‹ De l'idée de la mort en Grèce à l'époque classiqueChapitre 2 sur 20 · J I AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

J I AVANT-PROPOS

po6tiques, les monumenls figur6s trop grossiers el trop imparfaits. A partir du troisieme siecle, les temoignages ne manqueraient pas en nombre, mais ils devieiinent lilt4raires et perdent singuli6rement en sincerity. D'ailleurs les conqufiles d'Alexandre out deplac6 Je centre du monde grec, et I'afflux des traditions orientales a modifi6 les conditions de la vie. — Entre ces deux p6riodes, Tune de formation h^sitante et confuse, I'aulre de complexity rafBnfie et subtile, le cinquieme et le quatrieme siecle repr^sentent un rare moment d'6qiiilibre : alors le peuple grec est vraiment lui-m6me, en pleine ind^peiidance politique et artislique, en possession de ses qualit^s propres, i I'apogee de sa fortune et dans r^panouissement complet de son caractfere national. Si nous avons chance de le connaitre jamais, c'est h cette gpoque surtout qu'il nous faut I'etudier. Plus t6t, il n'estpas encore ; plus tard, trop d'elements insolites et adventifs I'ont denature. Aux cinquieme et quatrieme siecles, il se manifeste pleinement et' dans son essence mfime.

Une deuxieme consequence de notre principe est que tout cas exceptionnel devra 6tre par nous neglig6. Ce que rious devons recherctier, ce n'est pas I'idee que tel Grec privil6gi6 se sera faite du probleme, ce qu'aura songe tel poete ou pense tel philosopbe ; toutes ces opinions particulieres representent mal les id^es courantes et communes. D'ordinaire elles les devancent, quoique parfois elles retardent sur elles : rarement elles soot d'accord avec la marche plus lente de I'esprit populaire. Non qu'S, la longue, et nous le montrei'ons nous-mfimes, les conceptions sup6rieures n'aient p6n6tr6 dans les classes inferieures, mais leur action fut n^cessairement restreinte et teuv influence s'exercja peu a peu. Ce que nous voudrions au contraire 6tudier, c'est ce que, pendant ces deux siecles, la g6n6ralit6 des Grecs pensa de la mort, ce sont les id6es moyennes et les sentiments populaires que seuls nous voudrions determiner.

Ici, une objection nous arr^te : quels sont, dans cette enqufite, les documents qui peuvent nous servir? Je consens

avant-propOs. !it

qu'il y en ait , h cette 6poque, de plus nombreux et de plus divers que pendant les periodes qui pr6c6dent. Mais sont-ils bien Texpression des pens6es communes et de r « ame populaire? » Et si d'aventure ils le sont, quel criterium avons-nous pour le reconnaitre? Tout texte, par ce fait seul qu*il est UMraire^ ne traduit-il pas une opinion individuelle, generalement superieure a Topinion moyenne, et, malgre Tevidente sinc6rite des auteurs grecs, souvent modifl6e ou exag6ree sous sa forme 6crite? D'autres fois, nous n'avons m6me plus les pensees propres du poete ou du prosateur, mais de tel ou tel de leurs personnages. Par exemple avons-nous le droit de rien emprunter aux drames des Tragiques? Non seulement les opinions les plus contradictoires y sont tour a tour expos6es, mais les situations sont si particulieres et si hors nature, les sentiments si outres et si rares, que jamais le peuple ne pensa de meme, et qu*en tout cas on se tromperait si Ton y chercliait des croyances habituelles et comme de routine. Bien plus, il n'es^; m6me pas sur que ces passions, deja particulieres, n^aient pas apparu telles aux Tragiques m^me qui les exprimaient, et quMls n'aient voulu donner par li rimpression de ces temps lointains ou se passaient -leurs drames, bref, qu'au lieu d'etre contemporaines ou universelles, elles n'aient ete historiques ou m6me prehistoriques ? Comment, avec des documents si depourvus d'une v6rit6 generale et humaine, retrouver Telat d'esprit d'une foule et d'un peuple?

A ces objections, qu'il serait ais6 de developper davantage, on peut repondre par plusieurs raisons.

D^abord le mot peuple, chez les anciens, et, tout particulierement, chez les Grecs, n'a nullement le sens qu'il a chez les modernes. Chez nous, c'est une foule, indistincle et confuse, si nombreuse et si complexe, qu'il serait vain de chercher a resumer d'un seul mot ses pens6es et ses aspirations : toute definition serait et gratuite et sterile. Sans doute il y avait, dans les democraties antiques, bien des inegalites et bien des diversites ; on y comptait des riches et des pauvres, des inslruits et des ignoratits, des*

Page 1