‹ De l'idée de la mort en Grèce à l'époque classiqueChapitre 13 sur 20 · TENDANCES CONTRAIRES ET NOUVELLES · texte numérisé non relu

TENDANCES CONTRAIRES ET NOUVELLES

teurs de ces beaux traits d'heroisme n'ont jamais 6te, m^me en Grece. qu'une elite : leurs sentiments, quoi qu'ils fissent, n'engageaient qu'a demi ceux de la foule. Mais elle s'explique surtoiit si Ton pense au moment ou ce besoin d'action est a son apogee. Depuis la fin du sixieme jusqu'au quatri^me siecle, la Grece non seulement acquiert et assure son ind^pendance, mais developpe en tous sens ses forces latentes. Dans ce labeur immense, chacun !a sa part. L'^nergie individuelle, soumise a des exigences incessantes, se depense toute en action. Et les Grecs n'ont plus ni le loisir, ni I'occasion de songer a d'autres soucis.

Mais cette excitation ne pouvait durer. Au lendemain des guerres m^diques, apr^s le prodigieux et soudain d6veloppement qui suivit en tous sens et dans toutes les voies, le genie grec, se relachant de sa tension premiere et d'ailleurs assure de vivre, put r^flechir davantage. La philosophie, d'universelle et de cosmologique, devint « psychologique » et morale ; le probl^me de la vie humaine, d'abord neglig^, fut repris, pose k nouveau et serieusement etudi^. G'est alors que, sous I'influence combinee des ecrivains et des religions mystiques, les traditions populaires reprirent une nouvelle force. Une Evolution commenga vers une conception nouvelle de la vie, dans laquelle I'existence n'aurait plus en elle-meme tout son prix, mais servirait d'acheminement et de preparation vers un sort futur.

Dans ces conditions, nous 6tudierons d'abord les usages et les Ms fun^raires, traditions depuis longtemps existantes, mais dont plusieurs sont reprises et confirmees aux cinqui^me et quatrieme si^cles , et qui , par la modification insensible des idees courantes, prennent une signification et une importance nouvelles. Nous chercherons ensuite quelle fut, dans cette Evolution, I'influence, tant des pontes et des philosophes que des religions mystiques.

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GHAPITRE II.

Qiiand les Grecs ont fini d'immoler Polyx^ne sur le tombeaii d'Achille, ils bornent la leur r61e d'ennemis et de justiciers. lis ne se croient pas le droit d'enlever k la Troyenne la consolation des derniers honneurs. Talthybios vient, de la part d'Agamemnon, chercher la vieille Hecube, pour qu'elle rende a sa fiUe les supr^mes devoirs (1). Que prouve ce fait? Les Grecs veulent-ils t^moigner de leur tardive piti6 en vers la veuve de Priam? Evidemment non , car Hecube est requise et n'est pas suppliante. C'est envers leur victime m^me que les Grecs se sentent des devoirs. Polyx^ne a pour eux droit k la sepulture ; la guerre ne lui enl^ve rien de ses privileges. Or, seule H6cube peut, en sa qualite de parente, lui rendre ces honneurs, d'ou I'intervention tr^s simple d'Agamemnon.

Comment, si Polyx^ne n'est plus, au sens precis du mot, les Grecs se croient-ils obliges a son 6gard? Si d' autre part, comme r6v6nement le prouve, ils sont tenus envers elle de certains devoirs, c'est done qu'ils I'estiment vivante encore, non plus certes d'une existence physique et toute mat^rielle, mais d'une vie supra-terrestre, qu'ils auraient peine k se figurer d'une mani^re precise, mais qu'ils congoivent obscur^ment. Son corps a beau se refroidir et disparaitre peu a peu, quelque chose d'elle demeure. Sa personnalit^ est diminuee, mais elle subsiste encore, malgre et par dela la mort.

Or ce qui restait ainsi du mortel disparu avait besoin, pour etre heureux, d'etre enseveli suivant de certains rites. Sinon

(1) Euripidc, llicube, v. 508.

tous ceux, parents ou strangers, qui, volontairement ou non, avaient neglig6 d'accomplir ces pratiques, portaient le poids de cet oubli et, dans certains cas, s'exposaient au ressentiment du d6funt outrage. Par prudence, autant que pour ob^ir a la coutume universellement recjue, Agamemnon avait ainsi prescrit d'ensevelir Polyx^ne. —

Dans les Troyennes, Astyanax, cette autre victime de la Gr^ce victorieuse, est aussi menace de mort. Sa mere pent, par son silence, non le sauver, mais obtenir qu'il soit enseveli et qu'on pleure sursa tombe (1). — Talthybios, lorsqu'il s'efforce ainsi d'obtenir le consentement tacite d'Andromaque, sait qu'il n'emploie pas envers elle des menaces vaines. Le danger qu'il fait luire aux yeux de cette m^re est le plus affreux qui la puisse atteindre. Si Astyanax n'est pas enseveli, Astyanax sera pour toujours errant et malheureux. Andromaque ne pent eviter k son fils la mort dont les Grecs le menacent. Elle pent, en obtenant d'ensevelir son cadavre , I'arracher aux souffrances 6ternelles qui I'attendent dans ses courses vagabondes. Elle pent lui donner ainsi, sinon le bonheur physique qui lui est refuse, du moins la plus grande felicity qu'elle lui puisse d^partir. — La menace serait vaine, comme vaine aussi serait la crainte d'Andromaque, si le cadavre d'Astyanax repr6sentait I'^tre entier du jeune Troyen; si sa personne n'^tait plus, d^s lors que son corps ne sentait plus ; si , pour tout dire , toute existence , pour lui, avait cesse avec la mort. —

Les Grecs ob^issaient au mtoe sentiment quand, dans leurs guerres intestines, ils faisaient tr^ve apr^s chaque combat pour relever les morts et pour leur rendre les derniers devoirs. II n'y avait pas, pour tout Hellene, de coutume plus sacree, ni qui Mt plus gen^ralement suivie. Aussi est-ce bien une loi panhell6-

nique, IlaveXXi^vwv vcJfxoc, vojxifxa .. TcdtcyT)? .. 'EXXdESo? (2).

Dans les oraisons fun^bres et dans les pan^gyriques d'Ath^nes, les orateurs prenaient plaisir a relever cette vieille l^gende suivant laquelle Th6s6e aurait accueilli les plaintes d'Adraste, r^clamant en vain des Th6bains les corps des Sept Chefs ; les armes d'Ath^nes auraient seules rappel6 les Gadm^ens au souci de la loi commune des Hellenes, et Thes6e, le h6ros national, se serait montr6, dans cette cause etrangere, le grand redresseur de torts. iEthra, dans les SupplianteSy loue ^ I'avance son

(1) Euripide, Troyennes, v. 730-3.

(2) Euripide, Suppliantes, v. 311, 671.

46 DE l'idee de la moht en grece a l'epoque classique.

fils de forcer au respect des lois des Grecs violents et barbares, qui bouleversent les couUimes nationales (1). Le h6raiit de Th6s6e impose en termes solennels le silence aux Th6bains ; il vient chercher les morts, pour les ensevelir suivant la loi commune des Hellenes (2). — Les spectateurs ne pouvaient 6tre insensibles h la grandeur du r61e qu'auraient jou6 leurs aieux; des exemples r6cents ne leur rappelaient que trop fr^quemment ces coutumes v6n6rables.

Pourquoi cet usage? Pour glorifier la patrie, pour exciter le patriotisme des survivants, pour etexniser le nom des morts? Autant d'explications dont pas une n'est i rejeter, mais dont pas une n'est suffisante. Les morts devaient ^tre ensevelis, non pour leurs fr^res d'armes ou pour leur patrie, mais pour euxm^mes, parce qu'en depit des apparences corporelles, quelque chose d'eux continuait apres la mort. Gette substance, quelle qu'elle Mt et quelque part d'activite qui lui fiit d^partie, avait droit a certains 6gards : c'^tait un devoir strict que remplissaient les Grecs, quand ils reclamaient a I'ennemi les cadavres restes sur le champ de bataille.

Aussi, la ou la chose est impossible, en pays ennemi ou barbare, I'indignation et la stupefaction des Grecs ne connaissent point de bornes. La ou la vie des h^rauts memes n'est pas en siirete , quand leur ministere n'est pas respecte sur les champs de bataille (3), les Hellenes n'ont plus que faire. Une terre etrang^re, ou leurs coutumes les plus sacr^es sont si audacieusement viol^es, reste a leurs yeux eternellement barbare.

A quel prix ils estiment le rachat des cadavres, k quel point c'est pour eux un devoir strict et comme ineluctable , c'est ce que prouveraient de nombreux exemples historiques. — Apr^s la mort de Lysandre c^ Haliarte , Pausanias demande aux Thebains une tr^ve pour relever les morts. Les Beotiens refusent, a moins que I'armee spartiate n'evacue le pays. La condition est dure, humiliante au plus haut point pour Spcirte. Pourtant les Lacedemoniens I'acceptent avec plaisir, ofcr^evoi. Ils relevent leurs morts, et, sans h6siter, quittent la Bcotie (4).

De m6me, quand Archidamos, le Lac^demonien, meurt au service des Tarentins , ceux-ci offrent a I'ennemi de grandes

(1) Euripido, Suppliantes, v. 306-312.

(V) Euripido, Suppliantes, v. 6G8-672.

(3) Xcnophon, Anabase, 5, 7, 30.

(4) Xcnophon, IlelUniqueSf 3, 5.

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richesses pour racheter son cadavre (1). — lis 6chouent , inais' du moins ont-ils fait ce qui d^pendait d'eux pour le faire ense-» velirw Archidamos 6tait mort pour sa cit6 d'adoplion. Gelle-ci se tient , jusqu'apr^s sa mort, comme comptable envers lui. — ' ' i\ etait naturel , etant donn6 rimportance que les citoyens ou les strangers eux-m^mes attachaient a I'observance de ces coutumes fun^raires, que de son vivant m^me on s'inqui6tat de les savoir suivies apres sa mort. L^ oil manquaient les parents et tout h^ritier naturel, on pouvait courir risque de ne pas ^tre enseveli suivant le rituel consacre. Ce n'etait pas une question de vanity puerile : le bonheur, ou m^me la possibility de Texistence ulterieure, semblait y 6tre en jeu. Aussi la preoccupation 6tait-elle vive a ce sujet.

Les riches demagogues exploitaient ces sentiments. Gimon payait volontiers la sepulture des pauvres (2). II savait qu'il s'attirait ainsi la reconnaissance des vivants. Aussi les historiens ont-ils ete ses dupes, comme ses compatriotes. lis vantent comme un trait de g6nerosite et de lib^ralite ce qui semble bien n'avoir 6te qu'un artifice de politique.

Quand les mercenaires s'enr61aient ^ I'etranger , ils ne passaient pas, comme aujourd'hui les Ghinois qui s'expatrient, des contrats garantissant le retour de leur cadavre dans leur patrie. Mais leiirs sentiments etaient analogues. Rien n'etait capable de les attirer comme la certitude de savoir que, s'ils mouraient k la guerre, les derniers devoirs leur seraient rendus. Jason de Pheres , cet habile manieur d'hommes , retenait les mercenaires, moins par les dons et par les soins de toute sorte qu'il prenait d'eux , que par la solennite qu'il mettait a leurs fun^railles (3). Les sans patrie qui venaient a sa cour savaient qu'ils trouveraient aupres do lui I'un des principaux avantages qu'as* surait la cite antique, la certitude de la sepulture. —

Decrire ici ces rites fun6raires serait d'autant plus hors de pro-' pos que la Pythie accordait sur ce point toute liberte aux citesgrecques (4). Ghacune agissait a sa guise, suivant des coutumes qui lui etaient propres et qui ri'obligeaient que ses membres. De la venait^en partie le desir de chacun de mourir dans^les' frontieres de sa patrie (5) : \k seulement il etait assure d'etre

(1) Theopompe, fr. 259 (Muller, I, p. 322) = Athenee. 12; p. 536, G-D. ;

(2) Theopompe, fr. 94 (Muller, I, p. 293) = Athenee, 12, p. 533, A. '

(3) Xenophon, HelUniques, 6, 1, 6. -.

(4) Xenophon, Mimorables, 1, 3, 1.

(5) Euripide, H^Zene,v. 1101-2, •■•-,■

48 DE l'idi5:e de la mort en grece a l'epoque CLASSIQUE.

enseveli suivant les rites, dans les formes consacr^es, et, a ses yeux, seules efBcaces. Mais, si la liberty 6tait enti^re, les usages cependant variaient peu. lis 6taient, a tout prendre , assez constants pour permettre des conclusions g^n^rales. Et si le detail de ces rites importe peu, quelques-uns sont assez significatifs pour qu'ils m^ritent de nous arr^ter.

II est tout d'abord remarquable qu'il ait pu y avoir des lois r^glant les fun^railles (1). Sans doute, la plupart des articles en sont restrictifs. La crainte que les democraties antiques avaient de toute ostentation de luxe , le desir d'eviter les clameurs et et les rassemblements, les precautions d'hygi^ne, le souci, naturel de la part de I'Etat, d'assurer la quality des parents et des assistants, — ces motifs, si legitimes qu'ils soient , ne sauraient rendre compte de toutes les dispositions de la loi. Certains des r^glements ne s'expliquent pas, si Ton n'admet, a c6t6 des prescriptions d'int^ret public, des articles d'inspiration religieuse. — Qu'importe h I'ordre de la cit6 que les linceuls soient Wanes (2) ou la couverture de couleur sombre (3) ? De quel droit d6cr6ter qu'une fois le corps port6 au tombeau , la souillure ne cessera qu'apres que le silence aura ete r^tabli (4)? Ou que les purifications de la maison mortuaire devront 6tre faites , dans les formes prescrites , par un homme libre et suivies d'un sacrifice offert au foyer (5)? Enfin que la souillure n'atteindra que certains des proches et cessera a la suite d'ablutions determin^es (6)? — Par contre, ces prescriptions se comprennent au mieux, si la cause en est moins legale ou politique, que proprement religieuse , et si la loi se pr^occupe moins encore des vivants que des morts. Determiner quelles ofifrandes et quels rites assureront a I'inhume toute la part de bonheur k laquelle il pent encore pretendre, r6gler les devoirs des vivants envers les morts , dans la mesure compatible avec la securite, comme avec Tordre de TEtat, — tel a visiblement 6t6 le premier souci du l^gislaleur. Et ce serait k la fois mal comprendre son

(1) Loi de Solon (Dcmosthenc, Conlre Macar/., 64. — Plutarquo, Vie de S., 21), — d'lulis {Inscriptions juridiques gvecques, t. I, loi II, pp. 10-7), — do Dclphes {D. C. //., 1895, pp, 1-69), etc. — Pour le deuil, cf. la loi do Garabreion {Inscriptions juridiques grecques^ I, loi III, pp. 18-21),

(2) Loi d'lulis. A, 2-3.

(3) Loi do Dclphcs. C, 23-4.

(4) Loi do Dclphes, C, 38-9.

(5) Loi d'luiis. A, 14-7.

(6) Loi d'lulis, A, 25-31.

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r61e et le restreindre singuli^rement que se refuser a y voir la pens6e d' assurer aux morts le supreme repos.

Si les mourants se voilent aux derniers instants (1) et si rix^opa d'ordinaire a lieu avant le jour (2) , le cadavre couvert et cach6 aux regards (3) , — c'est sans doute que la lumi^re du soleil est sacr6e et que toute mort terrestre offense son 6ternel 6clat, — mais cela ne prouve pas que cette mort soit une fin absolue d' existence. L'^tre subsistait, mais il cessait d'etre apparent : aussi le tr^pas en faisait-il une puissance souterrairue , comme telle, etrang^re a toute vie terrestre, et, par suite, hostile aux divinit^s de la Lumi^re et du Soleil. La ou etait le corps, enseveli ou incin6r6, I'existence continuait, si faible et si obscure qu'on la suppose : le cadavre se consumant sous terre, toute vie y passait du m^me coup. Aussi, a peine le dernier souffle exhale, I'ombre des regions souterraines s'emparait-elle du mort : toute communication directe avait cess6 avec le monde exterieur et visible.

Le bain supreme par lequel on purifiait le cadavre , I'huile dont parfois on I'oignait (4) , la parure de f^te dont on le rev6tait pour I'exposition funebre, tons les details, minutieusement regies, des funerailles, n'avaient de m^me de sens que si le cadavre, inerte et insensible, representait encore aux yeux des assistants un 6tre dont ils ignoraient I'exacte nature , mais dont ils ne niaient pas I'existence. Si vif qu'on suppose I'amour des proches, si la mort avait, dans leur esprit, arr^t6 i jamais toute manifestation possible de la part du d^funt , — ils I'auraient bien regrett^ et pleur6, leur douleur aurait 6t6 d'autant plus vive qu'aucun espoir ne I'eiit console , mais elle ne se filt pas traduite sous ces formes symboliques. — Si Ton estimait que le contact du mort souillait les parents et la maison m^me ou il etait expose , si une purification 6tait n^cessaire pour les vivants, comme pour I'immeuble, — c'est done que ce corps rigide 6tait encore tout-puissant, qu'il pouvait souiller, done qu'il 6tait par quelque maniere. Et toutes ces ceremonies propitiatoires n'avaient d'autre but que de se concilier la faveur de cet ^tre — que Ton craignait , done en qui Ton croyait. —

La douleur des assistants s'exprimait, elle aussi, sous une

(1) Xenophon, Cyropddie, 8, 7, 26. 29. — Euripide, Hippolyte, v. 1458.

(2) Platon, Lois, IX, p. 960, A, etc.

(3) Loi d'lulis, A, 11. — Loi de Dclphes, C. 32.

(4) Euripide, Jphiginie en Tawnde, v. 633.

forme consacr^e. Quand les pleureuses commen^aient le chant sans lyre (1), la lugubre plainte d'Hades (2), quand leurs r6pons , — analogues au vocero ou aux myriologues de la Gr^ce moderne, — celebraient tour a tour les m^rites du mort (3), les effusions, r^glees al'avance, de ces pleureuses, ne s'adressaient pas au pass6, mais a la condition pr^sente du tr6pass6. Ces chants 6taient des « charmes, » des /apfxaTa;; ils avaient valeur efficace, et leur influence 6tait directe sur le sort et sur le bonheur du mort. S'il 6tait pleure dans les regies, son avenir 6tait en grande partie assure : d'oii Timportance que les Grecs attachaient a ces litanies. Aussi ne les supprim6rent-ils jamais tout a fait. Ils purent interdire les manifestations exterieures et grossi^res de la douleur physique , comme* les hurlements des pleureuses et la violen6e barbare avec laquelle elles s'arrachaient les cheveux et se frappaient de leurs mains la poitrine (4). lis purent interdire dans Tlxtpopa tout chant funebre (5). Ils purent mtoe , a Delphes , etendre cette defense jusqu'au moment ou le corps etait descendu en terre (6). — Mais pendant toute la •jipdOeat? , dans la maison- mortuaire — aii tombeau, apres I'ensevelissement, les threne^ avaient pleine liberty. M6me on les permettait, — k vrai dire sous certaines conditions et seulement aux plus proches, — sur les tombeaux des « morts anciens (7). » — Aussi bien , qui eut volontairement priv6 les morts de chants qui leur 6taient si n^cessaires ? Et cette coutume ne prouve-t-elle pas que les Grecs croyaient possible une vie ult6rieure ?

Que signifie de mtoe le deuil des proches , s'il n'est autre chose qu'une fantaisie individuelle et tout arbitraire ? Que les parents marquent leur douleur par Teloignement volontaire des fetes et des r^jouissances puhliques, rien de plus naturel. Mais qu'un terme legal soit fix6 a ce deuil, que des v^tements particuliers le rev^lent au dehors, voila qui est plus surprenant. Qu'apr^s ce deuil une purification soit necessaire , I'indice est d6ja significatif. Que des peines soient infligees a qui ne se soumettrait pas a ces decrets , qu'une telle « impi^te » soit pu-

(1) Euripide, Iphiginie en Tauride, v. 225-7.

(2) Euripide, Iphiginie en Tauride^ v. 185.

(3J Eschyle, Les Sept, v. 941-2.

(4) Plutarque, Vie de Solon, 21.

(5) Loi d'lulis, A, 11. — Loi de Delphes, C, 33.

(6) Loi de Delphes, C, 34-5.

(7) Loi de Delphes, 0, 39-46.

nie, comme aGambreion, d'une excommunication de dix annees (1), — ce detail ach^ve de nous instruire. Le deuil est pour les Grecs un devoir politique et surtout religieux. — II est seulement curieux de savoir au profit de qui Tobligation est reconnue. Les dieux et les vivants n'y ont point part, malgr^ I'int^ret Evident de I'Etat et son desir naturel d'intervention. Seul le mort est en cause. Ces honneurs lui sont rendus , cet etalage public de douleur est pour lui seul, ces v^tements gris (2) ou blancs (3) lui sont offerts en sacrifice. Cette continuite d'hommages, — si le rituel coutumier est exactement respects, — ^doit lui etre salutaire et propice. Goncevrait-on ce culte si I'adore etait sourd et muet, si rien ne pouvait agir sur lui, ni rien Temouvoir dans sa tombe?

Que representent ces libations que Ton ofTre au tombeau,~si nul etre n'y est enferm6 , si le cercueil ou la kalp^ ne contiennent que des cendres refroidies ou de la chair qui va pourrir ? Les Grecs offraient de meme aux dieux des libations , mais ils n'estimaient pas ces dieux de pures et froides entit^s : c'6taient pour eux des personnes reelles, toutes semblables aux mortels, quoiqu'iraperissables et singulierement plus puissantes. Par quel sortilege et de quelle mani^re goiitaient-elles ces offrandes , les Hellenes avaient peine b. I'imaginer. Mais ils s'en inqui^taient peu , tant ils ^taient siirs que leurs dons etaient regus, que, de quelque fagon que ce fiit, le vin 6tait bu, la chair des victimes savouree. — Si des libations etaient faites aux morts, c'est qu'en un sens ces morts vivaient, assez du moins pour en jouir. II importe peu a notre objet , — et jusqu'ici nous avons a dessein evite la question, — de savoir quelle conception precise les adorants , qui honoraient ainsi le mort , se faisaient de I'etre de ce mort. Si Ton eut interroge au Ceramique des Atheniens du cinquieme si^cle, peut-etre chacun des parents eut-il fait une r^ponse diff^rente. — De m^me la croyance primitive localisait. dans le tombeau I'existence ulterieure du mort. Mais le po^te de la Nekyia pensait d6ja autrement sur ce point, et les conceptions individuelles furent de bonne heure assez diverses pour nous interdire toute conclusion g^nerale. — Mais, variables a I'cxc^s , suivant les personnes et les caracteres , les opinions s'accordaient sur ces points essentiels. Pour tous,

(1) Loi de Gambreion (v. pi. /i), 25-7.

(2) Loi de Gambreion, 8. — Platon, Tim&c, p. 68, D, etc.

(3) Plutarque, Quasst. roman., 26. — Loi de Gambreion, 9.

I'existence des morts, parfois ni6e par le raisonnement , 6tait implicitement prouv^e par les fails. Ces etres, difFerents des mortels, leur ressemblaient par leurs besoins. Comme eux, ils maiigeaient et buvaient. Ou vivaient-ils? Pen importait aux sacrifiants. L'essentiel etait que, comme les dieux, ils accouraient vers qui les appelait. La tombe 6lait leur temple, et les libations qu'on y r^pandait 6taient acceptees par le mort. — Sur ce point le culte n'a pas varie. Quelle que fiit I'offrande , que I'bolocauste dispanlt ou non avec le temps, elle etait d'abord, et par-dessus toute chose, une offrande, done supposait un etre qui Tacceptat.

Et cette offrande se renouvelait. Le troisieme et le neuvieme jour apres les funerailles, des sacrifices etaient de nouveau ofFarts au d^funt, des libations versees de nouveau sur sa tombe. Parfois, comme a Athenes, on agissait de mtoe le trentieme jour (1). — Alors il ne restait guere plus qu'un souvenir du corps. Pourtant, si le cadavre n'etait plus, le mort 'pourtant 6tait toujours honors. II fallait done, si materielle que Ton congiit son existence, qu'elle fut en quelque mani^re independanle du squelette et qu'elle lui fut sup6rieure. Entre les vivants et le mort, le lien demeurait toujours le tombeau. La se faisaient les offrandes et les sacrifices. La ils etaient acceptes et rcQus. Mais les parents savaient qu'ils honoraient autre chose que des os et des cendres. lis soupQonnaient qu'une existence nouvelle avait commence pour le mort , et que des lors, comme ses conditions physiques etaient diff^rentes , elle pouvait n'^tre pas entierement semblable a celle qu'ils menaient eux-m6mes. lis ofTraient cependant au mort des sacrifices, mais ils offraient les memes aux dieux chthoniques : ils croyaient done, et seule cette conception permettait la vie continuee des morts , que le trepas n'etait pas un arr^t definitif , maisun passage. Vers quoi, ils Tignoraient.

Mais c'etait sur la tombe que le culte (^tait rendu. L^ 6tait la demeure du mort, par la du moins il communiquait avec I'extc^rieur. Car, son ^tre une fois adrais , les Grecs tiraient du principe toutes ses consequences. lis n'avaient pas, sous le coup de la douleur encore recente, I'illusion br^ve que le pleure continuait de vivre. lis croyaient, — d'autant plus profond6ment que leur foi 6tait plus instinctive, — a la perp6tuite de son existence. Aussi, — sans trop s'interroger sur sa nature

(1) Erwin Rohde, Psyche, p. 213-4, etc.

ni sur ses consequences, — f^taient-ils I'anniversaire du mort, non celui ou il avait cesse de vivre , mais le jour ou il 6tait n6. Cette derni^re date importait seule. Seule, en effet, elle marquait creation, av^n^ment d'un ^tre nouveau, d'une chose inconnue dans son principe : la mort etait la transformation de cette creature , la metamorphose de cet ^tre. Elle commengait simplement une phase nouvelle. Aussi n'avait-elle pas hesoin d'etre rappel6e.

Gertaines f^tes 6taient d'ailleurs communes a tous les morts. Le trenti^me de chaque mois leur etait consacre. Parfois un mois etait le mois des morts. Tous les ans, les reveW, les Nefxeata, les derniers jours des Anthesteries ramenaient k Athenes a la fois le souvenir des morts et la coutume de leur sacrifier. — Que signifiait cette communion du peuple entier, ces expiations solennelles , de la cite comme des citoyens , ces offrandes faites , au nom de tous , comme au nom des particuliers, — sinon que la cite comprenait a la fois les vivants et les morts , que ces derniers continuaient , — on ignorait k quel titre , — d'en etre membres et parties. Rien ne nous apprend mieux ce que pensait le commun des Hellenes. II ne s'agit plus ici d'entreprises privees, de croyances arbitraires et individuelles. Le culte est rendu par tous, au grand jour et en grande pompe : il prouve que I'Etat, c'est-^-dire tous, croyaient a I'objet de leur adoration solennelle. L'existence des morts 6tait de ce chef officiellement constat^e : elle devenait presque un dogme d'Etat.

En dehors de ces occasions solennelles , le mort restait , pour ainsi dire , a la disposition permanente des vivants. II recevait les offrandes, ecoutait les prieres et les imprecations , exaugait les unes, gardait souvenir des autres qu'il vengeait quelquefois. Les tragedies grecques sont , presque a chaque page , remplies de ces exemples. Leur fable etait sans doute l6gendaire; mais, comme les poetes s'appliquaient a la rendre vraisemblable par I'abondance des details familiers, la frequence meme de ces exemples tragiques prouve qu'ils semblaient naturels aux assistants.

Ainsi nul ne songeait a s'^tonner, s'il voyait un tombeau se dresser au premier plan de la trag^die et servir seul de lien entre ses divers Episodes. Dans VElectre de Sophocle, il justifie la presence successive des differents acteurs : tour a tour Oreste , Chrysoth^mis, Clytemnestre viennent y sacrifier, et le denouement en quelque sorte lui appartient, car, Clytemnestre et

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Egisthe , ne sont autres que les derni^res victimes qu'on lui immole. — II est curieiix de chercher les motifs de ces divers sacrifices. Le choeur porte au mort des efxirupa (1) et des libations par ordre de Clytemnestre : pourquoi, il ne le sait, mais il presume que la nuit une terreur soudaine vient d'assaillir sa reine (2). Gette peur, nul ne suppose qu'elle puisse etre sans cause, ou n'^tre qu'un remords de conscience. EUe vient du mort , dont elle est la vengeance : pour apaiser sa colere mena^ante, Clytemnestre lui offre ce qu'elle pent, un sacrifice. Elle esp^Te que le mort mangera et boira. Peut-etre, s'il le fait, lui pardonnera-t-il.

Le d^cret des Gho6phores est significatif. Oreste s'adresse d'abord k Hermes )^6({vto? : il lui demande son aide et le secours de sa puissance. Puis, d'Hermes, il passe k son p^re mort. Sur le bord m^me de son tombeau, il le somme de I'entendre et de I'exaucer (3). Aussi bien est-ce sa cause m^me qui est en jeu. II doit combattre avec les siens et contre ses eunemis.

Surtout il doit agir ainsi, quand il venge, non pas seulement ce que vivant il a souffert , mais I'injure faite a son tombeau. L'anniversaire de la mort d' Agamemnon est pour ses meurtriers un jour de f^te (4). Ni myrtes, ni sacrifices, ni libations autour de son tombeau. Et quand Egisthe est ivre , il lapide le monument de pierre (5). — L'outrage est double et le vivant, comme le mort, le ressentent ^galement. Aussi Electre se d6sole moins au fond de cet opprobre, qu'elle ne se rassure par I'espoir presque certain du chatiment. Provoquer ainsi sa victime est a coup sur h^ter sa perte : le mort , brav6 , se vengera bient6t , et cruellement. —

Parfois, et la puissance du mort en est mieux encore attest^e, il n'agit plus dans une affaire qui lui soit personnelle. On I'invoque , comme un parent puissant dont on demanderait I'assistance, et on lui ofFre en retour les sacrifices qui lui sont n6cessaires. Heltoe, par pudeur, ne va pas au tombeau de sa soeur Clytemnestre. Mais elle lui fait ofTrir par Hermione, sa fiUe, les trois libations consacr^es. « Prie-la, » dit-elle a Hermione, « de m'^tre bienveillante, ainsi qu'a mon 6poux et aux deux malheu-

(1) Sophocle, Electre^ v. 405.

(2) Sophocle, Electre, v. 410.

(3) Eschyle, Choiphores, v. 4-5.

(4) Sophocle, Electre, v. 277.

(5) Euripide, Electre, v. 328.

iii,-\

TRADITIONS ET LOIS FUNERAIRES. of)

reux qu'un dieu vient de perdre (1). » Clylemnestre , dont Fassistance est si singulierement invoqu^e, surtout en faveur d'Oreste et d'Electre, ses enfants parricides , n'a ici d'autre raison d'intervenir que le d^sir de sauver les siens. Invoquer cet esprit 4e famille , c'est le supposer chez la morte aiissi fort que chez la vivante, c'est supposer surtout que Clytemnestre au tombeau , ayant les mtoes int6rets que Clytemnestre reine , a meme puissance pour les faire triompher. Sans ces deux postulats, la pri^re ni le sacrifice ne se comprendraient : done la d-marche d'H^lene les prouve implicitement.

De mtoe, quand la tombe est trop loin, tout sacrifice n'est pas de ce fait rendu impossible. Iphigenie, dans la Tauride, ou elle avait et6 relegu6e, n'oublie pas son p6re mort. Elle lui offre les libations qui peuvent lui plaire et apaiser Tinsatiable Had^s. Elle s'adresse k Agamemnon et le supplie d'agreer ses offrandes, s'excusant de ne pouvoir adorer ni parer son tombeau (2). Si loin qu'elle soit de I'Argolide, tout lien n'est pas rompu entre elle et son p6re. — Done, non seulementl'existence continue apr^s la mort, mais elle n'est pas confin6e k la tombe. Son action s'exerce par dela I'espace et le temps. Sa puissance est deja, sous certains rapports, celle d'un 6tre divin.

Ainsi le mort regoit chaque jour les pri^res et les sacrifices. Les vivants I'invoquent dans leurs besoins et parfois ailleurs qu'au tombeau. — lis le congoivent comme un ^tre sup^rieur dont la puissance leur parait toujours pr6sente et comme ind6finie. Aussi I'adorent-ils, et son culte est-il de ceux qui ne ch6ment jamais. —

La meilleure preuve qu'ils croient k sa r6alit6 est qu'ils le craignent singulierement. Si Egisthe est, a I'occasion, si impie, c'est qu'il veut dompter la r^volte de sa victime, qu'il croit avec raison toujours hostile. Oreste , de m^me , ne craint rien plus que d'apercevoir le tombeau de sam^re. « Car elle t'6tait ennemie, » continue Pylade, achevant sa pens6e (3). Les morts ont m^mes haines et m^mes vengeances que les vivants. Oreste sait a quel chatiment imm^diat il s'expose , s'il brave TErinye de sa m^re. Voir mtoe son tombeau serait I'outrager. Aussi cherche-t-il , par-dessus toutes choses , k I'eviter , — tant il est vrai qu'il redoute encore Clytemnestre.

(1) Euripide, Oreste, v. 119-123.

(2) Euripide, Iphigenie -en Tauride, y. 156-177*

(3) Euripide, Oresfe, v. 798.

Et quand la fable tragique obligeait an r6cit des sanglants et anciens sacrifices , nul doute que les assistants ne comprissent I'acte , comme les paroles, de N^optoleme immolarit Polyxene sur le tombeau d'Achille. Sacrifiant, il demandait h son p6re de venir boire le sang noir et pur de la vierge, don de lui-m^me et de I'arm^e, — et, rassasi^ par cette victime, de lui 6tre favorable (1). — Quand I'acteur d^bitait ces vers, la coutume de ces sacrifices humains avait disparu ; mais les libations , auxquelles tous ne bornaient pas Toffrande f unebre , devaient , comme le sang de Polyxene 6gorg6, apaiser et r^jouir I'dme des morts. Le vin , le lait, le miel, 6taient k coup siir des breuvages moins sanglants. Mais, du moment ou Ton estimait que le mort les buvait r^ellement, la conception 6tait la m^me. La forme pouvait s'en ^tre adoucie avec le temps. EUe n'en suppose pas moins que le corps continuait sous terre une existence pareille k celle qu'il avait d^j^ men6e, accompagn^e des mSmes passions, des m^mes sentiments et des m^mes besoins, plus obscure seulement et comme att(^nu6e. Le sacrifice de Polyxene ne partait pas d'un principe qui fut different. —

Rien sur ce point n-est instructif , comme de passer en revue les jugements que portaient les Hellenes sur les coutumes des autres peuples. Si baut qu'ils s'estimassent et quel que fiit leur m^pris pour les barbares, ils 6taient par-dessus tout curieux de savoir comment agissaient et pensaient ces non-Grecs. H6rodote , grand causeur et grand voyageur, aimait k s'enqu6rir de ces coutumes 6trang6res (2). Or jamais il n'a d6crit, — fiit-ce de la maniere la plus sommaire, — les mceurs d'une peuplade, sans nous parler de ses usages funeraires , et sans , par suite , comparer ces derniers aux pratiques des Grecs. La 6tait pour lui le point important; c'etait par la que les Hellenes se distinguaient surtout des Barbares , et I'bistorien se plait k relever la superiority de leurs traditions. — Entre beaucoup d'exemples, quand Lampon I'Eginete conseille a Pausanias d'imiter la conduite des Perses envers le cadavre de L^onidas , et de trancher, puis d'exposer, flx6e a un poteau, la t6te de Mardonios, — Pausanias refuse de suivre son avis. Outrager un mort, dit-il, serait moins digne des Grecs que des Barbares. Encore bl^mons-nous

(1) Euripidc, H^cube, v. 534-8.

(2) Cf. 1, 109, 111, 140, 21G; 2, 36, 78, 85; 3, 16, 24, 37; 4, 26, 62. 65, 71, 73. 114, 127. 172, 190 ; 5, 4, 5, 8; 6, 30; 9, 79, etc. — Aiistote, fr. 251 = Miillcr, II, p. 180 etc. — Xcnophon, Anabase, 2, 6, 29; 5, 4, 17 et passim.

TRADITIONS fiT Lois FUNERAIRES. 5")

chez les Barbares cette coutume, xal Ixetvoidi lirKpOoveofxev (1). — On ne pouvait plus ing^nieusement faire I'^loge des Hellenes. On ne pouvait surtout, ce qui nous interesse davantage, constater, d'une mani^re plus nette et comme plus officielle, la coutume que pratiquaient les Grecs. — Ce respect des cadavres prouve , a n'en pas douter, qu'ils y voyaient encore des personnes : auraient-ils agi de la sorte s'ils avaient pens6 que toute vie eut abandonn^ Mardonios ?

Si , victorieux , les Grecs se refusaient k outrager I'ennemi lomb6 sur le champ de bataille, on comprend qu'ils aient honor.6 volontiers leurs allies et leurs amis , morts , pour ainsi parler, au service de I'Etat. Quand un etranger mourait h Ath^nes, qui fut, k quelque titre, le bienfaiteur de la cite, la r^publique n'avait d' autre mani^re de reconnaitre ses bons offices que de lui d^cerner des fun^railles nationales. Par la elle assurait a son tombeau un culte durable , elle se portait garant envers le mort de la perp^tuite des offrandes et des sacrifices, done lui donnait, non seulement la gloire, mais tout le bonheur dont il pouvait esp6rer de jouir.

Aussi n'y avait-il pas de privilege qui fiit plus envi6 , ni dont les ^pitaphes f assent mention avecplus de complaisance. Je me bornerai a citer deux inscriptions attiques de date differente , I'une que Kcehler rapporte au milieu du cinquieme si^cle (2) , Tautre qui semble de 375 avant notre ere (3). — Dans la premiere , Pythagore de Salybria , proxene d'Ath^nes , et ayant bien m6rit6 de TEtat, est, a cause de ses ancetres et de luim^me, x^P^f* Trpoyovcov t£ xal auTou, enterr6 aux frais de la cit6. — Dans laseconde, deux deputes de Corcyre, Thersandre etSimylos, sont morts accidentellement a Athenes. L'Etat ne peut faire moins que de leur accorder les m6mes honneurs. Leur titre d'ambassadeurs a fait de la cite leur obligee : ils regoivent apr^s la mort les privileges auxquels ils avaient droit pendant leur vie. lis restent les botes d'Athenes , et les sacrifices qu'on leur fait sont la rangon pcrp6tuelle de leur mission. A ce prix , ils doivent , comme Pythagore , continuer au peuple d'Athenes la bienveillance qu'ils lui temoignaient de leur vivant.

(1) Herodote, 9, 79.

(2) C. /. A., IV, 491" = Athen. Millheil., 1885, p. 366 (Koehlcr) = Kaibol, 36 = Cougny, III, 2, 132 = Hoffmann, 32.

(3) C. I. A., II, 1678 = Arch. ZeiL, 1871, 28 = Kaibel, 37 = Cougny, III 2, 44 = Hoffmann, 70.

A plus forte raison en 6tait-il ainsi quand on r^compensait , non des strangers, mais des citoyens qui avaient bien merits de leur patrie. Dans ce cas, I'Etat ne remplagait pas la famille et n'emp^chait pas les hommages des individus. Mais ce culle priv6 6tait incerlain et pr^caire ; I'extinction des descendants naturels risquait d'interrompre ^jamais les sacrifices. Le culte de I'Etat garantissait contre ces dangers. L^ m6rae ou il n'^tait pas seul rendu au mort , son effet s'ajoutait aux ofTrandes privies. Culte national et culte domestique , les sacrifices , venant des deux parts , 6taient doublement regus et ^galement agr6ables au defunt.

Je ne citerai pas le cas strange , rapports par H6rodote , des rois Cimm^riens s'entre-tuant pour ne pas fuir devant Finvasion des Scythes. Les funerailles publiques que leur auraient faites leurs sujets (1) ressemblent trop aux conclusions des moralit^s antiques pour qu'on y puisse ajouter foi. L'histoire, d'ailleurs, serait authentique qu'elle ne met pas des Grecs en sc^ne, done ne saurait pr6tendre a peindre des ma3urs hell6niques. — Mais les exemples sont nombreux de ces sepultures nationales. Une arm6e en marche devait , apres chaque bataille , et grace a la tr^ve dont nous avons parle , enterrer du mieux qu'elle pouvait les soldats morts au champ d'honneur. Elle le devait au nom de la patrie qu'elle representait et de la famille m^me des d6funts. — Lh m^me ou la troupe est faite de mercenaires, ils ne negligent rien pour accomplir ce devoir. Et quand, malgr6 leurs efforts, ils n'ont pu retrouver tous les cadavres, ils dressent un cenotaphe pour les disparus (2).

Quand il s'agit d'armees reguli^res , ces coutumes sont suivies plus rigoureusement encore. On sait quelle fut la punition des strat^ges atheniens , coupables , aux Arginuses , de n'avoir pas recueilli tous les morts. Si obscure que reste pour nous cette affaire , ou la passion politique semble avoir joue le r61e principal (3), il n'en reste pas moins qu'une mise en sc6ne habile a pu faire condamner les strateges. Les excuses de toutes sortes qu'ils purent all^guer ne purent rien contre le fait brutal qu'ils ne pouvaient nier. — De fait , les Atheniens , morts dans dans cette bataille , se trouvaient prives a la fois d'honneurs

(1) Herodote, 4, 11.

(2) Xenophon, Anabase^ 6, 4, 9.

(3) Of. le r61o joue par Trasybule et Theramene dans Xenophon, HelUni^ ques, 1, 7, 6.

TRADITIONS Et LOtS FUNERAIRES. 59

publics et priv6s. Toiit culte, voire la possibility m^ine d'un culte, leur manquait : c'6tait d'avance les vouer aune existence malheureuse , sans consolations, comme sans joies. Craignant leur vengeance, les Atheniens chercherent des coupables qu'ils pus&ent charger des maledictions des morts : a d^faut d'hommages r^guliers, la vie des strateges leur fut offerte en sacrifice.

D'ordinaire, ces sepultures nationales etaient beaucoup moins sanglantes. Sans nous arreter aux cas exceptionnels de Marathon et de Platees, je rappellerai simplement la touchante tradition athenienne. — Uii tombeau unique r^unissait au C6ramique les morts pour la patrie (1). Chaque anriee , le septieme jour de Pyanepsion, les ossements et les cendres des soldats tombes dans I'annee y etaient portes solennellement et par tribus. Une exposition publique avait precede , pendant laquelle les parents pouvaient joindre leurs offrandes k celles de la cite. Les funerailles de meme etaient publiques, et tous les strangers y etaient convies. La fSte etait de celles dont Athenes se faisait gloire et qui faisaient dire k Pericles que la cite etait recole de la Grece entiere.

Ce qui suivait etait encore propre a la republique d' Athenes. Demosthene Ten loue jusque dans la premiere partie du quatrieme siede (2). — Un orateur, specialement designe par le peuple,*montait sur un prjixa dresse a cet efTet. Et la, devant la foule assemblee, en presence des morts anciens et de leurs dignes successeurs, dans cet enclos doublement consacre, il faisait reloge des soldats tombes pour Athenes. La circonstance etait si solennelle que les individus disparaissaient dans I'apotheose de la cite. Mais , comme Thucvdide le fait dire a Pericies , n'etait-ce pas faire le plus bel eioge des morts , que de louer TEtat dont ils s'etaient rendus dignes? La cite faisait sienne la gloire des citoyens : qui eut ose s'en plaindre et qui n'eiit pas en vie cet honneur?

Peu nous importe , et les Atheniens eux-mSmes I'ignoraient , qui le premier institua cet usage. L'essentiel est qu'il etait I'acte le plus solennel qu'accomplit la cite , celui par lequel elle prenait vraiment conscience d'elle-meme et se rattachait a son passe glorieux. — Aussi Pericles tint-il a honneur de prononcer deux fois cet eloge, et la meilleure preuve pour Theopompe que te peuple n'abandonna pas Demosthene apres Cheronee, est

(1) Thucydide, 2, 34, 5.

(2) Demosthene, Contre Leptinef 141.

60 DE l'idii:e de la mort en grece a l'epoque classique.

qu'il lui confiale soin de prononcer Toraison fun^bre des morls tomb^s dans cette d^faite (1).

Les sacrifices et les jeux, qui suivaient et prec6daient ce discours, n'avaient rien qui les distingujit des rites analogues. La plus belle des offrandes , celle que devaient surtout agr6er les morts , 6tait cette oraison fun^bre. L'usage de la prononcer prouvait, de la maniere la plus formelle, que le lien n'^tait pas rompu entre les vivants et les tr^passes. Par dela la tombe, I'existence continuait, les sacrifices 6taient regus, les discours m6me entendus, et Ton ne doutait pas que les morts n'eussent leur part des joies et des douleurs de la cit6.

Nous avons vu que Ton craignait parfois la puissance du mort. C'6tait, dans beaucoup de cas, la principale raison qu'on avait de lui sacrifier. La reconnaissance, I'amour filial m^me eussent 6te, sans cette crainte, insuffisants, et il est a croire que bon nombre de tombes auraient ete vite delaiss^es , si les morts qui les occupaient avaient 6t6 moins disposes a venger leur abandon. — Le culte n^ va done pas sans la croyance en la puissance, parfois malfaisante, des tr6pass6s. Seule cette crainte I'explique pleinement, et c'est pourquoi il est n^cessaire d'y insister.

Cyrus mourant tient, dans le roman de X6nophon, tour k tour le langage d'un roi, d'un philosophe et d'un Perse. II lui arrive parfois d'y joindre celui d'un Grec du commun et d'exprimer des croyances que le vulgaire n'aurait pas repudi^es, Avezvous r^flechi, dit-il en substance k ses fils, aux craintes qu'infligent aux meurtriers les ames des morts tu6s injustement? Avez-vous pense aux dangers ou ils jettent les impies? Croyezvous qu'on continuerait d'honorer ceux qui ont disparu, si leurs ames avaient perdu toute puissance, el ixriSevbs aumv al ^u^otl xupiai ^<yav (2) ? — On ne saurait dire plus clairement que le culte des morts est d'abord et par-dessus tout fond6 sur la peur. Combien cette crainte 6tait legitime , c'est ce qu'expliquent les exemples du roi-philosophe. Elle 6tait d'autant plus intense que son objet 6tait moins d^fini : ne sachant bien que craindre , on re-

(1) Theoporape, fr. 263 (Miiller, I, p. 323). Plutarquo, D&mosth^ne, 21.

(2) Xenophon, Cyropidie, 8, 7, 18.

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