DEFINITION ET INTRODUCTION
On serait tenté de juger inutile une définition de l'hystérie post-grippale, et il semble, en effet, que ce qualificatif seul suffise pour donner au lecteur une idée nette et concise du sujet qui fait le but de notre travail.
Il n'en est rien toutefois, et c'est précisément autant pour éviter de tomber nous-même dans une confusion qui va être signalée bientôt, que pour nous soustraire à des objections qui ne manqueraient pas de nous être posées, que nous tenons à donner, dès le début, une définition de l'hystérie postgrippale telle que nous la comprenons.
Que faut-il donc entendre par là? Une hystérie sera postgrippale, lorsque, chez un individu prédisposé par son système nerveux, elle surviendra uniquement à la suite d'une grippe, toute autre infection étant éliminée, ou n'ayant produit avant cette grippe aucun symptôme névropathique sérieux. Nous
laisserons donc de côté tous les cas dans lesquels la grippe a aggravé une hystérie préexistante : ils seraient, en effet, trop nombreux. Notre but est de réunir toutes les observations dans lesquelles la névrose, jusque-là sans aucune manifestation nette, est survenue à la suite de l'infection grippale.
Le mot infection que nous venons de prononcer, reviendra plusieurs fois dans notre thèse. Il est opportun d'en préciser le sens, car cela nous aidera à dire ce qu'est une hystérie infectieuse et à voir les rapports que cette dernière présente avec l'hystérie post-grippale.
Dans la littérature médicale contemporaine, le mot infection (inficere, gâter, altérer) n'a pas été dévié de son vrai sens étymologique. Tous les auteurs s'accordent, en effet, à entendre par là, la rupture de l'équilibre normal de notre organisme et l'introduction, dans cet organisme, d'agents infectieux spéciaux auxquels on a donné le nom de microbes. La maladie infectieuse sera la lutte qui se fera entre l'agent infectieux ou ses toxines, d'une part, et l'organisme d'autre part (1). Il en résulte que, dans notre thèse, nous considérerons le mot « infection » comme synonyme « d'invasion microbienne » et « maladie infectieuse » comme synonyme de « maladie microbienne. »
Tout ce que nous venons de dire de la maladie infectieuse en général, nous dispensera de nous étendre longuement sur l'hystérie infectieuse, disons mieux, sur les hystéries infectieuses. D'abord niées en Allemagne par Oppenheim etThomsen (2), elles ont été, dans ces dernières années, très bien étudiées et elles ont maintenant leur place bien nette dans la pathologie. Toutes les diverses variétés, en effet, ont donné lieu à des travaux fort instructifs.
(1) Ménard, Paralysies para-infectieuses (Th. Montpellier, 1892-1894, n° 44).
(2) Oppeuheim et Thomsen, Berlin, 1881. — Voir aussi Bull, méd., 1888, n° 8.
Furet (1) et Grasset (2) ont décrit l'hystérie post-typhique.
Grenier (3), en 1888, a fait l'étude de l'hystérie post-scarlatineuse, et Berbez (4), en 1886, avait déjà fait celle de l'hysrie post-pneumonique.
Souza-Leite, dans les Archives de neurologie (1886), traite l'hystérie post- rhumatismale , et, l'année suivante, Achard (5) publie ses travaux sur l'hystérie post-syphilitique, bientôt suivis de ceux de Richard (6), de Polain (7), Raymond (8), Schmitt (9), Moravsik (10), Rouby (11) et Fournier (12).
L'hystérie paludéenne, enfin, a son histoire dans les publications de Marmisse (13), Grasset (14), Vincent (15), Ricoux (16),
(1) Furet, Contribution à F étude de l'hystérie dans ses rapports avec les divers états morbides (Th. Paris, 1887-1888, n° 284).
(2) Grasset, Gazette des sciences médicales de Montpellier (mars 1890) ou Cliniques médicales, p. 414.
(3) Grenier, Arch. générales de médecine.
(4) Berbez, Revue de médecine, 1886. — Voir aussi Gazette des hôpitaux 14 janvier 1888.
(5) Achard, Apoplexie hystérique (Th. Paris, 1886-1887, n° 180). — Voir aussi Debove, Apoplexie hystérique (Soc. méd. des hôpitaux, 1886).
(6) Richard, Contribution à l'étude de l'hémiplégie hystérique chez les syphilitiques (Th. Paris, 1887-1888, n° 51).
(7) Potain, Gazette des hôpitaux, 1887, n° 47 et 53.
(8) Raymond, Progrès médical, 1888.
(9) Schmitt, Revue de médecine de l'Est, 1888.
(10) Moravsik, Centr. f. Nerven, 1888, IX, page 20.
(11) Rouby, Contribution à l'élude de l'hystérie toxique, de l'apoplexie hystérique dans la syphilis (Th. Paris, 1888-1889, n° 136).
(12) Fournier, Soc. de dermatologie et de syphiligraphie, mai 1893.
(13) Marmisse, Fièvre intermittente à forme hystérique chez un garçon de quatre ans (Gaz. méd. Bordeaux, 1876, n° 4).
(14) Grasset, Montpellier médical, 1876, XXXVI, page 311.
(15) Vincent, Des paralysies dans la fièvre intermittente et pathogénie (Th. Montpellier, 1878, n° 42).
(16) Ricoux, Fièvre intermittente larvée à forme hystérique [Gaz. hebd. de méd. et de chir., 1878).
Bourru (1), Boinet et Salebert(2), Guinon (3), Lejonne (4), Teissier (5), Crespin (6) et Clément (7).
On le voit, par cette bibliographie qui n'a pas la prétention d'être complète, les hystéries infectieuses sont connues et étudiées dans tous leurs détails et dans toutes leurs variétés. Mais, et c'est ce que nous tenons à noter, il y a, dans chacune des formes que nous venons rapidement de passer en revue, un point caractéristique que l'on ne retrouve pas dans l'hystérie commune, dans la névrose en général ; en d'autres termes, toutes les hystéries infectieuses ne sont pas calquées l'une sur l'autre, et chaque variété a son cachet particulier.
C'est ce point qui a été signalé par notre maître, M. le professeur Grasset, dans ses cliniques de l'année dernière. « Ce qui caractérise, dit en effet M. Grasset, les hystéries toxiques et infectieuses, c'est qu'elles représentent quelquefois, dans leur histoire, certains traits de l'empoisonnement et de l'infection ordinaire (8). »
Cherchons, en effet, les observations d'hystérie paludéenne. Ne trouvons-nous pas, nous ne dirons pas dans toutes, mais tout au moins la plupart du temps, cette intermittence qui fait
(1) Bourru, Des maladies des centres nerveux consécutives au paludisme (Arch. méd., 25 octobre 1887).
(2) Boinet et Salebert, Troubles moteurs dans V 'impaludisme (Rev. de méd., 10 novembre 1889, et Sem. méd., 1894, n° 22, page 174).
(3) Guinon, Agents provocateurs de l'hystérie (Thèse de Paris, 1888-89, n° 140.
(4) Lejonne, Influence du paludisme sur le développement des névroses (Thèse Lyon, 1890-91, n°549).
(5) Teissier, Accidents nerveux lointains du paludisme (Bull, médical, 1890).
(6) Crespin, Essai d'interprétation pathogénique de cerl. névroses post-infectieuses (Th. Lyon, 1891-92, n° 628).
(7) Clément, Rapports de l'hystérie et du paludisme (Th. Montpellier, 1893- 94, n° 34).
(8) Grasset, Montp. médical., 1894, n" 22, page 432.
le fond de l'infection déterminante ? De môme, dans l'hystérie syphilitique, ne trouvons-nous pas, dominant presque toute la névrose, et frappant le clinicien dans la plupart des cas, cette céphalée horrible et atroce qui n'a dépareille que dans la syphilis? L'observation, enfin, d'hystérie consécutive à la morsure d'un chien enragé, si magistralement étudiée par M. Grasset, ne nous montre-t-elle pas qu'il y a, dans cette névrose, et, ajoutés à tous ses symptômes habituels, tous les symptômes de la rage, y compris le satyriasis ?
L'infection donc a une marche déterminée, selon qu'elle vient d'une ou d'une autre maladie infectieuse (1). Elle se localise d'une façon différente, sur telle ou telle partie du système nerveux, pour y déterminer ses altérations (2). Nous verrons, plus tard, dans notre chapitre de symptomatologie, si, dans l'hystérie post-grippale, il est possible de retrouver aussi ce même cachet particulier.
Toutes ces études sur l'hystérie, qui ont amené les auteurs à établir toutes ces variétés cliniques, ont été fort critiquées en Allemagne, où les neuropathologistes nous accusaient de vouloir créer comme à plaisir des hystéries. Le reproché n'a fait que croître, lorsque M. Grasset a voulu créer l'hystérie post-grippale. Grande a été la lutte, et cela à notre étonnement, car, comme M. Grasset l'a répété souvent, il n'a jamais eu l'idée de détruire l'unité de l'hystérie, qu'il reconnaît exister et qu'il veut laisser bien intacte. Le reproche des Allemands, que Guinon, en France, a reproduit avec toute l'habileté qu'on
(1) Brissaud, Paralysies toxiques (Th. agrég., Paris, 1886).
Charcot, Hémiaiieslhésies hystériques et toxiques (Bull, médical, 1887, n° 25).
(2) Charcot, Hystérie et syphilis : de l'influence d'une maladie ou d'une intoxication antérieure sur le mode de localisation et la forme des accidents hystériques (Progrès méd., 1887, n° 51).
lui connaît (1), n'est pas mérité, et, il n'y a qu'à lire l'article « Hystérie » dans notre Dictionnaire encyclopédique, pour voir, au contraire, que l'auteur considère l'hystérie comme une « névrose indivisible ».
Mais, sans vouloir démembrer l'hystérie, s'ensuit-il qu'il ne faille point se rendre aux évidences de la clinique? Assurément non, et c'est cette idée qui a poussé M. Grasset à faire entrer la grippe dans la nouvelle étiologie de l'hystérie. Cela n'a-t-il pas été fait déjà pour presque toutes les maladies du système nerveux, pour la paralysie atrophique infantile et la sclérose en plaques plus particulièrement? Personne cependant n'a songé à inférer de là, que l'on a voulu créer une nouvelle atrophie, une nouvelle sclérose. Marie (2) n'en a-t-il point fait de même pour l'épilepsie où il arrive même, en forçant un peu les choses, à nier l'hérédité qui est cependant accablante pour cette névrose ? Cela cependant n'a nullement exclu la notion clinique exacte que tout le monde se fait de l'épilepsie. Pour l'ataxie n'en est-il pas de même encore? Les remarquables travaux de Fournier (3) nous ont bien fait arriver à cette conclusion, que la syphilis a son rôle dans l'étiologie du tabès, et que, chez un système nerveux prédisposé, elle peut créer cette maladie.
Pourquoi n'en serait-il point de même pour l'hystérie? C'est une affection du même ordre, et les mêmes causes doivent produire forcément les mêmes effets. Une origine infectieuse ne peut détruire l'unité d'une maladie quelconque, et la preuve d'ailleurs en est bien nette, puisque l'hérédité garde
(1) Guinon, loc. cit.
(2) Marie, Epilepsie {Progrès médical, 29 octobre 1887).
Traité des maladies de la moelle.
Semaine médicale, 13 juillet 1892.
(3) Fournier, Influence de la syphilis sur les névroses et notamment sur l'hystérie [Gazette des hôpitaux, 23 août 1888).
quand même, nous le verrons, toute sa valeur dans l'hystérie, et même dans l'hystérie infectieuse (1).
On doit donc loyalement admettre des types cliniques différents dans les hystéries infectieuses. Il est absolument impossible de les confondre en un seul, comme on a voulu le faire (2), et comme quelques auteurs le disent encore.
On le voit, l'hystérie post-grippale n'a pas été inventée comme à plaisir : elle est un type réel, que les besoins de la clinique nous ont forcé à étudier et à limiter; elle fait partie de la grande famille des hystéries infectieuses ; mais elle a cependant, nous le verrons, des points particuliers qui nous permettent de 'dire qu'elle forme un paragraphe bien net et bien à part dans ce grand chapitre infectieux. Pour le moment, nous nous contentons d'émettre cette idée, nous la reprendrons plus tard dans notre chapitre de symptomatologie. De tout ceci, retenons donc que l'hystérie post-grippale existe cliniquement et que sa réalité ne détruit pas l'unité hystérique, qu'elle a de grandes analogies avec les hystéries infectieuses, qu'elle en fait partie, mais qu'elle forme quand même un chapitre indiscutable dans ces hystéries infectieuses.
(1) Déjeriae, Hérédité dans les maladies du système nerveux (Thèse agr., p. 116).
(2) Mendel et Schuele, Soc. psychiatrique (Berlin, 15 mars 1890).