CHAPITRE V
POURQUOI LES HOMMES SE PRÉOCCUPENT d'UNE FAÇON SI ÉTRANGE DE LA VIE FUTURE ET DE CE QU'iLS NOM- MENT l'autre MONDE.
Mais il s'agit de ce second ciel qui est la vie des créatures, et qui, en ce moment, est pour nous. la terre, telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui, comprenant nos sentiments d'aujourd'hui, nos connaissances d'aujourd'hui, nos sensations d'aujourd'hui. Il s'agit. du lendemain de cet aujourd'hui.
On demande oi^ se ^passera le lendemain de cet aujourd'hui; nous allons essayer de répondre.
Mais, avant tout, je dis que c'est faute de comprendre et d'aimer , que c'est faute de religion véritablement acquise , que les hommes se préoccupent, d'une façon si étrange, de savoir te que sera leur vie après ce qu'on nomme la mort.
L'erreur de la plupart des hommes jusqu'ici a été de confondre les deux ciel que nous venons de distinguer , et dont la distinction , à notre sens, est évidente. Ayant donc ainsi confondu ces deux ciel, ils ont cherché et mis dans le ci^
absolu, dans le souverain ciel, dans le ciel éternel, dans rinfini en un mot, ou dans une vision complète de Dieu, le ciel de leur vie future, c'est-à-dire leur vie après la mort, leur vie qui suivrait celle-ci. Dé là sont résultés mille maux et mille erreurs. De là en effet est sorti un effroi terrible ou une extase insensée; et de là aussi, pour ceux qui ont rejeté cette terreur de l'enfer ou cette espérance du paradis, la négation stérile et mortelle qu'on appelle athéisme.
Tout le mal , dis-je , de la religion et de l'irréligion est venu de cette confusion. Si les hommes avaient compris la distinction des deux ciel, c'est-à-dire la distinction de Dieu et de leur propre nature, ils n'auraient eu ni ces espérances insensées ou ces craintes abominables de la superstition , ni cette mortelle désespérance de l'athéisme tout aussi funeste.
S'ils avaient compris que le ciel absolu, éternel, infini, divin , le ciel de l'Être Suprême, était tellement différent du ciel de leur vie future, qu'ils n'avaient point à y prétendre, ils auraient par là même compris que ce ciel absolu, éternel, infini, ne leur était pas absolument refusé dès cette vie.
Les hommes donc ne se montrent si vivement préoccupés de la mort et de l'avenir qui suivra pour eux cette mort, que parce qu'ils ont dépouillé de ciel la vie présente, et perdu par là le sentiment divin des choses.
Le sentiment divin des choses nous revient, au contraire, par cela même que nous cessons d'absorber pour ainsi dire le ciel, le véritable ciel, le souverain ciel, comme je le nommais tout à l'heure , au seul jprofit de notre vie future. Car, ne mettant pas tout ce ciel dans la vie après la mort, il nous reste , si je puis m'exprimer ainsi , du ciel pour celle-ci. La vie présente n'est pas déshéritée de ciel; et nous sentons que Dieu la porte en son sein , comme il
portera la vie futare. Au lieu de nous imaginer que nous sommes à présent bien loin de Dieu^ mais que d'un seul bond, par la mort, nous entrerons dans son paradis, nous comprenons que nous sommes unis à Dieu dès à présent ,^ et d'une façon , quant à l'essence , toute s^nblable à celle dont nous serons unis à lui après notre mort, quand nous renaîtrons de nouveau à la vie : la différence seulement sera dans le degré de notre intelligence, de notre amour, et de notre activité. Donc , puisque dès à présent nous vivons dans le sein de Dieu, et que l'Infini, à chaque instant de notre vie, nous éclaire physiquement, sentimentalement, et intellectuellement, dans une certaine mesure, faisons effort pour puiser de plus en plus à cette lumière ; tournonsnous vers elle, et conduisons-nous par elle ; non pas seulement en l'espérant d'une façon mystique, et comme à travers un rêve , mais en hommes qui la sentent et qui la possèdent déjà à un certain degré dans leur vie présente.
Le ciel absolu, le ciel éternel et infini, le ciel invisible, comme l'appelle Socrate, le souverain ciel en un mot, ou Dieu, devient donc le guide de notre vie présente; et il nous apparaît en même temps comme le lien .entre notre vie présente et notre vie future. Car ^ désirant plus d'infini dans la vie future , nous comprenons comment nous pourrons y parvenir, étant déjà , tout finis que nous sommes, participants de l'infini dans la vie actuelle. En Dieu D^ns sentons par avance notre vie future; car Tobjet de notre vie future est déjà l'olget de notre vie présente, De même que Dieu , qui est cet objet , intervient dans notre existence à tous les moments , et de même qu'il interviendra dans le passage qui par la mort nous conduira à une vie nouvelle ; de même aussi c'est par lui et en lui que nous conquérons
dès à présent 5 par nos pensées^ nos sentiments^ nos actes ^ le gage et l'assurance de l'existence qui suivfa notre vie présente.
Le Souverain Ciel nous apparaît donc ce qu'il est réellement^ le soutien permanent de la vie présente ^ et le témoin certain et toujours présent d'une existence ultérieure qui nous est assurée.
Je dirai plus ; par cela même que nous distinguons les deux ciel qui existent véritabrement , savoir le ciel absolu et éternel , et le ciel de notre évolution progressive au sein de cet Infini , par cela^ dis-je , que nous distinguons ces deux ciel 9 et que nous ne séparons pas notre vie présente du premier, nous conquérons nécessairement la vie future, d'une certaine façon, et dans une certaine mesure.
En effet, que devient notre vie présente ainsi conçue comme portée au sein d'un Infini qui est tout-intelligence, tout-amour, et tout-activité? Elle devient ce que nous imaginons que sera notre vie future. Elle n'est pas, quant au degré, ce que sera notre vie future; mais elle est déjà par l'espérance cette vie future , et elle est déjà en essence la vie future. -
Que sera, en effet, la vie future que nous imaginons? Un état supérieur de rapport avec l'Infini, avec l'Éternel. Eh bien, mettons-nous en rapport avec ce Tout-Intelligent, ce Tout- Aimant, et ce Tout- Puissant, comme le permettent les conditions actuelles de la nature et de la vie ; et nous serons déjà, relativement à cette union, ce que nous imaginons que nous serons dans notre existence ultérieure.
C'est qu'en effet (et les métaphysiciens me comprendront en ceci) il y a du futur déjà dans le présent, parce que passé.
présent j futur ^ comme je Tai précédemment remarqué^ ne font qu'une unité indécomposable danâ la vie.
Ne perdez donc pas, dirai-je, le futur qui est déjà dans le présent. L'erreur de la plupart des honmmes a été de perdre le futur qui est dans la vie présente, et par conséquent de perdre jusqu'à un certain point la vie future, en rêvant le ciel hors de la vie présente, et par conséquent hors de la vie. Le ciel ainsi conçu est une chimère ; car la vie est toujours présente. Ce ciel, dont, que vous poursuivez, vous fuira toujours. Saisissez-le dans la vie présente, car il est dans la vie présente. Mais si vous ne le saisissez pas où il est, c'est-à-dire dans la vie, il ne viendra jamais, il ne sera jamais. Vous revivriez ainsi des millions de fois que vous ne le verriez pas mieux que vous ne le voyez.
Quand ^ au contraire, nous aurons saisi pour ainsi dire la vie future dans la vie, nous posséderons réellement la vie future.
Et si tous, ou si beaucoup, ou même plusieurs, pensent ainsi > le ciel descendra sur la terre.
« Partout où vous serez deux ou trois unis de cœur et » d'esprit, je serai avec vous, » dit Jésus.
Vivons comme si nous devions vivre éternellement sur la terre , mais vivons religieusement comme si nous devions vivre éternellement sur la terre. Nous n'aurons pas manqué la vie présente, et nous n'aurons pas non plus manqué la vie future.