‹ De l'idée de la mort en Grèce à l'époque classiqueChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Si I'amour de la vie est enracin6 dans notre ame , » disait iin h6ros d'Euripide, « c'est que nous savons ce que c'est que vivre : Tinexperience de la mort fait qu'un chacun craint de quitter la lurniere du soleil (1). » On ne saurait mieux rendre rincertitude dans laquelle les Grecs restaient sur la nature de la mort, ni la crainte qu'engendrait cette incertitude.

D6finir les differentes conceptions que Timagination hell^nique s'est faites^de Fexistence apres la mort serait ici hors de propos. EUes se ressemblent toutes en ce que cette existence, la ou elle reste conc6d6e a notre ^tre, est reduite au minimum. C'est ce sommeil sans fin dont parle un choeur de I'Orestie (2), I'engourdissement sans conscience et sans joies.

Autant dire que le mort, de ce fait quil n'est plus , n'est plus rien, en effet (3). Toutes les preuves tangibles et palpables que nous avons de Fexistence se sont evanouies, le corps, insensible et inactif, se consume peu h pen : comment accorder k ces debris r^tre qui suppose la force energique et constante? — Aussi qu'importent aux morts des sepultures magnifiques? C'est une

(1) Euripide, fr. 808 (Didot), v. 10-11 (= Nauck, 816).

(2) Eschyle, Agamemnon y v. 1452.

(3) Euripide, Alceste, v. 381, 387.

DE l'iD^.E DE la MOBT EN ORfeCE A lY.POQUE CLASSIQUE.

ne satisfaction donn6e k I'orgueil des vivants (1), uq 6talage tile de pompe : ce qui n'est plus n'en peut coucevoiraucune

)e m6me pourquoi s'occuper de ceux qui ne sauraient revenir I himi^re (2)? Pourquoi tenter de les venger? Composes d'un t6me et d'un peu de terre, leurs 6iements retournent au mt : de rien qu'ils fitaient, de nouveau rien ils deviennent (3). St par ironie que sur les stales de leurs tombes , leurs h6ri- ■s leur adressent le « r6jouis-toi , « le sacramentel -/jxifi : il saurait Stre question pour eux de joies et de bonheur (4). Ils tent pour un monde oii » telle n'est pas la coutume (5). n Jne conception tr6s rfepandue, moins consolante, s'il est posle, que Tanfiantissement total, faisait de leur Stre une part la terre commune. Les Grecs observaient tons les jours que ossements engraissaient et enrichissaient le sol : rien ne tait du corps que cette force nouvelle donnSe aux sues nourlers. 11 semble qu'ils aient cru rSellement que le mort 6tait la terre, que son existence, — si elle merilait ce nom, — se ifondait avec celle de la gl6be , qu'elle avait mfime inertie et me inconscience, a A rint6rieur de la terre, » dit Theognis, i reposerai comme une pierre sans voix (6) " ou comme du reau noir (7). Malheureux le mort qui ne sera plus et ne sera i de la terre (8). La vie, comme un ferment , se mfile et p6- ,re 11 dansle sol ensanglant^ (9). » Et terrible est cette pcrsitive, car I'enBevelissement durera I'Sternitfe. >rtes, ceux qui craignaient, par Uchete on par faiblesse, les ponsabilites et les douleurs de la vie , se consolaient en penit que nulle affliction n'alteignait plus cet insensible. Sousit aux joies, il I'Stait aussi aux souffrances. Ges morts ne maissent pas les maladies, ni aucun autre desmaux(lO). Aule douleur ne les louche (11), ni aucune alQiction (12). Vaine-

) Euripide, Suppliantet, v. 1250.

:) Eschyle, Agamemnon, v. 574,

I) Euripide, Tr. 537 (Didot) = Nauck, 532.

i) Euripide, Oreate, v. 1082-4.

i) Eschjrlo, Euminidee, v. 426.

i) Thiognis, V. 568-9.

') Idem, ¥. 878.

1) Sophocle, Eleclre, t. 244-5.

)) Eschyle, Les Sept, v. 921-3.

lO) Euripide fr. 821 (Didot) = Nauck, 833.

t) Sophocle, (Edipe u Colons, v. 955. — Trachiniennes, v. 1173.

2) Sophocle, Eleclre, v. 1170.

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