‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie]Chapitre 53 sur 60 · CHAPITRE Xni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xni

RÉPONSE A l'objection TIRÉE DE l' ABSENCE DE MÉMOIRE.

On oppose , à cette continuation de l'être individuel dans l'être collectif humanité, l'absence de mémoire.

Je pourrais d'abord, avec tous les philosophes, avec Platon comme avec Descartes ou avec Leibnitz , demander si nous n'avons pas sous les yeux la preuve évidente que les enfants qui viennent à la vie ont une certaine mémoire de leur existence antérieure; si nous n'avons pas, dis-je, cette preuve dans leur existence même.

En effet, à quel observateur non entêté de la chimérique idée que l'enfant est purement et simplement une table rase.

un non-étre, à qui^ dis-je^ la vue d'un enfant n'a-t-e)ie pas fait dire comme à Bacon : «En vérité Platon n'aurait-il pas » raison avec son dogme que la science n'est autre chose » qu'une réminiscence (1). »

Ce que Platon appelait réminiscence. Descartes l'appelait idées innées. Après Platon et Descartes ^ je ne sache pas de plus grand juge en ces choses que Leibnitz ; et Leibnitz a repoussé la tabula rasa d'Aristote et de Locke ^ pour adopter la réminiscence de Platon , les idées innées de Descartes. Mais 5 suivant son habitude^ ce grand homme a jeté sur la doctrine de Platon et de Descartes, en ce point, une nouvelle et vive lumière. 11 suffit de rapprocher deux passages de ses écrits pour voir que ce que nous nous efforçons de prouver en ce moment était dans la pensée de Leibnitz.

D'une part, Leibnitz regarde la vie de chaque créature comme une suite d'états tous liés entre eux, c'est-à-dire comme une chaîne dans laquelle l'existence présente, à un moment donné, figure comme un anneau distinct mais lié néanmoins à toute la chaîne : « C'est selon moi, dit-il, la » nature de la substance créée de changer continuellement » suivant un certain ordre, qui la conduit spontanément, » s'il est permis de se servir de ce mot, par tous les états » qui lui arriveront; de telle sorte que Celui qui voit tout » voit dans son état présent, tous ses états passés et à ve- » nir (2). » »

D'autre part, cette faculté par laquelle Dieu voit, dans l'état présent de chaque créature, tous les états passés et à

(1) «Subit profecto animnm quandoque dogma illud Platonicum, quo asse- » ritur^ scientiam nihil aliud esse quant reminisceiitiam , animumque iiatura- » liter omnia cognoscere, nativœ luci, quam specus corporis obumbraverat , > subinde redditum, » (De Augm. Scient lib. I, init)

(2) Lettre sur l'union de l\ime et du corps, .

venir de cette créature, Lèibnitz reconnaît et soutient qu'elle existe aussi , dans une certaine mesure 5 pour la créature elle-même; d'où la réminiscence et le pressentiment. «Je » ne suis nullement , dit-il, pour la tabula rasa d'Aristote, » et il y a quelque chose de solide dans ce que Platon appe- » lait la réminiscence. Il y a même quelque chose de plas ; » car nous n'avons pas seulement une réminiscence de toutes » nos pensées passées , mais encore un pressentiment de » toutes nos pensées. Il est vrai que c'est confusément et » sans les distinguer; à peu près comme, lorsque j'entends » le biiiit de la mer, j'entends celui de toutes les vagues en » particulier qui composent le bruit total , quoique ce soit » s^ns discerner une vague de l'autre. Et il est vrai , dans un » certain sens que j'ai indiqué , que non seulement nos idées, «mais encore nos sentiments, naissent de notre propre » fonds, et que l'âme est plus indépendante qu'on né pense, » quoiqu'il soit toujours vrai que rien ne se passe en elle » qui ne soit déterminé (1). »

Donc, suivant Platon et Descartes compris par Lèibnitz, cet être qui vit devant vous et que vous appelez un enfant, et que vous imaginez né d'hier pour muorir den^ain, est un être éternel qui a déjà vécu , qui a eu une existence antérieure, comme il en aura une postérieure à sa vie présente; c'est un être, en un mot, qui n'est pas seulement actuel, mais qui se rappelle et pressent, qui a réminiscence et pressentiment aussi bien que manifestation actuelle, passé et avenir aussi bien que présent, et qui ne sent et ne connaît actuellement que parce qu'il se rappelle et pressent.

Donc qu'importe que les êtres divers , en renaissant à la

(1) Réfexions sur VE$tai de Locke.

vie, c'est-à-dire en se manifestant de nouveau, n'aient pas une mémoire formelle de leur existence antérieure ? Chacune de leur existence est un anneau dans la chaîne , mais n'est pas la chaîne; ces anneaux se correspondent, et, par une pénétration véritable, se reproduisent réellement au point d'être virtuellement impliqués les uns dans les autres; mais ils ne se répètent pas, et ne sont pas l'inutile reproduction d'une seule manifestation.

Voulez-vous que le papillon reproduise formellement la chenille? Le papillon préexistait dans la chenille; en sorte

que la chenille existe encore dans le papillon. Mais le lien

qui unit ces deux formes, cette identité au fond de la chenille et du papillon, n'empêche pas que ces deux for-mes ne soient des anneaux bien distincts de la même existence.

Ainsi la vie passée se reproduit dans l'être nouveau qu'on appelle enfant, en ce sens qu'elle y est virtuellement contenue. Mais elle n'y est pas manifestée ; elle n'y est pas mémoire.

Mais si elle n'y est pas à l'état de mémoire, va-t-on dire ,, il n'y a donc pas identité entre ces deux êtres dont le second, ne se rappelle pas le premier.

Je n'ai jamais compris, je l'avoue, comment on faisait consister notre identité dans la mémoire. C'est, à ce qu'il me semble, une grossière illusion.

Est-ce que , dans un phénomène quelconque de notre vie, nous avons en même temps mémoire de tous les phénomènes antérieurs de notre vie? Non, évidemment; nous sommes alors occupés d'un certain objet, et notre vie antérieure nous échappe en ce moment. Il en est ainsi à tous les mo-^ ments.de notre existence, et la mémoire, comme je l'ai dé-

montré ailleurs (1) ^ ne fait pas exception à cette loi. La mémoire n'est autre chose qu'un fait passé de notre vie perçu par nous comme présent Car la vie est toujours présente.

Voilà, d'un côté, un vieillard de cent ans, de l'autre un enfant de quelques mois ou de quelques années ; examinezles, et dites-moi si l'enfant a un moindre sentiment de son être, de son moi, que le vieillard. Cependant le vieillard a toute son existence antérieure , l'enfant n'a pas ou presque pas d'existence antérieure. D'oii vient donc que l'enfant a conscience de lui-même ' autant que le vieillard? La conscience que nous avons de nous-même, le sentiment d'être, le moi en un mot, et ce que l'on veut désigner, dans la question qui nous occupe, par ces mots de personnalité, d'individualité, et d'identité ; ce moi, pour être en apparence très-nouveau ou tout à fait nouveau et sans mémoire de vie antérieure dans Tenfant, n'en existe donc pas moins en lui , et tout aussi énergiquement que dans le vieillard. Ce dernier seulement a la faculté de se rappeler les longs souvenirs de ses années expirées ; l'enfant n'a rien de ce genre à se rappeler : mais il est, il s'aflBrme, il se sent, et se sait sentir, être, et penser, tout aussi bien que le vieillard.

Qu'est-ce à dire , sinon que notre identité , notre personnalité, notre individualité, notre être, notre moi, n'est pas un produit de la mémoire, et n'a, dans son essence, aucun rapport avec la mémoire. Se rappeler est un phénomène accidentel de ce moi, comme sentir, voir, juger, etc. La mémoire, je le répète, a, comme la sensation, un objet toujours présent; ce qui distingue uniquement la mémoire

(1) Voy. Réfutation de V Eclectisme, deuxième partie, $ X.

de la sensation en général^ c'est que^ dans la mémoire^ nous avons conscience que cet objet présent est nous^méme^ le sujet, à un état antérieur de manifestation. Nous voyons de nous-même, objectivement, une certaine image. Et encore n'est-ce pas nous , n'est-ce pas le moi à proprement parler, mais un produit du moi, un effet des manifestations antérieures de ce moi combiné avec les divers non-moi auxquels il s'est appliqué ou avec lesquels il est entré en communication dans sa vie.

Mais lorsque ces produits de notre vie antérieure ne nous occupent pas, en sommes-nous moins nous-mêmes pour cela? Quel est l'homme qui, à huit jours de distance, ait la faculté de se rappeler ses faits et gestes ? Dans toute la portion active de notre vie , les souvenirs de notre enfance ne s'effacent-ils pas chez presque tous les hommes? Et, au contraire , n'est-il pas de fait qu'après avoir été longtemps effacés et comme anéantis, ils viennent souvent se reproduire dans un âge très-avàncé ? Notre identité devrait donc être fort diverse , suivant le degré de mémoire que nous conservons de notre vie? Est-elle diverse pour cela , et ne sommesnous pas toujours te même moi^ que nous nous rappellions ou non ce qui nous est arrivé?

Non , ce n'est en aucune façon la mémoire réalisée qui constitue notre être. Notre être , c'est nôtre virtualité, c'est notre degré d'aspiration pour sentir et connaître, pour vivre en un mot. Que cet état potentiel de notre âme ait un lien nécessaire et d'une exactitude mathématique, si je puiià m'exprimer ainsi, avec les faits antérieurs de notre vie, que la mémoire pourrait jusqu'à un certain point nous retracer, cela est incontestable. Mais cette puissance, loin d'être pour cela la mémoire, exclut au contraire la mémoire, la mémoire

formelle, Plas il y a en nous de virtualité^ moins nous sommes occupés de ce que nous avons déjà fait ; car nons avons hâte d'apr de nouveau et de marcher en avant. C'est le voyageur fatigué qui repasse par la mémoire sur les lieux déjà parcourus.

Loin donc que Tenfant me paraisse inférieur en être^ en puissance d'être , au vieillard ^ et qu'il ait moins d'identité que lui ^ je dirais au contraire qu'il en a davantage ^ et que le vieillard ne se reporte tant sur le passée que parce qu'il n'aspire plus à vivre sous sa forme actuelle , la sentant débile et usée. Il tient à la vie sans doute ^ et il a raison d'y tenir, car il est éternel; mais, voisin d'une métempsychose, il se retourne vers les manifestations de sa vie antérieure, et y vit, ne pouvant plus vivre autrement.

L'enfant, au contraire, qui vient à la vie avec des ailes nouvelles, ne songe qu'à employer ses forces pour le but final qui lui a été assigné. Lui , il n'a pas et ne doit pas avoir un arsenal de vieilles manifestations, qui, l'occupant comme pourraient le faire des phénomènes, l'empêcheraient par là même d'agir. Car, si ses yeux étaient offusqués des vains fantômes du passé , assurément il ne verrait pas le présent, pour lequel il est fait; et, pour se •sentir avoir vécu sous une forme déterminée, il ne vivrait pas; il ressemblerait au vieillard, qui ne vit plus pour avoir vécu. L'enfant donc n'a pas de mémoire de ses vies antérieures. Mais il est tellement vrai qu'il se sent être au même degré , et j'oserai dire à un plus haut degré, que l'homme fait ou le vieillard; il est tellement vrai qu'il se sent étemel, que jamais enfant n'a compris la mort, n'a compris qu'il cesserait d'être. Il faut bien du temps et bien de la peine à l'enfant pour comprendre ce phénomène de la mort, tant vivre lui est natu-

rel , c'est-à-dire tant il se sent ^ au fond de son être^ avoir toujours vécu et devoir toujours vivre.

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