si imparfaite , une charité qui humainement ne les relevait pas , mais les abaissait?
Quant aux puissants, aux dominateurs, aux riches, placés entre les deux principes non harmonisés de l'égoïsme et de la charité, on les voyait tour à tour s'abandonner brutalement à l'égoïsme, on s'incliner superstitieusement devant la charité. Quand le malheur les frappait, quand le remords venait les prendre, ils se mettaient à genoux, les misérables, devant la diarité, comme devant un joug qu'il leur fallait subir. Les uns alors mouraient à la nature, comme on disait, pour renaître à la grâce, c'est-à-dire à une dévotion superstitieuse , où la considération d'eux-mêmes et de leurs semblables disparaissait devant la terreur de l'enfer ou les joies égoïstes du paradis. Les autres revenaient bien vîte à l'égoïsme de la terre. N'est-ce pas Jà le spectacle uniforme que nous offre l'histoire durant les longs siècles où le Christianisme a régné?
Ainsi , humainement, la charité du Christianisme n'était
pas moins défectueuse quant à nous-même que quant aux autres. En elle et par elle 5 nous ne pouvions ni aimer yéritablement les autres^ ni nous aimer nous-même.
Reste donc le dernier rapport sous lequel on peut la considérer, c'est-à-dire l'amour de Dieu. Mais, comme nous venons de le voir , cet amour de Dieu n'est pas moins défectueux que, les deux autres. En effet. Dieu se refuse lui-même à cet amour ; car Dieu ne se manifeste que dans le perfectionnement du monde.
Il fallait arriver à un principe tel que l'amour de Dieu , l'amour de nous-même, et l'amour des autres créatures, ne fussent qu'un seul et même amour.
Il est bien vrai que le précepte de Jésus, dans sa forme , tend à réunir ces trois amours en un seul faisceau : « Aimez » Dieu de tout votre cœur, et votre prochain comme vous- » même. » Mais dans cette formule la réunion des trois termes est plutôt apparente que réelle.
La vraie formule que donne la philosophie est celle-ci :
Aimez Dieu en vous et dans les autres ;
Ce qui revient à .•
Aimez-vous par Dieu dans les autres ;
Ouà:
Aimez les autres par Dieu en vous.
Ne séparez pas Dieu, et vous, et les autres créatures.
Dieu ne se manifeste pas hors du monde, et notre vie n'est pas séparée de celle des autres créatures.