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LE PRINCIPE DE l'aCTION. 31

Socrate, 6tant epistate de Tassembl^e du peuple, refuse, malgre la colore du peuple, de mettre aux voix la proposition qui punissait de mort les g6n6raux vainqueurs aux Arginuses. Les menaces ne peuvent faire qu'il prenne une mesure ill^gale (1). Sa volont6 d'obeir aux lois est plus forte que toute contrainte.

Mais, on le concevra sans peine, la guerre offrait aux Grecs de bien autres occasions d'heroisme. L'esprit de corps'est d^ji tel, que les mercenaires et les parasites qui entourent Cyrus le jeune, se font un point d'honneur de mourir avec lui (2). lis savaient qu'en donnant h leur maitre cette supreme preuve d'attachement, ils ne s'honoraient pas moins eux-m6mes qu'ils ne I'honoraient. L'ambition tr^s noble de le venger leur faisait mepriser la mort.

A plus forte raison en etait-il ainsi lorsqu'il s'agissait de troupes grecques, combattant soit entre elles, soit contre les Barbares, pour le bon renom des Hellenes.

Lorsque D^marate vante k Xerxes I'ob^issance des Grecs au v<(fioc (3) , il s'agit moins de lois ecrites qui ne sauraient contraindre a la bravoure que de traditions anciennes et communes, qui obligeaient autant qu'elles honoraient. La victoire a la guerre 6tait en effet pour les Grecs infiniment plus glorieuse que le triomphe au pugilat, et X^nophon en donne aussit6t la raison, c'est que I'honneur en rejaillissait sur la patrie du vainqueur (4). — La gloire de la cit6 consacrait a jamais I'acte du citoyen.

Mais le courage m^me du guerrier 6tait, k lui seul, dej^ sa recompense. Une mort glorieuse n'^tait pas permise k tous et Ares choisissait les siens sur le champ de bataille. — La guerre « hait les Idches », elle s'6jouit des cadavres des braves guerriers (5). Ar6s ne tue que les nobles de race et de coeur : il ne cueille rien de vil (6). — Double maniere de traduire cette haute verity, que la vaillance est k elle-meme son prix.

Aussi Ton trouverait cent exemples de cette alternative que les chefs proposaient a leurs troupes a I'instant du combat. Vaincre 6tait glorieux, mais perir dans la lutte ne le semblait pas moins, car on laissait de sa valeur un souvenir imp6rissa-

(1) Xenophon, MimorableSf 1, 1, 18.

(2) Xenophon, Anabase, 1, 9, 30.

(3) Herodote, 7, 104.

(4) Xenophon, •iTtwiapxixou, VIII, 7.

(5) Euripide, fr. 721 (Didot). Btobee, 50, 1 (= Nauck, 728).

(6) Eschyle, fr. 490. Stobcc, 8, 5. Revue des Etudes grecques^ 1894, 174-5.

We (1). — II n'y avail rien la que d'ordinaire et X^nophon ne saurait en louer Epaminondas. Ce sont 1^, dit-il, les sentiments des gens d'honneur (2). — Gette forme d'h6roisme, que provoquait et stimulait Tespoir de la renomm^e, devenait le devoir commun des Hellenes.

Kallinos et Tyrt^e nous montrent dans leurs appels aux armes la recompense deja voisine et suivant immMiatement la mort du brave. Vivant, on le regarde comme une tour (3), rempart de la cit6. Mort, il est pleur6 par les jeunes et par les vieillards, d'affreux regrets saisissent la ville enti^re. Sa tombe et ses enfants sont illustres parmi les hommes et les enfants de ses enfants et sa race k venir. Tout enseveli qu'est son cadavre, il devient immortel (4). — Car la vaillance des nobles efforts est la parure des morts (5) et la terre doit, ou jamais, sembler l^g^re aux braves (6).

Combien la mort n'etait-elle pas plus glorieuse, lorsque, au lieu de la chercher sur le sol etranger, les Grecs la trouvaient sur leurs terres, defendant par les armes leurs fronti^res envahies?L'eifort etait ici plus proche de sa cause, la recompense par suite 6tait plus directe et plus belle. — Si Astyanax avait pu combattre etmourir pour sa patrie, il aurait 6t6 bienKeureux (7), comme ce Menecee, qui, par son devouement, conquiert un noble renom (8). II n'est pas d'eloge plus beau (9), de fin plus enviable (10). Gar on n'est pas seul a lutter : les dieux et les h6ros de la cite sont vos allies (11). lis recompensent qui les defend.

II etait glorieux pour des peres memes de perdre leurs fils dans ces melees. II n'y a pas de plus beau tresor pour les families (12), le lustre qu'ils jettent ne s'eteint pas. — Seuls, en effet, ils seront enterres dans la terre paternelle (13) : leur tombe

(t) Aristoto. fr. 224 (Miillor, II, p. 172). — Herodoto, 9, 17. — Xenophon, Anabase, 3, 2, 7, etc.

(2) Xenophon, HelUniqueSf 7, 5, 18.

(3) Kallinos, ed. Bcrgk, 1, v. 20.

(4) Tyrtee, 6d. Bergk, 8, v. 27-32.

(5) Euripide, Herahles, v. 357-8.

(G) Euripide, H^lene, v. 853.

(7) Euripide, Troyennes, v. 1170.

(8) Euripide, PhinicienneSj v, 1319.

(9) Euripide, Troyennes, v. 386.

(10) Xenophon, Helleniques, 4, 4, 6.

(U) Hcrodote, 8, 143.

(12) Euripide, MMSagre, fr. 522. Stobee, 75, 2 (= Nauck, 518).

(13) Eschyle, Agamemnon ^ v. 511-2.

Tf^- r

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sera honor^e de tous. Thrasybule promet aux siens, avant I'engagement du C^phise, le tombeau que jamais riche n'obliendra (1), le souvenir 6ternel de leurs concitoyens.

On sait jusqu'ii quel point les Spartiates exag^raient ces sentiments, communs a tous les Grecs. Le raessager qui annongait la d^faite de Leuctres arrive a Lac6d6mone le dernier jour des Gymnopaidies. La f^te a lieii corame de coutume, seuls les chants du choeur se taisent. Les ferames et les inures regoivent des 6phores defense de se lamenter. Le lendemain , les parents des morts se montrent joyeux et fiers ; ceux dont les fils avaient surv^cu 6vitent I'eclat du jour et paraissent sombres et humili6s (2). — Dans cette parade de sentiments excessifs, nous n'aurions pas de peine k reprendre une outrance d^plaisante, mais les Spartiates ne faisaient qu'exag6rer. Tout Grec, avec plus de simplicity, en eilt agi comme eux. — Les morts m6ritaient les supr^mes honneurs , car ils avaient fait de leurs forces le plus bel usage : ils s'6taient, de sang froid, exposes au tr^pas qu'ils avaient lieu de redouter.

5. — A c6t6 de ces d^vouements 6clatants, il en 6tait d'autres, plus humbles, mais qu'il importe d'autant plus de signaler.. Les citoyens n'avaient pas seuls le privilege de ces actions illustres par lesquelles leur Anergic se manifestait et que la gloire consacrait. lis n'6taient pas seuls h braver la mort et k conqu6rir de la sorte la renomm^e. Leurs esclaves , si au-dessous qu'ils fussent de leurs maitres, pouvaient eux aussi se faire leur part de la gloire, bien inferieure sans doute, mais dont I'espoir pouvait consoler leur humility. lis slllustraient en mourant pour leurs maitres.

II est glorieux (3) d'affronter ainsi le tr^pas , dit le vieux serviteur d' Agamemnon. La vie des serfs a si peu de prix qu'ils peuvent bien I'exposer pour leurs maitres (4). Par 1^ se reconnaissent les esclaves au coeur noble (5) et leur devoir est dans leur servitude. La gloire qu'acqu6raient ces fiddles serviteurs en bravant la mort de la sorte , 6tait sans doute bien mesquine et bien fr^le. Telle quelle, elle les 6levait au-dessus de leur destin6e et leur touchant effort ne t6moignait pas moiris que le

(1) Xenophon, Helleniques, 2, 4, 17.

(2) Xenophon, IlelUniques, 6, 4, 16.

(3) Euripide, Iphigdnie en Aulide, v. 312.

(4) Euripide, Andromaque, v. 89-90.

(5) Euripide, lUlene, v. 1640-1.

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patriotisme de leurs maitres de leur force d'ame, de cet irresistible besoin d'agir qui poussait tout Grec a tenter par tous les moyens de survivre a son court et trop humble destin.

6. — Avec la souplesse du g6nie grec, cette extreme tension de la volont6 se trouvait, le cas 6cheant, a la hauteur des circonstances les plus difficiles, coilime des dangers les plus rares. Pour certains esprits, Facte le plus h6roique 6tait pr^f^re a tout autre, parce qu'il exigeait un effort plus grand et que son retentissement 6tait proportionn6 a cet effort. Les Grecs, gens raffin^s, ne craignaient pas, en ces mati^res, une certaine recherche, comme un ing^nieux et subtil dilettantisme.

On sait I'habile mise en sc^ne avec laquelle Socrate r^gla le dernier acte de sa vie, comme s'il escomptait a I'avance I'admiration de la posterite. Non moins recherche 6tait Theramene qui, dit-on, joua au cottabe avec le reste de la eigne et porta la sant6 du beau Critias , arrachant un cri d'etonnement k Xenophon lui-meme, justement stupetait d'une telle liberte d'esprit et d'une plaisanterie faite en ce moment supreme (1).

Les Spartiates etaient moins subtils , mais non moins h6roiques. Ce n'est pas Lycurgue qui leur apprit h pr^f^rer a une vie honteuse une mort pleine d'honneur (2), mais Tusage, la comme ailleurs , pr^ceda le legislateur. Le fait est qu'epargner sa vie « n'etait pas la coutume a Sparte (3). » Et Tyrtee va plus loin , recommandant de traiter la vie comme ennemie ly^Gpiv .. ^lix^yt 0efA£vo(; (4), de ne pas r^pargner (5), ni, par lachet^, de trop Faimer (6).

Nous touchons ici au dernier effort de Fame grecque, a la transformation d'une id6e et d'un terme, les plus naturels et les plus chers aux Hellenes. OiXo^u^^eTv, c'est, au sens propre, aimer la vie, sentiment, nous Favons vu, inne dans toute FHellade, oil Fexistence s'offrait a tons' si radieuse et si douce. D'oii vient que ce vocable, d'une formation si logique, d'un emploi qui paraissait si frequent, s'est pen a pen detourn6 de son sens, et qu'aimer la vie soit a la longue devenu synonyme de lachet^?

Le terme apparait d6ja dans Tyrtee et, pour n'en citer que

(1) Xenophon, HelUniques^ 2, 3, 56.

(2) Xenophon, De rep. Laced,, 9, 6.

(3) Tyrtee, 'AjJiSaTT^piov, v. 5-6.

(4) Tyrtee, ed. Bergk. 9, v. 5.

(5) Tyrtee, ed. Bergk, 8, v. 14.

(6) Tyrtee, ed. Bergk, 8, v. 18.

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quelques exemples, lesTragiques en font un fr^queiit emploi. Les heroines m^mes le r^cusent. Polyx6ne ne vent pas en 6tre fletrie (1). Ulysse Toppose k la vaillance (2). Poly nice condamne la richesse qui rend ainsi lache (3). — Partout le mot est rejet6 comme un affront.

Dans une telle conception, la peur de la mort disparait, d6finitivement vaincue. L'apparence m^me de la craindre est condamnee et semble fl^trissante. Par un supreme effort, la volont6 de rhomme a su s'en affranchir. Si rares qu'aient pu ^tre les exemples de ces victoires morales, rien ne parait plus significatif, car elles representent Tid^al vers lequel tendait le peuple grec.

Les circonstances ou Tactivit^ humaine pouvait ainsi s'exercer 6taient, ^ tout prendre, exceptionnelles et rares. Si fr6quentes que fussent les guerres dans I'histoire des 6tats grecs, elles n'occupaient pas chaque instant de la vie et, dans I'esprit des peuples , restaient une calamity qu'on s'efforgait de d^tourner et d'oublier. II v avait autre chose dans I'existence, d'autres soucis et d'autres ambitions. — II est int^ressant de se demander comment les Grecs concevaient I'ideal de la vie, comment ils conciliaient, dans la pratique, leur amour de I'existence pr^sente avec leur d6sir d'y survivre.

L'une des idees les plus fr^quemment exprim^es par les poetes est la f6licit6 de celui qui laisse apr^s lui des enfants qui continuent la grandeur et la fortune de sa maison (4). Ce n'etait pas seulement pour 6tre pleur6 apr^s sa mort, mais plus encore pour 6tre envi6. La prosp6rite d'une famille 6tait consid6r6e comme I'a^uvre de qui I'avait accrue, comme le resultat de son activite. Pour que la creation fut complete, il importait qu'elle fut durable, et elle ne pouvait I'^tre si les enfants n'achevaient et ne perp6tuaient I'oeuvre commenc6e.

Un passage discut6 d'Herodote est plus significatif. Kallias, fils de Phoenippos, est presents comme un homme digne de m6moire et I'historien en donneplusieurs raisons. La premiere est

(1) Euripide, HScube, v. 348.

(2) Euripide, Hicube, v. 315-6.

(3) Euripide, Pheniciennes^ v. 597.

(4) Euripide, Midee^ v. 714-5. Iphigdnie en Tauride, v. 695.

son patriotisme , Kallias ayant, entre autres, ach6t6 seul une part des biens de Pisistrate, mis en vente durant son exil. La seconde est qu'il fut vainqiieur aux jeux pylhiques et olympiques. La troisi^me, qu'il maria richement ses filles et les laissa libres de choisir un epoux (1). — Les motifs, on le voit, sont d'ordre tr6s divers. Le moindre, certes, n'est pas la perpetuity de la race assuree. Mais on sait le prix qu'attachaient les Anciens aux recompenses decern^es dans les Grands Jeux : ils ne croyaient pas qu'on piit faire meilleur usage, ni plus glorieux, de la force et de I'adresse corporelles. Par son patriotisme, Kallias ^chappait bien davantage aux conditions banales de I'existence ; il s'assurait un souvenir durable. — Sous cette triple forme , Tactivit^ de I'Ath^nien s'^tait deploy^e dans les sens les plus divers ; il avait fait preuve de la souplesse la plus rare et du caractere le plus ferme. Rien d'6tonnant k ce qu'il en flit recompense.

Arrivons aux exemples fameux de Kleobis et Biton et de Tellos r-Athenien.

Kieobis et Biton avaient assure le sacrifice solennel fait a THeraion et donne le plus bel exemple de piete filiale (2). A ce double titre, ils avaient merite d'etre cites par Solon. — Mais leur legende a un caractere tout sacerdotal. De meme, leur fin surnaturelle, empruntee a Thistoire de Trophonios et d'Agamedes (3), semble inspiree des traditions orphiques ou pythagoriciennes. Elle devait, par la, plaire au pieux Herodote ; mais elle s'eloigne trop des donnees de la vie courante, pour servir d'exemple moyen ou qui puisse etre retenu.

Tellos TAthenien est celui qu'Herodote estime le plus fortune. II eut d'abord une nombreuse et florissante famille, puis, la guerre survenant, il met en fuite Tennemi et meurt victorieux. Les Atheniens I'ensevelirent 1^ ou il etait tombe et Thonorerent grandement (4). — L'hisloire est banale et .d'autant plus instructive. Sa maison assuree, Tellos n'avait pu mieux et plus noblement faire usage de Fenergie qu'il sentait en lui qu'en se devouant pour sa patrie. Ce devouement avait trouve dans les funerailles publiques la plus belle des recpmpenses. La cite, en les decernant, dedarait n'etre qu'une avec Tellos. La gloire de

(1) Herodote, 6, 122.

(2) Herodote, 1, 31.

(3) Plutarque, Mor., 109.

(4) Herodote, 1, 30.

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TEtat assiirait la m^moire du citoyen. — Nul acte, OBUvre de rhomme , ne pouvait mieux elever rhomme au-dessus de cette vie passag^re.

Ici trouvent leur place les divers moyens par lesquels les Grecs essayaient d'attribuer quelque dur^e a leur m^moire.

II n'y en avail pas de plus siir que les louanges des 6crivains et les chants des pontes. Les h6ros qu'Hom^re avail loues vivaienl 6lernellement dans leur souvenir : ils souhaitaient, pour leurs merites ou leurs exploits, une part de cetle 6ternit6.

Ce souci et cette preoccupation de la renommee se font jour la m^me ou de tels soins paraissent singuliers. Dans le c6l6bre apologue de Prodicos, mention expresse est faite du retentissemenl qu'aura la vertu. Quand viendra le terme fix6, les hommes d'honneur ne reposeront pas sans gloire, ni m^moire, mais leur souvenir, eternellement present, fleurira c6l6bre (1). — Toule personnalite s'effagant par la mort, rhommage qu'a travers la suite des si^cles recevra ainsi la vertu , ne prolonge pas seulement, mais, a lui seul, fait toule son efficace.

Aristote ne tient pas un autre langage dans le skolion qu'il compose a la mort d'Hermias d'Atarnee. L'hymne a la vertu c6l^bre cette force d'dme qui permet d'affronter une mort volontaire. Qu'il soil done chants celui qui pent exalter jusque-14 et tendre sa volonte. Que , gr^ce aux Muses , il devienne immortel (2) . — On ne saurait dire plus nettement combien cet h^roisme d6pendait d'une circonstance accessoire et fortuite, la rencontre d'un poete qui put et siit le chanter dignement. Tel 6tait I'espoir secret qui soutenait et parfois provoquait tons ces actes de haute vertu.

Les poetes , — au premier rang Pindare , dont I'exemple n'a pas besoin d'etre rappele, — etaient les premiers a vanter Taction de leurs chants. Deja Theognis promettait a Kyrnos que son nom resterait toujours imperissable parmi les hommes (3). Etait-ce qu'il le meritat , ou parce qu'il avail trouv6 qui vouliit bien le c6l6brer ?

De la , comme nous le verrons ailleurs , ces nombreuses 6pitaphes metriques, dont, a une 6poque tr^s ancienne, comme aux derniers temps du monde grec, on se plaisait k orner les tombeaux. L'effet de ces epigrammes nous est dit par des vers

(1) Xenophon, M^morables, , 1, 33.

(2) Bergk, II, 360.

(3) Theognis, v. 246.

38 DE L^IDEE DE LA MORT EN GRECE A L*EPOQUE CLASSlQUE.

d'Euripide. Astyanax , que les Grecs veulent mettre k mort, se demande quelle 6pitaphe on pourrait mettre sur sa tombe. Serait-ce que les Argiens, parpeur, ont tu6 un enfant? Une telle 6pigramme serait honteuse pour la Grece (1). — Car on attendait de ces vers une action durable. lis devaient perp^tuer les m6rites du mort, les faire connaitre aux habitants et aux passants, et tout passant 6tait un Grec, qui devenait, des ce moment, un admirateur des vertus disparues. Par la, autant du moins qu'il d^pendait des hommes, le temps 6tait vaincu et les vivants m^me attendaient la mort plus tranquilles , depuis que, de quelque mani^re, ils pensaient lui survivre.

Au m^me sentiment se rattache Tespoir secret qui animait artisans et artistes, et que nous devinons dans les oeuvres qu'ils nous ont laissees. Si rapidement qu'on les 6tudie, la conscience singuli^re dont elles t^moignent reste, au premier abord, une 6nigme pour nos habitudes modernes. Sans doute, la perfection dans Tart est chose fortuite et passag^re; il serait vain de pretendre, — I'histoire Ta trop bien et trop souvent prouv6, — qu'elle tienne al'esp^ce et h la race. Mais, si nous refusons a la volont6 grecque le m^rite d'avoir atteint la perfection r6v6e, on ne saurait lui denier I'ambition, plus rare, de I'avoir, par tons moyens, poursuivie et brigu^e. Jamais plus constants et plus m^ritoires efforts ne furent faits pour se rapprocher de Tid^al que Ton avait imaging. Jamais labeur ne fut plus soutenu , ni resultat plus aprement voulu. On salt a quel point les artisans, souvent des affranchis ou des esclaves, se distinguaient pen des artistes. Jusque.dans les plus rapides ^bauches, dans les plus humbles instruments, effort est fait pour innover et varier. Je n'en connais pas depreuve plus frappante que I'absence de doubles ou de paires dans I'art grec. La m^meou, dans deux vases pareils, faits 6videmment pour se correspondre , le d^cor reste, k tout prendre, identique, quelque figure accessoire, quelque diversity de detail ou d' allure, font du meme module deux oeuvres diff^rentes, et, au lieu de copies, surgissent deux creations d'art. La conscience n'est pas moindre dans ces humbles monuments de la c^ramique que dans les statues des frontons , travaill6es presque 6galement sur les deux faces, bien qu'une d'entre elles filt seule et dut a jamais rester seule visible.

Pourquoi cette admirable conscience , pourquoi cet effort si patient et si rare? Farce que I'oeuvre parfaite 6tait admir^e de

• (I) Euripide, Troyennes, v. 1188-1191,

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tous, parce qu'elle assurait, pour une longue suite de si^cles, le souvenir de qui I'avait cr6ee. Lors mtoe que Tauteur en demeurait anonyme, — et bien peu, on le sait, s'y r^signaient, — si son nom devait disparaitre , quelque chose de Jui resterait cependant, et Ton penserait toujours a celui que Ton ne connaitrait pas. — L'homme ne pouvait mieux employer son activity qu'en s^appliquant ainsi a ne pas inourir tout entier, et Ton comprend d^s lors qu'il tach§,t d'y atteindre, de toute la conscience et de toute Tenergie qui lui etaient d^parties.

La consecration de cet effort et de ces d^vouements etait, nous I'avons vu, plus que les chants des poetes et la gloire des artistes, la recompense que d^cernait la cit6. Etre loue apr^s la mort comme on I'etait de son vivant , I'^tre surtout pour ses victoires et ses exploits (1), une telle perspective passait toutes les esp^rances. Les honneurs fun^bres, touchants de la part des ennemis (2), 6taient, quand FEtat les rendait, d'un prix singulierement plus rare. Les troupes mercenaires et les allies recevaient la part de regrets k laquelle ils avaient droit. Mais combien et plus et mieux honoris 6taient les citoyens! Les oraisons funebres, avec leur rituel et la solennit^ de leurs exordes, assimilaient les morts aux h^ros qui avaient sauvegarde et accru la patrie, comparaient leurs exploits aux c6l6bres combats soutenus contre les Amazones et contre les Perses. Le cas particulier disparaissait dans le rayonnement de ces exemples, mais quelque chose de la gloire de ces heros restait attache a ces morts obscurs qu'enterrait la patrie reconnaissante. II n'est pas jusqu'aux renommees factices, I6gendes ^closes de la naivete populaire, qui, par le retentissement qu'on leur donnait, ne stimulaient les coeurs et les courages. II etait defendu de mal parler d'Harmodios et d'Aristogiton , comme il I'etait de les parodier. Dans un Etat qui protegeait ainsi ses gloires et ses heros, les citoyens esp^raient avoir part a cette renommee nationale et comptaient survivre a jamais, de par le lien indissoluble qui les lierait desormais k I'avenir et k la fortune de la cite !

L'energie que les Grecs sentaient en leur etre, d'elle-meme et par ce fait seul qu'elle etait une force libre, les arrachait k I'amour trop sterile et trop materiel de I'existence. Passant en

(1) Xenophon, AgisilaSj 10, 3.

(2) Xenophon, Anabase, 4, 2, 23.

revue les cas ou se manifestait la volont6 cr6atrice des Hellenes, nous Tavons montree se d6pouillant peu k peu de tout caract6re materiel, de toute basse et mesquine preoccupation, jusqu'au point ou elle m^prise ce que jusqu'alors elle craignait et ou Tamour de vivre est taxe de lachet^. Les conditions de I'existence se trouvent alors transform6es. Que ce soit par la vertu, par la po6sie ou par I'art, sous toutes ces formes, I'^nergie de I'homme devient creatrice et se fait a elle-m^me sa fin et son destin.

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