ANATOMIE PATHOLOGIQUE
On prévoit la brièveté forcée de ce chapitre, — qui figure ici surtout pour compléter le plan de notre travail, — l'hystérie faisant encore partie de ce groupe des névroses, que l'on a pourtant restreint dans ces dernières années et qui est destiné à disparaître.
Il n'est pas admissible, en effet, que des troubles aussi graves que ceux de l'hystérie, de l'épilepsie, de la paralysie agitante, se produisent, sans entrainer avec eux une lésion matérielle, appréciable. C'est là aussi l'opinion de Strumpell, qui soutient qu'il y a dans l'hystérie « des lésions matérielles inconnues, mais certaines ». Les progrès de l'anatomie pathologique ne tarderont pas, nous l'espérons, à restreindre ce cadre des névroses, d'où, il n'y a pas longtemps, on a déjà rayé la paralysie générale et l'ataxie locomotrice. Ce qui, peutêtre, fera tarder la solution de l'hystérie, c'est, qu'en effet, il n'est pas possible de faire des autopsies de malades morts d'hystérie. On meurt bien hystérique, mais on ne meurt pas de l'hystérie. Les complications qui déterminent la mort, l'emportent alors sur la névrose, et de même qu'elles en cachaient les symptômes, de même elles en masquent les lésions.
On le voit donc, l'étude anatomo-pathologique de l'hystérie offre une difficulté à peu près insurmontable. Quand il s'agit d'un processus aigu, déterminant la mort par lui-même, on peut prendre l'agent infectieux sur le fait. Mais ici, il n en
est plus de même, et l'on en est réduit à émettre des hypothèses plus ou moins fondées.
Briquet (1) a été un des premiers à vouloir nous donner un exposé des lésions hystériques, mais les idées que l'on avait à son époque sur la névrose n'étaient point encore assez justes. C'est ainsi qu'il examine longuement les lésions que l'on peut trouver dans les organes génitaux, l'utérus en particulier, et nous savons maintenant ce qu'il y a de faux dans cette concep tion de l'hystérie.
Ch. Lepois et Wi 11 i s ont bien signalé aussi de l'œdème de la pie-mère, des collections séreuses dans les ventricules et à la base du cerveau, mais ils avaient là des cas de mort par méningite chronique, et, dès lors, leur constatation perd sa valeur. Les recherches anatomo-pathologiques, d'ailleurs, de cette époque, n'étaient point encore suffisamment avancées, et nous ne nous étonnons pas de la conclusion à laquelle arrive Briquet. « L'hystérie est donc, nous dit-il, une lésion dont la cause matérielle échappe à nos sens ; voudrait-on, devançant les faits, prétendre que, bien que invisible, cette cause matérielle existe ? Ce serait, ce me semble, manquer de philosophie. L'hystérie, tout le monde en convient, se manifeste par un trouble dans les actions nerveuses. Or ce que nous nommons influx nerveux est-il un fluide analogue à celui duquel résultent les actions électriques, une véritable matière qui peut être troublée dans sa composition; est-il tout simplement le résultat d'ondulations analogues à celles qui, selon Fresnel, produisent la chaleur et la lumière, c'est-à-dire une simple modification du mouvement? Jusqu'à présent personne n'en sait rien, et il me semble prématuré de vouloir prendre un parti dans une question de matérialité. »
Mais, si nous poursuivons nos recherches dans les traités
(1) Briquet, Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie, Paris, 1859.
les plus récents de neuropathologie, nous constatons malheureusement que cette question n'a fait aucun progrès, puisque, la plupart du temps, elle n'est même pas signalée, comme par exemple dans le très remarquable ouvrage de Gilles de la Tourette.
M. Grasset qui, dans son Traité des maladies du système nerveux (1), consacre quelques mots sur ce point, dit textuellement que « l'hystérie est toujours une vraie névrose, qu'il n'y a pas de lésion le plus souvent, et, en tout cas, qu'il n'y a pas de lésion constante. » '
Au début de ce chapitre, l'idée que nous avons émise est en désaccord avec celle de notre Maître. C'est avec le plus grand regret que nous ne pouvons la rectifier, et nous espérons que M. Grasset nous excusera de ne point partager totalement son idée. Il nous semble, en effet, qu'une lésion s'impose dans l'hystérie. Elle n'est point encore connue jusqu'ici, soit; mais les progrès de l'anatomie pathologique combleront bientôt, nous l'espérons, cette lacune : l'hystérie doitdisparaitre du groupe des névroses.
(1) T. II, p. 786.
SYMPTOMATOLOGIE
La difficulté que signalent MM. Grasset et Rauzier, dès les premières lignes de la symptomatologie de l'hystérie en général, est augmentée dans l'hystérie post-grippale, et nous n'étonnerons personne en disant, après avoir parcouru les diverses observations qui précèdent, qu'il est impossible de présenter une symptomatologie d'ensemble. Après tous les divers travaux qui ont été faits, en effet, sur la grippe en particulier, l'on s'est accordé pour dire que cette infection présentait une grande variété morphologique. C'est une infection qui peut atteindre tout notre organisme, et l'on voit par là combien il est difficile de ramener toutes les formes à des types bien définis (1).
Il en est absolument de même de l'hystérie post-grippale, et nous n'avons, en effet, qu'à nous remémorer nos observations, pour constater que presque toutes diffèrent l'une de l'autre. Tantôt, en effet, ce sont les phénomènes moteurs qui dominent (obs I, XX, XXII, XXIII); tantôt ce sont les troubles hémianesthésiques (obs. VI, X, XVI) ; tantôt c'est la forme mentale qui l'emporte (obs. II, XII, XIII, XIV, XV, XVII); tantôt c'est du mutisme (obs. XXII) ; tantôt c'est la forme convulsive (obs. V, VII, XXIV) ; tantôt c'est la douleur (obs. VIII, IX, XI) ; tantôt enfin c'est la l'orme syncopale avec crises de sommeil (obs. XXV).
A les regarder de près, on voit même que toutes ces diver-
(1) Grasset, Cliniques (Loc. cit).
ses formes se combinent entre elles, comme l'a vu le Joubioux, et qu'il est difficile parfois, dans une observation, de dire quel est le trouble dominant.
Tous les auteurs n'ont pu vaincre cette difficulté, et Biet, au mois d'avril dernier, dans sa thèse inaugurale, résumant la question, disait : « Tantôt, à la suite d'une grippe légère, le ou la malade éprouve une légère crise d'énervement, avec sensation de boule au gosier, se terminant par d'abondantes larmes et une émission considérable d'urines incolores, et tout rentre dans l'ordre; — tantôt il se produit une ou plusieurs attaques assez fortes, qui peuvent être accompagnées de délire, avec hallucinations conscientes ; — tantôt c'est une manifestation viscérale de l'hystérie : congestion pulmonaire fugace par exemple, soudaine, sans toux ni fièvre, avec violente douleur décote et phénomènes hysléroïdes (boule, soubresauts, palpitations, envies de s'étirer), puis la guérison survient ; — tantôt survient une crise (palpitations, boule, sifflements d'oreille, crise de pleurs), qui se répète fréquemment pendant plusieurs semaines puis disparaît; — signalons enfin la grande hystérie ou hystéro-épilepsie, suivie de phénomènes nerveux de même nature, très tenaces, et de crises souvent répétées (1). »
On le voit donc, la symplomatologie de l'hystérie n'a rien de fixe: on ne peut pas la caractériser. Nous avons vu plus haut que, jusqu'à un certain point, les autres hystéries toxiques avaient un signe particulier qui permettait de les distinguer l'une de l'autre. Nous avons vu que chaque névrose infectieuse était presque à part. Ici il n'en est rien, et c'est là même un des caractères de la névrose qui nous occupe, que de ne pouvoir être distincte tout à fait, que de ne pas avoir de cachet particulier, semblant prouver ainsi que c'est bien la
(1) Loc.cit., p. 27.
grippe — elle-même impossible à limiier — qui l'a fait éclore^ Dès 1890,Perrand (1) donnait ainsi son opinion sur la question: « Les accidents nerveux de la grippe peuvent se résumer ainsi : au début, accidents nerveux caractérisés par une hyperexcitabilité des fonctions nerveuses, laquelle s'est manifestée surtout par des douleurs de la tête et des membres, parfois même par un délire aigu et violent, délire d'action, auquel dans l'épidémie de 1837, on a pu, à New-York, attribuer l'élévation du chiffre de suicides. »
Serrant de plus près la question, Mendel (2) disait en 1890 : « Sans doute les psychoses consécutives à l'influenza ne se distinguent en rien de celles qui suivent les maladies aiguës», et, à la même séance, Munter(3) approuvait cette idée en ajoutant: « Les psychoses qui succèdent à l'inflenza n'ont jusqu'à présent révélé aucune particularité qui soit propre à cette maladie. »
Plus tard, Ulliel, dans sa thèse inaugurale, ajoute également (4): « Étant données les voies de transport des microbes dans l'économie, on s'explique la multitude des points qui peuvent être atteints, la diffusion des lésions, et, par suite, la marche bizarre et la coexistence curieuse des divers symptômes. »
Plus récemment, Bidon, dans l'intéressant mémoire dont nous avons déjà parlé, est du même avis: « L'hystérie sous toutes ses formes, dit-il (5), peut être la conséquence de la grippe. »
Dans son Traité des maladies nerveuses, Blocq, après avoir reconnu la difficulté qu'il y a à classer les symptômes de
(1) 21 février 1890.
(2) McDtlel, Soc. psychiatrique Berlin (15 mars 1890).
(3) Munter, Soc. psychiatrique Berlin (même séance).
(4) Ulliel, loc. cit., page 61.
(5) Bidon, loc. cit.
l'hystérie en général, dit, pour l'hystérie infectieuse plus particulièrement^) : « Elle ne diffère pas cliniquement, comme on on pouvait s'y attendre, des mêmes névroses lorsqu'elles surviennent à la suite d'une émotion morale ou d'une intoxication. »
On le voit, tous les auteurs ont donc la même idée sur cette question. Il n'y a pas une symptomatologie de l'hystérie infectieuse : il y a des symptomatologies. Impossible de les caractériser en quelques mots. Elle varient avec l'individu, avec ses antécédents, avec ses tares névropathiques, avec son locus minorls reslstentiee. C'est l'individu en un mot qui crée sa symptomatologie. Contrairement à presque toutes les autres hystéries toxiques qui, nous l'avo ns vu, ont chacune un caractère particulier, il est impossible d'en trouver pour celle-ci, et c'est précisément là ce qui la différencie des autres. La localisation des germes morbides est tellement capricieuse que, suivant qu'elle se fait dans tel ou tel système, elle donne lieu à tel ou tel symptôme.
(1) Loc. cit., page 48.