TENDANCES CONTRAIRES ET NOUVELLES
Les Grecs aimaient tellement leur existence toute heureuse et facile, ils 6prouvaient un besoin si intense d'agir et de cr6er qu'ils pouvaient ne pas songer au terme de leurs jouissances et de leur action. Feu leur importait qu'apr^s ces experiences et ces plaisirs la vie s'arr^tat brusquement et ne continudt qu'obscure et sans joies. Les compensations pr6sentes 6taient assez nombreuses et assez rares, le dedommagement 6tait assez incessant et divers , et les plus exigeants pouvaient s'en contenter.
Mais il 6tait de la nature , et de cette conception de I'existence, et de cette representation de la mort, de n'^tre permises qu'a des privil6gi6s , de ne suffire qu'a une 6lite et de ne pouvoir pas durer sans changer et se modifier.
En effet, cette Anergic morale , si haute parfois en son principe, si pure et si 6lev6e souvent en ses consequences , ne pouvait etre le fait que de pen d'Hellenes. Tons la pouvaient concevoir et I'admirer au besoin. Elle pouvait chez tous subsister virtuellement, a I'etat de force latente. Mais c'etait tout exceptionnellement , et dans des ames d'elite, qu'elle se haussait jusqu'a satisfaire pleinement ceux-la m^mes qui la poss6daient au plus haut degre, et jusqu'^ remplacer chez eux tout besoin d'une croyance consolante. Les faibles et les humbles n'atteignaient pas a cette hauteur d'dme, ni a ce detachement.
Pour agir sur ces natures moyennes et capables de pen
4*2 d:: l'idke de la mort en grece a i/kpoque classique.
d'efforts, d'autres forces 6taient n^cessaires, qui fussent plus h leur port6e, et dont refificace Mt plus constante et plus certaine. Seules elles etaient capables de les arracher au sterile et vil hedonisme dont elles 6taient menac6es. Comme, dans Tame, plus encore que dans le corps, le Lesoin cree Torgane, ces forces qui 6taient necessaires aux d6sh6rites ne leur manqu^rent jamais tout k fait. Ellei s'accrurent seulement avec le temps, suivant une marche dont nous essaierons de marquer le sens ^ et les progr^s.
En fait, les usages funeraires, que tous suivaient machinalement — par h6redit6, comme par routine, — etaient a I'origine des coutumes symboliques, significatives et representatives de la cause qui les avait cr^ees. Qui se soumettait a leur formalisme, croyait peut-6tre n'accomplir que des actes purement m^caniques. L'idee, que traduisaient ces actes, n'apparaissait pas a I'esprit avec la clart^ des opinions incontestees. Aussi nul ne I'eiit formulae , mais tous , malgr6 eux , subissaient sa secrete influence. lis avaient I'obscure conscience, — d'autant plus efficace qu'elle 6tait moins avou6e, — que ce rituel n'6tait pas chose vaine, qu'il avait une cause mysterieuse et profonde qui 6tait la crovance irresistible k I'existence continue de T^tre, et , par suite , le m^pris de la mort , fin apparente et purement sensible.
Qull en flit ainsi, c'est ce que prouveiit les honneurs ra6mes que Ton rendait aux morts , la crainte que parfois Ton avait d'eux, les suites l^gales de I'homicide , comme la raret6 de la peine" de mort, rh^ro'isation devenue de si^cle en si^cle plus frequente, enfin la conception m^oie de THad^s et des divinit^s infernales. Sur tous ces points , la tradition populaire et la loi * grecque supposent la croyance, plus ou moins.pr^cise, de I'existence continuee apres la mort.
D'ou vient, s'il en est ainsi, que Ton ait k la fois, dans le m6me peuple, cru k la fin de I'etre apres la tombe? Sans doute nous avons vu que jamais les Grecs n'ont ni6 toute survivance, mais ils refusaient si bien au mort toute consistance et toute marque de r6alite, ils le d6pouillaient si compl^tement de tout caract^re materiel ou spirituel, sauf le culte qu'ils lui rendaient, ils agissaient si bien comme s'il n'etait plus rien , que toute apparence 6tait pour qu'il ne fiit rien en effet. La contradiction n'etait ni formelle , ni avouee , mais elle 6tait dans les faits , et 11 serait pu6ril de la nier.
Elle s'explique ais^ment, si Tori r^flechit d'abord que les ac-