‹ De l'hystérie post-grippaleChapitre 9 sur 18 · La guérison s'est maintenue · texte numérisé non relu

La guérison s'est maintenue

C'est avec intention que nous n'avons rien supprimé à cette longue et intéressante observation. C'est qu'en effet, la discussion pathogénique pouvant être difficile, nous avons cru utile de noter en détail tous les troubles qui avaient été observés.

Comme le remarque l'auteur, quatre lésions viennent à l'esprit: un trouble circulatoire, une lésion organique corticale, une lésion organique cérébrale et une névrose enfin. Nous nous hâtons d'ajouter que cette dernière nous semble la plus rationnelle, ce qui explique d'ailleurs la présence de cette observation dans notre travail.

Si l'on peut, en effet, expliquer l'apoplexie par un trouble circulatoire, on se trouve fort embarassé pour rendre compte de l'absence d'altération des fonctions motrices, puisqu'il y a agraphie.

De même, une lésion corticale, non seulement aurait dû provoquer des phénomènes plus durables, mais encore aurait dû s'accompagner de troubles moteurs.

Une lésion intracérébrale enfin ne peut expliquer l'aphasie, surtout avec absence de troubles moteurs.

L'hystérie reste donc Phypothèse la plus vraisemblable. Il n'y a bien aucun stigmate de la névrrse, mais ces derniers

ne sont pas indispensables. Nous sommes en présence d'une maladie infectieuse, développée chez une personne affaiblie. L'apoplexie est certainement de nature hystérique : Debove et Achard en ont donné des cas semblables : enfin, les troubles vaso-moteurs, l'hémianesthésie sensitivo-sensorielle isolée, plaident en faveur de la névrose.

Observation XXIII

(In Montpellier médical, 1895, n" 34) (Par le D' Donadieu-Lavit)

M mc de . . . m'est adressée par M. le professeur Labadie-Lagrave de Paris.

Antécédents héréditaires. — Le père est mort à quarante-cinq ans d'une attaque d'apoplexie. La mère, très nerveuse, vit encore. Une sœur unique est atteinte d'une affection de cœur: elle est emportée, violente, et l'on ne peut vivre autour d'elle.

Antécédents personnels. — Dès son plus jeune âge, M mc de. . . s'est montrée très délicate, émotive, impressionnable à l'excès. Mauvaise hj'giène morale. A dix-sept ans, M m " de... a eu un enfant, et les suites des couches ont été très graves : une métro-péritonite a failli emporter la malade. La métrite chronique, datant de cette époque, a guéri après une première cure à Saint-Sauveur.

Durant l'hiver 1892 (février), une atteinte de grippe a laissé après elle une paraplégie, une impotence absolue des jambes. Depuis cette époque, M m0 de. . . ne peut se tenir debout, ni marcher. Depuis longtemps déjà les jambes étaient faibles. En pleine promenade, tout à coup elle s'effondrait et tombait sur les genoux : aussi les courses à pied n'étaient jamais bien longues, et c'était surtout en voiture que la malade sortait dans Paris.

Depuis longtemps aussi, se sont montrées des crises convulsives avec aura débutant par du mal de tête. C'est surtout la nuit que les attaques ont eu lieu. Il semblait qu'un courant électrique, très douloureux, traversait les bras, surtout le gauche, et remontait jusque dans le cou. Le bras gauche se tordait ; les doigts, crispés, en contracture temporaire, laissaient voir les tendons de l'extenseur corn-

mun des doigts, saillant comme des cordes et douloureusement tendus. C'est bien la patte de grenouille en extension forcée, sous le courant électrique.

Tout se terminait par de grandes inspirations. M mo de... affirme n'avoir jamais perdu connaissance. Elle se réveille le lendemain brisée, déprimée moralement. La tristesse persiste durant la journée qui suit l'accès.

Etat actuel. — M me de . . . s'emporte à la moindre résistance ; elle pousse des cris de colère, et son visage est grimaçant. Les accès de rire surviennent futiles et impossibles à maîtriser. Le mal de tête, en forme de calotte de plomb, est fréquent, surtout le matin. 11 y a quelquefois des vomissements bilieux.

Lecture. — Si M me de... essaie de lire, elle ferme l'œil droit comme un chasseur qui vise un objet ; elle lit de l'œil gauche avec intelligence et précision. La paupière droite est animée de clignotements spasmodiques. L'œil droit est perdu. La pupille gauche est contractile, mais il y a diminution du champ visuel de ce côté. L'idéation est paresseuse ; il y a des lacunes de la mémoire, de l'amnésie rétrograde. M me de. . . oublie ce qui vient de se passer et a par moments des bouffées de souvenirs anciens, assez précis. 11 y a de la déchéance intellectuelle et de la difficulté à trouver certaines expressions. La pensée va plus vite que l'expression articulée. Elle court après tel mot, telle expression. Toutefois, il n'existe pas de trémulation de la lèvre inférieure, de la langue, et les mots ne sont pas scandés comme dans la paralysie générale.

Ecriture. — Sur mon ordre, la malade écrit Monsieur. Les premières lettres sont nettes, bien formées ; les dernières deviennent illisibles et tendent à se rapprocher d'une ligne horizontale. Après cet effort, la plume tombe des doigts involontairement. Elle laisse échapper la plume, parce que, dit-elle, elle ne la sent plus. Le phénomène d'amyosthénie ou de parésie musculaire est sensible, ainsi que l'anesthésie de la pulpe des doigts. Cette amyosthénie se manifeste dans l'acte de découper. D'ailleurs, le dynamomètre donne zéro à la pression.

Il n'y a pas d'agraphie proprement dite : la malade écrit sous ma dictée et avec exactitude. Les troubles moteurs et de la sensibilité sont évidents: la malade comprend ce qu'elle écrit, mais l'écrit mal. Quand la main droite est un peu fatiguée, on surprend dans les doigts

un phénomène étrange. Si les doigts sont tendus et sur un même plan, lentement on voit l'indicateur se relever, dépasser le niveau des autres doigts et rester en légère contracture. 11 faut le frictionner pour le ramener au même niveau que les autres doigts (contracture temporaire).

Troubles sensitifs. — A la pression, il est facile de déceler un point hyperesthésique au niveau de la région dorsale. D'ailleurs, l'hyperesthésie est générale et non par plaques. Pas d'hémianesthésie localisée. Les muqueuses sont douées d'une sensibilité exagérée. L'ouïe est normale. Il existe une véritable hallucination de l'odorat ; M mo de... est poursuivie par une odeur spéciale, insupportable. Malgré les recherches les plus minutieuses, il n'y a pas de zones hystérogènes, pas d'hyperesthésie quelconque.

Troubles moteurs. — Les troubles moteurs ont déjà été constatés dans les bras, à l'occasion de l'écriture. Couchée ou assise, M me de... peut se tourner facilement dans tous les sens. Les jambes normalement musclées, et sans atrophie ou névrite, exécutent avec précision tous les mouvements ordonnés. La malade saisit son talon les yeux fermés (pas de perte du sens musculaire), elle dirige son pied vers un objet déterminé, sans oscillations parétiques. La force musculaire dans les moments contrariés est normale. Les réflexes sont normaux, un peu exagérés. Au premier aspect.il est difficile de saisir la raison pour laquelle M mc de... ne peut marcher.

Marche. — Si la malade essaie de se tenir debout, elle tremblote, recherche un appui, écarte les jambes, et tout à coup s'effondre, en se blessant contre le premier objet venu. Elle a des jambes de coton. Si, soutenue, elle essaie de marcher, elle écarte au maximum la base de sustentation, et lance les jambes d'une façon désordonnée comme une ataxique. Puis, comme mue par un ressort, elle fait quelques pas rapides, et s'effondre brusquement sur les genoux.

Il existe un contraste frappant entre l'intégrité parfaite des mouvements alors que la malade est couchée, et leur vicieuse adaptation aux mouvements de la marche, comme le dit Charcot. Le sol est perçu normalement, il n'y a pas d'anesthésie plantaire.

Tremblement intentionnel. — A l'occasion de la marche, ou de mouvements volontaires, les jambes ou la tête sont animés de tremblements arythmiques qui sont temporaires. La nuit et durant le repos, le tremblement cesse.

Ischurie hystérique, — M mo de... passe des journées entières sans pouvoir uriner. Les envies sont fréquentes, mais l'excrétion est impossible. Do temps en temps, des vomissements aqueux et bilieux supplémentaires de la sécrétion urinaire se manifestent, surtout le matin. C'est l'ischurie hystérique symptomatique de la névrose, si bien décrite par Charcot. Le rectum est paresseux, et les évacuations alvines sont rares et difficiles. La paralysie des membres inférieurs s'accompagne souvent même, dans l'hystérie, d'une perturbation correspondante des organes pelviens.

Nulle part il n'y a de contracture permanente.

Traitement. — Une cure de bains tempérés est essayée avec prudence. Une période d'excitation vive fait interrompre le traitement pendant quelques jours. Il est bientôt repris, et l'amélioration ne tarde pas à se manifester. M me de... reprend de la couleur, de la gaieté, de l'appétit et augmente d:- poids. L'état général devient excellent, grâce à la balnéation et aux eaux ferrugineuses et arsenicales prises en boisson.

L'alimentation, suivant le mode de Vigouroux, est essayée sur les deux bras durant le traitement hydriatique. Au bout de dix-huit jours de traitement, les bras, qui donnaient au début zéro à la pression, donnent au dynamomètre 20 kilos. M m0 de... monte les escaliers sans aide et fait cinquante à soixante pas sans appui.

Hypnotisme. — M mo de... est endormie et marche seule durant le sommeil hypnotique. Malheureusement ce moyen est abandonné à la suite d'une crise convulsive violente.

Gymnastique. — M m0 de. . . ne sait plus marcher. Soutenue par deux aides, et certaine de ne pas tomber, elle exécute devant moi les différents temps de la marche. Elle n'écarte plus les pieds, et les dirige en avant, comme un soldat sous les armes. Au bout de quelques leçons, ^a marche est plus sûre et plus coordonnée.

Enfin, après vingt jours de traitement, M me de. . . part très améliorée. L'élat général est excellent, elle monte les escaliers toute seule et peut soutenir une marche de cinquante à soixante mètres sans trop de fatigue.

Cette longue observation d'astasie-abasie est certainement d'origine grippale, et serait appelée par Weir-Mitchell

« ataxie motrice hystérique » (1). Blocq (2) a longuement étudié celte question le premier : Charcot et Richer (3) ont ensuite continué ce travail, et étudié ce syndrome au complet. M. Grasset, enfin (4), a nettement démontré que ce n'est là qu'un symptôme hystérique. Nous sommes donc bien en présence d'une hystérie post-grippale chez une prédisposée par ses antécédents héréditaires et personnels: les troubles sensitifs, les troubles moteurs, les crises précédées d'aura, l'ischurie, l'intégrité de tous les mouvements lorsque la malade est assise ou couchée, permettent d'établir le diagnostic d'une façon bien certaine.

Observation XXIV

(inédite) (Due à l'extrême obligeance de M. le D r Sacaze, chef de clinique)

D. . . (Marie), âgée de vingt-deux ans, est admise à l'hôpital Saint- Éloi le 26 juillet 1895, et occupe le n° 4 à la salle Bichat.

Sa famille habite Cette. Deux de ses sœurs sont mortes en bas âge : l'une d'elles avait toujours eu une santé un peu chétive.

Notre malade a été réglée à onze ans, sans aucun malaise. Il y a sept mois, elle contracta la grippe qui la fatigua beaucoup, et c'est peu de temps après qu'éclatèrent, pour la première fois, divers accidents nerveux (crises de bâillement, agitation, etc..) Ces accidents, au lieu de s'amender, vont, au contraire, en augmentant, et la malade offre de temps en temps de véritables attaques avec perte de connaissance.

Etat actuel- — Embonpoint considérable. La peau a un teint pâle : les glandes sébacées sont très développées. Sur les jambes, il semble qu'il y ait eu un peu d'oedème, la pression du doigt y détermine une petite cupule.

(1) Arch. de neurologie, 1888, n os 43 et 44.

(2) Leçons sur les maladies nerveuses des femmes, 1885.

(3) Média, contemp., 1883.

(4) Cliniques médicales, p. 131.

A certaines heures fixes de la journée, la malade présente des accidents nerveux, à caractère rythmique, qui consistent tantôt dans des crises de hâillement, tantôt dans des accès d'aboiement (cet aboiement est produit par une expiration brusque, très vive) (1), de hoquet ; parfois, elle se met à frapper des mains, elle se donne des soufflets, et cela pendant assez longtemps.

La fixité des heures où débutent ces manifestations est remarquable, si bien que l'on s'est demandé s'il n'y avait pas un peu de volonté de la part de la malade.

Pendant ces crises, les diverses sensibilités sont très diminuées : elles redeviennent normales lorsque la malade reprend son calme. Nous avons trouvé divers points douloureux à la pression, et nous avons remarqué que certains, particulièrement ceux des seins, du creux épigastrique, avaient la propriété, lorsqu'on les pressait fortement, soit de modifier la forme de la manifestation nerveuse, c'est-à-dire de transformer le bâillement en aboiement, soit de diminuer la fréquence des mouvements convulsifs produisant ces cris.

Les jambes sont faibles : la malade a une certaine difficulté pour marcher et se tient un peu penchée en avant.

Il semble qu'à certains moments il y ait du délire, ou du moins qu'elle ne se rende pas bien compte de la portée de ses actes. Pendant la nuit, elle dérange toutes les malades de la salle par ses cris, par son agitation, et il est impossible de lui faire comprendre de ne pas continuer : elle s'en excuse, en disant qu'elle ne peut pas s'en empêcher.

Appétit assez bien conservé. Constipation. L'abdomen est très développé par suite de l'embonpoint que présente cette jeune fille. Les urines sont limpides, d'un jaune peu foncé : l'examen n'y révèle ni sucre, ni albumine, bien que certains troubles, certains signes cardiovasculaires fassent penser à une néphrite chronique.

Au cœur, souffle d'insuffisance mitrale très net et expliquant l'œdème constaté plus haut.

Rien à signaler aux poumons.

Traitement. — Régime mixte (lait et aliments), lotions tièdes sur le corps, tous les matins.

La malade quitte l'hôpital le 18 août.

(1) Oddo, Toux spasmodique post-grippale (Marseille médical, 1892, n° 13). Comby, Grippe et Spasmes (Rev. mens. mal. enfance, 1890, p. 148).

C'est après la fin de l'infection grippale, que débute encore ici la névrose. Notons qu'elle fait son apparition à des heures absolument fixes : nous ne pensons pas qu'il y ait de la simulation, car, nous le verrons plus loin, elle serait difficile à être expliquée.

La malade, qui était sortie de l'hôpital très sensiblement améliorée, et que nous avons vue dernièrement chez elle, n'est point guérie : les crises sont moins fréquentes, moins fortes, mais elles existent toujours.

Observation XXV

(inédite)

Extraite du Mémoire de M. le professeur Villard, communiqué au Congrès de Bordeaux, le 10 août 1895.)

La fille X. . ., âgée de trente-trois ans, d'une constitution lymphatique, exerce la profession de domestique depuis l'âge de dix-huit ans. Dans les quelques places qu'elle a faites, elle est restée pendant une dizaine d'années chez un digue ecclésiastique, courbé par l'âge, pour lequel elle eut un dévouement sans limites. Très affectée par la mort de ce vénérable maître, elle tomba dans une religion excessive qui se manifestait dans les moindres actes de sa vie, si bien que, devenue servante dans d'autres maisons, elle n'eut, dans la suite, d'autres distractions que la prière ou des pratiques exagérées.

Depuis deux ans environ, elle était au service d'une dame de Marseille qui avait bien remarqué son caractère bizarre et peu communicatif, mais qui, au point de vue de la santé générale, n'avait rien observé de particulier. Au dire des domestiques de la maison, la fille X. . . était fantasque et se tenait à l'écart de tout le monde. Elles ont raconté qu'elle allait très souvent consulter son confesseur, et que, plusieurs fois dans la nuit, elle prétendait avoir des apparitions dans lesquelles des anges ou des saints lui ordonnaient de se livrera telle ou telle pratique religieuse. Ce qui était plus ordinaire, c'était de l'entendre réciter des prières à haute voix, pendant une bonne partie de la nuit. Personne cependant n'avait remarqué chez elle ni exaltation dans les actes, ni crises nerveuses d'aucune nature.

Quelques jours avant la crise qui fait l'objet de cette communication, cette jeune fille devint plus sombre que de coutume. Prétextant une fatigue assez grande, elle avait signifié son congé à la dame chez qui elle était, bien qu'elle lui fût très attachée et très dévouée, en lui disant qu'elle n'était pas digne de rester chez elle. De plus, elle avait raconté que des malfaiteurs avaient pénétré dans sa chambre et lui avaient dérobé quelques menus objets. Depuis cette époque, elle avait conservé l'idée fixe des voleurs et elle montait à chaque instant dans son modeste réduit pour s'assurer que tout y était en ordre. Pour plus de sûreté, elle avait descendu son linge chez sa maîtresse, craignant qu'il ne disparût à son tour. Tout cela se passait vers la fin de juin dernier.

Telles sont les grandes lignes des antécédents de cette malade. Comme on le voit, ces antécédents n'ont jusqu'ici qu'une valeur bien restreinte. Il eût été intéressant de connaître le passé familial de la fille X. . ., mais personne n'a pu nous édifier à cet égard, et du jour où elle a été soudainement frappée par le mal qui devait l'emporter, elle a été réduite à l'impuissance d'exprimer sa pensée. J'apprends à la dernière heure qu'un de ses frères avait été enfermé dans un asile d'aliénés.

Un détail cependant que je dois mentionner ici, c'est que, dans son avant-dernière place où elle était en janvier 18S9, elle se faisait déjà remarquer par un besoin irrésistible de sommeil, à telles enseignes que plusieurs fois on l'avait trouvée profondément endormie dans sa cuisine ou ailleurs. Les personnes qui l'ont connue à cette époque nous ont assuré qu'elle riait ou qu'elle pleurait à propos de tout ou de rien, et qu'elle ne paraissait pas très bien équilibrée. Ce qui est certain, c'est que, le 2 janvier 1890, au plus fort de la grande épidémie de grippe, dont nous avons tous gardé le triste souvenir, elle fut subitement influenzée avec tous les habitants de la maison, et qu'elle resta endormie pendant trente-six heures, sans qu'il fût possible de la réveiller. Cette crise de sommeil prolongé ne laissa rien après elle, sauf une faiblesse assez grande qui fut lente à disparaître.

Arrivons maintenant à des faits plus précis et plus récents, puisqu'ils remontent à peine au 2 juillet dernier et qu'ils se sont déroulés sous nos yeux, du 2 au 10 du même mois, c'est-à-dire dans l'espace d'une semaine. La fille X... se disposait donc à quitter la place qu'elle occupait, toujours obsédée par la crainte des malandrins, lorsque, le 2 juillet, vers cinq heures du soir, elle fut trouvée affaissée dans sa

cuisine, ne donnant presque plus signe de vie. Mon chef de clinique, le D r Cassoute, voisin de la maison, fut appelé en toute hâte. Il trouva la malade aux prises avec une attaque syncopale, pouls filiforme, refroidissement des extrémités, sueurs froides, etc.. Quelques soins énergiques eurent bientôt raison de cet état ; mais quelques instants après, la malade, que l'on avait transportée dans son lit, tomba dans un sommeil léthargique, avec résolution complète des membres, analgésie générale et conservation de la sensibilité tactile. Ce sommeil dura jusque vers le matin du lendemain. Pendant toute sa durée, il fut impossible d'alimenter ou de faire boire la malade qui serrait énergiquement les dents.

Au moment du réveil, qui fut tout spontané, la malade se leva pour uriner et dit quelques mots à une personne qui l'avait veillée. Elle parlait à voix très basse, disant qu'elle avait entendu tout ce qui s'était dit autour d'elle, puis elle se rendormit de plus belle.

Dans l'après-midi du second jour, c'est-à-dire le 3 juillet, elle fut transportée à l'Hôtel-Dieu où l'on prit sa température qui dépassait 39°, constatation déjà faite la veille par le docteur Cassoute. A son arrivée dans la clinique, salle Elisabeth, n° 2, elle prononça encore quelques paroles, faisant ses recommandations en cas de mort, « car elle se sentait, disait-elle, très malade. » Elle retomba bientôt en état de sommeil, serrant toujours les dents, lorsqu'on essayait de lui faire avaler quelque chose. L'insensibilité à la douleur était encore complète et généralisée, bien que la sensibilité tactile persistât. Le frémissement des paupières s'exagérait lorsqu'on soufflait sur la figure, et, à plusieurs reprises, nous pûmes observer que les muscles de la face se contractaient rapidement lorsqu'une mouche venait se poser sur le visage. De plus, la malade supporta, pendant quelques instants et sans réaction, un flacon d'ammoniaque que l'on promena sous le nez; mais, au bout d'une minute ou deux, si le flacon est maintenu sous les narines, elle tourne brusquement la tête voulant se soustraire évidemment à une impression trop forte et trop désagréable. Lorsqu'on la découvre, elle baisse elle-même sa chemise, dans un geste de pudeur très marquée, ou bien, elle ramène ses bras sur la poitrine, si on lui découvre les seins.

Lorsqu'on soulève les paupières, les globes oculaires apparaissent convulsés en haut et en strabisme convergent. Notons enfin une contracture légère des fléchisseurs de la jambe droite sur la cuisse, et plus marquée des fléchisseurs du pied sur la jambe. La respiration est nor-

maie, le cœur n'offre rien de particulier, le pouls n'est pas très fréquent, la température a baissé d'un degré, les selles sont nulles. Quant aux urines, la malade mouille continuellement son linge, mais elle a soin de jeter le drap mouillé hors du lit ou de le rouler à côté d'elle. Dans le courant du second jour, après son entrée à l'hôpital, elle eut un court réveil pendant lequel elle absorba une certaine quantité de lait qu'elle avait sur sa tablette, recommanda qu'on la laissât tranquille et se rendormit de nouveau. Rien de spécial ne fut noté pendant douze heures ; la malade dormit d'un sommeil très calme, refusant toute boisson et mouillant toujours son lit. Un bain froid de courte durée fit cesser cet état pendant quelques instants, mais, sous son influence, la fluxion du pied et de la jambe s'accentua davantage. Le 6, vers six heures du matin, elle commença à réciter, à voix très haute, des prières sans suite, répétant toujours les mêmes choses, celles-ci entre autres : « Ma foi est vive, mon amour est sincère, sainte Marie, priez pour moi!» ou bien encore: « Prions pour les âmes des trépassés. . . » Cet état extatique, pendant lequel les yeux étaient entr'ouverts et le visage impassible, dura jusqu'à onze heures et fit place à un sommeil plus agité que précédemment ; mais, à partir de ce moment, la malade ne devait plus se réveiller. La température ayant de nouveau augmenté, j'ordonnais un second bain froid qui, pendant quelques heures, abaissa l'hyperthermie et calma l'excitation : toutetefois il fut impossible d'alimenter la malade qui refusait toujours les aliments. Les lavements alimentaires, répétés plusieurs fois par jour, étaient immédiatement rendus; la sonde œsophagienne ne pouvait pas être introduite, il fallait cependant à tout prix soutenir les forces de la malade. Une sonde, introduite par le nez, permit d'injecter des aliments liquides dans l'estomac ; mais rien ne fut supporté, les vomissements ne tardaient pas à rejeter les substances ingérées. L'asthénie devint bientôt inquiétante, malgré les injections hypodermiques de caféine et de cognac, des frictions stimulantes et autres excitants. Les deux derniers jours, le cœur baissa d'une manière notable, présentant le caractère embryocardique ; les lèvres et les dents devinrent fuligineuses, les narines pulvérulentes, les vomissements continus. Des troubles vaso-moteurs, à marche rapide, tels que refroidisssement périphérique, cyanose des extrémités, faciès cholérique, nous firent pressentir et affirmer une terminaison fatale à brève échéance. En effet, la mort eut lieu le 10 à deux heures de l'après-midi, précédée d'une dilatation pupillaire considérable, sans que la malade ait jamais

présenté, à aucun moment de sa maladie, la moindre crise convul-

sive.

C'est à dessein que nous n'avons rien voulu changer dans la rédaction de cette observation qui nous a été si aimablement communiquée par M. le professeur Villard. C'est qu'en effet, elle est très instructive pour nous.

Tout d'abord, comme notre Maître le pense, nous sommes persuadé que nous avons affaire ici à une hystérique. Nous ne pensons pas que l'on nous conteste ce point, si l'on se remémore les stigmates sensitivo-moteurs, les crises léthargiques et le caractère de la malade.

Cette observation nous montre, en outre, que la névrose est d'autant plus grave, qu'elle met plus de temps à apparaître après l'infection. Ici, le cas est bien net, et certainement la gravité de la névrose s'explique par les toxines qui ont été élaborées par les microbes, et qui ont été la cause déterminante de l'hystérie.

Nous sommes, de plus, en présence d'une névrose à forme particulière, syncopale, et nous voyons qu'elle est d'une gravité exceptionnelle.

Quantaurôle, enfin, de l'infection, ilestabsolument, croyonsnous, indiscutable. « Le jour où je la vis pour la première fois, ajoute l'auteur du Mémoire, j'émis l'opinion que derrière son hystérie narcoleptique pouvait bien se cacher une cause infectieuse, telle que la grippe. Cette opinion provoqua autour de moi un sourire d'incrédulité facile à comprendre. Mais je la maintins, tout en faisant quelques prudentes réserves. Je savais, en effet, pour l'avoir observé dans quelques rares .occasions en 1890, que l'influenza revêt parfois la forme syncopale et que, sous cette forme, elle peut entraîner la mort. J'avais même été témoin d'un fait de ce genre ei je ne l'avais pas oublié. Il m'était donc permis de croire que ma malade

pouvait payer son tribut à une atteinte grippale tardive, maladie qui ne l'avait pas respectée en 1890, et qui s'était traduite à cette époque par une crise unique et prolongée de sommeil hystérique. Oserai-je aujourd'hui encore affirmer qu'il en a été ainsi, après avoir assisté à l'évolution d'une maladie qui excitait dans ma clinique le plus saisissant intérêt? Je n'hésite pas à répondre par l'affirmative. . . la grippe, dont l'action sur le système nerveux est primordiale, est une affection déprimante au premier chef. Se produisant sur un sujet dont la résistance est réduite à sa plus simple expression, elle ne peut être que très grave, surtout en réveillant des manifestations, je dirai presque diathésiques, dont l'effet est d'amoindrir davantage les forces réactionnelles de l'organisme. »

Nous le voyons donc, c'est bien l'infection grippale qui a provoqué la névrose : elle a été si intense qu'elle a pu donner naissance à la forme la plus grave de l'hystérie.

Page 1