‹ De l'hystérie post-grippaleChapitre 10 sur 18 · FRÉQUENCE · texte numérisé non relu

FRÉQUENCE

Pourquoi les observations d'hystérie post-grippale sont-elles relativement si rares ? Il y a, à cela, plusieurs motifs.

C'est d'abord qu'elles sont connues depuis peu. On savait bien, auparavant, qu'il fallait s'attendre à tout, lorsque l'on se trouvait en face d'une, grippe ; on savait bien que le système nerveux était son organe de prédilection, mais l'on se figurait difficilement qu'elle pût donner naissance à une névrose aussi complexe que l'hystérie. Il a' donc fallu que la clinique, comme cela se passe le plus souvent, vînt au-devant de la théorie. Tout cela a demandé du temps, une évidence bien nette, et nous avons vu toutes les phases difficiles par lesquelles la névrose a dû passer, pour affirmer son existence.

A ce motif, il faut en ajouter un autre. Bien souvent, lorsque le médecin est cons ulté et qu'il se trouve en présence d'un cas d'hystérie, la question d'étiologie est reléguée au second plan, surtout lorsque la névrose apparaît nettement. On fait les questions d'usage sur les antécédents héréditaires, et l'on constate qu'ils sont névropathiques ; on en fait de même poulies antécédents personnels, et, pour peu que l'on trouve un caractère irrégulier, étrange, des habitudes et des goûts un peu en dehors de l'ordinaire, on ne manque point de dire « nous avons affaire à une ou à un prédisposé, la névrose jusqu'ici latente vient d'apparaître. » Que si l'on demande le motif de cette reviviscence, l'on aura bientôt fait, en tournant le malade en tous sens, de lui faire avouer une cause physique

ou morale, soucis, chagrins, ennui, qui suffira pour expliquer l'apparition de la nouvelle maladie.

A l'avenir, il ne va plus en être ainsi. Maintenant que tout le monde sait que l'hystérie post-grippale a son existence, on fouillera plus qu'on ne le faisait dans les antécédents du malade. Les observations iront de la sorte, sans nul doute, se multipliant, et ce qui maintenant encore semble un peu extraordinaire, sera, dans quelques années, sinon banal, du moins plus commun et partant plus étudié.

Les observations qui précèdent auront, sans nul doute, frappé le lecteur, par la fréquence relativement surprenante de l'hystérie mâle sur l'hystérie femelle. Dans nos observations, en effet, nous relevons huit cas d'hystériques hommes. Ce fait qui, il n'y a que quelques années, eût semblé une hérésie, est maintenant connu depuis les Leçons de Charcot (1). L'hystérie, bien qu'elle soit plus fréquente chez la femme, est, comme on sait, loin d'être rare chez l'homme. Elle a très bien été étudiée par l'École de la Salpêtrière, et après avoir figuré dans la pathologie, seulement à titre de singularité se rapportant à des sujets spéciaux, l'hystérie mâle a, dans ces dernières années, conquis la véritable place qui lui revient. Le D r Batault (2) a pu en réunir dans sa thèse inaugurale 280 cas, et depuis, les observations n'ont fait que se multiplier davantage. On est même allé beaucoup plus loin, et, comme cela arrive pour toute chose nouvelle, on a vu l'hystérie mâle un peu partout, de sorte que l'on est arrivé à des statistiques très disparates. Briquet, Marie, Souques et Gilles de la Tourette ont fait là-dessus des travaux entièrement contradictoires. Mais il n'en est pas moins vrai que l'hystérie mâle est relativement fréquente, non pas dans la clientèle civile, mais dans

(1) Charcot, Progrès médical, 2 mai 1885.

(2) Batault, Thèse Paris.

les hôpitaux, où les névrosés sont envoyés par leur médecin traitant, afin d'y être plus étudiés et mieux suivis.

Il y a un fait indéniable, c'est que l'armée en fournit un contingent surprenant. C'est ainsi qu'à Montpellier, sur les quatre observations prises dans le service de M. Grasset, nous relevons trois cas de militaires.

Comment expliquer cette fréquence ? Nous avons, à ce sujet, lu le très intéressant Mémoire de Duponchel(l), publié dans la Revue de médecine en 1886; mais l'auteur s'est placé à d'autres points de vue, et, tout en constatant que désormais il ne faudra pas pousser trop loin le scepticisme en matière d'examen du soldat, il ne nous donne aucune raison pour expliquer ces cas militaires (2).

Il faut , tout d'abord, remarquer que l'âge du militaire a son influence. Il vient à peine de dépasser la vingtaine, en effet, et c'est essentiellement là l'âge des névroses. C'est le moment où les organes génitaux sont surexcités, et la vie qui en résulte a sa part également dans l'apparition de la maladie nerveuse.

Il faut, de plus, penser au surmenage auquel sont astreints nos militaires. Un de nos amis(3), l'année dernière, a, devant cette même Faculté, dans sa thèse inaugurale, fait habilement ressortir l'influence du surmenage pour l'étiologie de la fièvre typhoïde. Nous sommes persuadé qu'il faut invoquer la même cause comme facteur étiologique de notre névrose (4). Elle peut, en effet, s'exercer sur tout l'organisme et créer alors un étal pathologique général, ou bien elle peut

(1) Duponchel, L'hystérie dans l'armée (Rev. médecine, 1886, p. 517).

(2) Trapeznikoff, Hystérie dans l'armée (Moscou, 1891).

(3) Nourigat, Le surmenage dans l'étiologie de la fièvre typhoïde (Thèse Montp., 10 mars 1894).

(4) Carrieu, De la fatigue et de son influence palhogénique (Thèse agrég., 1878).

ne modifier ce même organisme qu'après en avoir altéré un appareil. Au total donc, elle fait du soldat un état bactéricole, pour employer l'expression de M. Grasset. Et que l'on ne nous dise pas que ce surmenage n'existe que pour celui qui veut bien le voir. Il est absolument frappant, et il n'y a qu'à suivre tous les exercices, toutes les marches, tous les travaux de gymnastique, auxquels viennent se joindre une alimentation peu fortifiante, les tracas de toutes sortes inhérents à la vie, pour se convaincre que le militaire, quelle que soit la classe de la société à laquelle il appartienne, est contraint de supporter de pénibles et fatigants travaux. Nous considérons donc, comme un facteur puissant, dans la genèse de l'hystérie, le surmenage militaire : il altère profondément l'organisme ; il le met en état de réceptivité devant l'infection. C'est ce que Briquet note en disant : « Tout ce qui tend à débiliter l'économie augmente l'excitabilité du système nerveux (1). »

On a cru, pendant longtemps, que l'hystérie était l'apanage des classes élevées de notre société. Il faut se garder de cette erreur qui serait trop favorable à notre sujet, et qui nous montrerait, en définitive, comme hystériques militaires, tous ces refusés des diverses écoles, tous ces déclassés, faisant leur névrose par dépit, par jalousie. Il n'en est rien, et le fait est bien démontré. A côté de ces hystériques cultivés, de la classe aisée, qui viennent, comme nous l'avons vu à la Salpêtrière, vous dire avec satisfaction qu'ils sont hystériques, il y en a d'autres aussi malheureux qui, comme le disent MM. Grasset et Rauzier, « sont obtus et épais, et dont l'imagination ne révèle rien de subtil aux recherches des psychologues (2). » C'est bien là ce qu'a voulu dire Brissaud, par

(1) Feré, Fatigue elhijslérie (Progrès médical, 1890, p. 441).

(2) Traité des mal. du syst, nerv., t. II, p. 717.

ces mots « la clientèle de Charcot est la même que celle de Brouardel ou de Dieulafoy. »

Une opinion qui nous a frappé dans le récent et remarquable ouvrage de Gilles de la Tourette (1) est celle qu'il émet en décrivant le caractère de l'hystérique mâle : « L'hystérique n'est pas un être efféminé, dit-il, au contraire : rien de génital, rien d'intellectuel. » Malgré la grande compétence du savant auteur, nous ne pouvons souscrire entièrement à cette idée: l'individu efféminé est un être affaibli la plupart du temps, à imagination vive et dont le cerveau sera beaucoup plus facilement impressionnable. Et ne voilà-t-il pas là une cause capable de réveiller et de faire naître la névrose ?

N'en est-il pas de même des rapports de l'hystérie et des organes génitaux, en envisageant ces mêmes rapports, non plus seulement dans l'étiologie hystérique mâle, mais bien dans la maladie prise dans son ensemble? C'est là, croyonsnous, encore une action pathogénique réelle. Les phénomènes d'ailleurs qui souvent, chez la femme, accompagnent la menstruation n'ont-ils pas de la ressemblance avec les symptômes hystériques?

Pourquoi chez l'homme n'en serait-il pas ainsi? Ne voyonsnous pas quotidiennement la grande influence qu'ont les maladies vénériennes sur le moral de l'individu?

Enfin, l'intelligence nous semble aussi avoir sa part d'action sur la névrose. Plus elle sera cultivée et plus elle sera un terrain favorable : la lecture des romans, l'assistance au théâtre, la fréquentation des grandes réunions, la culture de la musique, une vie trop douce en un mot, conduit à la névrose. « Si votre fille lit des romans à quinze ans, dit Tissot (2), en exagérant un peu son idée, elle aura des attaques

(!) Gilles de la Tourette, t. I, page 95.

(2) Tissot, Traité des nerfs (t. II, l ro partie).

de nerfs à vingt ans. » Nous ne voulons naturellement point tomber, de notre côté, dans un excès et faire un plaidoyer contre l'éducation moderne, qui préoccupe tant notre époque et à propos de laquelle nous lisions dernièrement quelques réflexions de M. Francisque Sarcey (1). Mais, sans vouloir sortir de notre domaine, nous croyons, avec Briquet, que l'influence de l'éducation se fait ressentir, soit en rendant le système nerveux trop impressionnable, soit en multipliant les occasions d'impressions.

Pour expliquer la fréquence relative de l'hystérie mâle, nous trouvons donc en résumé, l'âge, le surmenage (2), l'activité des organes génitaux et l'éducation : nous considérons cette dernière, avec le surmenage, comme les plus importantes parmi toutes ces causes et nous leur donnons la prépondérance sur les autres.

(1) Ann. politiques et lilt., n°du8 septembre 1895 etn° du 27 octobre 1895.

(2) Savage, The journal of mental science (juillet 1892).

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