DIAGNOSTIC
Le diagnostic de l'hystérie en général a eu un début très difficile. Sydenham et Frank prétendaient, en effet, que cette affection imite toutes les maladies qui arrivent au genre humain, et le premier disait: « Quand j'ai bien examiné une malade et que je ne trouve en elle rien qui se rapporte aux maladies connues, je regarde l'affection dont elle est prise comme une hystérie. » Ces mots, qui nous font sourire aujourd'hui, ne sont plus admissibles après tous les progrès que la neuropathologie vient de faire en ces dernières années. On peut, en effet, établir maintenant, le plus souvent, le diagnostic de la névrose sur des données tellement positives, qu'il ne fait plus l'ombre d'un cloute.
D'abord la question de la simulation a été approfondie, et on a vu qu'elle avait été beaucoup exagérée. Il est, en effet, certains symptômes que les hystériques ne peuvent simuler : l'anesthésie, la contraction des muscles suivant la distribution exacte des nerfs, l'hémiléthargie, l'hémicatalepsie, par exemple.
Nous ne nous arrêterons pas longtemps à faire ici le diagnostic différentiel de l'hystérie et de l'épilepsie. Le cri étouffe, au début seulement, le manque d'aura, l'attitude constante, l'absence de tympanisme, la non-influence de la compression ovarienne sur les accès, le sommeil profond, la stupeur, l'absence d'anesthésies et du rétrécissement du champ visuel ;
voilà tout autant de symptômes qui fixeront rapidement le médecin sur la névrose (1).
Il n'y a que quelques jours, M. Gilles de la Tourette (2) a établi de main de maître ce diagnostic différentiel : « la chute subite sans aura avec perte de connaissance complète, la morsure de la langue et l'émission involontaire d'urine » sont, pour lui, les trois éléments principaux qui différencient l'épileptique de l'hystérique.
Il faut reconnaître toutefois, comme le remarque l'auteur, que le diagnostic est plus difficile, lorsque les névroses sont combinées. « Il faut, dit-il alors, avoir recours à l'analyse des urines. L'accès d'épilepsie, ainsi que l'ont montré MM. Lépine et Mairet (3), fait pendant vingt-quatre heures monter le taux de tous les éléments solides de l'urine. L'attaque d'hystérie, pendant la même période, comme je l'ai établi avec M Cathelineau (4), fait, au contraire, tomber le taux du résidu fixe, le volume de l'urine ne subissant guère de modifications dans les deux cas. Par exemple, pour ne prendre que l'urée, si l'excrétion normale est de 25 grammes par vingtquatre heures, vous obtiendrez 35 à 40 grammes pour un accès d'épilepsie et 12 à 15 grammes pour une attaque d'hystérie ; ce sont là, vous le voyez, de grosses différences. De plus, dans l'épilepsie, les rapports des phosphates terreux aux phosphates alcalins, normalement de 1 à 3, restent conservés. Dans le paroxysme hystérique, au contraire, ce rapport devient comme 1 est à 2 ou 1 à 1 ; c'est ce que nous avons nommé V Inversion de la. formule des phosphates, qui jointe à l'abaissement du taux du résidu fixe : urée, chlo-
(1) Huchard, loc. cit., p. 1094.
(2) Semaine médicale, 16 octobre 1895, n° 51.
(3) Mairet, L'acide phosphorique chez les hystériques. Paris, 1884.
(4) Cathelineau, Nutrition dans l'hystérie, Paris, 1890, et Progrès méd., 14 février 1891.
roses, sulfates, etc., constitue la formule chimique de l'attaque d'hystérie. Pour les états de mal ou les accès subintrants de longue durée, vous possédez encore un excellent élément d'appréciation indiqué par M. Bourneville : la température s'élève dans l'épilepsie ; elle ne dépasse pas la normale dans le paroxysme hystérique prolongé. »
Le diagnostic, d'autre part, entre l'hystérie et la neurasthénie est aussi facile, M. Dubois (d'Amiens) (1) dès 1837, l'a fait d'une façon si remarquable que les auteurs n'y ont rien pu ajouter depuis. L'absence d'attaques, les préoccupations constantes de la santé, la tristesse, les inquiétudes morales vives et continuelles, l'emploi abusif de toutes sortes de médications, les névroses multiples et les lésions organiques consécutives, telles sont, pour M. Dubois, les principaux signes qui mettront toujours sur la voie du diagnostic (2).
On peut aussi penser à une méningite grippale (3), mais il y a au début une élévation de température de 39° à 40° et des douleurs lombaires et céphaliques beaucoup plus intenses que dans la grippe ordinaire. La démarche devient pénible, les pieds traînent, le corps se meut tout d'une seule pièce comme s'il était soudé, la nuque se contracte, la tête est renversée rigide sur la colonne vertébrale, et le malade a la plus grande difficulté à se tourner dans son lit. Les membres inférieurs sont hyperesthésiés, faibles, mais n'ont pas de pa-
(1) Histoire philosophique de l'hystérie et hypochondrie, Paris, 1837.
(2) Lehr, Neurasthénie post-grippale {Dent. med. Woch., 1890, n° 41, p. 908).
Lévy, Neurasthénie post-grippale {Gaz. hop., 17 juin 1893).
Desseaux, Neurasthénie post-çjrippale {Normand, méd., 1 er février 1893).
(3) Trouillet et Esprit, Méningo-encéphalopathies de nature grippale {Sem. méd., 1895, n° 21).
Fissinger, Méningite spinale grippale (Gaz. méd., Paris, 18 octobre 1890). Macé, Des accidents pseudo-méningitiques dans l'hystérie (Th. Paris, 1887-88, n" 70).
ralysies. On le voit donc, ce ne sera qu'au début, lorsque la névrose ne sera pas encore bien déclarée, qu'il sera possible de la confondre avec une méningite.
Enfin, bien que les observations de myélite post-grippale ne soient pas nombreuses, il faut également y penser (1). D'ordinaire, elle arrive à la convalescence. Le malade ressent un très grande faiblesse dans les jambes accompagnée de douleurs sourdes, puis, assez vite, le tableau de la myélite diffuse aiguë se développe : anesthésie absolue des membres inférieurs, rétention d'urine et de matières fécales, troubles trophiques, température élevée. On le voit, le tableau est bien différent de celui de la névrose !
Mais, comme l'a dit M. Grasset, il est intéressant de voir les relations qui peuvent exister entre l'hystérie et les affections aiguës. Ces relations, avec les affections aiguës — grippales surtout — sont connues depuis peu et cependant elles ont été fort bien étudiées (2). Au cours d'une influenza on observe, en effet, des malades qui présentenf des accidents comateux, apoplectiformes, ainsi que le syndrome complet de la méningite, etqui, une fois guéris, n'offrent plus de traces des symptômes encéphaliques manifestés. Il s'agit là, alors, sans doute, de congestions cérébrales passagères. Ces congestions peuvent s'accompagner de petites hémorragies, et nous avons,
(1) Féréol, Myélite grippale. — Soc. méd. des hôp. (21 février 1890). Benett, The Lancet (W février 1890).
Paret, Méningo-encêphalojiathie diffuse post-grippale. — Lyon médical (9 octobre 1892).
Mackay, Mèningo-myélile ctrv. post. post-grippale. The Lancet (l or août 1891). Fissinger, Myélite grippale. Gaz. méd. (Paris, 17 septembre 1892). Deroye, Myélite ascendante, grippale. Bourgogne méd. (octobre 1893).
(2) Brosset, Névrites périphériques post-grippales. (Lyon méd., 15 mars 1891. Desplats, Névrites post grippales (Journ. des se. méd. de Lille, 1890, p. 78). Bonnet, Névrites périphériques infectieuses aiguës (Th. Lyon, 1892-1893,
en effet, des cas d'apoplexie cérébrale grippale rapportés par Prentin (1), par Furbringer (2), par Kœnigsdorff (3).
A côté de ces phénomènes, Gubler a décrit les amyosthénies, Déjerine les lésions périphériques et Landouzy (4) les lésions centrales du système nerveux dans les maladies aiguës. Mais on voit facilement que, si les rapports sont étroits avec la névrose, le diagnostic n'en sera point cependant difficile et que l'on arrivera, sans trop de calcul, à le poser définitivement.
Les névrites grippales peuvent enfin être le point de départ de troubles trophiques d'une gravité variable : troubles vasomoteurs, congestifs, amyotrophies. Des exemples très nets ont été donnés par Joffroy et Martel (5). Il suffit d'être prévenu pour éviter la confusion possible.
(1) Prentin, Med. new (29 août 1890).
(2) Furbringer, Berlin. Klin. Woch. (21 décembre 1891).
(3) Kœnigsdorff, Deutsch med. Jour. (10 mars 1892J.
(4) Landouzy, Contribution à l'étude des convulsions et des paralysies liées aux méningo-encéphalitesfronto-pariétales. (Th. Paris, 1876, t. XIII, n° 101).
Landouzy, Des paralysies dans les maladies aiguës, (Th. agrég., 1880).
(5) Soc. méd. des hôp. (12 avril 1894).