‹ De l'hystérie consécutive à la grippeChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L’épidémie de grippe avait déjà disparu, lorsque l’attention des |cliniciens fut attirée par certaines perturbations nerveuses, survenant au cours de la convalescence grippale. Ces observations ne restèrent pas inédites ; elles inspirèrent un certain nombre de communications et de mémoires, où nous trouvons des faits si favorables à notre thèse, que nous croyons devoir les rapporter ici, avant de présenter les observations qui nous sont personnelles.

A sa séance du 12 février de la Société de thérapeutique, M. Bilhaut lit un mémoire sur les complications cérébro-spinales de la grippe. Dans ce mémoire, l’auteur, après avoir relaté les observations de trois malades, atteints de grippe, qui présentèrent des phénomènes nerveux si accusés, qu’il h’était guère possible de ne pas admettre une lésion nerveuse, cite d’autres cas, qui lui ont été rapportés par MM. les docteurs Berthiot et Lacaille, dans lesquels on put noter l’existence à’miQ paraplégie passagère; dans un autre cas, la grippe réveilla une hystérie^ éteinte depuis longtemps.

A la même séance, M. Duhomme déclare qu^il a

été appelé auprès d’une clame, qui, sous l’influence de la grippe, a eu une attaque d’hystérie, alors qu’elle n’en avait pas présentée depuis 20 ans.

De son côté, le professeur Grasset, de Montpellier, dans une leçon clinique, publiée par la Gazette hebdomadaire des Sciences médicales de Montpellier du 22 février et du 8 mars), faisait de la grippe un agent provocateur de l’hystérie et apportait à l’appui de son dire une observation, dont nous allons donner ici le résumé.

Il s’agit d’un soldat qui n’offre rien de saillant dans ses antécédents personnels, à part quelques céphalalgies et une tendance assez marquée aux contractures, et qui n’a rien de particulier non plus dans ses antécédents héréditaires.

Le 14 janvier la grippe débute chez lui brusquement, lorsqu’il est occupé à travailler au polygone : troubles de la vue, chute, perte de connaissance. La crise dure 15 à 20 minutes. Température 39° 5.

Le lendemain, température 39» 8 ; abattement prononcé. — Vomitif (ipéca). — 20 minutes après l’ingestion du remède, le malade éprouve de fortes coliques, des douleurs violentes dans les chevilles et dans les poignets ; les membres supérieurs et inférieurs sont pris de contracture douloureuse ; les inférieurs sont en extension forcée, les supérieurs en flexion. Lé tronc n’est pas contracturé ; il n’y a pas de perte de connaissance ; la crise dure une demiheure. La contracture disparaît, le côté droit reste

anesthésié ; crise de larmes ; les jambes restent douloureuses pendant deux ou trois jours ; les membres supérieurs reviennent à l’état normal, partiellement au moins, car la main et le poignet restent impotents.

La sensibilité générale est conservée, toutefois la sensibilité quantitative paraît un peu diminuée dans toute l’étendue du membre supérieur droit.

La sensibilité à la douleur est complètement abolie au niveau de la main et du poignet droits.

La sensibilité à la température est également abolie.

Etat général excellent ; pas de troubles sensoriels, on note seulement Labolition complète du réflexe pharyngien. — Tic palpébral. —r Pas de zones hystérogènes.

L’aimant ne provoque pas de modification sensible ; l’électrisation faradique ne donne pas de résultats plus satisfaisants. L’application du courant interrompu facilite momentanément l’extension de la main sur l’avant-bras, mais exagère la griffe digitale et de plus ce mode d’intervention a failli provoquer une attaque d’hystérie. Depuis, toux sèche et nerveuse, énervemen,t, céphalalgie, constriction cervicale, émotivité.

La grippe doit donc être incriminée dans le cas précédent, comme le fait remarquer M. Grasset. C’est bien elle en effet qui a été l’agent provocateur de l’hystérie. Pas de crises chez ce malade prédisposé

avant le 14janvier, jour où il est atteint de la grippe, mais à ce moment apparaissent des manifestations non douteuses de la névrose, qui dès lors est constituée.

Après le cas publié par Grasset, nous trouvons par ordre de date (14 mars), la communication faite par M. Henri Huchard (1), à la Société médicale des Hôpitaux. Nous nous permettons d’emprunter à cette communication les quelques lignes suivantes, si favorables à la thèse que nous soutenons : « La grippe « peut faire naître une hystérie qui ne s’était jamais « manifestée jusque-là. Une atteinte de grippe devint, « chez une de mes malades, l’agent provocateur de « crises hystériques ; j’ai observé avec mon ancien « interne, M. Marcigney, une grippe compliquée (( d’accidents hystériques, qui se montraient pour la « première fois. »

A la séance suivante, M. J. Séglas, à l’occasion de la communication de M. Huchard, signalait deux cas d’hystérie survenus à la suite de la grippe. Dans le premier, c’est une dame hystérique, qui, n’ayant pas eu d’attaques depuis deux ans, est tombée, à la suite d’une atteinte de grippe, dans un état de mal hystérique qui a duré plusieurs jours.

Dans le second cas, une autre dame, également hystérique, n’ayant pas eu depuis cinq ans d’autres troubles nerveux que de l’ovarie du côté gauche, a présenté dans les mêmes conditions de l’aboiement pendant presque un mois.

(1) Quelques remarques cliniques sur la grippe.

Enfin, nous empruntons à la thèse de Mni« Sophie Miropolsky (1), robservation suivante, recueillie à l’hôpital Neckerdans le service du professeur Peter.

Un jeune homme de vingt-cinq ans se présente à la consultation du 23 janvier 1890. Nous sommes frappés, tout d’abord, pai: sa démarche pénible, hésitante, son faciès pâle et hébété, une prostration extrême dénotée par ses moindres mouvements. Il produit l’impression d’un typhique. Il tombe plutôt qu’il ne s’assied sur le siège qu’on lui présente. Nous lui adressons les questions d’usage, et sa manière de répondre fixe aussitôt notre attention.

Il a une parole hésitante, embarrassée, il s’exprime avec la plus grande peine, en bégayant. 11 nous apprend que le début de sa maladie remonte au 18 janvier. Il a éprouvé, ce jour-là, au milieu de son travail (il est charron), une sensation extrêmement pénible de froid avec malaise extrême. 11 rentre chez lui et frissonne dans tout le courant de la soirée. La nuit, le sommeil est très agité, et le malade est obligé de se lever à tout instant, dit-il, pour uriner. Le lendemain, sensation de fatigue indicible, anorexie complète, diarrhée, coryza, larmoiement, toux et céphalalgie tellement violente, que le malade est obligé de se tenir la tête à deux mains lorsqu’il tousse, tant le moindre mouvement exaspère son mal de tête. I| éprouve aussi des douleurs musculaires, lombaires et

(1) La grippe à Paris et dans les hôpitaux en 1889-1890. Thèse de M‘““ Sophie Miropolsky, 17 avril 1890.

polyarticulaires, accompagnées d’un état nauséeux des plus pénibles. Des vomissements se sont produits une seule fois. Il reste chez lui dans cet état qui ne s’améliore pas une minute, dit-il, jusqu’au moment de son arrivée à l’hôpital. .

Ses antécédents personnels sont excellents ; il n’a jamais été malade, sauf une bronchite qu’il avait contractée au régiment, alors qu’il faisait son service militaire. Rien du côté des antécédents héréditaires. Nous notons, seulement qu’il a l’air plutôt chétif.

Au moment de son entrée à l’hôpital, le coryza, le larmoiement, la toux, la diarrhée ont complètement disparu ; mais la céphalalgie est extrême, la prostration excessive, les douleurs lombaires, musculaires, polyarticulaires, l’embarras de la parole persistent. A l’auscultation, rien du côté de l’appareil respiratoire. Le docteur Marfan, chef de clinique du professeur Peter, pose le diagnostic de grippe nerveuse sans fièvre ni catarrhe. Le malade reste dans cet état les jours suivants. Un vésicatoire à la nuque le débarrasse de sa céphalalgie. Une amélioration commence à se produire au bout de dix jours de séjour à l’hôpital ; elle se fait avec une lenteur extrême, mais le mieux se fait cependant sentir. Le malade commence à se lever; il va et vient dans la salle.

Le 9 février, il se lève comme d’habitude après la visite du matin. Il veut descendre de son lit, mais subitement il chancell^et retombe sur ses matelas en proie à une attaque d’hystérie des plus nettes. Il n’a pas perdu connaissance, mais il pousse des cris, il

suffoque, il a du hoquet et bientôt apparaissent des contorsions qui agitent et déplacent le corps tout entier. La langue n’est pas mordue. Cet accès dure une demi-heure environ.

Le lendemain, on constate une hémianesthésie gauche totale, ainsi que l’abolition complète du réflexe pharyngien.

Le malade nous apprend qu’il s’était senti mal dans le courant de toute la matinée de la veille ; il étouffait, il sentait une constriction étrange au niveau du cou, il avait envie de pleurer. Il avait voulu se lever pour respirer à son aise, et c’est à ce moment qu'il fut pris tout à coup d’une sorte de vertige et n’eut que le temps de retomber sur son lit. On sait le reste.

11 nous affirme que jamais il n’avait eu précédemment d’accès de ce genre. Il avait toujours été un peu nerveux, mais cet état ne s’était pas manifesté autrement, jusqu’ici, que par une certaine irritabilité du caractère.

Le malade est gardé à l’hôpital jusqu’au 20 février. Il n’y a pas d’attaque nouvelle. L’hémianesthésie, l’abolition du réflexe pharyngien persistent toujours. Mais le malade se sentant tout à fait bien, demande à sortir et quitte l’hôpital, guéri de sa grippe, le 20 février 1890.

Si la grippe dans le cas précédent a joué, à n’en pas douter, le rôle d’agent provocateur de l’hystérie, il faut bien supposer qu’on se trouve cependant en présence d’un terrain prédisposé. Et, d’ailleurs, quoique

Le Joubioux. 3

Fauteur nous dise que les antécédents personnels soient excellents et qu’il n’y a rien du côté des antécédents héréditaires, il prend soin d’ajouter, à la fin, que le malade « avait toujours été un peu nerveux, « mais que cet état ne s’était pas manifesté autrement « jusqu’ici, que par une certaine irritabilité du carac- « tère. »

Tels sont les cas publiés jusqu’à ce jour. Les quelques observations que nous allons rapporter dans le chapitre suivant sont toutes inédites. Dans quelquesunes, la grippe a véritablement joué le rôle d’agent provocateur, les malades n’ayant auparavant présenté aucune attaque d’hystérie ; dans les autres, la grippe n’a fait que réveiller une hystérie préexistante, mais dont les manifestations avaient disparu depuis un certain nombre d’années.

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