CHAPITRE V
le précepte du christianisme était contradictoire et
n'Était pas organisable.
Pour que le précepte de la charité^ tel qu'il est dans l'Évangile, c'est-à-dire le triple amour de Dieu , de nos semblables, et de nous-même, fût véritablement compris, il aurait fallu qu'à l'époque où parut le Christianisme, on conçût la possibilité de réaliser simultanément ces trois amours. Or, c'est ce qu'il était tout à fait impossible de concevoir, au temps où le Christianisme a paru.
Ainsi , non seulement ces trois amours n'étaient pas harmonisés, et étaient simplement indiqués et juxta-posés, dans la parole du maître ; mais encore, quand on arrivait à la pratique, on les trouvait inconciliables, et le précepte qui les renfermait contradictoire.
Vous me dites d'aimer Dieu par-dessus toute chose. Mais que veut de moi ce Dieu que je dois aimer avant tout ? Où réside ce Dieu ? où se manifeste-t-il ? Dans quelle projection jdois-je le chercher, et comment puis-je aller vers lui? Est-ce tout à coup ou graduellement que je dois joindre ce Père de ï»<9> être et de tous les êtres ? Est-ce par la nature et par la
vie que je dois progresser de ma nature actuelle vers Dieu « ou est-ce en m'élançant hors de la nature et de la vie ? Il eût fallu que le Christianisme ne prêchât pas la fin du monde ^ mais le progrès et le perfectionnement du monde ^ pour que les deux autres amours^ l'amour de nos semblables et Tamour de nous-méme ^ fussent conciliables avec Tamour de Dieu.
Aussi , par ce côté , cet admirable précepte de la triple charité est-il venu aboutir à l'ascétisme le plus insensé.
De même pour le second des tfois amours. Vous me dites d'aimer mon prochain. Je veux obéir au précepte, je veux soulager les maux de mes semblables. La terre regorge de fléaux, et les sociétés pullulent de misères. L'occasion d'exercer la charité s'oflTre donc de tous côtés. Mais voyons si cette charité est possible, et à quelles conditions elle est possible.
Il est évident d'abord , quand on songe quelle était la situation du monde à cette époque, qu'il ne fallait avoir ni femme, ni enfants, ni patrie, ni propriété, ni attachement particulier d'aucun genre ù aucune chose de la terre, pour pratiquer le précepte de l'amour général des hommes. C'est
ce que les moines , c'est ce que tous les saints ont bien senti. Leur amour pour l'humanité n'existait donc qu'à la condition de ne prendre aucune forme ; c'était un amour général qui ne se particularisait en aucun cas.
Mais, il y a plus : je dis que cet amour des hommes ne pouvait pas être un amour réel des hommes, mais une espèce de violence pour les faire sortir de la condition humaine, et les entraîner dans la même abnégation et dans le même ascétisme où l'on était soi-mêmç plongé. Le monde alors était un affreux chaos, où toutes les races d'hommes se déchiraient entre elles, où tous les hommes se déchiraient enti^e eux. Aimer les hommes, c'eût été espérer pouvoir quelque chose
pour leur salut , sans les faire sortir de la nature et de la vie. Cette espérance n'était pas concevable. Aussi est-il vrai encore que jamais les Chrétfens fervents n'ont aimé l'homme dans l'homme ^ ni l'humanité pour elle-même. Ils ont seulement prétendu vaincre le mal, en abolissant la nature , la vie, l'homme , l'humanité. De même qu'ils mettaient leur propre' salut hors de la \\e, hors de la nature , de même qu'ils mettaient Dieu hors de la vie, hors de la nature, ils ne concevaient le salut des autres hommes que hors de la vie, hors de la nature. Ils ont accompli ainsi une grande œuvre, sans doute, une œuvre providentielle et nécessaire; qui le nie? mais qu'on ne dise pas qu'ils ont aimé les hommes d'un amour véritable. Ils ont prétendu vaincre dans les autres, comme en eux-mêmes , la nature , enveloppant dans la même réprobation le principe nécessaire, légitime, saint, de VégiHsme et ses fausses conséquences.
Ainsi, par ce second côté, cet admirable précepte de la triple charité est venu aboutir à une abnégation insensée quant à soi-même , et à un dévouement ignorant non pas po;ir l'humanité en tant que perfectible , mais pour le salut chimérique de l'humanité, conçu en dehors de la nature et de la vie.
Enfin, pour troisième amour, vous me dites de m'aimer moi-même. Or, m'aimer moi-même, c'est m'attacher à la vie, à la nature; c'est avoir une famille, une patrie, une propriété. M'aimer moi-même, c'est me faire du bien ; c'est fuir le mal pour moi, et pour ceux que j'aime d'un amour particulier, et envers qui j'ai contracté des devoirs particuliers. Donc, si je m'aime , je ne puis aimer mon prochain comme moi-même. Car si j'aimais mon prochain comme moi-même, je me ferais du mal, et je ferais du mal à ceux que je dois aimer d'un amour particulier. Le précepte est donc contra-
dictoîre : faire du bien jau prochain me fait du mal; faire du bien à beaucoup ou à tous fait du mal à ceux qui me touchent de plus près.
Aussi cet admirable précepte est-*il venu échouer, par ce dernier côté , devant sa parodie : C/iarité bien ordonnée commence par soi-même.
Le précepte de la charité de TÉvangile , tel que Ta compris le Christianisme , n'était donc pas organisable ; ou du moins il n'était oi*ganisable que d'une façon anormale, en créant deux sociétés, l'une abandonnée à l'égoîsme, l'autre livrée à une charité tournée uniquement vers Dieu. Mais ainsi oi^anisé, ce n'était plus ce précepte, c'était la négation même de ce précepte.