S II. MARCHES
Autant Texercice de la marche est favorable à la santé quand il est modéré , autant il peut nuire quand il est porté trop loin. Il en est de même de toute fatigue à laquelle nos organes ne s'habituent point, et dont la succession trop fréquente amène Taffaiblissement, et la prédisposition aux maladies. La mesure où s'arrête l'usage régulier, où commence l'excès des forces sera toujours variable suivant les lieux et les saisons, suivant les conditions du régime, suivant l'état physiologique du moment. Aussi la conduite des troupes exige-t-elle une vigilance qui ne se démente jamais. Il a suffi bien souvent d'abréger une marche , d'éviter les ardeurs d'un brûlant soleil, de s'arrêter à propos, pour n'avoir pas à déplorer des accidents, et peut-être la perte de plusieiœs hommes. Rappelons quelques principes auxquels nous savons, par expérience, que l'on ne déroge pas impunément.
Pendant les marches, môme en pleine paix et dans les lieux les plus sûrs , on ne négligera jamais d'établir une arrière-garde qui fermera les rangs, et qui sera pourvue de quelques moyens de transport, à l'effet de recueillir les hommes fatigués. Ceux-ci peuvent céder au besoin de repos, de sommeil; ils peuvent perdre les traces de la colonne. Dans l'obscurité du brouillard ou de la nuit, dans les bois, et par des chemins difficiles, le soin de l'arrière-garde est considérable. Alors
on devra se rallier fréquemment, et veiller à ce qu'il ne s'établisse pas de vides dans la colonne ; car il peut arriver à des détachements entiers de s'égarer. Mais d'abord on atu^ réglé l'allure sur le pas des hommes les moins agiles , qui marcheront en tête , comme , chez les anciens, les corps pesamment armés, pars tardissima^.
Le passage des rivières , des torrents , exige beaucoup de sollicitude. Toutes les fois que cela sera possible, on fera déshabiller les hommes, afin qu'ils ne mouillent pas leurs vêtements; et, pour traverser les ruisseaux, on les fera déchausser. Ce sera le moyen de prévenir bien des maladies, surtout quand ces passages seraient effectués en hiver, le matin avant le lever du soleil, ou le soir, après son coucher.
Dans la marche de l'homme à cheval, il faut remarquer que l'action musculaire est presque nulle , et que le volume d'air déplacé procure une ventilation toujours appréciable. L'élévation de la température et les rayons solaires n'impressionnent point le cavalier au même degré que l'homme à pied. Il se garantit mieux que ce dernier de la boue et de la pluie; il ne porte rien, et peut avec infiniment moins de dangers que le fantassin affronter les rigueurs de certaines courses en des pays arides. La promptitude des mouvements n'est donc pas le seul avantage qu'offre l'emploi de la cavalerie. La conservation et la santé des troupes sont directement en cause dans les services que rendraient non-seule-
^ Xénophon, Expéd. de Cyr. liv. Vil, chap. m; (Xuvr. compl. éd. deGail.t. IV. p. 479-480.
ment des fantassins montés, mais des cavaliers équipés de manière à pouvoir, au besoin , marcher et combattre à pied. (V. p. 2 2 et suiv. )
Poiu* les marches en campagne , auxquelles se rattache toute Texistence de Thomme pendant la guerre, elles nous donneront lieu d'examiner les saisons et les heures qui leur conviennent, les haltes, le bivac, les corvées, lesrazïa, les accidents quelles peuvent occasionner, le retour dans les cantonnements, enfin l'influence de la musique sur Tétat physique et moral du soldat.
L Saisons. — Bien que peu marquée, en général, dans les zones méridionales, Faction des saisons est ici fort distincte ; mais les deux périodes comprenant, l'ime le printemps et Tété , l'autre l'automne et l'hiver, ofirent surtout des différences extrêmement importantes, au point de vue de l'état sanitaire. Le deuxième semestre de l'année compte environ deux fois autant de malades que n'en avait fourni le premier. Comme partout, d'ailleurs, les saisons sont modifiées suivant la nature des lieux, leur élévation, leur distance à la mer; elles varient beaucoup du Nord au Sud, et d'une année à l'autre. Ainsi, c'est à l'époque des sécheresses de l'été et durant les pluies qui leur succèdent, que sévissent annuellement le plus grand nombre de maladies; et l'on voit déjà que les expéditions ne seront guère praticables dans ces deux saisons.
Pendant les mois d'été, ceux de juin, de juillet et
d'août, la chaleur est souvent excessive, l'air est moins respirable, et Faction des miasmes, sous l'influence des transitions journalières du chaud au Iroid, du sec à l'hiunide, est plus à craindre qu'en tout autre moment de Tannée. Les fonctions des organes de la digestion, celles de la circulation, de la respiration, celles du tégument externe , sont troublées dans leur exercice normal. Sous l'influence de fatigues excessives, les congestions au cerveau pourront déterminer des accidents même mortels, comme nous le dirons. Enfin, c'est par l'oppression du système nerveux et par l'épuisement rapide des forces locomotrices , que les campagnes sont funestes en été. Alors aussi la maladie règne, et frappe sans cesse : le soldat est malade dans ses cantonnements, l'Arabe, dans son douar, le K'baïl, dans son hameau. Tout exercice pénible et durable doit être proscrit dans cette saison critique. Et d'autre part, la végétation a porté ses fruits : l'armée peut manquer de fourrages, comme elle peut manquer d'eau salubre. La terre , une fois moissonnée , présente , en quelque sorte, l'image d'un désert.
De même, en automne, la terre n'oflre que fort peu de ressources en* pâturages. D'abord la chaleur de l'été continue; ensuite la pluie, toujours imminente, peut rendre les chemins difficiles ou même impraticables ; les maladies de cette saison meurtrière peuvent sévir avec une grande intensité, particulièrement après un été chaud , et si les pluies ont été précoces. La continuité du mauvais temps vers la fin de la saison expose encore
à des désastres dont nous avons plus d'un exemple. On le voit, l'automne, pour être plus convenable que Tété, ne saurait favoriser de tous points la conduite de la guerre.
Nous en dirons autant pour Y hiver. Alors, le sol est généralement dépouillé de ses produits. Les jours sont courts, le ciel inconstant, les pluies quelquefois diluviennes. Il peut arriver que les cours d'eau, devenus torrentueux, opposent chaque jour de nouveaux obstacles à la marche de l'armée. Dans certaines régions, les effets du froid peuvent se faire sentir cruellement, comme on le sait par expérience. C'esf pourquoi les expéditions doivent être bannies, autant que possible, de cette saison, comme de l'été et même de l'automne.
Il ne reste que la saison du printemps pendant laquelle le soi, chargé de ses richesses, et l'atmosphère , tempérée et constante, offrent les plus favorables conditions dans lesquelles on puisse faire la guerre. C'est, en outre, la saison qui compte le moindre nombre de malades; vient ensuite l'hiver. Mais, à moins de nécessité, il faudra craindre de se laisser siuprendre par les chaleurs croissantes des mois de juin et de juillet. C'est vers le solstice d'été qu'il serait bon de regagner les cantonnements. Aussi, lorsque la campagne devra se prolonger pendant plusieurs mois, est-ce au conmiencement d'avril qu'il conviendra de se mettre en route. Pour une expédition qui ne devrait durer que trente jours, on choisirait le mois de mai comme préférable à tout autre.
Chaque localité, d'ailleurs, comme chaque saison, fournira des indications spéciales, siu* lesquelles il serait superflu d'insister. Les conditions météorologiques et topographiques de certaines provinces, et, en particulier, Téloignement de la mer et l'altitude du sol, modifieront, d'une manière très-sensible, la physionomie et, conséquemment, l'influence des saisons.
Mais, quels que soient le temps et les lieux, il faudra se prémunir avec soin contre les perturbations atmosphériques, et toujours opposer, tant à l'humidité qu'aux abaissements de la température, un vêtement suffisamment protectem*. Pendant l'été , la chaleur est quelquefois accablante, même à la fin du jour. Le soldat croit pouvoir se couvrir légèrement pour la nuit; et bientôt il se réveille engourdi par le froid, ou pénétré d'une rosée dont la tente ne garantit pas. Le thermomètre centésimal a baissé de i o ou 1 5 degrés depuis le coucher du soleil; il est descendu de 18 ou 20° à 6 ou 8^ par exemple , alors que ce jour-là même le maximum de la température avait été de 3 A ou 35^. Nous citerons les deux faits suivants.
Dans un bivac aux Toumiêt de l'Ouad-Bou-Sellam , le a 5 mai 1 84o, à six heures du matin, nous trouvâmes la rosée de la nuit congelée sur l'herbe, autour de notre tente. L'atmosphère était à + 2*"; et, cinq heures après, le thermomètre marquait 2 5° à l'ombre; trois heures plus tard, le mercure s'était encore élevé jusqu'à 32®,5. — Autre fait : le 4 juin suivant, au campde'Aïn- Turk, à l'ouest de Sétif, la température de l'air était
de 34^ à une heure après midi; et le thermomètre posé sur la terre, au soleil, montait jusqu^à 58^. Le ciel était clair, Pair calme. Tout à coup éclate Forage; et, quelques instants après, une bourrasque furieuse avait couvert le sol de flots de grêle, dont quelques grains n avaient pas moins de trois centimètres de diamètre. Le mercure était tombé à i a^. La température atmosphérique avait donc varié de a a degrés , et celle du sol de 58 degrés, dans Tespace d*\m moment. Signaler ces exemples de transitions subites, et pour ainsi dire brutales, dans Fétat du ciel, c^est dire tout le danger qui les accompagne.
Quant à Fhiunidité de Fair et du sol, elle est un autre ennemi, d^autant plus à craindre qu'il est impossible de s^en garantir tout à fait. La constitution humide nonseulement accroît Fintensité d^action de Féléinent miasmatique, mais elle diminue la force de résistance qui seule peut en défendre Féconomie. (V. 1. 1, p. 339-34o.) Elle est doublement funeste. La position du soldat accroupi dans la boue, lorsque la pluie éteint ses feux au bivac, est la pire de toutes. L'imperméabilité du havresac et du manteau, Femploi des tentes, toujours si nécessaires dans les mauvais temps, sont les seuls soulagements qu'il soit possible d'apporter à ces maux.
IL Heures. — A considérer lés phénomènes de l'atmosphère, en Algérie, les ardeurs de la température diurne et de la lumière , le froid humide qui leur succède si fréquemment dans les plus belles saisons, il était
naturel de se demander quelles heures du jour ou de la nuit devaient être préférablement afiectées aux marches. Pour répondre à cette importante question, il faut tenir compte de la situation et de la natiu*e des lieux, de la saison et de Tinfluence des vents et des brises, de Fétat du ciel.
Si Ton parcourait une route facile et connue, éclairée par la lune, en pays salubre, la marche de nuit aurait ses avantages. Carmée échapperait aux feux du soleil, et donnerait le jomr au repos, bien que les chevaux, soufirent toujours beaucoup de cette substitution du jour à la nuit. Mais, quand Farmée suivra des chemins inconnus, qui peuvent être difficiles ou dangereux, c'est le jour seulement que Fon devra marcher. Il en doit être surtout ainsi quand le corps d'armée est embarrassé d'un bagage considérable, quand il traîne à sa suite un grand nombre de malades ou de prisonniers, car alors les arrivées comme les départs noctm*nes, Finstallation au bivac et les distributions de vivres, le chai^ment ou le déchargement des hommes et du matériel, sont toujours accompagnés d'un désordre que Fon ne peut empêcher. D'ailleurs, la fatigue de la marche en elle-même est bien plus vivement sentie par les fantassins pendant la nuit que pendant le jour; d'où il suit que si Fon gagnait d'un côté, on perdrait de Fautre à ce changement.
Cependant, il faut éviter de marcher pendant les heiures les plus chaudes de la journée, que Fon doit consacrer au repos. Ce précepte est de ceux que donne
Végèce , quand il recommande de faire partir les troupes
de très-grand matin : « ne tardius egressi (milites),
« et calore solis, et fatigatione itineris, contrahant mor- « bum^ » En général, et lorsque la journée de marche doit être longue , voici donc comment elle pourrait être distribuée.
L'armée, étant réveillée à deux ou trois heures du matin, se mettrait en route une heure plus tard, après avoir fait un léger repas en buvant le café, et l'on marcherait jusqu'à sept ou huit heures. C'est alors que l'on s'établirait pour la grande halte. Avec cette industrie que lui donne l'expérience , le soldat se construirait rapidement des abris contre le soleil. On prendrait de nouveau le café; et, ensuite, les uns feraient la soupe, pendant que les autres se reposeraient. Après le diner, et le moment du maximum de la chaleur étant passé, vers trois ou quatre heiures, on se remettrait en marche; et l'on ne s'arrêterait plus qu'au bivac. Le soldat donnerait à son corps et à ses vêtements les soins les plus urgents , et il pomxait même faire une seconde fois la soupe ; mais il aimera mieux se contenter du bouilli qui lui reste, afin de se livrer plus tôt au sommeil.
Cette manière d'agir serait d'ailleurs modifiée suivant les circonstances. Ainsi , lorsque les étapes ne seront pas très-longues, il conviendra de partir plus tôt, d'abréger la durée de la grande halte, et de gagner d'une seule traite le lieu du bivac,. où l'on arriverait avant
* Op. cit. lib. 111, cap. ii. — Cf. Macchiavelli» VArt de la guerre, Uv. VI; Œuvr. compl. trad. fr. éd. 1837, t. 1, p. 385.
que la chaleur ne fut trop incommode. Ainsi, lorsque la brise périodique de la matinée sera régulière et constante, comme sur le littoral, on profitera de cette in* fluence favorable , et l'on évitera de s'exposer aux brises du soir, quand elles sont insalubres. Ainsi, dans les lieux où la rareté de l'eau se ferait sentir, il serait bon d'en affaiblir le besoin, en diminuant la soif chez les hommes et chez les animaux, par des marches de nuit. C'est ce que fit Alexandre dans les déserts de la Sogdiane, et ce que conseille l'empereur Léon^ Plus les ardeurs du soleil seraient intenses et la poussière considérable, plus il serait nécessaire d'espacer les rangs et de ralentir la marche ; plus les repos seraient fréquents.
Dans les jours chauds de l'été, s'il faut craindre l'extrême fatigue , l'excès de la sueur est encore un mal contre lequel on doit se précautionner. L'élimination par la voie de la perspiration cutanée peut être sa^ lutaire et critique; elle peut amender bien des lésions ayant leur siège sur les organes intérieurs, et concourir même à laguérison des fièvres de marais, en épurant la masse du sang. De là, sans doute, le danger plus grand des refiroidissements, dans les marais que dans les lieux salubres. Mais il est à ce bénéfice de la nature des bornes au delà desquelles la déperdition devient épuisante, et favorise, en conséquence, l'action des causes pathogéniques. (V. t. I, p. 45; t. 11, p. 36.) Remarquons, en outre, que l'abondance de la transpiration est en raison , non-seulement de la chaleur et
* Quinte-Curce, Kv. VII , chap. v. — Léon , Tact. mil. chap. xx , S 1 97.
de la rareté de raimosphère , mais aussi de son état hygrométrique. L'air est-il très-chaud et sec, la perspiration a lieu sans quil en résulte de la sueur; est-ii chaud et humide, cette exhalation, bien que moins considérable, est cependant rendue infiniment plus sensible par sa condensation à la siu'face du corps. Pour citer quelques exemples, on transpire plus à Jaffa, sur le rivage de la mer, qu'à Ramlé situé à trois lieues dans les terres \ La suemr ne se manifeste point sur les plateaux arides de la Perse, tandis qu'à Bagdad et sur les bords du Tigre « elle coule du corps comme Peau qui sortirait d'un crible^. » De même, à Masulipatnam, au mois de mai, lorsque soufflent les vents d'Ouest et de Sud-Ouest, il fait une chaleur extrême, « sans que pour cela on puisse suer jusqu'au coucher du soleil, après lequel tout le monde est pris d'une sueur abondante'. » Des phénomènes analogues se présentent journellement en Algérie, suivant l'état de sécheresse ou d'humidité de l'air, dont l'une favorise ,. et dont l'autre ralentit l'évaporation de l'exhalation cutanée.
Enfin, le terrain parcouru peut être marécageux; et alors les ardeurs du jour seraient encore préférables aux conditions plus tempérées mais moins salubres de l'atmosphère, pendant la nuit : car les émanations que
* Volney, Voy. en Egypte et en Syr.; Œuvr.compl. éd. i8a i , t. Il, p. SaG-Say.
* Chardin, Voy. en Perse, éd. 1811, 1. 111, p. a8i.
* Richard, Hist, nat, de l'air et des météor. 1. 1 , p. 347* Paris, 1770. — Thion de la Chaume , dans Lind , Ess. sur les nialad. des Europ, Irad. fr. t. 1, p. 1 17-118.
la chaleur diurne avait fait s*élever retombent et se pressent dans les couches inférieures de fair condensées par le refroidissement du soir. Lancisi fait cette observation, et il ajoute : «Cavendum a somno in iis locis « (juxta paludes) per œstatem; est enim exitiosus^ » On conçoit donc que , dans ce cas particulier, la marche de nuit et le sommeil pendant le jomr aiuraient des avantages ; car le mouvement est plus propre que le repos à cdmbattre cette influence, dont la nocuité se révèle principalement en Fabsence du soleil sur Fhorizon ; et parce que la marche, grâce à l'activité du système nerveux et de la circulation, stimule Ténergie de la faculté de réaction, tandis que Fétat de repos et de sommeil déprime toutes les forces de Féconomie. « Is enim « (somnus) ubi corpus corrîpuerit sanguis réfrigérait tur Perfrigerato autem sanguine, tardiores sunt
« ejus pertransitus^. » Mieux vaudrait, au contraire , marcher le jour que la nuit dans les marais, s'il ne s'agissait que de les traverser, et si Fon devait jouir d'un bivac salubre. La station debout est accompagnée, d'ailleurs, de beaucoup moins de dangers que le décubitus sur le soL De là résulte aussi qu'en tout pays marécageux il y aurait lieu de prolonger la grande halte du milieu du jour, afin de donner au bivac de la nuit la moindre diurée possible.