II
depuis longtemps les collines environnantes sont inondées de pur soleil. Un autre inconvénient des cours d'eau , dans certaines saisons et dans certains lits, c'est d'exposer le rivage à des inondations tellement soudaines, qu'elles peuvent surprendre inopinément le bivac, elforcer à des déplacements pénibles ou dangereux, stutout pendant l'obscurité de la nuit. Il en est de même de quelques lieux encaissés , qu'im violent orage peut submerger en quelques moments. Quand la terre sera partout humide, ou quand il pleuvra, on s'établira préférablement sur un versant de colline; et l'on creusera des fossés pour écarter et conduire les eaux : on abrégera, s'il se peut, le temps du séjour au bivac.
Pour l'eau potable, il est de toute nécessité d'en régulariser les prises, non-seidement dans les rivières, mais aux ruisseaux , aux fontaines et dans certains puits. Sinon, l'eau la plus limpide peut être troublée par l'incurie des premiers envahisseurs, et par le piétinement des chevaux : de bonne qu'elle était, elle devient mauvaise, ou même insalubre. 11 faudra donc quelquefois, dès l'arrivée de la tête de colonne, prendre possession de l'eau , et la faire garder par des factionnaires. Cette mesure aiu^ait encore Tavantage de prévenir bien des accidents , en empêchant que la troupe ne se désaltérât avec trop de précipitation.
Le bois est également nécessaire. Il en faut au soldat pour préparer ses aliments, poiu* sécher ses habits mouillés, pour se chauffer le soir, et même pendant son sommeil. S'il arrivait que le sol fi\t marécageux, l'air
chargé de vapeurs, ou s'il faisait très^froid, les feux pendant la nuit seraient indispensables.
Enfin, la paille serait aussi d'un grand secours au bivac; mais il est rare que les colonnes en trouvent pour leur coucher. On ne peut que difficilement se procurer des plantes ou des feuilles sèches ; et comme les divers fits de roseaux, de branchages ou de fourrage verts sont en général plus nuisibles qu utiles, on voit combien il importe de s'établir sur im terrain sec.
Du reste, le soldat se couchant tout habillé, quelque peu salutaire que soit cette pratique obligée, il doit donner à la périphérie de son corps toute la liberté que comporte le vêtement. Les pieds et la tête seront soigneusement enveloppés; et, dans le but de se préserver de Tophthalmie et de Théméralopie , on abritera particulièrement Torgane de la vue, par l'application d'un mouchoir en bandeau. Lorsque l'air sera chargé dç brouillards, ou vicié par des miasmes, il faudra se couvrir la bouche aussi bien que les yeux. En un mot, ce SQfA de$ soins constants et minutieux que réclame la situation, car »i h bivac n'expose qu'à de légers périls dans la plus belle saison, il en est tout autrement soit en été, soit lorsque les pluies viennent à se succéder sans interruption. Alors tous les moyens ne peuvent prévenir le redoutable fléau des diarrhées, des dyssenteries, des fièvres paludéennes.
Les séjours que fera la colonne en marche permettront au soldat de donner à sa personne et à ses effets les divers soins devenus nécessaires par la fatigue et les
avaries des jours précédents. Ces haltes prolongées seront généralement salutaires. Mais s'il est parfois utile de changer Fassiette des camps (v. t. I, p. Soy-SoS), on conçoit que ce changement sera de rigueur au bivac, où la police sanitaire laisse toujomrs beaucoup à désirer. C'est après les distributions extraordinaires qui suivent les r'azïa, et surtout en été, que l'on se gardera d'occuper longtemps le même emplacement; car alors, les abats se font sur place, à l'intérieiu* du bivac; et l'on prend à peine le soin d'éloigner les dépouilles des animaux tués. Dans ces circonstances, si l'on ne pouvait changer de lieu, il serait urgent d'établir des latrines, et de faire les abats à distance et sous le vent dominant.
V. Corvées. — Le soldat serait heureux si, après les fatigues de la marche , il pouvait se reposer, libre de soins, au bivac, comme le voyageur à son gîte du soir. Mais là les corvées l'attendent: c'est l'eau, c'est le bois, c'est la paille, ce sont les denrées de distribution qu'il faut aller chercher; ce sont mille autres devoirs qui se partagent ses moments ; ce sont encore les gardes et les factions , des rondes , des reconnaissances qui viennent compléter l'œuvre de la journée. Toutefois, ces différents travaux, la nécessité les impose, et ce mot n'admet pas de commentaires.
Quant à la garde de nuit, elle offre cela de particulier, en campagne, que le repos ne lui succède pas comme dans les cantonnements, et, de plus, que l'homme lui
consacre le temps qu eût demandé la réparation de ses forces par le sonmieii. Or, si la sûreté des lieux est la première loi du moment, il n'est pas moins vrai que Tun des principaux avantages que puisse offrir le bivac sera de ne point exiger pour sa garde un service trop pénible. A moins de nécessité absolue, on ne privera point de leurs feux les postes avancés; et toutes les fois que l'atmosphère sera froide ou humide, on recommandera le mouvement pendant les factions, dont il faudrait d'ailleurs abréger la durée.
V. R'azïa. — Nous dirons quelques mots de ces expéditions spéciales, imitées des indigènes, et nommées r'azïa, dont le but est d'aller surprendre inopinément l'ennemi. Les marches auxquelles oblige ce genre d'attaque sont rapides et soudaines comme l'événement qui va s'accomplir. Elles sont quelquefois très-prolongées, et fatigantes à l'excès. Entre les exemples que nous pourrions citer, nous choisirons le suivant.
Une légère colonne, sous les ordres du colonel Levasseur, était chargée d'aller opérer une r azîa chez les Rira, tribu du Msaîta, dans la chaîne des Beni-Bou- T'àleb. Nous partîmes de Sétif le 1 9 mai 1 84o, à cinq heures du matin. On fit halte, et l'on mangea la soupe de trois à six heures du soir, auprès de TOuad-Bou-Sellam. On marcha toute la nuit, puis on se battit pendant plusieiurs heures, dès le lever du soleil, dans les lieux les plus escarpés; et l'on fit retraite, dans la matinée, sous le feu de l'ennemi , qui ne pouvait se décider à perdre
de vue ses troupeaux. Enfin on regagna, d^une seule traite, le point d'où Ton était parti la veille, après le dîner* Lorsque nous arrivâmes, il était six heures du soir; et depuis un jour entier, hommes et chevaux nV valent repris haleine. Sur trente-cinq heures de marche ou de combat, pendant lesquelles on fit près de trente lieues , nous n avions eu que trois heures de repos.
Ces marches forcées sont ordinairement nocturnes, et le moindre bruit qui décèlerait le mouvement est sévèrement interdit. Rien n'est grave et solennel comme ces grands silences, auxquels vont succéder tout à coup la charge impétueuse, la fusillade et la mêlée sanglante, avec leurs clameurs et leurs gémissements. Pendant la marche, il faudra tenir la troupe toujours massée, et les hommes ne devront s'écarter sous quelque prétexte que ce soit, n'ayant aucun moyen de ralliement s'ils venaient à s'égarer. Les haltes exigent aussi de grandes précautions ; car alors le tambour ne donne pas le signal du départ; et oudheur à celui qu'un imprudent sommeil aurait siupris, et qui n'aurait point été réveillé !
Dans ces sortes de mouvements, le soldat ne doit porter que les objets indispensables , c est-àniire ses vivres et des cartouches. H sera vêtu de la veste seulement, s'il fait chaud, et si l'expédition est de trèscourte durée; et toutes les fois que cela se pourrait, on mettrait les couvertures, et même les havre-^sacs, sur le dos des mulets ou des chameaux.