‹ De l'idée de la mort en Grèce à l'époque classiqueChapitre 10 sur 20 · LE PRINCIPE DE L ACTION · texte numérisé non relu

LE PRINCIPE DE L ACTION

Le clanger de cet amour de la vie, s'il 6tait 6troitement et servilement compris , pouvait 6tre ThMonisme que les Hellenes, nous Favons vu, ont en effet connu. Car Texistence, ainsi entendue, pouvait bien suffire a occuper rhomme tout entier, sans que loisir lui fiit laiss6 de songer a sa fin. Mais il se pouvait qu'il en retint seulement les plaisirs et y portat toute son attention, comrae tons ses efforts. Et peu importait qu'il pens^t ou non au*neant prochain, si tons ses soins, sur terre, n'avaient d'autre objet qu'un plaisir eph^m^re, tout aussi vain que la fin oil tendaient ses jours.

Mais d'autres sentiments, singuli^rement plus imp^rieux, venaient contrarier ces tendances. Sans r6fl6chir plus avant, en prenant simplement conscience de leur etre, les Hellenes constataient en eux un besoin intense d'toe et d'agir, instinct si vif que chez nul peuple il n'entraina de si grandes et de si importantes consequences. Aussi ne saurais-je faire autrement que d'y insister.

Nous avons vu qu'ils sentaient tr^s vivement leur d^pendance des biens ext6rieurs, ou, comme ils disaient et pensaient, des dieux qui leur procuraient ces jouissances. Si grande que Mt pourtant leur subordination , elle n'allait pas jusqu'^ Tabn^gation. lis ne regardaient pas le flot mouvant du temps comrae un spectacle auquel ils n'avaient point de part. La vie ne leur 6tait si douce que parce qu'elle leur donnait des occasions infiniment diverses de manifester les forces latentes de leur ^tre. D6velopper les Energies qu'ils sentaient en eux , tel fut , d'instinct, leur besoin , telle resta toujours la premiere de leurs preoccupations.

tE PlRINCtPe DE 1, ACTION. 21

Etre en effet pour eux, c'^tait ^minemment agir. lis ne se figuraient vivre que quandils semanifestaient au dehors, quand leur volont6, de quelque maniere que ce fiit, se faisait creatrice. Si forte que fut en cela Tinfluence du temperament meridional, il s'y m^lait, chez eux, malgr6 leur pretendue I6g6ret6 , singuli^rement de s6rieux et un sens precis du r6el. Gesticuler, pour eux, n'^tait pas agir et ils distinguaient tr^s nettement les actes des vell6it6s. Si leur effort ne se manifestait sous quelque forme, ils n'estimaient pas qu'ils eussent veritablement fait preuve de vie, qu'ils eussent r^ellement agi. L'6nergie chez eux 6tait, avant tout et par dessus tout, cr6atrice. Aristote, comme on sait, ne s^parait pas la puissance de Tacte.

Ce besoin d'action, et de precision dans Taction, empruntait une part de sa force k I'insatiable curiosity dont a toujours souffert r^me des Hellenes. lis agissaient par instinct, mais aussi pour connaitre qu'ils agissaient. S'ils tendaient tour k tour et reployaient tons les muscles et ressorts de leur etre , s'ils faisaient parade de toute I'energie de leur volonte, comme de toute la d^licatesse de leurs sentiments, c'6taient autant d' experiences qu'ils faisaient sur eux-m^mes, et ils se complaisaient k Texc^s dans ces exercices. lis voulaient savoir ce qu'ils pouvaient, ce que valait au juste la force dont ils disposaient, I'energie qu'ils dispensaient a leur gre, nouvelle raison pour eux d'essayer en tons sens et d'6prouver leur volonte, de creer les creations les plus diverses et parfois les plus etranges. lis se sentaient ainsi doublement exister, comme acteurs et comme spectateurs. A la fois tension de la volonte et conscience exacte de cette tension, tels etaient les deux sentiments qui, pour les Grecs, passaient toute jouissance. C'etaient les seuls, en effet, par lesquels leur etre se manifestait pleinement, comme la consecration supreme de leur activite.

II est curieux que les Atheniens, les premiers d'entre les Hellenes, aient, par une loi, ch^itie la paresse. Je ne veux pas rechercher ici si Drakon, Solon ou Pisistrate ont promulgue redit, ni quels en etaient les termes, si la mort etait le chdtiment du coupable, ou, plus probablement, la mort civile, raTt[x(a (1),

(1) Gf./entre autres, Hormann-Thalheim , Gr, Rechtsalterthumer^ 3* ed., p. 30, n. 2.

J f».-7»'.--l^TP^J

Quelles que soient les raisons de police g6n6rale qui aient motive Tordonnance (1), de quelques restrictions qu'on ait entour^ Tapplication de la peine (2), il n'en reste pas moins que le chMiment eilt paru excessif si la loi n'avait pas, ici comme ailleurs, consacr6 une coutume traditionnelle. Ne rien faire, vivre dans I'inaction, suivant le sens profond du mot apyia, semblait done condamnable aux yeux des Grecs, tant il est vrai qu'^tre, pour eux, est d'abord et par dessus tout agir, et, par suite, creer.

Un texte de Xenpphon est, sur ce point, tr^s explicite. II commence par 6tablir que, lorsqu'il s'agit de cultiver la terre, nul ne peut alleguer son ignorance afin d'excuser sa paresse. Car il suflit de travailler, et la terre recompense qui la traite bien. L'agriculture devient, par suite, juge infaillible des ames de mauvaise quality. Car qui n'a pas quelque metier et se refuse pourtant 4 travailler la terre prouve, par 1^, qu'il veut vivre d'une mani^re d^shonnete, par vols et qu6manderies (3). Celui-la est coupable, car il n'agit pas, sourd a I'instinct qui le pousse au travail.

Le commentaire po^tique de cette idee nous est donn6 par Eschyle, dans son Promethee. Le Titan ditles effets de la victoire de Zeus qui, une fois maitre, veut d^truire et remplacer la race humaine. Non seulement Promethee sauve les hommes, mais il les el^ve hors de leur condition. II leur apprend k ne plus « avoir les yeux fix^s sur leur destin, » c'est-a-dire sur leur vie trop br^ve. Ilremplit leur esprit d'espoirs aveugles. Le feu createur qu'il leur donne est le germe des arts (4), I'emancipation definitive de la race.

Ainsi, des que I'homme prend conscience de lui-m6me, il ne craint plus la mort. Par suite, il agit et il cree; par un retour naturel, cette energie et cette spontaneite qu'il sent en lui le liberent de tout sentiment qui pourrait I'asservir.

Ainsi Faction trouve en elle-m6me sa recompense, car, par elle, et par elle seule, I'homme se persuade k la fois de son existence et de son libre arbitre. Elle I'attire par la, mais, non moins, par I'espoir et I'amour de la louange.

Tout acte, en effet, n'est complet que quand il se prolonge et

(1) Denys d'Halicarnasse, XX, 2.

(2) Pollux, 8. 42.

(3) Xenophon, EconomiqueSy 20, 14-5.

(4) Eschyle, Prom^thie, v. 247-270; cf. v. 463.

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se continue. Cr6er une chose ^ph^m^re, vouloir un r^ve d'un instant, n'est ni cr6er, ni v6ritablement vouloir. L'^nergie n'est utile, ni desirable, que si I'effet r^pond a la force cr^atrice. Les Grecs, dont I'esprit 6tait singuli^rement precis, ignoraient les vaines vell6it6s : ils n'aspiraient qu'aux actes qui durent et qui se perpetuent. Et comme, dans le monde born6 oii se meut notre race, cela seul est, relativement , permanent, dont les hornmes parlent et s'occupent, les Grecs s'efforgaient d'agir de telle maniere que leur acte Mt comments, qu'il dur^it de par les 6loges qu'on lui d^cernerait. Aussi 6taient-ils extrtoement avides de louanges.

Les esclaves, dit k pen pres X6nophon, n'ont droit qu'a une Education toi^te bestiale , car toute leur pens^e est leur ventre et on n'obtient d'eux que par les basses jouissances qu'on leur promet. Mais les limes d'honneur sont stimul^es par la louange. « II est, en effet, des natures qui ont faim de louanges, Tuetvwdi... Tou eicatvou, non moins que d'autres de manger et deboire (1). » — Les Ath^niens affectaient encore de se distinguer sur ce point. Ce n'etait pas, k leur sens, la force physique qui les rendait sup^rieurs aux autres Grecs, mais I'esprit d'^mulation, (ptXoTtfji^a, sentiment qui, plus qu'aucun autre, provoque a faire ce qui est beau et honorable (2). On ne pouvait affirmer plus nettement ni le principe, ni les effets de ce principe.

On rencontre souvent dans les historiens des exemples curieux de ce point d'honneur. Lorsque Cl^arque regoit Phalinos, I'envoy^ de Tissapherne, X6nophon nous le montre essayant sur I'ambassadeur I'application de ce principe. « Au nom des dieux, » lui dit-il, « donne-nous le conseil le plus digne et le meilleur, celui qui te procurera le plus d'honneur h I'avenir, alors qu'on r6p6tera que Phalinos, envoys par le roi pour conseiller aux Grecs de livrer leurs armes, leur a donn^ ce conseil (3)... » On ne pouvait plus naivement transformer une aventure de guerre en une circonstance solennelle ou I'avenir entier est pris a t^moin. Nous saisissons ici le grossissement tout spontan6 du cas present, I'illusion singuli^re qui exagerait aux yeux des Grecs I'importance et le retentissement de leurs actes. On pent sourire de cette vanit6, mais nous lui devons, pour une grande part, ce que les Grecs ont fait de mieux.

(1) Xenophon, Economiques, 13, 9. Gf. Hiirorif 1, 3.

(2) Xenophon, Mimorables, 3, 3, 13.

(3) Xenophon, Anabase, 2, 1, 17.

^4 DE l'iDEE DE la MORt EN GREGE A L^.POQUE CLASSlQUfi.

Aussi leur proposer des recompenses est-il le meilleur moyen de les stimuler? Les prix conquis dans les grands Jeux 6taient disputes, on salt avec quelle apret^ et quelle fureurd'6mulation. Aussi parlait-on de concours de tactique, d'equitation, de vaillance guerri^re , d'int6grit6 dans les contrats et X^nophon n'est-il pas eloigns de croire que rien n'influerait davantage sur le d^veloppement de I'agriculture (1). Jamais, chez aucun peuple, on n'eut plus de foi dans ces luttes d'6mulation. La recompense 6tait recherchee , moins par routine que par conviction, parce qu'elle distinguait et tirait de pair ceux qui s'en rendaient dignes.

Aussi bien , de quels heroiques et surhumains efforts les Grecs ne sont-ils pas capables, pour peu qu'ils aient conscience qu'on prejugera bien de leur h6roisme. Le devin Hegesistratos, pris par les Spartiates et expose k une mort honteuse, fit une action plus grande qu'on ne saurait dire, jxeCov Xoyou (2) : entrave , il s'enfuit, laissant dans la prison la moitie de son pied. Croit-on qu'il Faurait fait , s'il n'avait su que son action serait repetee et commentee, si le premier il n'avait pas admire sa vaillance. Ce n'etait pas la peur 14che de spuffrir davantage, mais I'ambition d'etre loue qui avait determine sa stoi'que et superbe endurance.

On le voit, ce second caractere de I'energie humaine, de trouver sa recompense, non seulement en elle-meme, mais dans les eloges qu'elle suscite, n'affranchit pas moins Fhomme de r « hedonisme » et de la peur de la mort. En prenant conscience de sa force, il se sent dej^ superieur k ce sentiment. En ne recherchant que I'estime et I'admiration d'autrui, il leur echappe bien davantage encore. — Aussi ce double effet de I'energie humaine reagit sur cette force meme. Les Grecs, depuis qu'ils en avaient constate les bienfaits, s'appliquaient toujours davantage k developper Tinstinct, spontane et si fort en eux, qui les poussait vers Taction creatrice.

Si, du principe pose, nous descendons aux consequences, nous allons voir les Grecs, stimules par I'imperieux besoin d'agir,

(1) Xenophon, Hiiron, 9, 6.

(2) Herodoto, 9, 37.

tE IPRINGIPfi DE l'aCTIOM. ^0

braver leurs croyances m6mes et rechercher cette fin qu'ils redoutaient. ,

1. — Une occasion trop fr^quente s'offrait h eux d'eprouver leur courage, dans ces guerres incessantes que se livraient entre elles les cit^s grecques. Citoyens, et comme tels soldats, il leur fallait, bon gr6, raal gr6, combattre, par suite affronter ce qu'ils craignaient entre tout.

La volont6 de vaincre et la force physique, ces formes inf6rieures de I'^nergie, suflisaient, dans I'esprit de beaucoup de Grecs, pour les preserver. Aussi, ce sont les premiers mobiles qu'on invoque k Tinstant du combat, les premiers et les plus bas conseils qu'on donne aux combattants.

« Sauvons-nous par la victoire, » dit Chirosophe aux Dix- Mille, a sinon, mourons avec honneur, et n'acceptons jamais d'etre vivants aux mains des ennemis (1). » — La forme du discours est remarquable. La necessite de soutenir le bon renom des Grecs, le point d'honneur qui les forgait k ne pas reculer devantl'armee barbare, — toutes ces considerations sont exprim^es, mais elles passent au second plan. L'id6e premiere est qu'il faut vivre , et que la victoire seule donnera aux Grecs le salut. L'appel est fait k I'instinct tout physique de vivre, a r^nergie sous sa forme la plus basse et la plus brutale. Aussi peut-on dire que la mort n'est jamais plus redoutee que lorsqu'elle est ainsi bravee , la n^cessit^ forgant seule k I'affronter.

De m^me, pour combattre avec chance de vaincre, il faut que le corps soit endurci a toutes les fatigues, pr^t k toutes les 6preuves. Beaucoup, en effet, a cause du mauvais 6tat de leur corps, Sii div Tou (ToijjLaToi; xa;^e$tav, meurent dans les combats ou n'en r^chappent que d'une mani^re honteuse ; beaucoup aussi sont faits prisonniers et esclaves (2). Au contraire, ceux qui soignent et cultivent leurs corps non seulement sont pleins de sant6, mais trouvent dans les combats un salut honorable, 6chappant ainsi k tous les dangers. Les avantages de la force physique, en paix comme en guerre, sont tels que la vie en devient et plus douce et plus belle (3). — Rien assurement de plus exact; mais on avouera qu'il est des arguments plus relev6s, et

(1) Xenophon, Ana&ase, 3, 2, 3.

^2) Xenophon, Mimorables, 3, 12, 1-2.

(3) Xenophon, M^morables, 3, 12, 4.

26 DE l'iDIF.E DE La MOUT en GUECE a l'i^.POQUE CLASSIQUE.

qu'au fond de cet enlraJnement physique, nous retrouvons encore Tamour de la vie.

2. — A c6t6 de cette force corporelle et de cette intense volont6 de vivre, la passion de la vengeance aidait parfois les Grecs & s'elever au-dessus de la peur de mourir, lis se r6signaient k la pens6e de n'fitre plus, si leurs ennemis devaient, du fait de leur mort, recevoir un cMtiment exemplaire. Par centre, la certitude, non seulemenl de n'^tre pas veng6, mais d'etre railU par deli la tombe , fetail I'altente la plus douloureuse dont pilt souffrir un moribond. Agir encore en mourant, laisser un monument de sa haine, 6tait du moins une supreme consolation. Laisser un troph6e A son ennemi eiit ete le supreme d6sespoir.

M6d6e, au moment de commettre son forfait, est arr^t^e par cette pens6e qu'elle pent filre prise et que, si elle mourait ainsi, elle prfiterait 4 rire k ses ennemis,

...S^iooi Tai( £|u>T( t^Pptiii fiiiot (1).

De m6me lolaos, s'il lui faut mourir, n'a souci que d'une chose, ne pas r6jouir par sa mort ses ennemis.

,..e1 ti tif^m tou( IVAiif i-tfipi^i iaiiin (2).

Et cette pens^e, souvent exprimee par les Tragiques, m6ne parfois aux plus singuliSres et plus bizarres consequences. Dans Vlphigenie en tauHde, Oreste, fait prisonnier, refuse de dire son nom. Le motif en est cljjiremcnt 6nonc6. a Mourant ainsi sans nom, on ne saurait rire de nous (3). » — En se faisant connaitre, Oreste ne ferait qu'ajouler k la gloire du barbare qui I'immolerait, — mieux valait s'Sviter k soi-m6me cette supreme humiliation.

Mort pour mort, le trCpas etait ou paraissait plus doux, si une action d'6clat, voire un crime I'accompagnait (4), si Ton devait, en mal comme en bien, se souvenir de lui, s'il 6taiC par suite, de quelque manifire, veng6.

Car, aprfts la vengeance, la mort peut venir (5). On se sou-

(I) Euripide, UeHie, v. 381-3.

{2} Euripide, Hiraklis, v. 443-4.

(3) Euripide, Iphiginie en Tauride, v. 503.

(4) Euripide, Hitine, v. 814.

(5) Theognis, v. 340.

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viendra de qui a su punir ainsi ses ennemis. — M6d6e, trahie, veut boiileverser et d6lruire la race d'lason , osant ainsi I'acte le plus iinpie, xXSa' epyov avodKOTaTov, Car on ne saurait supporter que vos ennemis pussent rire de vous (1). — La magicienne connait I'^tendue de son forfait. Au besoin, elle s'en vanterait : plus son crime, en effet, semble k tons inoui, et mieux il pent assurer sa vengeance.

Amphitryon n'est pas moins barbare, quand il veut se re-paitre des derniers moments de Lykos. « Elle est douce, » dit-il, a la vue d'un ennemi mourant, » chatie pour un forfait (2). La mort de Lykos, en effet, non seulement assurait, dans le present, la vengeance d' Amphitryon, mais, comme il devait I'esp^rer, la consacrait dans I'avenir.

Ces vengeances excessives, si elles etaient admir^es et redoutees de la plupart, ne laissaient pas quelquefois d'exciter r^tonnement et Tindignation des Grecs. H^rodote a sur ce point une curieuse legende. La reine Pheretim^ avait, comme il le rapporte tout au long, tir6 une vengeance atroce des Barc6ens. En punition, elle fut vivante d^vor^e par les vers, car, ajoute rhistorien,les vengeances excessives excitent la jalpusie et la colore divine (3).

II ne faudrait pas croire que tons en eussent jug6 ainsi , H6rodote, 6crivain religieux, se plaisant, comme on sait, aux conclusions morales. Les textes que nous avons cites plus haut ne laissent aucun doute sur la persistance de I'ancienne et barbare coutume. Elle prouve une indeniable, quoique sauvage, 6nergie, I'irr^sistible besoin d'agir d'une maniere durable, de laisser un souvenir qui frappe et qui reste, — de surmonter par la, filt-ce en bien, fut-ce en mal, I'aneantissement qui suit le tr6pas.

3. — Une troisi^me forme, plus 6lev6e, quoique singuli^re, de r^nergie et de I'activite humaine , etait le devouement sans reserve a la personne que Ton aimait. L'amour viril dont il s'agit n'6tait pas la passion conlre nature qui d^shonorait les moeurs grecques, mais I'amiti^ sainte d'un Oreste pour un Pylade, d'un Achille pour un Patrocle , d'un lolaos pour un H6rakl6s. Si elev6s et si purs etaient ces liens que I'element physique en semblait entierement banni. Les regies 6troites de ces

(1) Euripide, Midie, v. 794-7.

(2) Euripide, Hirakles, v. 731-3.

(3) Herodote, 4, 205.

U 28 DE l'id^e de la mort en grece a lV.poque classique.

?,, sortes d'amiti^s les faisaient ressembler an rituel d'une frater-

'^'- nit6 d'armes, aux prescriptions aust^res d'une antique cheva-

'^ lerie.

Le comble de la honte , dit Oreste a Pylade , serait d'exposer la fortune d'un ami et d'^chapper seul au danger (1). Pylade n'est ni moins g6n6reux, ni moins affirmatif. II serait honteux,

I dit-il k Oreste, que, toi mort, je pusse voir la lumi^re (2). —

I C'6tait le propre de ces amities exclusives de tout sacrifier pour

|l celui qu'on aimait , de le suivre ou qu'il put aller, dans la vie

|: comme dans la mort.

:"' Mais ces exemples mythologiques ne sont pas les seuls. Des

^v textes historiques les confirment.

,. En B6otie, suivant Aristote, amants et aim^s se juraient mu-

tuellement leur foi sur le tombeau d'lolaos (3), I'immortel ami d'H6rakl6s. — K16omachos le Ghalcidien combat et vainc les troupes d'Eretrie, encourage par la presence de son mignon, qui I'avait arme pour la lutte. Longtemps apres, on montrait encore a Chalcis, sur T Agora, le tombeau ou etait eiiseveli ce parangon d'honneur. Plus encore que ce renseignement de p6ri6g6te, des vers, longtemps chant6s a Chalcis, attestaient la v6rit6 du fait. On y c6l6brait la vaillance qu'Eros, loin de I'^nerver, avait r6veill6e chez les Chalcidiens (4).

Les Spartiates n'^chappaient pas a la loi commune. Cl^onyme, aim6 d' Archidamos , craignait pour son pere Sphodrias, soup- Qonn6 d'actes illegaux. Non sans peine, Archidamos parvient a sauver le p6re de son ami. Alors Cleonyme lui jure de ne pas le faire rougir de son amiti6. Et , dit X6nophon , il tint parole , se signalant par des exploits de toute sorte : a Leuctres , il est au premier rang des combattants et tombe trois fois jusqu'au moment ou il meurt au milieu de la melee. La douleur d' Archidamos fut grande et I'historien le congoit, car non seulement I'amiti^ de Cleonyme ne I'avait pas d^shonor^, mais elle I'avait

bien plut6t illustre, aXXi fjiaXXov exocr[jLyi(j£ (5).

Dans cette rivalit6 de sacrifices, Fenergie trouvait beau jeu k s'exercer. Toute consideration secondaire, comme la crainte des dangers et de la mort, disparaissait et s'efFagait devant cette chevalerie d'un nouveau genre.

(1) Euripide, Jphiginie en Tauride, v. 605-7.

(2) Euripide, Iphig^nie en Tauridet v. 674.

(3) Aristoto, fr. HI (Miiller, II, p. 143). Plutarquo, Pilopidas, 18.

(4) Aristote, fr. 107 (Muller, II, p. 141). Plutarque, Erotic, p. 760, F.

(5) Xenophon, HelUniqueSy 5, 4, 33.

.4«Pii5ya,kr^:i^

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4. — Dans les cas que nous avons 6num6r6s, Fint^r^t personnel, sous sa forme la moins relevee, est seul en jeu. Qu'il entraine son corps pour resister a la mort le plus longtemps possible, ou qu'il essaye de venger a Favance son trepas, aucune idee genereuse n'anime notre Hellene. Lors meme qu'un sentiment d'amitie chevaleresque lui fait oublier les dangers, le sacrifice qu'il fait de sa vie n'est pas complet : il lui manque d'etre consenti en pleine connaissance de cause et non dans un transport d'aveugle passion. L'activite et la spontaneity de Findividu sont indeniables dans ces trois cas, mais elles ne se manifestent qu'imparfaites et singuli^rement entach^es de matiere.

Nous allons voir un degre nouveau d'abn^gation, la volonte acceptant a Favance la mort qu'elle juge inevitable, mais s'effor- Qant de Fennoblir par la maniere dont elle Faffronte. Tout sentiment interesse ne disparait pas enti^rement, mais la gloire de bien mourir devient la seule recompense qu'ambitionne le mourant.

Mieux vaut ne pas vivre que mal vivre (1), Fidee reparait avec des variantes dans mainte piece des Tragiques. Le bon renom est ici la condition determinante de Fexistence, la consecration derniere de l'activite humaine. — De meme, et par suite, il importe par-dessus tout de ne pas mal finir. Mourir glorieusement est une grace pour les mortels (2). Combien n'est-eWe pas preferable a une vie mauvaise (3), aune vieillesse honteuse et maladive (4)? Seule une telle mort est digne d'un homme (5), et la gloire du trepas doit en effacer Fhorreur (6). Aussi, deliberer messied devant une mort honorable : seule elle consacre un long passe d'honneur (7).

Socrate, dans les Memorables, tient les m^mes discours, mais d'une maniere qui en montre mieux la suite logique. La mort la plus belle est pour lui la plus heureuse, par suite aussi celle que les dieux preferent (8), le bonheur n'etant autre chose qu'un signe de la volonte divine. — De meme encore, ceux qui com-

(1) Euripido, Pirilhoos, fr. 592 (Didot). Stobce, 121, 24 (= Nauck, fr. 596).

(2) Eschylc, Agamemnon, v. 1303.

(3) Eschylo, Ixion, fr. 275 (Didot). Stobeo, 121, 16 (= Nauck. 90).

(4) Euripido, (Enomaos, fr. 577 (Didot). Stobee, 116, 5 (= Nauck, 575).

(5) Euripido, Oreste, v. 786.

(6) Euripido, fr. 850 (Didot). Stobee, 7, 9 (= Nauck, 854).

(7) Euripido, Cyclope, v. 201-2.

(8) Xenophon, MSmorableSj 4, 8, 3.

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mettent le crime et ceux qui le subissent n'auront pas mfime sort. Socrate, s'il meurt injustement, n'aura-t-il pas droit k tous les egards des hommes, tandis qu'on fl6trira ceux qui I'ont condamn6 (1)? — La satisfaction du devoir accompli n'est pas ici seule determinante. La recompense est dans la distinction que fera la posterity, en definitive dans le bon renom de I'acte.

Les situations exceptionnelles ou la tradition jetait la plupart des heroines tragiques leur offraient de nombreuses et d'illustres occasions d'appliquer ces maximes. Grace h I'exquise franchise du theatre antique, elles etaient souvent les premieres ^ le signaler.

Iphigenie, mourant pour le salut commun des Grecs confederes , ne se dissimule pas la grandeur de son sacrifice. L'Hellade entiere, .s'ecrie-t-elle, a les yeux fixes sur moi (2). De I'avoir delivree , ma gloire sera immortelle (3). Et, lorsqu'elle se presente au sacrifice, elle offre son corps a son pere pour sa patrie et pour toute la Grece, victime volontaire immolee sur I'autel (4). Tant de solennite dans I'holocauste, le prix de la renonciation si vite entrevu, n'expliquent-ils pas, pour une part, la resignation d'Iphigenie?

De meme Makarie meurt glorieusement pour les siens et pour sa patrie : les hommes lui reservent une illustre renommee (5). Alceste connaitra aussi la recompense de son devouement : son sort est envie d'Admete lui-meme (6). Le passant s'ecriera : « C'est elle qui, jadis, est morte pour son epoux. Maintenant, elle est deesse bienheureuse. Salut, divine, soismoi propice (7). » II n'est pas jusqu'^ Phedre meme, qui, dans la honte oii elle se debat, ne cherche a sa passion Tissue la plus glorieuse : la mort, qui seule pent la racheter (8). Toutes ces victimes du destin savent, du moins, que leurs malheurs seront illustres et qu'un peu de gloire les payera de leur vie abregee.

Des exemples moins rares, empruntes k la vie quotidienne et courante, ne semblent pas moins significatifs et sont singulierement plus instructifs.

(1) Xenophon, MimordbleSy 4, 8, 10.

(2) Euripide, Iphigenie en Aulide, v. 1378.

(3) Euripide, Ibid., v. 1383-4.

(4) Euripide, Ibid., v. 1552-6.

(5) Euripide, Hevahles, v. 621-5.

(6) Euripide, Alceste, v. 935-8.

(7) Euripide, Alceste, v. 995-1005.

(S) Euripide, Hippolyle, v. 331.

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