‹ De l'hygiène en AlgérieChapitre 43 sur 74 · S II. MANOEUVRES · texte numérisé non relu

S II. MANOEUVRES

On sait que la plupart des peuples de l'antiquité durent à leurs exercices le succès de leurs armes. Mais il faut bien remarquer qu^en général ils n'attendaient point l'âge viril pour se former au métier de la guerre. L'ancienne Rome, par exemple, sous la république, comptait autant de soldats que de citoyens. Là, c'était dès l'enfance que l'on exerçait la jeimesse à l'école du Champ de Mars; et ce genre d'éducation chez des hommes choisis d'ailleurs enfantait des prodiges que l'on ne se lasse pas d'admirer. Il n'en est point ainsi pour nous. Le maniement de nos armes et nos manœuvres tardives ne sauraient fortiiGer au même degré notre constitution. Et cela seul expliquerait la distance qui nous sépare de ces guerriers exercés sans cesse, et comme s'ils étaient nés les armes à la main, suivant l'expression

de Josèphe quasi iilis a naturâ insitus esset armo-

« rum usus^ .... » Nous constatons cette dififérence; car elle est une des raisons pour lesquelles, de nos jours, les fatigues de la guerre, et même le temps passé paisiblement sous les drapeaux, sont, au contraire , une cause générale de débilitation pour les forces de l'homme.

Quoi qu'il en soit, c'est en France, et comme garan-

' De bêlljad, lib. III, cap. v, S i.

lU DE L HYGIÈNE EN ALGÉRIE.

tie d'un bon système de recrutement, que Finstruction élémentaire doit avoir lieu. Cest là que, par des manœuvres, des marches, et par les travaux du gynmase, rhonune sera formé pour ce pays (voy. 1. 1, p. 77). De cette manière , il n aura point à s'occuper des premiers exercices , toujours si pénibles pour les j eunes soldats. Et quant aux évolutions d'ensemble, aux grandes revues, on conçoit qu il faudrait s'en abstenir dans la chaude saison, et toutes les fois que ces manœuvres n'auraient pas de but absolument utile.

Du reste, les précautions siu* ce point se rapportent au temps, au lieu et à la durée. Le moment le plus favorable sera celui de la brise du matin, qui se fait sentir presque partout, mais à des heures fort différentes, suivant l'éloignement de la mer et la configuration du sol à parcourir. On peut encore choisir la fin du jour : les ardetu*s du soleil causeraient infailliblement des accidents. Pour la situation de l'emplacement, les hauteurs seront en général préférées aux plaines. Est-il nécessaire d'ajouter que la durée des exercices sera toujours utilement réduite, et que les troupes ne devraient pas rester plus de deux ou trois heures en grande tenue et en armes sur le terrain ?

S m. TRAVAUX.

Pour ce que nous avons à dire sur l'application de l'armée aux travaux d'utihté publique , nous ne passerons pas en revue les arguments qui se partagent le débat.

arguments dont la théorie seule fait trop souvent tous les frais. Cette question de la nécessité d'employer les troupes dans ces travaux, nous la supposons résolue affirmativement; et ne le fut-elle pas en principe et quant à la France, elle le serait sans aiicim doute pour rAJgérie.

Ici, tout se rattache aux intérêts de la conquête ou de la conservation; et^ dès lors, n'est-il pas évident que le travail de Tarmée est un de ses premiers devoirs! Ce travail, militairement conduit, sagement organisé, aura même droit à toutes les sympathies; car il permet au soldat dVugmenter son bien-être en raison de sa production; il donne à FoiEcier de noiiveaiLx titres à la reconnaissance du pays/ Seulement , nous voulons que rhomme ne soit point distrait de son corps» pour concourir à des travaux éli^angers, et qu^il ne cesse jamais de vivre sous les yeux de ses officiers.

Parmi ces grands travaux, les uns ont pour objet la défense proprement dite, ou dans les camps ou dans les places; les autres, le tracé des routes, la construction de villages, de bâtiments ou postes militaires; d'autres encore des défrichements et des cultures, Quant aux travaux de dessèchement et d'assainissement des marais, les condamnés et disciplinaires seuls, et les indigènes simidtanément, devront y concourir. L'adjonction de ces derniers aurait en outre pour avantage de leur donner l'exemple du travail, en les initiant à nos industries, à nos mœurs. C'est ainsi que, par un contact permanent avec leurs armées, lesRomainss'appIiquaient

à soumettre les peuples des provinces conquises, tout en les utilisant.

La vie des soldats romains était vouée à tous les genres de grands travaux. Ceux à l'aide desquels ils se fortifiaient en campagne étaient tels, que leurs camps retranchés ressemblaient à des places fortes ^ Sans parler des colonies militaires établies sur les confins du territoire, les légions disséminées au loin étaient souvent obligées de cultiver le sol, pour assurer leur subsistance , et transportaient dans ce but un attirail considérable. Plusieurs des magnifiques voies qui sillonnaient Tempire étaient, en partie au moins, l'œuvre de leurs loisirs-pendant la paix (v. 1. 1, p. 2 73). Tantôt, c'étaient des ouvrages défensifs, qu'ils élevaient : des murailles devenues historiques, et quelquefois longues de dixneuf et même de quatre-vingts milles^; tantôt, des vaisseaux, des digues, des ponts, des palais, des temples qu'ils construisaient; des marais qu'ils desséchaient, des plantations dont ils dotaient les provinces '. Partout l'armée laissait sur ses traces des forteresses, des villes, des monuments, des moissons. Il est donc vrai que ce peuple fut le plus grand, parce qu'il fut le plus infatigable de tous les peuples. Le sol de l'Algérie aussi porte

* Tite-Live, liv. XLIV, chap. xxxix. — Valère Maxime* liv. II, chap. VII, S 2. — Josèphe, op. cit. Hb. III, cap. v, S a. — Végèce, op. cit. lib. I , cap. xxi , xxiv, xxv.

' César, De boll gall. lib. I , cap. viii. — Spartien , inAdrian. imp. S 10.

' Frontin, op. cit. îib. IV, cap. i. — Tacite, Ann. lib. XIII, cap. lui. — Vopisque, m Prob. imp. S 9, a 1. — Eulrope, Brev. hist. rom. lib. IX , cap. xvii.(xi).

de tous côtés Tempreinte du génie romain : on le dirait parfois encore un musée de ruines.

Tous ces travaux ne sont plus ni de nos mœurs militaires, ni de notre époque. Indépendamment de leur force d'ensemble et de leiu^s moyens d'exécution ; indépendamment de Timmeûse concours que leiu* prêtaient les vaincus, les Romains avaient des vertus à bon droit appelées antiques; et c'est comme peuple qu'ils travaillaient pour la postérité. La nature de lem^ éducation, de leurs exercices, l'ascendant de l'exemple, les rendaient capables des plus grands efTbrts et propres à tout. D'autre part, fun des objets que se proposait Rome était d'occuper ses armées en temps de paix, de peur que le soldat ne s'a mollit par le repos; et nos troupes, quel que soit leur nombre, sont organisées pom* avoir beaucoup moins de loisir que n'en avaient les Romains,

Mais l'Algérie est une terre neuve pour nous, et sur cette terre, le temps du travail est venu; îa pelle et la cbarrue sont aujorn^riiui les premiers instruments du progrès. L'Algérie est une grande école où tous les essais généreux doivent être tentés en vue de l'avenir; où, par conséquent» il importe d asseoir et de réglementer le travail militaire, dont notre histoire olfre déjà de grands exemples sous Charlomagne, Henri IV, Louis XJV, Louis XV, Louis XVI et sous Napoléon* enlin dans ce pays, déjà semé des œuvres de nos mains. NVst-ce pas là, d'ailleurs, un moyen ceilain d'attacher les hommes au sol et de les préparer à fétat de colons, d*accroitre nos ressources et nos forces, en dimi-

nuant la somme des sacrifices que nous impose la colonisation?

Ces travaux, bien dirigés, n auront pas seulement pour effet de créer des habitudes laborieuses et diverses industries dans Tarmée; d augmenter, si Ton peut ainsi dire, le capital de la nation, en élevant la valeur intrinsèque de chaque citoyen; ils tendront à réprimer la passion de Fivrognerie, à mettre un frein à tous les délits que peut engendrer Toisiveté. Ils seront donc, è ce titre , un élément de moralisation, de force et de santé, de satisfaction même pour les troupes, quand ils auront lieu souj» la sauvegarde de Thygiène.

Le travail , au contraire , ne saurait s'effectuer sans de véritables dangers, quand il mettra Thomme aux prises avec les miasmes qui se dégagent parfois du sol. Dans ces circonstances , la conservation du soldat rédamera des soins spéciaux, et l'emploi de mesures propres à donner aux travaux toute l'innocuité qu'ils comportent. Quels seront ces moyens.^

Les travaux militaires ayant pour objet des remuements du sol seront, autant que possible, bannis de la saison d'été, pendant laquelle la décomposition des matières organiques et l'expansion des miasmes s'opèrent avec le plus d'activité. La saison avancée de l'automne ne sera guère plus favorable, l'air humide se chargeant plus que l'air sec des molécules miasmatiques auxquelles la vapeur d'eau sert de dissolvant et de véhicule. C'est donc vers la fin de l'hiver, alors que la

terre n'est plus détrempée par les pluies, et dans le printemps, que les travaux insalubres dont nous parlons entraîneront le moins d'inconvénients pour la santé des travailleurs.

D'après cela, néanmoins, toutes les fois que la température sera élevée ou Tair humide , en quelque saison que ce soit, il faudra se garder d'ouvrir le travail avant que les rayons du soleil n'aient raréiGé l'atmosphère et dissipé la rosée. On devra les cesser, et se retirer avant les approches de la nuit : « Yitandus est antelucanus et « noctumus aer (in locis palustribus), » ditLancisi ^ C'est une conséquence de la dissémination sans doute plus grande des miasmes, et aussi de la réaction plus prononcée de l'économie pendant la chaleur diurne que pendant la firaîcheur toujours humide du matin et du soir (voy. p. 86-87 ). De même, on suspendra le travail aux heures les plus chaudes du jour, qui seront données au repos. Et, d'abord, on aura soigneusement choisi les hommes, au nombre desquels on ne comprendra point les nouveaux débarqués.

Les repos seront pris dans l'endroit le mieux situé par rapport à la direction du vent , et sur lequel on aura dressé des tentes pour abriter le soldat, en cas de besoin, soit de la pluie, soit du soleil. Et si les troupes étaient obligées de bivaquer ou de camper sur les lieux, on s'établirait le plus loin possible des travaux, et Ton s'entourerait de toutes les précautions de salubrité qui concernent le campement.

' Op. ciL lib. I, pars 11, cap. vu, S i4*

Les bonnes qualités de Thabillement et du régime seront assurées. A défaut de vêtements de rechange, les travaîUemrs seront munis de leur manteau. Ils éviteront de s'exposer demi-nus à Tinfluence des exhalaisons du sol; ils seront coiffés du bonnet de police ou de la calotte ; et Ton aura soin de vêtir chaudement les extrémités inférieiu'es. On distribuera des chaussettes, et quelquefois des sabots. L'alimentation sera substantielle et tonique. On fera déjeimer avant le travail, et Ton accordera la double ration de vin et de café. Enfin, nous avons dit que dans les saisons et les pays à fièvres, diverses infusions ou décoctions amères, administrées le matin et le soir, seront salutaires ; que Tusage du tabac aura son utilité; que l'emploi des feux, que les onctions et les frictions huileuses peuvent être indiqués comme moyens dune incontestable valeur hygiénique. (Voy. 1. 1, p. 207-208, 226-227, 349; II, 62-63.) Nous ne reviendrons pas sur ces divers sujets, mais nous rapporterons les observations remarquables que voici.

Aux environs de Lacalle, près de Fétang de Saint- Jean, vers la fin du siècle dernier, chaque année les fièvres sévissaient sur les hommes employés à la coupe des foins. Toutes les ressources de la prophylaxie avaient échoué. Ramel, médecin de Fhôpital, est persuadé que des fours à chaux multipliés placés sur la limite des marais sont le meilleur moyen d'empêcher les effets de ce dangereux voisinage. A défaut de pierre calcaire, il fait construire sur les bords de l'étang, des espèces de chaufours en terre gazonnée , dans lesquels il établit

des feux de branchage, dont l'action s'exerce sur la terre et sur le gazon, et d'où s'échappe une épaisse fiunée qui dure plusieurs jours, et qui forme comme un rempart entre les travailleurs et le foyer de l'insalubrité. Ces fours, en forme de huttes de trois à quatre pieds en tous sens, sont élevés par centaines; et plus de trente sont allumés chaque jour. Le nombre des faucheurs malades diminue : il est bientôt réduit aux plus minimes proportions. Ramel, durant six années, retire de ce moyen les mêmes avantages; et il conclut que la fumée produite à Taide de ces appareils ainsi disposés est le préservatif le plus assmré contre les miasmes des marais ^

S IV. BCOLBS.

Après les exercices physiques , l'application de l'esprit doit avoir son tour : il faut que l'instruction s'allie au travail du corps, même dans l'intérêt de la santé. C'est pour cela que sont instituées les écoles dans les régiments.

Nous ne demanderons pas jusqu'à quel point renseignement dans ces écoles atteint le but que l'on s'est proposé; et, par exemple, pourquoi cet enseignement ne serait pas obligatoire, comme tout autre service; pourquoi les classes ne seraient pas plus multipliées, et les degrés moins élémentaires; pourquoi les professeurs ou moniteurs ne seraient pas plus nombreux, et rétribués d'une manière spéciale. Toujours est-il que

* De l'injl. des mar. et des étangs, p. 3oà et suiv.

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