‹ De l'idéal dans l'artChapitre 2 sur 16 · DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE · texte numérisé non relu

DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE

Qu’est-ce donc qu’un caractère notable, et d’abord comment savoir, deux caractères étant donnés, si l’un est plus important que l’autre? Nous nous trouvons reportés par cette question dans le domaine des sciences ; car il s’agit ici des êtres en eux-mêmes, et c’est justement 1 affaire des sciences que d’évaluer les caractères dont les êtres sont composés. Il nous faut faire une excursion dans l’histoire naturelle; je ne m’en excuse pas auprès de vous ; si la matière paraît d’abord sèche et abstraite, il n’importe. La parenté qui lie l’art à la science est un honneur

pour lui comme pour elle ; c’est une gloire pour elle de fournir à la beauté ses principaux supports ; c est une gloire pour lui que d’appuyer ses plus hautes constructions sur la vérité.

Il y a cent ans environ que les sciences naturelles ont découvert la règle d’évaluation que nous allons leur emprunter; c’est le principe de subordination des caractères ; toutes les classifications de la botanique et de la zoologie ont été construites d’après lui, et son importance a été prouvée par des découvertes aussi inattendues que profondes. Dans une plante et dans un animal, certains caractères ont été reconnus comme plus importants que les autres ; ce sont les moins variables ; à ce titre, ils possèdent une force plus grande que celle des autres; car ils résistent mieux à l’attaque de toutes les circonstances intérieures ou extérieures qui peuvent les défaire ou les altérer. — Par exemple, dans une plante, la taille et la grandeur sont moins importantes que la structure ; car à l’intérieur, certains caractères accessoires, à l’extérieur, certaines conditions accessoires font varier la grandeur et la taille sans altérer la struc-

DE L’iDÉAL DANS L’ART. £3

ture. Le pois qui rampe à terre et l’acacia qu monte dans l’air sont des légumineuses trèsvoisines ; une tige de blé haute de trois pieds et un bambou haut de trente pieds sont des graminées parentes ; la fougère, si petite en nos climats, devient un grand arbre sous les tropiques. — Pareillement encore, dans un vertébré, le nombre, la disposition et l’emploi des membres sont moins importants que la possession des mamelles. Il pourra être aquatique, terrestre, aérien, subir tous les changements que comporte le changement d’habitation, sans que pour cela la structure qui le rend capable d’allaiter soit altérée ou détruite. La chauvesouris et la baleine sont des mammifères comme le chien , le cheval et l’homme. Les puissances formatrices qui ont eftilé les membres de la chauve-souris et changé ses mains en ailes , qui ont soudé , raccourci et presque effacé les membres postérieurs de la baleine, n’ont point eu de prise chez l’une ni chez l’autre sur l’organe qui donne au petit son aliment, et le mammifère volant comme le mammifère nageant restent frères du mammifère qui marche.

DE L’iDÉÀL DANS L’ART.

— Il en est ainsi dans toute l’échelle des êtres et sur toute l’échelle des caractères. Telle disposition organique est un poids plus lourd que les forces capables d’ébranler des poids moindres ne parviennent pas à ébranler.

Par suite , lorsqu’une de ces masses s’ébranle , elle entraîne avec soi des masses proportionnées. En d’autres termes , un caractère amène et emmène avec lui des caractères d’autant plus invariables et plus importants qu’il est plus variable et plus important lui -même. Par exemple, la présence de l’aile, étant un caractère fort subordonné, n’entraîne avec soi que des modifications légères, et reste sans effet sur la structure générale. Des animaux de classe différente peuvent avoir des ailes; à côté des oiseaux sont des mammifères ailés comme la chauve-souris, des lézards ailés comme l’ancien ptérodactyle, des poissons volants comme les exocets. Même, la disposition qui rend un animal propre au vol est de si petite conséquence , quelle se rencontre jusque dans des embranchements différents; non-seulement plusieurs vertébrés , mais encore beaucoup d’articulés ont

DE L'iDÉAL DANS L’ART. 25

des ailes ; et, d’autre part, cette faculté est si peu importante, que tour à tour elle manque et se montre dans la même classe; cinq familles d’insectes volent, et la dernière, celle des aptères, ne vole pas. — Au contraire, la présence des mamelles étant un caractère fort important, entraîne avec soi des modifications considérables et détermine dans ses principaux traits la structure de l’animal. Tous les mammifères appartiennent au même embranchement ; on est forcément vertébré dès que l’on est mammifère. Bien plus , la présence des mamelles amène toujours avec soi la circulation double , la viviparité, la circonscription des poumons par une plèvre, ce qui exclut tous les autres vertébrés, oiseaux, reptiles, amphibies et poissons. En général, lisez le nom d’une classe, d’une famille , d’une division quelconque des êtres naturels ; ce nom qui exprime le caractère essentiel vous montre la disposition organique qu’on a choisie comme signe. Lisez alors les deux ou trois lignes qui suivent : vous y trouverez énumérée une série de caractères qui sont pour le premier des compagnons inséparables, et dont

26 DE L’iDÉAL DANS L’ART.

l’importance et le nombre mesurent la grandeur des masses qui viennent et s’en vont avec lui.

Si maintenant on cherche la raison qui donne à certains caractères une importance et une invariabilité supérieures, on la trouve d’ordinaire dans la considération suivante : dans un être vivant , il y a deux parties t les éléments et l’agencement; l’agencement est ultérieur, les éléments sont primitifs ; on peut bouleverser l’agencement sans altérer les éléments: on ne peut altérer les éléments sans bouleverser l’agencement. On doit donc distinguer deux sortes de caractères, les uns profonds, intimes, originels , fondamentaux , ce sont ceux des éléments ou matériaux ; les autres superficiels , extérieurs, dérivés, superposés, ce sont ceux de l’agencement ou arrangement. Tel est le principe de la plus féconde théorie des sciences naturelles , celîe des analogues , par laquelle Geoffroy Saint-Hilaire a expliqué la structure des animaux et Goethe la structure des plantes. Dans le squelette d’un animal, il faut démêler deux couches de caractères, l’une qui comprend les pièces anatomiques et leurs connexions ,

DE L’iDËAL DANS L’ART. 27

l’autre qui comprend leurs élongations, leurs raccourcissements, leurs soudures et leur adaptation à tel ou tel emploi. La première est primitive, la seconde est dérivée ; les mêmes articles avec les mêmes rapports se retrouvent dans le liras de l’homme, dans l’aile de la chauvesouris, dans le membre à colonne du cheval, dans la patte du chat, dans la nageoire de la baleine ; ailleurs, chez l’orvet, chez le boa, des pièces devenues inutiles subsistent à l’état de vestiges, et ces rudiments conservés, comme cette unité de plan maintenue , témoignent de forces élémentaires que toutes les. transformations ultérieures n’ont pu abolir. — De la même façon on a constaté que, primitivement et par leur fonds, toutes les parties de la fleur sont des feuilles, et cette distinction de deux natures, l’une essentielle, l’autre accessoire, a expliqué des avortements, des monstruosités , des analogies aussi nombreuses qu’obscures, en opposant la trame intime du tissu vivant aux plis, aux sutures et aux broderies qui viennent la diversifier et la masquer. — De ces découvertes partielles est sortie une règle générale ; c’est que ,

pour démêler le caractère le plus important, il faut considérer l’être à son origine ou dans ses matériaux, l’observer sous sa forme la plus simple, comme on le fait en embryogénie, ou noter les caractères distinctifs qui sont communs à ses éléments, comme on le fait dans l’anatomie et la physiologie générale. En effet, c’est d’après les caractères fournis par l’embryon, ou d’après le mode de développement commun à toutes les parties, que l’on ordonne aujourd’hui l’immense armée des plantes; ces deux caractères sont d’une importance si haute, qu’ils s’entraînent mutuellement l’un l’autre et contribuent tous deux à établir la même classification. Selon que l’embryon est muni ou non de petites feuilles primitives, selon qu’il possède une ou deux de ces feuilles , il entre dans l’un des trois embranchements du règne végétal. S’il a deux de ces feuilles, sa tige est formée de couches concentriques et plus dure au centre qu’à la circonférence, sa racine est fournie par l’axe primaire, ses verticilles floraux se composent presque toujours de deux ou cinq pièces ou de leurs multiples. S’il n'a qu’une de ces feuilles, sa

DE L’iDÉAL DANS L’ART. 29

tise est formée de faisceaux disséminés et se trouve plus molle au centre qu’à la circonférence , sa racine est fournie par des axes secondaires , ses verticilles floraux se composent presque toujours de trois pièces ou de leurs multiples. — Des correspondances aussi générales et aussi stables se rencontrent dans le règne animal , et la conclusion qu’au bout de leur travail les sciences naturelles lèguent aux sciences morales, c’est que les caractères sont plus ou moins importants selon qu’ils sont des forces plus ou moins grandes, c’est que l’on trouve la mesure de leur force dans le degré de leur résistance à l’attaque, c’est que partant leur invariabilité plus ou moins grande leur assigne dans la hiérarchie leur place plus ou moins haute, c’est qu’ enfin leur invariabilité est d’autant plus grande qu’ils constituent dans l’être une couche plus profonde et appartiennent, non à son agencement, mais à ses éléments .

DE L’iDÉAL DANS LART.

Appliquons ce principe à l’homme, d’abord à l’homme moral et aux arts qui le prennent pour objet, c’est à dire à la musique dramatique, au roman, au théâtre, à l’épopée et, en général, à la littérature. Quel est ici l’ordre d’importance des caractères , et comment constater leurs divers degrés de variabilité? L’histoire nous fournit un moyen très-sûr et très-simple ; caries événements, en travaillant sur l’homme, altèrent en des proportions diverses les diverses couches d’idées et de sentiments qu’on remarque en lui. Le temps gratte et creuse sur nous comme un piocheur sur le sol , et manifeste ainsi notre géologie morale ; sous son effort , nos terrains superposés s’en vont tour à tour, les uns plus vite et les autres plus lentement. Ses premiers coups de bêche raclent aisément un terrain meuble, une sorte d’alluvion molle et tout extérieure ; viennent ensuite des gravois mieux

DE L’iDÉAL DANS L’ART. 31

collés, des sables plus épais qui, pour disparaître, exigent un travail plus long. Plus bas s’étendent des calcaires, des marbres, des schistes étagés, tous résistants et compactes; il faut des âges entiers de labeur continu, de tranchées profondes, d’explosions multipliées pour en venir à bout. Plus bas encore s’enfonce en des lointains indéfinis le granit primitif, support du reste, et, si puissante que soit l’attaque des siècles, elle ne parvient pas à l’enlever tout entier.

À la surface de l’homme sont des mœurs, des idées, un genre d’esprit qui durent trois ou quatre ans; ce sont ceux de la mode et du moment. lin voyageur qui est allé en Amérique ou en Chine ne retrouve plus le même Paris qu’il avait quitté. Il se sent provincial et dépaysé ; la plaisanterie a changé d’allures ; le vocabulaire des clubs et des petits théâtres est différent; l’élégant qui tient le haut du pavé n’a plus la même sorte d’élégance ; il étale d’autres gilets et d’autres cravates : ses scandales et ses sottises font éclat dans un autre sens; son nom lui-même est nouveau; nous avons eu tour à

32 DE L’iDÉAL DANS l’ART.

tour le petit-maître, l’incroyable, le mirliflor, le dandy, le lion, le gandin, le cocodès et le petit crevé. Il suffit de quelques années pour balayer et remplacer le nom et la chose ; les variations de la toilette mesurent les variations de ce genre d’esprit; de tous les caractères de l’homme, c’est le plus superficiel et le moins stable. — Au-dessous s’étend une couche de caractères un peu plus solides; elle dure vingt, trente, quarante ans , environ une demi-période historique. Nous venons d’en voir finir une , celle qui eut son centre aux alentours de 1830. Vous en trouverez le personnage régnant dans VAntony d’Alexandre Dumas, dans les jeunes premiers du théâtre de Victor Hugo , dans les souvenirs et les récits de vos oncles et de vos pères. 11 s’agit de l’homme à grandes passions et à rêves sombres, enthousiaste et lyrique, politique et révolté, humanitaire et novateur, volontiers poitrinaire, d’apparence fatale, avec ces gilets tragiques et cette chevelure à grand effet que montrent les estampes de Dévéria ; aujourd’hui il nous semble à la fois emphatique et naïf, mais nous ne pouvons nous empêcher de le trouver

ardent et généreux. En somme, c’est le plébéien de race neuve, richement doué de facultés et de désirs, qui, pour la première fois arrivé aux sommets du monde, étale avec fracas le trouble de son esprit et de son cœur. Ses sentiments et ses idées sont ceux d’une génération entière ; c’est pourquoi il faut laisser passer une génération pour les voir disparaître. Telle est la seconde couche, et le temps que l’histoire met à l’emporter vous montre le degré de son importance en vous montrant le degré de sa profondeur.

Nous voici arrivés aux couches du troisième ordre, celles-ci très-vastes et très-épaisses Les caractères qui les composent durent pendant une période historique complète, comme le moyen âge, la Renaissance, ou l’époque classique. Une même forme d’esprit règne alors pendant un ou plusieurs siècles et résiste aux frottements sourds, aux destructions violentes, à tous les coups de sape et de mine qui, pendant tout l’intervalle, l’attaquent incessamment. Nos grands-pères en ont vu disparaître une : c’est la période classique, qui a fini en politique avec la révolution de 1789, en littérature avec Delile

DE L'iDËAL DANS L’ART.

et M. de Fontanes, en religion avec l’apparition de Joseph de Maistre et la chute du gallicanisme. Elle avait commencé en politique avec Richelieu, en littérature avec Malherbe, en religion par cette réforme pacifique et spontanée qui, au commencement du xvne siècle, renouvela le catholicisme français. Elle a subsisté près de deux siècles, et on peut la reconnaître à des signes sensibles. Au costume de cavalier et de bravache que portaient les raffinés de la Renaissance, succède le véritable habit de représentation, tel qu’il le faut pour des salons et pour une cour, la perruque, les canons, la rhingrave, le vêtement aisé qui s’accommode aux gestes mesurés et variés de l’homme du monde, les étoffes de soie brodées, dorées , ornées de dentelles, la parure agréable et majestueuse, faite pour des seigneurs qui veulent briller et cependant garder leur rang. À travers des variations continues et secondaires, ce costume dure jusqu’au moment ou le pantalon, la botte républicaine et le sérieux habit noir utilitaire viennent remplacer les souliers à boucles, 'es bas de soie bien tirés, les jabots de dentelles,

DE L'iDÉÂL DANS L’ART. 35

les gilets à Heurs, et l'habit rose, bleu tendre ou vert-pomme de l’ancienne cour. Dans tout cet intervalle domine un caractère que l’Europe nous attribue encore, celui du Français poli, galant, expert dans l’art de ménager autrui, beau diseur, modelé à distance plus ou

moins grande sur le courtisan de Versailles, fidèle au style noble et à toutes les convenances monarchiques de langage et de façons. Un groupe de doctrines et de sentiments s’y adjoint ou en dérive; la religion, l’État, la philosophie, l’amour, la famille, reçoivent alors l’empreinte du caractère régnant, et cet ensemble de dispositions morales constitue un des grands types que conservera toujours la mémoire humaine, parce qu’elle reconnaît en lui une des formes principales du développement humain.

Si fermes et stables que soient ces types, ils finissent. Nous voyons, depuis quatre-vingts ans, le Français, engagé dans le régime démocratique, perdre une portion de sa politesse, la plus grande partie de sa galanterie , échauffer , diversifier et altérer son style, entendre d’une façon nouvelle tous les grands intérêts de la

société et de l’esprit. Un peuple , dans le cours de sa longue vie, traverse plusieurs renouvellements semblables, et pourtant il reste lui-même, non-seulement par la continuité des générations qui le composent, mais encore par la persistance du caractère qui le fonde. En cela consiste la couche primitive ; par-dessous les puissantes assises que les périodes historiques emportent, plonge et s’étend une assise bien plus puissante que les périodes historiques n’emportent pas. Considérez tour à tour les grands peuples depuis leur apparition jusqu’à l’époque présente ; toujours vous trouverez en eux un groupe d’instincts et d’aptitudes sur lesquels les révolutions, les décadences, la civilisation, ont passé sans avoir prise. Ces aptitudes et ces instincts sont dans le sang et se transmettent avec lui; il faut, pour les altérer, une altération du sang , c’est-à-dire une invasion , une conquête à demeure, et partant des croisements de race , ou tout au moins un changement du milieu physique, c’est-à-dire une émigration et la lente impression d’un nouveau climat; bref, une transformation du tempérament et de la

DE L’iDËAL DANS L’ART.

structure corporelle. Quand dans le même pays le sang reste à peu près pur, le même fonds d’âme et d’esprit qui s’est montré dans les premiers grands-pères se retrouve dans les derniers petits-enfants. L’Achéen d’Homère, le héros disert et bavard qui , sur le champ de bataille, raconte des généalogies et des histoires à son adversaire avant de lui donner des coups de lance, est en somme le même que l’ Athénien d’Euripide , philosophe , sophiste , ergoteur , qui débite en plein théâtre des sentences d’école et des plaidoiries d’agora; on le revoit plus tard dans le Grœculus dilettante, complaisant, parasite, de la domination romaine, dans le critique bibliophile d’Alexandrie, dans le théologien disputeur du Bas-Empire; les Jean Cantacuzène et les raisonneurs qui s’entêtaient sur la lumière incréée du mont Athos sont les vrais fils de Nestor et d’Ulysse ; à travers vingt-cinq siècles de civilisation et de décadence, persiste le même don de parole , d’analyse , de dialectique et de subtilité. — Pareillement l’ Anglo-Saxon , tel qu’on le démêle à travers les mœurs, les lois civiles et les vieilles poésies de l’époque barbare,

TAINB. 3

38 DE L’iDÉAL DANS L’ART.

sorte de brute féroce, carnivore et militante, mais héroïque et munie des plus nobles instincts moraux et poétiques, reparaît, après les cinq cents ans de conquête normande et d’importations françaises, dans le théâtre passionné et imaginatif de la Renaissance, dans la brutalité et le dévergondage de la Restauration , dans le sombre et austère puritanisme de la Révolution, dans la fondation de la liberté politique et le triomphe de la littérature morale, dans l’énergie, l’orgueil, la tristesse, l’élévation des habitudes et des maximes qui , en Angleterre, soutiennent aujourd’hui le travailleur et le citoyen. — Regardez l’Espagnol que décrivent Strabon et les historiens latins , solitaire , hautain , indomptable, vêtu de noir, et voyez-le plus tard, au moyen âge, le même dans ses principaux traits, quoique les Wisigoths aient apporté un peu de sang nouveau dans ses veines, aussi obstiné, aussi intraitable et aussi superbe, acculé à la mer par les Maures, et regagnant pied à pied tout son pays par une croisade de huit siècles , encore exalté et roidi par la longueur et la monotonie de la lutte, fanatique et borné,

DE L’iDÉAL DANS L’ART.

enfermé dans des mœurs d’inquisiteur et de chevalier, le même au temps du Cid , sous Philippe II , sous Charles II , dans la guerre de 1700, et dans la guerre de 1808, et dans le chaos de despotismes et d’insurrections qu’il supporte aujourd’hui. — Considérez enfin les Gaulois nos ancêtres : les Romains disaient à leur propos qu’ils se piquaient de deux choses : bravement combattre, et finement parler (1 ) . Ce sont là, en effet, les grands dons naturels qui éclatent le plus dans nos œuvres et dans notre histoire : d’un côté, l’esprit militaire, le courage éclatant et parfois fou; d’autre part le talent littéraire, l’agrément de la conversation et la délicatesse du style. Sitôt que notre langue est formée, au xne siècle , le Français gai , malin , qui veut s’amuser et amuser autrui, qui parle aisément et trop, qui sait parler aux femmes, qui aime à briller, qui s’expose par bravade et aussi par élan , très-sensible à l’idée de l’honneur, moins sensible à l’idée du devoir, apparaît dans la littérature et dans les mœurs.

(1) Duas re3 induslriosissime persequitur gens Gallorum rem mililarem et argute loqui.

40 DE L’iDÈAL DANS l’âRT.

Les chansons de geste et des fabliaux, le Roman de la rose, Charles d’Orléans, Joinville et Froissard, vous le montrent tel que vous le reverrez plus tard dans Villon, Brantôme et Rabelais, tel qu’il sera au temps de son plus grand éclat, au temps de La Fontaine, Molière et Voltaire, dans les charmants salons du xvme siècle, et jusqu’au siècle de Béranger. 11 en est ainsi pour chaque peuple; il suffit de comparer une époque de son histoire à l’époque contemporaine d’une autre histoire, pour retrouver sous des altérations secondaires le fond national toujours intact et persistant.

Voilà le granit primitif ; il dure une vie de peuple, et sert d’assise aux couches successives que les périodes successives viennent déposer à la surface. — Si vous cherchiez plus bas, vous trouveriez encore des fondements plus profonds ; là sont des strates obscures et gigantesques que la linguistique commence à mettre à nu. Par-dessous les caractères de peuples sont les caractères des races. Certains traits généraux accusent de vieilles parentés entre des nations de génie différent; les Latins, les Grecs, les Germains, les

Slaves, les Celtes, les Persans, les Hindous, sont des rejetons de la même souche ancienne; ni les migrations, ni les croisements, ni les transformations du tempérament, n’ont pu entamer en eux certaines aptitudes philosophiques et sociales, certaines manières générales de concevoir la morale, de comprendre la nature, d’exprimer la pensée. D’autre part, ces traits fondamentaux qui leur sont communs à tous ne se rencontrent pas dans une race différente, comme le Sémite et le Chinois; ceux-ci en ont d’autres et du même ordre. Les différentes races sont entre elles, au moral, comme un vertébré, un articulé, un mollusque, sont entre eux, au physique ; ce sont des êtres construits sur des plans distincts et qui appartiennent à des embranchements distincts. — Enfin, au plus bas étage, se trouvent les caractères propres à toute race supérieure et capable de civilisation spontanée, c’est-à-dire douée de cette aptitude aux idées générales qui est l’apanage de l’homme et le conduit à fonder des sociétés, des religions, des philosophies et des arts; de pareilles dispositions subsistent à travers toutes les différences de

DE L’iDÉAL DANS L’ART.

race, et les diversités physiologiques qui maîtrisnet le reste ne parviennent pas à les entamer.

Tel est l’ordre dans lequel se superposent les couches de sentiments, d’idées, d’aptitudes et d’instincts qui composent une âme humaine. Vous voyez comment , en descendant des supérieures aux inférieures , on les trouve toujours plus épaisses, et comment leur importance se mesure à leur stabilité. La règle que nous avons empruntée aux sciences naturelles trouve ici tout son emploi et se vérifie dans toutes ses suites. Car les caractères les plus stables sont, en histoire comme en histoire naturelle, les plus élémentaires, les plus intimes et les plus généraux. Dans l’individu psychologique comme dans l’individu organique, il faut distinguer les caractères primitifs et les caractères ultérieurs , les éléments qui sont primordiaux et leur agencement qui est dérivé. Or un caractère est élémentaire lorsqu’il est commun à toutes les démarches de l’intelligence : telle est l’aptitude à penser par images brusques ou par longues fdes d’idées exactement enchaînées; elle n’est pas propre à certaines démarches particulières de

DE L’iDÉAL DANS L’ART. 43

l’intelligence ; elle établit son empire sur toutes les provinces de la pensée humaine et exerce son action sur toutes les productions de l’esprit humain; sitôt que l’homme raisonne, imagine et parle, elle est présente et commandante ; elle le pousse en un certain sens, elle lui barre certaines issues. Il en est ainsi des autres. Ainsi, plus un caractère est élémentaire et plus son ascendant est étendu. Mais plus son ascendant est étendu et plus il est stable. Ce sont des situations déjà fort générales et, partant, des dispositions non moins générales qui déterminent les périodes historiques et leur personnage régnant, le plébéien dévoyé et inassouvi de notre siècle, le seigneur courtisan et homme de salon de l’âge classique, le baron solitaire et indépendant du moyen âge. Ce sont des caractères bien plus intimes et tous liés au tempérament physique qui constituent les génies nationaux : en Espagne, le besoin de la sensation âpre et poignante et la détente terrible de l’imagination exaltée et concentrée ; en France, le besoin des idées nettes et contiguës et la démarche aisée delà raison agile. Ce sont les dispositions

44 DE L’iDÉAL DANS L’ART.

les plus élémentaires, c’est la langue munie ou dépourvue de grammaire, c’est la phrase capable ou incapable de période, c’est la pensée tantôt réduite à une sèche notion algébrique, tantôt flexible, poétique et nuancée, tantôt passionnée , âpre et d’explosion violente , qui constituent les races, le Chinois, l’Aryen et le Sémite. Ici, comme dans l’histoire naturelle, il faut regarder l’embryon de l’esprit naissant pour y démêler les traits distinctifs de l’esprit développé et complet; les caractères de l’âge primitif sont les plus significatifs de tous ; d’après la structure de la langue et l’espèce des mythes, on entrevoit la forme future de la religion, de la philosophie, de la société et de l’art, comme d’après la présence, l’absence ou le nombre des cotylédons on devine l’embranchement auquel appartient la plante et les traits principaux de son type. — Vous voyez que, dans le règne humain et dans le règne animal ou végétal , le principe de subordination des caractères établit la même hiérarchie ; le rang supérieur et l’importance première appartiennent aux caractères les plus stables; et si ceux-ci sont plus stables,

c’est qu’étant plus élémentaires, ils sont présents sur une plus grande surface et ne sont emportés que par une plus grande révolution.

A cette échelle des valeurs morales correspond, échelon par échelon, l’échelle des valeurs littéraires. Toutes choses égales d’ailleurs, selon que le caractère mis en relief par un livre est plus ou moins important, c’est-à-dire plus ou moins élémentaire et stable, ce livre est plus ou moins beau, et vous allez voir les couches de géologie morale communiquer aux œuvres littéraires qui les expriment leur degré propre de puissance et de durée.

Il y a d’abord une littérature de mode qui exprime le caractère à la mode ; elle dure comme lui trois ou quatre ans , quelquefois moins; d’ordinaire elle pousse et tombe avec les feuilles de l’année : c’est la romance , la farce, la brochure, la nouvelle en vogue. Lisez,

DE L’iDÉAL DANS L’ART.

si vous en avez le courage , un vaudeville ou une facétie de 1835, la pièce vous tombera des mains. Souvent on essaye d’en remettre une au théâtre; il y a vingt ans , elle faisait fureur; aujourd’hui les spectateurs bâillent et elle disparaît bien vite de l’affiche. Telle romance qu’on chantait sur tous les pianos est devenue ridicule ; on la trouve fade et fausse ; tout au plus vous la rencontrerez dans une province éloignée et arriérée; elle exprimait quelqu’un de ces sentiments éphémères qu’une faible variation des mœurs suffit pour emporter; la voilà démodée, et nous nous étonnons d’avoir pris plaisir à des sottises. C’est ainsi que, parmi les écrits innombrables qui s’étalent au jour, le temps fait son triage; avec les caractères superficiels et peu tenaces, il enlève les œuvres qui les exprimaient.

D'autres œuvres correspondent à des caractères un peu plus durables, et semblent des chefs-d’œuvre à la génération qui les lit. Telle fut cette Astrée célèbre que composa d’Urfé au commencement du xvne siècle, roman pastoral , infiniment long, encore plus fade, berceau de

feuillage et de fleurs où les hommes, lassés par les meurtres et le brigandage des guerres religieuses, vinrent écouter les soupirs et les délicatesses de Céladon. Tels furent ces romans de mademoiselle de Scudéry, le grand Cyrus , la Clélie, où la galanterie exagérée, raffinée et compassée , introduite en France par les reines espagnoles, la dissertation noble de la langue nouvelle, les subtilités du cœur et le cérémonial de la politesse s’étalèrent comme les robes majestueuses et les révérences roides de l’hôtel de Rambouillet. Quantité d’œuvres ont eu ce genre de mérite et ne sont plus aujourd’hui que des documents d’histoire : par exemple, l' Euphues de Lily , YAdone de Marini, XHudibras de Butler, les pastorales bibliques de Gessner. Nous ne manquons point aujourd’hui de pareils écrits , mais j’aime mieux ne pas les citer; remarquez seulement que vers 1806, « M. Esménard tenait à Paris l’état de grand homme (1) », et comptez tant d’œuvres qui ont paru sublimes au début de la révolution litté-

(1) Mot de Stendhal.

DE L’iDËAL DANS L’ART.

raire dont nous voyons aujourd’hui la fin : Atala, le dernier Abencerrage , les Natchez, et plusieurs personnages de madame de Staël et de lord Byron. À présent le premier stade de la carrière a été franchi, et, de la distance où nous sommes, nous démêlons sans peine l’emphase et l’ affectation que les contemporains ne voyaient pas. La célèbre élégie de Millevoye sur la Chute des feuilles nous laisse aussi froids que les Messéniennes de Casimir Delavigne ; c’est que les deux œuvres, demi-classiques et demi-romantiques, convenaient par leur caractère mixte à une génération placée sur la frontière de deux périodes, et leur succès a eu justement la durée du caractère moral qu’elles manifestaient.

Plusieurs cas très-remarquables montrent avec une évidence parfaite comment la valeur de l’œuvre croît et décroît avec la valeur du caractère exprimé. Il semble qu’ici la nature ait, de dessein prémédité , institué l’expérience et la contre-expérience. On peut citer des écrivains qui , parmi vingt ouvrages secondaires , ont laissé un ouvrage de premier ordre. Bans l'un et l’autre cas, le talent, l’éducation, la pré-

DE L’iDÉAL DANS L’ART.

paration, l’effort, tout était pareil; cependant, dans le premier , il est sorti du creuset une oeuvre ordinaire; dans le second, un chefd'œuvre a paru au jour. C’est que, dans le premier cas, l’écrivain n’avait exprimé que des caractères superficiels et éphémères, tandis que, dans le second, il a saisi des caractères durables et profonds. Lesage écrit douze volumes de romans imités de l’espagnol, et l’abbé Prévost vingt volumes de nouvelles tragiques ou touchantes ; les curieux seuls vont les chercher, mais tout le monde a lu Gil Blas et Manon Lescaut. C’est que deux fois une chance heureuse a mis sous la main de l’artiste un type stable dont chacun retrouve les traits dans la société qui l’entoure ou dans les sentiments de son propre cœur. Gil Blas est un bourgeois muni de l’éducation classique, ayant traversé les différentes conditions de la société et fait fortune, de conscience assez large , un peu valet pendant toute sa vie, « un peu picaro » dans sa jeunesse, s’accommodant à la morale du monde, point du tout stoïcien, encore moins patriote, attrapant sa part du gâteau, et mor-

50 DE L’iDÉAL DANS l’ART.

dant à belles dents dans le gâteau public, mais gai, sympathique, point hypocrite, capable de se juger à l’occasion, ayant des retours de probité avec un fonds d’honneur et de bonté, et finissant par la vie rangée et honnête. Un pareil caractère, moyen en toutes choses, une pareille destinée, si mélangée et traversée, se rencontrent aujourd’hui et se rencontreront demain comme au xvme siècle. — Pareillement, dans Manon Lescaut, la courtisane qui est bonne fille, immorale par le besoin du luxe, mais affectueuse par instinct, capable à la fin de payer d’un amour égal l’amour absolu qui pour elle a fait tous les sacrifices, est un type si visiblement durable, que George Sand dans Léone Léoni, et Victor Hugo dans Marion Delorme l’ont repris pour le mettre en scène en retournant les rôles ou en changeant le moment. — De Foë a écrit deux cents volumes et Cervantès je ne sais combien de drames et de nouvelles, l’un avec la vraisemblance de détails, la minutie, l’exactitude sèche d’un puritain homme d’affaires, l’autre avec l’invention, le brillant, l’insuffisance, la générosité d’un Espa-

DE L’iDÉAL DANS L’ART. 51

gnol aventurier et chevalier : il reste de l’un Robinson Crusoé et de l’autre Don Quichotte. C'est que Robinson est d’abord le véritable Anglais, tout pétri des profonds instincts de la race encore visibles dans le matelot et le squatter de son pays, violent et roide dans ses résolutions, protestant et biblique de cœur, avec ces sourdes fermentations d’imagination et de conscience qui amènent la crise de la conversion et de la grâce, énergique, obstiné, patient, infatigable, né pour le travail, capable de défricher et de coloniser des continents ; c’est que le même personnage, outre le caractère national, offre aux yeux la plus grande épreuve de la vie humaine et l’abrégé de toute l'invention humaine, en montrant l’individu arraché à la société civilisée et contraint de retrouver par son effort solitaire tant d’arts et tant d’industries dont les bienfaits l’entourent, comme l’eau entoure un poisson, à toute heure et à son insu. — Pareillement, dans Don Quichotte, vous voyez d’abord l’Espagnol chevaleresque et malade d’esprit, tel que huit siècles de croisades et de rêves exagérés l’avaient fait,

52 DE L’IDÉAL DANS l’âRT.

mais, en outre, un des personnages éternels de l’histoire humaine, l’idéaliste héroïque, sublime, songe-creux, maigre et battu ; et tout en regard, pour fortifier l’impression, le lourdaud sensé, positiviste, vulgaire et gras. — Vous citerai-je encore un de ces personnages immortels dans lesquels une race et une époque se reconnaissent, et dont le nom devient un des mots courants de la langue, le Figaro de Beaumarchais, sorte de Gil Blas plus nerveux et plus révolutionnaire que l'autre? Et pourtant l’auteur n’était qu’un homme de talent ; il était trop pétillant d’esprit pour créer, comme Molière, des âmes vivantes , mais un jour, se peignant luimême avec sa gaieté, ses expédients, ses irrévérences, ses reparties, son courage, sa bonté foncière, sa verve inépuisable, il a peint, sans le vouloir, le portrait du vrai Français, et son talent s’est élevé jusqu’au génie. — La contre-épreuve a été faite, et il y a des cas où le génie est descendu jusqu’au talent. Tel écrivain, qui sait dresser en pied et faire mouvoir les plus grands personnages, laisse, dans son peuple de figures, un groupe de créatures non viables qui, au

bout d’un siècle, semblent mortes ou choquantes, que le ridicule atteint, dont tout l’intérêt est pour les antiquaires et les historiens. Par exemple les amoureux de Racine sont des marquis ; pour tout caractère, ils ont de bonnes façons ; l’auteur arrangeait leurs sentiments pour ne pas déplaire aux « petits maîtres » ; il les faisait galants, entre ses mains ils devenaient des poupées de cour ; encore aujourd’hui, les étrangers, même instruits, ne peuvent supporter M. Hippolyte et M. Xipharès. — Pareillement, dans Shakespeare, les clowns n’amusent plus et les jeunes gentilshommes paraissent extravagants ; il faut être critique et curieux de profession pour se mettre au point de vue ; leurs jeux de mots rebutent, leurs métaphores sont inintelligibles : leur galimatias prétentieux est une convention du xvie siècle comme la tirade épurée est une bienséance du xvif siècle. Ce sont là aussi des personnages de mode; le dehors et l’effet du moment sont si prédominants en eux que le reste disparaît. — Vous voyez , par cette double expérience, l’importance des caractères profonds et durables, puisque leur

manque rabaisse au second rang une œuvre de grand homme, et que leur présence élève l’œuvre d’un talent moindre au premier rang.

C’est pourquoi, si l’on parcourt les grandes œuvres littéraires, on trouvera que toutes manifestent un caractère profond et durable, et que leur place est d’autant plus haute que ce caractère est plus durable et plus profond. Elles sont des résumés qui présentent à l’esprit sous une forme sensible tantôt les traits principaux d’une période historique , tantôt les instincts et les facultés primordiales d’une race , tantôt quelque fragment de l’homme universel et ces forces psychologiques élémentaires qui sont les dernières raisons des événements humains. Nous n’avons pas besoin, pour nous en convaincre, de passer en revue les diverses littératures. Il vous suffira de remarquer l’emploi que l’on fait aujourd’hui des œuvres littéraires en histoire. C’est par elles que l’on supplée à l’influence des mémoires, des constitutions et des pièces diplomatiques; elles nous montrent, avec une clarté et une précision étonnantes, les sentiments des diverses époques, les instincts et

les aptitudes des diverses races, tous les grands ressorts cachés dont l’équilibre maintient les sociétés et dont le désaccord amène les révolutions. L’histoire positive et la chronologie de l’Inde ancienne sont presque nulles ; mais ses poèmes héroïques et sacrés nous restent, et nous y voyons son âme à nu, je veux dire l’espèce et l’état de son imagination, l’énormité et la liaison de ses rêves, la profondeur et le trouble de ses divinations philosophiques, le principe intérieur de sa religion et de ses institutions. — Considérez l’Espagne à la fin du xvie siècle et au commencement du xvne ; si vous lisez Lazarille de Tomès et les romans picaresques , si vous étudiez le théâtre de Lope, de Calderon et des autres dramatistes, vous verrez surgir devant eux deux figures vivantes , le gueux et le cavalier, qui vous montreront toutes les misères , toutes les grandeurs et toute la folie de cette étrange civilisation. — Plus l’œuvre est belle et plus les caractères qu’elle manifeste sont intimes. On pourrait extraire de Racine tout le système de sentiments monarchiques de notre xvne siècle, le portrait du roi, de la reine,

dés enfants de France , des courtisans nobles , des daines d’honneur et des prélats, toutes les idées maîtresses du temps , fidélité féodale , honneur chevaleresque, sujétion d’antichambre, politesse de palais, dévouement de sujet et de domestique, perfection des manières, empire et tyrannie des bienséances, délicatesses artificielles et naturelles de langage , de cœur , de christianisme et de morale , bref les habitudes et les sentiments qui composent les principaux traits de l'ancien régime. — Nos deux grandes époques modernes , la Divine comédie et Faust, sont l’abrégé des deux grandes époques de l’histoire européenne. L’une montre la façon dont le moyen âge a envisagé la vie, l’autre la façon dont nous l’envisageons. L’une et l’autre expriment la plus haute vérité que deux esprits souverains, chacun dans leur temps, aient atteinte. Le poème de Dante est la peinture de l’homme qui, ravi hors de ce monde éphémère, parcourt le monde surnaturel, seul définitif et subsistant; il y monte conduit par deux puissances, l’amour exalté qui est alors le roi de la vie humaine et la théologie exacte qui est alors la reine de la

DE L’iDÉAL DANS L’ART. 57

pensée spéculative; son rêve, tour à tour horrible et sublime, est l’hallucination mystique qui semble alors l’état parfait de l’esprit humain. Le poème de Goethe est la peinture de l’homme qui, promené à travers la science et la vie, s’y meurtrit, s’en dégoûte, erre et tâtonne, s’établit enfin avec résignation dans l’action pratique, sans que jamais, parmi tant d’expériences douloureuses et de curiosités inassouvies , il cesse d’entrevoir, sous son voile légendaire, ce royaume supérieur des formes idéales et des forces incorporelles, au seuil duquel la pensée s’arrête, et que les divinations du cœur peuvent seules pénétrer. — Entre tant d’œuvres accomplies qui manifestent le caractère essentiel d’une époque ou d’une race, il en est qui, par une rencontre rare , expriment en outre quelque sentiment , quelque type commun à presque tous les groupes de l’humanité ; tels sont les Psaumes hébreux , qui mettent l’homme monothéiste en face du Dieu tout-puissant, roi et justicier; X Imitation, qui montre l’entretien de l’âme tendre avec le Dieu affectueux et consolateur; les poèmes d’Homère et les Dialogues

de Platon , qui représentent la jeunesse héroïque de l’homme agissant ou la charmante adolescence de l’homme pensant; presque toute cette littérature grecque, qui eut le privilège de représenter les sentiments sains et simples ; Shakespeare enfin, le plus grand des créateurs d’âmes, le plus profond des observateurs de l’homme, le plus clairvoyant de tous ceux qui ont compris le mécanisme des passions humaines, les fermentations sourdes et les explosions violentes de la cervelle imaginative, les détraquements imprévus de l’équilibre intérieur, les tyrannies de la chair et du sang, les fatalités du caractère et les causes obscures de notre folie ou de notre raison. Don Quichotte, Candide, Robinson Crusoé sont des livres d’une portée pareille. Les œuvres de cette espèce survivent au siècle et au peuple qui les ont produites. Elles débordent au delà des limites ordinaires du temps et de l’espace; partout où se trouve un esprit qui pense, elles sont comprises ; leur popularité est indestructible et leur durée indéfinie.- Dernière preuve de la correspondance qui lie les valeurs morales aux va-

DE L’iDÉAL DANS L’ART. 59

leurs littéraires, et du principe qui ordonne les œuvres d’art au-dessous ou au-dessus les unes des autres suivant l’importance, la stabilité, la profondeur du caractère historique ou psychologique qu’ elles ont exprimé.

IY

Il nous reste à construire une échelle semblable pour l’homme physique et pour les arts qui le représentent, j’entends la sculpture et notamment la peinture; selon la même méthode, nous chercherons d’abord quels sont, dans l’homme physique, les caractères les plus stables, puisque ce sont les plus importants.

Il est clair d’abord que l’habit à la mode est un caractère fort secondaire; il change tous les deux ans, ou tout au moins tous les dix ans Il en est de même du vêtement pris en général ; c’est un dehors et un décor; on peut l’ôter en un tour de main; l’essentiel, dans le corps

60 DE L’iDÉAL DANS L’ART.

vivant, c’est le corps vivant lui-même ; le reste est accessoire et artificiel. — D’autres caractères qui, cette fois, appartiennent au corps luimême, sont aussi d’importance médiocre ce sont les particularités de profession et de nétier. Un forgeron a d’autres bras qu’un avo;at; un officier marche autrement qu’un prêtre; un villageois qui travaille tout le jour au soleil a d’autres muscles, une autre couleur de peau, une autre courbure d’ échine, un autre plissement de front, une autre allure qu’un homme de la ville, enfermé dans ses salons ou dans ses bureaux. Sans doute ces caractères ont une certaine solidité; l’homme les garde toute sa vie; une fois contracté, le pli persiste; mais un accident très-léger a suffi pour les produire et un autre accident non moins léger eût suffi pour les ôter. Ils ont pour unique cause un hasard de naissance et d’éducation; changez l’homme de condition et de milieu, vous trouverez en lui des particularités contraires ; le citadin élevé en paysan aura la tournure d’un paysan, et le paysan élevé en citadin la tournure d’un citadin. La marque d’origine qui subsistera après

trente ans d’éducation ne sera visible, si elle subsiste, qu’au psychologue et au moraliste; le corps n’en gardera que des traits imperceptibles, et les caractères intimes et stables, qui sont son essence, composent nue couche bien plus profonde, que ces causes passagères n’atteignent pas.

D’autres influences qui sont prépondérantes sur l’âme ne laissent qu’une faible empreinte sur le corps ; je veux parler des époques historiques. Le système des idées et des sentiments qui occupaient une tête humaine sous Louis X1Y était tout autre qu’aujourd’hui, mais la charpente corporelle ne différait guère ; tout au plus, en consultant les portraits, les statues et les estampes, vous pouvez découvrir alors une habitude plus grande des attitudes mesurées et nobles. Ce qui varie le plus, c’est le visage ; une figure de la Renaissance, telle que nous la voyons dans les portraits du Bronzino ou de Yan Dyck, est plus énergique et plus simple qu’une figure moderne; depuis trois siècles, la multitude des idées nuancées et changeantes dont nous sommes remplis, la complication de

Page 1