‹ De l'ictère hématique traumatiqueChapitre 5 sur 10 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Au début de cette étude, il importe d’établir le sens précis de ce que nous appelons Y ictère hématique traumatique, puis de rechercher dans les nombreux auteurs qui se sont occupés des différentes formes d’ictère les moindres faits qui peuvent avoir quelque rapport avec notre sujet.

Considéré en lui-même et comme expression d’un phénomène extérieur, ictère signifie coloration jaune vert des téguments, due le plus habituellement à la présence du pigment biliaire dans les tissus, mais dans le cas actuel il a une toute autre signification pathogénique et étiologique; nous attribuons, en effet, cette teinte morbide à la matière colorante résorbée du sang extravasé par le fait d’un traumatisme violent et étendu. La jaunisse d’origine biliaire ne saurait donc nous occuper ici, et nous devons restreindre nos recherches aux colorations ictériqùes qu’il faut attribuer à l’intervention d'autres éléments que ceux de la hile, nous voulons parler des ictères hématiques, désignées par M. Cubler sous le nom à’hémaphéiques.

Quelques passages des auteurs anciens montrent qu’ils avaient entrevu l’ictère d’origine sanguine, et Galien a dit quelque part : « Videmus sanguinem in

« bilem verti.» Beaucoup plus explicite, Blanchi (1), médecin italien, qui vivait au commencement du xviii* siècle, s'exprime en ces termes sur la pathogénie de l’ictère : « Suntduo primaria icteri généra : primæ « classis icterus a vitio hepatis, alterius speciei icteri « a causà solutivà soluti va sanguinis.» Cette nouvelle cause avait été également soupçonnée par Baillou et Sydenham. Grant (2), pour indiquer le rôle important de la partie jaune du sérum dans l’ictère, le désignait d’un nom significatif: il l’appelait « succusbiliarius.» Reil (3), 1782, Senac (4), admirent la théorie de la préformation de la bile dans le sang, le foie n’étant plus dès lors qu’un simple filtre. Breschet (5), 1821, démontrant le premier que le pigment émanait du sang, partageait les mêmes idées; un peu plus tard Dubreuil, de Montpellier, s’exprimait ainsi : «La teinte ictérique est la suite d’une modification maladive des parties constituantes du sang, peut-être de la matière colorante portée sur le sérum. »

Dans ces dernieres années, Virchow (7), puis Zenker, Funke (8), dans leurs études sur les pigments patho logiques, montrèrent les nombreux points de similitude qui existent entre l’hématoïdine ou matière colo-

(1) Historia hepatica seu theoria et praxis omnium morborum hepatis et bilis, Genevœ 1725.

(2) Observ. on the fevers, t. I.

(3) Tractatus de polycholiâ. Halle, 1782.

(4) De recondita febrium naturà.

(5) Considérations sur une altération organique, appelée dégénération noire. (Journal de Magendie, t. I. Paris, 1821.

(6) Ephémér., médic. de Montpellier, 1826.

(7) Archi v. für patholog, anatomisch, t, I. — La pathologie cellulaire. Paris, 1860)tVirchow).

(8) Lehrb. der physiolog. Chemie t. I.

rante du, sang modifiée et la cholépyrrhine ; de là, à la transformation directe de l’hématine en cholépyrrliine, il n’y a qu’un pas; toutefois, des preuves positives manquent encore, car nous ne sachons pas qu’on soit parvenu a faire du pigment biliaire avec la matière colorante du sang. Dans les maladies septiques où la peau prend une teinte ictérique, Frerichs (1) ne voit aucune objection à la possibilité d’un travail de cette nature, mais il hésite à recourir à une hypothèse incertaine et aux cas nombreux d’ictère qui se produisent sans trouble appréciable de l’excrétion (jaunisses accompagnant la pyohémie, les empoisonnements par le phosphore, le chloroforme, l’éther, l’alcool, etc.), il reconnaît pour cause : des troubles dans la transformation de la bile, caractérisés par la diminution de la quantité consommée dans le sang. Pour lui, l’ictère est toujours le fait du pigment biliaire; il ne croit pas qu’une substance, autre que la bile puisse imprégner uniformément les tissus et les teindre en jaune.

A M. Gubler revient l’honneur, sinon d’avoir créé de toutes pièces l’ictére hématique, tout au moins d’avoir apporté des preuves irrécusables à l’appui de cette théorie, et de s’être efforcé de démontrer, chose de la plus haute importance, que la coloration jaune des téguments et la teinte correspondante des urines n’étaient pas dues au pigment biliaire.

Ainsi que le fait justement remarquer M. Laborde (2), «bien que la théorie de l’ictère hématique ait quel-

(1) Traité pratique des maladies du foie et des voies biliaires. Paris, 1866.

(2) Physiolôgie pathologique de rictère.Thêsé pour l’agrégation, Paris, 1869.

Poncet. 1 2

ques antécédents historiques, M. Gubler l’a rendue complètement sienne par la précision apportée dans l’analyse des faits, l’exacte appréciation des phénomènes et les développements qu’il n!a cessé de lui donner, en prenant pour base les faits cliniques. »

Le 26 août 1857, M, Gubler communiquait à la Société médicale des hôpitaux une observation de coliques de plomb avec jaunisse intense, sans matière colorante de la bile dans les urines, qui étaient cependant foncées en couleur. Démontrant que la teinte des urines était due à une matière jaune différente de celle de la bile, il ajoutait que « l’urine renfermant normalement une substance colorante qui a la plus grande analogie avec celle de la sérosité du sang, il est permis de se demander si la jaunisse ne serait pas due à Taccumulation de cette dernière matière colorante, c’està-dire de Yhêmaphéine » (1).

Depuis, d’autres faits de ce genre se sont présentés, et dans les thèses de deux des élèves de M. Gubler, M. Evariste Michel (2) et M. Nisseron (3), nous trouvons avec trois nouvelles observations la théorie complète de l’hémaphéisme. Q.u’il suffise de savoir que l’ictère hémaphéique est toujours' lié à une destruction rapide des hématies, comme on l’observe dans certaines maladies aiguës, et que les variations dans les proportions quantitative et qualitative de la matière colorante du sang, depuis le moment où elle est empruntée aux globules rouges jusqu’à celui où elle

(1) Ictère hémaphéique. Union médicale 1857.

(2) De l’ictère hémaphéique. Thèse de Paris, 1868.

(3) De l’urine. Thèse de Paris, 1869.

passe dans les urines, peuvent appartenir aux états morbides les plus divers.

Quant à Y hémaphéine , substance découverte, il y a quelques années, par G. Simon, de Berlin, nous verrons bientôt qu’elle n’existe pas plus dans les urines que dans le sérum du sang. La couleur foncée de l’urine, variable dans ses teintes, est le fait de la matière colorante normale de l’urine (urochr-ome, urobiline) en plus grande quantité.

J. Yogel (1), auquel nous devons un tableau comparatif des teintes variées de l’urine, signale avec soin les affections multiples qui, parla destruction-activée ou ralentie des globules rouges, s’accompagne d’une augmentation ou d’une diminution de l’urochrome. Il a vu, dans le scorbut, les fièvres putrides, et après l’inhalation de l’hydrogène arsénié, les urines prendre une teinte très-foncée, due à l’hémaglobine en solution.

Sous ces influences pathologiques, la destruction des globules rouges était probablement trop rapide pour que la transformation de l’hémoglobine en pigment urinaire ait eu le temps de s’effectuer. L’auteur ne fait pas mention de la.teinte ictérique apparaissant dans de tels cas.

M. Bouchard a nettement établi par le dosage de l’urochrome que, chez certains saturnins, les urines prenaient une teinte foncée par l’augmentation de leur matière colorante seule, et qu’à ce moment survenait l’ictère. La proportion d’urochrome devient considérable à la période des accidents aigus : coliques, ar-

(1) De l’urine et des sédiments urinaires. Ne.ubaner et YogeL Paris, 1870.

-thrite, troubles encéphalopatiques; il y a ainsi lieu de croire, ajoute M. Bouchard (1), à une activité considérable de la destruction des globules rouges dans la période aiguë, à ce point que, lorsque les reins ne suffisent pas à l’élimination de l’urochrome résultant de la destruction des globules rouges, on voit survenir l’ictère hématique.

La coloration jaune des téguments coïncide avec la diminution de l’excrétion urinaire, et, entre ces deux phénomènes, il ne faut point voir seulement une coïncidence, mais une relation de cause à effet, car, ainsi que nous le disait M. Bouchard, lorsque l’excrétion urinaire redevient normale, la teinte ictérique disparaît. „

Les observations de M, Gubler, celles que M. Bouchard a bien voulu nous communiquer, ne laissent pas de doute sur l’existence de l’ictère d’origine sanguine. L’opinion de tels cliniciens, opinion basée sur des faits bien observés, nous sera d’un précieux secours dans notre étude sur l’ictère hématique traumatique. Comment, en effet, malgré la dissemblance des états pathologiques, ne pas céder au raisonnementparanalogie et ne pas établir de prime abord entre leurs observations et les nôtres une certaine similitude. Dans un cas, en effet, la matière colorante abandonne les globules rou-

(1) Société de Biologie, 6 décembre 1873. Gazette hebdomad.

(2) Les recherches de M. Malassez, sur la numération des globules rouges (Paris, Gazette médicale, 1874, 3 et 10 janvier), concordent de tout point avec la richesse des urines en urobiline. Chez les saturnins, le sang peut, en effet, contenir deux fois moins d’hématies qu’à l’état normal, et le chiffre des globules rouges, s’abaisser de 4,500,000 par millim. cub., à 3,300,000 et même 2,500,000.

ges entraînés dans l’arbre circulatoire; dans l’autre, ces mêmes hématies, soustraites, au contraire, à Faction de la circulation et extravasées au milieu des tissus, y subissent des modifications profondes, dont le dernier terme est la mise en liberté de leur matière colorante. Dans les deux cas, le phénomène capital est le même : destruction des globules rouges, mise en liberté de leur matière colorante; elle teint la peau en jaune, ainsi que F attesté la teinte subictérique ; elle est éliminée par les urines, les analyses chimiques en témoignent.

Pelletan (1), Velpeau (2), pour ne citer que les plus illustres, dans leurs travaux sur la contusion et les ecchymoses, ne signalent pas cette coloration ictéroïde dont nous parlons, et parmi les auteurs qui ont écrit sur les épanchements sanguins, nous ne trouvons émise nulle part la supposition que la matière colorante sanguine pût, en dehors des parties contuses, colorer uniformément les tissus.

Lafaurie (3) parle longuement de la dispersion des ecchymoses, mais il s’agit là d’une diffusion partielle due à la laxité des tissus et souvent en même temps à la pesanteur.

Maréchal (4), le premier, attribue la coloration jaunâtre des pyohémiques, non pas à la bile , mais au

(1) Mémoire sur les épanchements de sang. Clinique médicale, t. II, 1810.

(2) De la contusion dans tous les organes. Thèse de concours. Paris, 1833.

(3) Recherches sur certaines altérations qui se développent au sein des pxûncipaux viscères, à la suite des blessures ou des opérations. Thèse de Paris, 1828.

(4) Considérations chimiques sur la contusion des membres. Thèse de Paris, 1846.

Page 1