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CHAPITRE II

l' AMOUR DE LA VIE.

X6nophon nous raconte dans VAnabase une curieuse sc6ne. Ses soldats, volontiers las, comme tout Grec, d'etre commandos par le mtoe chef, Faccusaient, entre autres griefs, de cruaut6. II aurait, disaient-ils, frappe brutalement un des leurs qui portait un malade. Voici quelle fut la defense de X6nophon. Ayant envoys cet homme en avant, il le trouve avec Farri^re-garde en train de creuser une fosse pour y ensevelir celui qu'il portait. De quoi il ne put que le louer. Mais il advint que le moribond eut une contraction de la jambe. Aussit6t les assistants de crier qu'il vivait. « Qu'il vive tant qu'il voudra, » dit le soldat : « je ne leporteraipasdavantage. » Sur quoi Xenophon lefrappa. Vainement I'autre tenta de se d^fendre en all^guant que le moribond^ mourut par la suite. « Et nous aussi, » dit Xenophon, « nous mourrons tons : est-ce une raison pour qu'il faille nous enterrer vivants ? » Les assistants lui donnerent raison et s'6cri6rent qu'il avait 6t6 trop clement (1).

Une telle anecdote serait inexplicable si le culte des morts 6tait la seule excuse de la conduite de X6nophon. Le moribond n'^tait pas mort et il ne pouvait etre question de venger son tr6pas. Mais tel etait le respect des Grecs pour Fexistence, si vacillante et incertaine qu'en filt la lueur, que de vouloir brusquement Feteindre leur paraissait un sacrilege. lis aimaient a tel point et respectaient la vie qu'ils pr^taient m^me sentiment a leur camarade expirant. lis ne se croyaient pas le droit d'abr^ger ses derniers instants et tons applaudissaient i Faction

(1) Xenophon, Anabasey 5, 8, 9.

12 DE L*IDEE DE LA MOBT EN GRECE A L^EPOQUE CLASSlQUfi.

de X6nophon, qui n'avait pu souffrir 1' attentat fait au moribond, ni I'atteinte port6e k la majesty de la vie.

Pourquoi les Grecs aimaient-ils a ce point Texistence? Qui le demande n'a jamais vecu de leur vie, ni parcouru leur radieuse patrie. L'atmosph6re pure et transparente , Father vibrant et subtil, le ciel d'un azur si profond les enveloppaient d'aise et de lumi^re. Le soleil diaprait leurs roches, transfigurait leurs montagnes, illuminait leur vie. Ses rayons, I'^t^, les brulaient, mais cette morsure leur 6tait necessaire et feconde. Sans elle, Todieuse et primitive nuit eut envahi la terre , et quand , pendant I'hiver, la neige couvrait leurs sommets, m6me cette blancheur 6tait rayonnante : Boreas , balayant I'air pur des montagnes, leur apportait ses souffles vivifiants. Et, dans cette lumi^re, combien la vie leur 6tait-elle facile ! Si la terre leur 6tait parfois ingrate, des olives, des fruits, un peu de bl6 et d'orge leur suffisaient pour subsister. Et la mer poissonneuse 6tait toujours 1^, qui les menait vers des rivages inconnus, ou ils trouvaient les biens qui leur manquaient.

lis avaient le sentiment que toutes ces faveurs leur venaient du dehors, qu'ils ^taient en communication avec des puissances bienveillantes et sup6rieures. La vie prenait de 1^ son prix. Aussi elle rev6tait a leurs yeux quelque chose du caract6re sacr^de cesdivinit6s. Non seulement elle leur paraissait bonne et douce', mais ils la ven^raient comme un don des dieux et comme une part de leur 6tre.

Pourquoi Iphig6nie se filt-elle fait scrupule , au moment de p6rir d'une mort pr6matur6e, de regretter la lumi6re du soleil? Elle 6tait moins ^goiste que ceux qui la frappaient. Eux, ne pensaient qu'a leur guerre homicide. Elle rendait un dernier hommage au dieu qui lui avait fait la vie desirable. II est doux, s'6crie-t-elle , de voir la lumi^re. C'est le bien le meilleur au regard des mortels, et bien fou est celui qui desire mourir (1). » L'impi6t6, k ses yeux, eut 6t6 de ne pas pleurer cette jouissance, souveraine et vraiment divine.

Car celui qui vit, par ce fait seul qu'il vit, est heureux (2). Rien n'est plus pr^cieux que la vie (3), dit Alceste se sacrifiant 4 son 6poux, et son aveu est d'autant plus k retenir qu'elle quitte volontairement ce dont elle salt si bien la valeur. Quand

(1) Euripide, Iphiginie, v. 1218-9, v. 1250-2.

(2) Euripide, fr. 158 (Didot) = fr. 154 (Nauck).

(3) Euripide, Alceste, v. 301.

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Lamachos, dans les Acharniens, fait ses adieux a la lumi^re (1), son ton seul est plaisant ; Aristophane a voulu railler son emphase, mais les paroles qu'il lui pr^te seraient de mise dans la trag^die et presque dans la vie courante. Affecter par gloriole de m^priser un bien r^pugnait k I'esprit des Grecs : ils avouaient regretter ce qu'ils regrettaient en effet.

Ces biens ext^rieurs avaient ceci de particulier, que tous en poiivaient jouir. II n'y avait pas de condition si infime, ni d'dge si d6cr6pit ou la lumi^re ne parut bienfaisante et douce. Nul n'aimait I'existence comme les vieillards : jamais ses joies ne leur semblaient meilleures qu'au moment de leur dire un 6ternel adieu (2). Les esclaves ne souhaitaient pas davantage qu'Had^s vint les d6livrer de leurs maux. a Tout homme, mtoe s'il est serf, trouve joie k voir la lumi^re, » dit k Oreste Tesclave phrygien (3). II n'est pas douteux que tous ne fussent de son avis.

Pourtant, k ce d6sir de vivre, une condition s'imposait ; il fallait que la joie m^lat k la vie sa douceur. Sans elle, tous les plaisirs paraissaient fades et meprisables. « Qui poss6derait les plus grands biens et passerait la vie dans I'affliction serait, dit Th^opompe, le plus miserable des mortels futurs et presents (4). » De 1^ les sombres peintures que les Grecs, ing^nieux et subtils d^mocrates, faisaient des angoisses des tyrans ; ils ne pouvaient concevoir qu'ils fussent heureux, car, pensaient-ils, la peur ne cessait de les torturer.

Pour que la vie eut tout son prix aux yeux des Grecs , il fallait qu'elle fiit heureuse, non de la volupte desordonn^e des cultes orgiastiques, mais de la joie souriante et sereine qu'ils pr^taient a leurs dieux. Alors ils I'aimaient pour toutes les jouissances qu'elle leur procurait, et ils la veneraient comme une force superieure dont ils ne se sentaient pas maitres et dont les dieux leur laissaient Tusufruit.

L'id6e que les Grecs se faisaient du suicide montre , mieux que ne feraient des considerations developpees , quel prix

(1) Aristophane, Acharniens, v. 1184-5.

(2) Sophoclc, fr. 432, 617 (Didot) = fr. 63, 275 (Nauck). — Euripide, fr. 539 (Didot) = fr. 533 (Nauck).

(3) Euripido, Oreste, v. 1522-3.

(4) Theopompe, fr. 284 (Miiller, I, 327).

singulier ils attachaient k Texistence. Que Ton songe^t arejeter la vie comme iin fardeau trop lourd est ee qu'ils avaient grand peine a admettre : un extreme d6sespoir pouvait parfois expliquer cette resolution. Jamais, dans aucun cas, il ne I'excusait.

II y a lieu de comparer ici une 6poque diff^rente del'histoire. Pendant la Renaissance italienne, le nomhre des suicides augmenta notablement. La cause en 6tait le scepticisme croissant et la diminution de la foi, surtout de la foi religieuse (1). — En Gr^ce, pendant I'age classique, point de pareil danger k craindre. Les suicides y sont et continuent de rester rares. La raison en est la croyance, non envers une doctrine, religieuse et philosophique , mais dans I'excellence et comme la saintet^ de la vie.

II faut ton); d'abord ecarter certains cas etranges et pathologiques dont les anciens s'^merveillaient tout les premiers et qui n'avaient rien a voir avec les idees coutumieres k leur race, comme cette I6gende d'un roi lydien qui, dans son ivresse, la nuit, d^vore sa femme et se tue le matin (2), ou la curieuse explication queXanthos donnait des malheurs de Niob6 (3). Ces piquantes histoires plaisaient k Timagination des Grecs, mais comme des contes bleus auxquels ils ne croyaient gu^re.

De m6me certaines morts volontaires, d'ailleurs toutes I6gendaires , n'6taient pas k proprement parler des suicides , car un pressant besoin de I'Etat les causait et les justifiait. Men6c6e, mourant pour Thebes, d^livrait sa patrie (4) : les dieux, par leur oracle, I'invitaient au tr^pas, et, de ce fait, absolvaient son suicide. — L'histoire connaissait des devouements semblables, mais c'6tait loin de Grece, dans les fronti^res incertaines des monarchies orientales. Prexaspe, que les mages avaient charg6 d'annoncer que Smerdis ^tait fils de Kyros , du haut de la tour ou il devait proclamer Fimposture, la d^voile au peuple, maudit les Perses s'ils ne renversent les mages, et, pour 6chapper au chatiment de son bienfait, se jette en bas de I'^difice (5). Son patriotisme 6tait cause de sa mort : I'oppression des mages Tavait seule rendue volontaire.

Si, ces cas 6cart6s , nous recherchons quelques exemples de

(1) Miintz, Histoire de VArt pendant la Renaissance, t. II, p. 21, n. 1; t. Ill, p. 38, n. 2.

(2) Xanthos, fr. 12 (Miiller, I, 38-9).

(3) Xanthos, fr. 13 (Miiller, I, 39).

(4) Euripido, Ph^niciennes, v. 969, 1014.

(5) Herodote, 3, 75. Cf. Ctesias, fr. 13.

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suicides, le d^sespoir d'une mort inattendue, le d6sir de suivre, oil qu'il alUt, celui que Ton aimait, en sont souvent la cause. Les protestations d'amoiir indissolu sont d'ailleurs plus fr^quentes que Teffet de ces promesses. Les suicides par amour sont pendant T^ge classique singulierement rares. Evadn6 veut s'^lancer vivante dans le bucher de Capan^e (1) : il est douteux qu'au temps d'Euripide il y eut beaucoup d'Evadn^s, car elle-m^me vante sa foi conjugale et se proclame sup6rieure k toutes celles que voit la lumi6re du soleil (2). — En Orient, son exemple eut et6 mieux compris. La femme de Mausole d^perit de douleur a la mort de son 6poux-fr6re (3). Non seulement Panth^a ne saurait survivre au tr^pas d'Abradatas, mais trois eunuques.se tuent sur la tombe de leur maitre (4), comme le fatal Adraste s'immole sur celle de son bienfarteur (5). II n'est pas douteux qu'il faille voir 1^ Tinfluence d'une id^e propre k rOrient, celle m6me dont Tlnde a tant de peine k se d^faire. Rien qui soit plus stranger aux conceptions, voire aux superstitions des Hellenes.

Un sentiment plus grec est celui de la honte insurmontable qu'il y aurait parfois a continuer de vivre : ne pouvant en supprimer la cause , on en arr^tait parfois les effets , en se soustrayant , par une mort volontaire , k I'humiliation d'toe. — Ici encore il y a lieu de distinguer les cas l^gendaires et ceux qui paraissent historiques. Que L6da se futtu6e k cause de I'inconduite d'H61ene (6), les Grecs n'y croyaient gu^re et, au surplus, les circonstances 6taient telles que nul n'eiit song6 k s'autoriser du cas. II en 6tait de m^me pour la I6gende des filles de Sk6dase (7) ou d'Antigone, la fille d'Eurytos , faussement accus6e d'adultere (8) : I'exemple etait seulement plus proche et la pudeur viol^e semblait un sentiment si imperieux que I'excuse paraissait legitime.

Par contre il arrivait que des prisonniers , pour se d^rober a I'humiliation et parfois aux outrages de la captivity, se don-

(1) Euripide, Suppliantes, v. 1065.

(2) Euripide, Ibid., v. 1061.

(3) Theopompe, fr. 116 (Miiller, I, 297). Harpocration, s. v. *ApTe{Jit<jCa.

(4) Xenophon, CyropMie, 7, 3, 5.

(5) Herodole, 1, 45.

(6) Euripide, HMene, v. 200-2.

(7) Xenophon, HelUniqueSj 6, 4, 6.

(8) Pherecyde de Leros, fr. 16 (Miiller, I, 72). Cf. Pindare, Nimiennes, 4, 81 (scol.).

16 DE l'idiiie de la mort en grece a l'epoque classique.

naient volontairement la mort. Non seulement Spargapis^s, fils de la reine Tomyris, se tue au camp des Perses (1), mais Krinippos ne peut supporter d'etre le prisonnier d'Iphicrate (2), ni Philistos d'etre celui des Siciliens (3). — Mais, si Ton admettait ce fait, rien ne prouve qu'on I'ait favorablement jug6. Philistos dit Men que Nicias fut exclu de la st^le 6lev6e dans le C^ramique aux morts du parti ath6nien, parce qu'il n'avaitpas, comme D6mosthtoe, tent6 de se suicider (4), mais son r6cit semble inspire par un fait controuv6 et des t^moignages formels le d6mentent (5). Tout au plus pourrait-on admettre qu'on ait parfois, en pareil cas, excuse le suicide : la vie etait trop pr6cieuse aux yeux des Grecs pour qu'on ait fait autre chose que le souffrir. De fait , ils tenaient le suicide pour une lachet6. II importe ici de s'entendre sur le sens des mots. La religion chr^tienna r^prouve aussi comme lache qui se soustrait aux devoirs de la vie, et, se faisant juge de ce qu'il doit souffrir, se suhstitue ainsi a la justice de Dieu. Les philosophes anciens ont pressenti cette haute doctrine, mais tel n'6tait pas le sentiment du vulgaire. Qui se tuait 6tait lache, parce qu'il pechait enverslavie : celle-ci comble I'homme d'assez de Mens, pour qu'un peu de souffrance soit larangon de ce bonheur; celui qui, dans I'adversit6, n'a pas la force d'attendre un retour de fortune, est 14che, non envers la divinite, mais envers I'existence, qui, parce qu'elle estun Men, est aussi un devoir. « Mches mortels, » disait Agathon, « qui vaincus par la souiTrance d^sirent mourir (6). » Et X6nophon montre dans la Cyropedie que la peur est la raison multiple et derni^re du suicide (7). H^rakl^s, dans la tragedie d'Euripide , craint de m^me que sa resolution ne soit tax6e de lachete. Tout mortel qui ne sait supporter I'adversit^ lui semble indigne d'etre et il decide d'attendre vaillamment la mort (8). Tant, malgr6 la tradition contraire, le po^te tragique a le sentiment que la vie doit ^tre accept^e dans sa plenitude et que I'homme est comptable a son 6gard.

(1) Herodote, 1, 213.

(2) Xenophon, HelUniques, 6, 2, 36. Cf. Andromachos, Ibid., 7, 4, 19. — On pcut comparer le suicide avortc do la fiUe d'Ischomachos, Andocidc, Sur les Mysleres, 125.

(3) Ephorc. fr. 152 (Muller, I, 274).

(4) Philistos, fr. 46 (Miillor, I, 189).

(5) Plutarque, Nicias, 28. Cf. Pausanias, 1, 29, 9.

(6) Aristoto, Ethique a Eud^me, 3, 1, p. 1230, I (Bckker).

(7) Xenophon, Cyropidie, 3, 1, 25.

(8) Euripide, Ilirahles, v. 1351.

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l'amour de la vie. 17

Rien de plus curieux a constater que Tembarras manifeste ou se trouvent les Tragiques vis-a-vis de certaines legendes. Les faits qu'elles leur imposaient 6taient en disaccord avec ce que pensaient leurs spectateurs, avec ce qu'ils croyaient eux-m^mes. lis ne se tirent de cette contradiction qu'en supposant le suicide irraisonn6 et fatal. C'est I'aveu formel de leur impuissance a I'expliquer, done a le justifier.

Si H6rakl6s, dompt^ par I'atroce douleur, finit sur le bucher du mont OEta, sa volont6 n'est plus alors maitresse de son ^me : Lyssa, la Rage, d^chain^e par H^ra (1), I'a rendu parricide et le poursuit jusqu'au bucher. La mort volontaire d'Ajax est le fait de sa folic (2) ; son orgiieil lui fait pr6f6rer le n^ant aux maux presents (3). Hermione, 6gar6e, furieuse (4), veut se pendre ; la Nourrice craint pour elle, car tout sentiment I'a quitt^e. Jocaste, de m6me, n'a pas sa raison, ^pyri xp««>[^^vyi (5), lorsqu'elle se tue de honte. H6mon ne renonce a la vie que dans un transport de douleur (6) ; si sa mere Eurydice le suit dans la tombe, c'est que I'afiliction I'a p6n6tr6e d'un trait aigu (7). Par contre, Philocl^te, torture d'une souffrance intolerable, ne songe pas a la mort ; s'il I'invoque parfois (8), il se borne k la sonhaiter sans vouloir jamais la hater. Le plus souvent, il g6mit et se plaint, sans chercher d'autres remedes que ses pleurs. Un instant, abandonn6 de tons, il demande un glaive (9), mais I'^garement dure peu. Sophocle, pas plus que ses contemporains , ne pouvait concevoir que de son plein gre, en pleine connaissance de la vie, I'homme recourut au suicide.

Aussi, dans I'existence courante, devait-on par tout moyen empecher le suicide (10). Qui s'y pr^tait, 6tait coupable envers son prochain ; c'6tait aider un fou. Les lois et les coutumes des villes grecques ^taient formelles sur ce point. A Thebes, ou I'heroisation etait si facile , les honneurs fun^bres 6taient refuses aux morts volontaires (11). A Chypre, on les privait de

(1) Euripide, lUrakles, v. 843-6, 877-9, 882-3, 887-9.

(2) Euripide, Hilene, v. 97.

(3) Sophocle, Ajax, v. 230, 367, 382.

(4) Euripide, Andromaque^ v. 804-7.

(5) Sophocle, (Edipe Roi^ v. 1241.

(6) Sophocle, Antigone^ v. 1231.

(7) Sophocle, Antigoney v. 1301.

(8) Sophocle, PhilocUte, v. 797.

(9) Sophocle, Philoctele, v. 1204,

(10) Xenophon, M^morables, 4, 2.

Ill) Aristoto, fr. 110 (Miiller, II, 143), etc.

18 DE L'IDF.E DE la MORT en GH^CB a L'ftPOQUE CLASSIQUE.

toute sepulture [1). Ailleurs, on enterrait leurs cadavres sans les briiler (2). A Ath^nes, la main du suicide, cens6e coupable d'homicide, 6lait s^par^e du reste du corps (3), et la corde qui avail servi k la pendaison 6tait rejet^e (4) comme sacr6e. Partout une expiation 6tait n6eessaire.

On objectera la priitendue loi de K^os, qui aurait, dans certains cas, contraint au suicide (5). Mais Btrabon, qui la rapporte sans en 6tre sOr [Sowi), en donne deux explications difi'iirentes : la premiere, lirte de deux vers de M^nandre, mal interpr6t6s; la seconde, d'une mesure de salul public prise pendant le blocus de Vile par les Ath^niens [6). La derniere raison est a la rigueur vraisemblable, mais le d6cret n'a pu fitre que temporaire. Deux si6cles plus tard, Elien rapporte le fail sans hesiter ; mais on sail la coniiance que mferitent ses histoires. Encore se croit-il iorcd de restreindre le cas aux vieillards tr6s ig6s, ol ■nivu .. yt- ■ft^axnti, et ces decrfepits, lorsqu'ils boivent la cigue, oni-ils la raison singuli6rement radotante, 6icoXiipoijoTi!"- "")< T*"!*'!^ C^)- G'est avouer la bizarrerie du fail, par suite I'iuanitS de la loi. — Quant 4 la loi de Marseille, elle parait plus Strange encore. Cetle permission, demandee aux Six-Cents, de boire ou non la cigug (8) ressemble singuli^rement 4 un ordre de niort et, si jamais la mesure eut force de loi, elle ne put s'appliquer qu'aux condamnes. — Comment, au surplus, deux cites grecques eussent-elles pu 4 ce point faire exception? Si grand que flit alors I'individualisme, jamais, au cinquifeme ni au quatrieme sifecle, I'espnt public n'eflt souffert celte barbarie.

Certes, Platon sembie admettre, dans Les Lois, que toules les morts volonlaires ne sont pas 6galement lAches, mais quelles sont les exceptions qu'il formule? Des condamnes a mort, que I'Etat force au suicide, des victimes dun destin implacable et falal, d'une honle insurmontable et invivable, iSim. A quels exemples songeait-il, sinon au cas tragique d'une Ph^dre ou d'une Jocaste, a ces victimes egar^es auxquelles « la gr4ce a manque ? » II se fiit gard6, le premier, de tirer une leijon de ces

(1) Dion Chrysostome, 64, 3, p. 592,

(2) Philostrate, Heroic, 1!, p. 7!l.

(3) Eschine, III, 244, p, 636.

(4) PluUrijue, TMmistocle, 22.

(5) Hermann -Thai he im, C*i«ch. Rechlsallerlhiimer, p. 44.

(6) Strabon, 10, 5, 6, p. 486.

(7) Elien, H. V., 3. 37.

(S) Valero-Maxime, 2, 6, T.

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exceptions. II ne les aurait pas davantage approuv6es. Tout au plus eiit-il plaint ces heros r^prouves. — Pas plus qu'un de ses contemporains, il n'admettait les morts volontaires. On sait qu'il releguait en dehors des villes le cadavre des suicides. Nul ne devait partager leur sepulture, aucune stele ni aucune epitaphe marquer leur tombeau. Jusqu'apr^s la mort, ils restaient hors de la soci^t6.

On le voit, le suicide 6tait condamn^ par les idees grecques. C'6tait, une violation faite k I'amour inn6 de la vie, une profanation de sa majesty. Rien ne montre mieux combien les Hellenes tenaient k Texistence. C'6tait pour eux chose douce et bonne. C'etait aussi chose sainte, qu'ils devaient respecter. Aussi se fussent-ils maudits de hatter le terme fatal de ces jouissances. Et I'existence leur etait assez facile et assez bienfaisante, pour que la pensee de cette fin prochaine n'aitpas trouble leurs joies, ni diminue le plaisir qu'ils trouvaient a vivre.

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