XII PRÉFACE
Le présent non plus n*est pas moi. Je m'explique à merveille pourquoi ce présent ne me séduit pas, ne m*agrée pas. Mais Tavenir, aera-ce donc moi? Serai-je sur la terre quand la justice et l'égalité régneront parmi les hommes? Et puisque je n*ai à ma disposition ni le passé, ni le présent, ni l'avenir, ou dois-je me réfugier, et à quoi puis-je me rattacher?
Que suis^je ? où suis-je ? où vais-je ? et d'où suis-je venue ?
Ainsi Tâme s'interroge , ou interroge ceux qui lui expliquent si bien le passé et le présent de l'humanité, dans le but de lui faire pressentir l'avenir. Quel rapport, répète-t-elle sans cesse, entre moi et cet avenir, entre l'humanité et moi?
Il nous faut donc, de toute nécessité, quitter le pur domaine de la politique et de l'histoire, pour chercher ailleurs, dans la philosophie, ce point solide qui nous est nécessaire.
Dieu est toujours notre base, la base où tous les êtres viennent prendre leur point d'appui ; il est l'arc-boutant où toutes les forces viennent s'étayer pour soulever les obstacles qu'elles ont à vaincre.
Dieu lui-même , c'est-à-dire Dieu en tant qu*il se communique à nous, c'est-à-dire, en d'autres termes, une certaine intuition de l'essence même de la vie , peut donc seul nous donner ce point d'appui que l'âme cherche pour savoir si elle doit s'attacher aux destins futurs de l'humanité, ou s'en distraire et s'en séparer.
Hors de la religion, en un mot, nous ne saurions trouver ce point solide qui nous est nécessaire , et sans lequel la force que nous sentons en nous n'est pas une force utilisable.
Ce point solide , je le répète , ne doit être cherché que dans la religion.
Archimède, lui aussi, demandait un point fixe; et, avec une force, quelque faible qu'elle fût, et un levier, s'il avait ce point fixe , il se vantait qu'il remuerait le monde. Suivant qu'on com-
PRÉFAGK xm
prend cette parole, on fait dire à Arcliimède une grande vérité ou une grande absurdité? Ne voit-on pas, en effet, que demander ce point fixe, c'était demander le monde lui-même? Car qui donnera ce point fixe , si ce n*e$t Tunivers tout entier, avec la grâce de l'être au sein duquel et par lequel vit l'univers?
Il en est de même du point fixe que nous demandons. Ce n'est ni l'histoire, ni la politique, qui peuvent nous le donner. Ce n'est pas l'observation du passé, ce n'est pas l'observation du présent, qui le peuvent Ce n'est rien de fini qui peut nous le donner, pas plus que rien de fini ne pouvait donner, à Archimède son point fixe, où il voulait poser son levier pour faire agir sa force. Ce qui peut nous le donner, c'est l'Être Infini maniiesté dans nos consciences et dans son éternelle Révélation.
Il s'agit de voir s'il n'y a pas quelque point fixe, en Dieu et en nom s sur lequel nous puissions nous appuyer pour le pefectiomiement de nous-mêmes, de l'humanité, et du monde.
Une force, un levier, un point fixe : ne faut-il pas tout cela dans la mécanique ordinaire? trouvera-t-on donc étrange qu'il faille aussi trois termes analogues dans la mécanique moi*ale !
La force, c'est nous; le levier, c'est l'idée du progrès. Donnezmoi un axiome ontologique certain : ce sera le point fixe, le point résistant, où le sentiment et l'idée s'appuieront L'effet, l'effet utile, suivra nécessairement
Que nous soyons une force, qu'il y ait une force en nous, une force qui demande à s'utiliser, et qui, pour s'utiliser, c'est-à-dire pour vivre et produire un effet, demande à s'appuyer sur quelque vérité morale incontestable, cela est évident, cela se sent, cela est convenu pour tous.
Que l'étude du fini, l'observation du passé, l'attention à ce qui se fait actuellement dajis le monde, fournissent à cette force un levier dans la notion du progrès, du perfectionnement possible de nos facultés, de l'accroissement possible de notre puissance sur la nature, de la possibilité d'une meilleure organisation des sociétés humaines, de la possibilité d'une science de plus en plus grande de l'homme relativement à tous les mystères qui l'entourent, et qui